UN PEU DE HIGH LIFE

UN PEU DE HIGH LIFE

J'étonnerais beaucoup de jolies Parisiennes si je leur affirmais que tout là-bas, à l'autre bout de Paris, il y a un bois magnifique qui ne le cède en rien au bois de Boulogne.

Ce bois s'appelle le bois de Vincennes.

Ce n'est plus le bois où l'on assassinait la nuit et qui, le jour, servait de lieu de pèlerinage aux grisettes de Paul de Kock.

Les petits bourgeois du Marais, qui sont devenus des rentiers et des commerçants du faubourg, y vont bien encore le dimanche, mais ils n'y mangent plus sur l'herbe «le veau béni de la gaieté»; ils hantent les restaurants; c'est moins gai, plus cher, mais plus commode.

Non; c'est un autre bois que l'empereur Napoléon III, après avoir achevé le bois de Boulogne, improvisa pour sonbonpeuple des faubourgs.

Un instant, le bois nouveau fut à la mode; on y avait placé un champ de course; il n'était pas juste, n'est-ce pas, que ce bon peuple des faubourgs fût privé d'un hippodrome. Il faut bien éclairer les masses en les amusant.

Je ne sais si les masses s'amusèrent beaucoup en voyant la grand-père deMignonnettearriver bon premier; mais il me souvient que si les masses ne s'amusèrent point, elles furent éclairées tout de suite, et qu'aussitôt éclairées elles prirent la boue du chemin et en couvrirent les voitures de mesdamesGredinette,Fille du Jour, et autres demoiselles, leurs sœurs, dont le luxe insolent leur déplaisait.

C'était barbare; mais aussi quelle diable d'idée de vouloir éclairer les masses en les amusant.

Cette brutalité décida du sort du nouveau bois; ces demoiselles déclarèrent qu'elles n'y mettraient plus les pieds, et les entrepreneurs de courses, en gens bien avisés, fermèrent la barrière.

Le bois transformé reprit sa première manière, et seulement le dimanche les éclats de rire de ceux qui ont peiné durant six jours et des nuits viennent seuls troubler le silence des «doux bocages».

Autour du bois on a tracé d'immenses et belles avenues qui, un jour peut-être, seront fort peuplées; en attendant, on y rencontre quelques villas dont les briquesrouges et les toitures d'ardoises jettent des taches agréables dans l'horizon vert.

L'une d'elles se distingue par son apparence absolument bourgeoise. La façade, illustrée d'un perron prétentieux et d'un balcon à jour, est appuyée de deux pavillons bourgeois. La grille est bourgeoise, et comme si tout cela ne suffisait pas à établir son identité, on aperçoit dans une manière de jardin anglais un bassin où le pauvre petit général Dol aurait pu canoter, s'il n'était pas mort si vite et s'il n'avait pas craint de briser son frêle esquif contre les anfractuosités capitonnées d'un rocher artificiel.

O rocher artificiel! doux dada du bourgeois voltairien, je vous aime, parce que vous prouvez bien que l'âme naïve de celui qui vous fait «construire» vogue à pleine voile sur l'océan du progrès.

O Marius Prudhomme, mon digne ami, vous avez beau devenir radical, tant que vous ferez «construire» des rochers artificiels, vous ne serez pas dangereux.

A ce rocher artificiel s'arrête le bourgeoisisme de l'endroit. Les hôtes de cette demeure, qui ne sont que de simples locataires, semblent dépaysés dans cette villa.

Ce ne sont pas des bourgeois; leur simplicité le prouverait, si leur parfaite distinction pouvait laisser le moindre doute.

Ce qu'ils semblent aimer au-dessus de tout, ces hôtesmystérieux, c'est le silence; les domestiques marchent comme des ombres et les chevaux, comme s'ils comprenaient la volonté du maître, remuent leurs jambes fines sans que leurs sabots corrects et luisants fassent crier le sable des allées.

Le matin à huit heures, dans l'après-midi à deux heures, la maîtresse du logis, une jeune femme à la physionomie douce et triste, à la taille élégante, sort à cheval et rentre deux heures après.

Le maître, lui, ne sort pas régulièrement; parfois on le voit se promener lentement suivi d'un chien, ami rare et fidèle, qu'il semble aimer beaucoup. Sa démarche est régulière comme celle des gens qui ne craignent pas le passé et vont sans enthousiasme vers l'avenir; son regard est profond et doux, mais il ne se fixe nulle part. Quoique jeune, il inspire un grand respect aux gens du quartier qui s'écartent pour le laisser passer et qui arrêtent leur conversation commencée pour ne pas troubler ses réflexions du bruit de leur voix faubourienne.

Ce promeneur solitaire s'appelle François de Bourbon, roi de Naples; l'amazone, c'est la belle et touchante héroïne de Gaëte.

Dans un quartier plus mondain, non loin de l'hôtel de la reine d'Espagne, un autre roi est venu s'installer; c'est le roi de Hanovre, dont la vie deviendra une légende. On sait que ce prince a perdu la vue depuis bienlongtemps; mais ce n'est pas lui qu'on pourrait qualifier de monarque aveugle, il avait vu avant tout le monde les desseins de la Prusse et il voulut lutter.

Ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose de bien consolant pour les cœurs français, de voir ces rois déchus choisir Paris de préférence à toutes les capitales d'Europe pour y fixer leur séjour.

Ce Paris qui guillotine ses rois, qui les chasse en hurlant, sans respect pour leur âge ou pour la gloire du passé.

Ce Paris, la terre classique des barricades, ce Paris de la Ligue, de la Fronde, des massacres et du pétrole; ce Paris de toutes les audaces et de tous les crimes, leur semble encore, malgré tout, le seul endroit du monde où ils pourront vivre dans la paix et dans la liberté.

Ainsi, la France, qui a perdu tant de choses, a conservé aux yeux même des rois, dont elle a la première ébranlé les trônes, un respect inaltérable de la loi la plus sainte, la loi de l'hospitalité.

Dieu sauve la France!


Back to IndexNext