TABLEAUX VIVANTS

TABLEAUX VIVANTS

En France, les tableaux vivants ont une très mauvaise réputation.

Les premiers se montrèrent sous le Régent, et les mémoires du temps, sans en défendre la vue aux pensionnats de demoiselles, donnent suffisamment à comprendre que ce spectacle n'était pas dédié à la jeunesse.

Les derniers furent ceux du passage Saulnier, dont il est fort difficile de parler, parce que personne ne les a vus excepté la police qui, comme on sait, a un œil partout.

Cet œil, ce jour-là ne fut pas favorable, paraît-il, car l'établissement fut fermé.

Malgré la mauvaise réputation de ce spectacle, ces tableaux ont été en faveur dans le grand monde parisien. Plus d'une belle patricienne ne craignit pas de prêter ses traits à quelque déesse des tableaux de Prudhon.

La vogue ne se soutint pas longtemps. Si rien n'est plus gracieux qu'un tableau de maître bien reproduit par des êtres vivants, rien n'est plus difficile à exécuter et l'effet produit n'est pas suffisant pour payer tant de peine.

Il faut d'abord faire construire une grande roue en fer qui tourne lentement et sans bruit. C'est très cher, très embarrassant, et ça abîme beaucoup les appartements.

La roue construite, il faut trouver des gens qui ressemblent au moins de loin aux personnages du tableau choisi.

Il est rare que le vicomte ait assez d'ampleur pour faire un Jupiter présentable. Les Bacchus se trouvent, mais les Mercures et les Apollons sont rarissimes.

Du côté des dames, il y a des Junons et des Minerves à remuer à la pelle; mais les Vénus, les Hébés, les Eucharis sont plus que difficiles à trouver. Ce n'est pas que les sujets n'aient pas les qualités de l'emploi, mais les maris du second empire y regardaient à deux fois.

Il fallut donc abandonner la mythologie et la lumière électrique pour des tableaux historiques qui n'avaient pas le même charme, et la mode passa sans être regrettée que par les couturiers, les couturières et les coiffeurs, qui ne s'attristèrent que médiocrement, sachant bien qu'ils prendraient leur revanche.

L'embarras, la dépense, la peine, un travail de plusieursjours pour arriver à produire un spectacle de quelques secondes, tous ces ennuis réunis n'auraient peut-être pas vaincu la mode. Ce qui lui porta le dernier coup, fut la nécessité où se trouvaient les femmes de rester cinq minutes sans parler.


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