UN MARCHAND DE TABLEAUX
Un correspondant me signale une assez jolie comédie que jouerait, depuis trois ou quatre ans, un habitant de la petite ville de M...—située non loin de Fontainebleau.
Tous les ans, pendant l'été, cet aimable villageois va se promener à la ville des carpes et engage les Parisiens, et quelquefois les étrangers, à diriger leurs excursions de tel côté de la vallée.
—Rien de plus pittoresque; si vous passez par là, j'aurai le plus grand plaisir à vous servir decicérone.
En effet, soit que ses indications soient alléchantes, soit que le hasard ou le désir de tout voir, mène le touriste dans la vallée du personnage, il est sûr de ne pas échapper au complaisant qui le guette.
Son empressement à guider les promeneurs est extrême; il leur fait voir les plus petits recoins, et lorsqu'ils sont fatigués, il leur propose obligeamment de se reposer dans sa maison.
—Un verre de vin blanc, sans façon; un petit vin pas méchant du tout, sans cérémonie.
On hésite.
—Une tasse de lait pour madame.
On n'hésite plus.
Alors, avec une bonne grâce parfaite, le propriétaire fait les honneurs de sa bicoque.
Il faut être poli, on le félicite sur la gentillesse de sa demeure.
Il répond que c'est un taudis mais que la vue est si belle de son grenier, qu'il ne vendrait pas sa maison pour un monde.
On visite le grenier, la vue n'a rien d'extraordinaire; mais les visiteurs sont surpris de trouver des centaines de vieux tableaux couchés dans la poussière.
—Mais c'est un vrai musée! s'écrient les étrangers.
—Ah! de vieux tableaux de famille qui sont là depuis des temps infinis; je ne suis pas amateur, et, d'ailleurs, je n'y connais rien; on disait, dans le temps, que parmi ces toiles il y en avait d'un grand prix.
Et sans avoir l'air d'y attacher la moindre importance il secoue habilement la poussière et s'éloigne sous prétexte de chercher un plumeau.
Alors, de deux choses l'une, ou les visiteurs l'arrêtent protestant qu'ils n'y connaissent rien eux-mêmes, ou ils le laissent aller.
Dans tout Parisien, il y a un brocanteur, et puis ona raconté si souvent l'histoire du tableau oublié dans un grenier, acheté trente francs et revendu cent mille, qu'il est bien rare que les promeneurs ne se jettent pas avec avidité sur les toiles du bonhomme.
Ils les tournent, les retournent en tout sens, et ne tardent pas à découvrir des signatures effacées par le temps, mais encore très visibles.
L'hôte reparaît avec son plumeau dès qu'on n'en a plus besoin.
—Que faites-vous de tout cela? demandent les visiteurs anxieux.
—Rien.
—Que ne vendez-vous ces tableaux qui se détériorent tout à fait.
—Euh! ça ne vaut pas grand'chose.
—Certainement; mais aussi peu que vous en retireriez, cela vaudra mieux que de les laisser perdre.
—Non, mais enfin.
—Sans doute. La vérité c'est que ce n'est pas moi que ça enrichira.
—Un monsieur m'a offert un jour cent francs pièce de ces dix-là; je me repens de ne pas les lui avoir laissés.
On offre de donner le prix regretté.
L'affaire se conclut, et les bons Parisiens emportent gaiement des Titien, des Giorgione, des Parmesan, à cent francs chaque, que le bon villageois achète pendant l'hiver à la salle Drouot, à raison de six francs pièce.