9mars.— Quel réseau de filaments, arachnéens et tenaces, quelle télépathie sans fil, ou, eût dit feu M. de Gourmont quel travail du « subconscient » met en communion notre pensée et celle de — non pas tels ou tels — mais tels et tels de nos contemporains, tels et tels de nos ancêtres ? — C’est dimanche et vêpres en carême ; dans la douillette, la dévote église Notre-Dame-des-Victoires, je savoure avec gourmandise le moelleux cantique de Racine le fils :
Reviens, pécheur, à ton Dieu qui t’appelle,Reviens à Lui puisqu’Il revient à toi.
Reviens, pécheur, à ton Dieu qui t’appelle,Reviens à Lui puisqu’Il revient à toi.
Reviens, pécheur, à ton Dieu qui t’appelle,
Reviens à Lui puisqu’Il revient à toi.
L’admonestation s’y veut caresse : grande sœur ? amante ? la contrition y devient volupté. J’ai peine à me persuader qu’il ne sort pas du cœur de Fénelon ; et pourquoi non ? N’est-il pas de cet autre fils de Racine, cet autre cantique, ou complainte :
Au sang qu’un Dieu va répandre,Ah ! mêlez du moins vos pleurs…… Il prie, il craint, il espère,Son cœur veut et ne veut pas…
Au sang qu’un Dieu va répandre,Ah ! mêlez du moins vos pleurs…… Il prie, il craint, il espère,Son cœur veut et ne veut pas…
Au sang qu’un Dieu va répandre,
Ah ! mêlez du moins vos pleurs…
… Il prie, il craint, il espère,
Son cœur veut et ne veut pas…
Nonobstant la rigueur des dates, je veux me figurer que Racine le père lui-même se répétait « Reviens, pécheur… » alors qu’il dégustait, à la prise de voile d’une jeune religieuse l’exquise amertume de pleurer, ainsi que l’a chanté son neveu en volupté, mais trouble, Sainte-Beuve. Ah, que chantait-on à Saint-Cyr ? Et sur quels airs ? — Cependant ma voix suit les autres : mais le diable, qui ne veut pas me lâcher, me rappelle que cette langoureuse musique fut précisément tirée deFemme sensible, romance illustre vers 1800, et tout ce qui reste de l’opéra d’Ariodant, et presque de l’œuvre de Méhul. (Cette coutume de mettre des paroles pieuses sur des mélodies profanes date du moyen âge : on en voit le danger, que l’Église dénonça.) Mais comme tout cela s’arrange, diaboliquement : le poète d’Estheret celui dela Religion, et celui deVolupté, celui deTélémaque, etFemme sensible, etLe Génie du Christianisme, son contemporain en 1802 ; Saint-Cyr et Saint-Sulpice ! Il ne manque plus que Verlaine, celui deSagesse, bien entendu. Or le voici ; en effet, usant des licences permises entre confrères, je me surprends introduire :
Voici des fleurs, des feuilles et des branches, Et puis mon cœur qui ne bat que pour vous[13]!
[13]Restituons loyalement son texte à Verlaine :Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous…Et rappelons la romance de Méhul :Femme sensible, entends-tu le ramageDe ces oiseaux qui célèbrent leurs feux ?Ils font redire à l’écho du bocage :Le printemps fuit, hâtons-nous d’être heureux !Vois-tu ces fleurs, ces fleurs qu’un doux zéphireVa caressant de son souffle amoureux ?En se fanant, elles semblent te dire :L’hiver accourt, hâtez-vous d’être heureux !Moments charmants d’amour et de tendresse,Comme un éclair vous fuyez à nos yeux,Et tous les jours perdus dans la tristesseNous sont comptés comme des jours heureux !
[13]Restituons loyalement son texte à Verlaine :
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous…
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous…
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,
Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous…
Et rappelons la romance de Méhul :
Femme sensible, entends-tu le ramageDe ces oiseaux qui célèbrent leurs feux ?Ils font redire à l’écho du bocage :Le printemps fuit, hâtons-nous d’être heureux !Vois-tu ces fleurs, ces fleurs qu’un doux zéphireVa caressant de son souffle amoureux ?En se fanant, elles semblent te dire :L’hiver accourt, hâtez-vous d’être heureux !Moments charmants d’amour et de tendresse,Comme un éclair vous fuyez à nos yeux,Et tous les jours perdus dans la tristesseNous sont comptés comme des jours heureux !
Femme sensible, entends-tu le ramageDe ces oiseaux qui célèbrent leurs feux ?Ils font redire à l’écho du bocage :Le printemps fuit, hâtons-nous d’être heureux !Vois-tu ces fleurs, ces fleurs qu’un doux zéphireVa caressant de son souffle amoureux ?En se fanant, elles semblent te dire :L’hiver accourt, hâtez-vous d’être heureux !Moments charmants d’amour et de tendresse,Comme un éclair vous fuyez à nos yeux,Et tous les jours perdus dans la tristesseNous sont comptés comme des jours heureux !
Femme sensible, entends-tu le ramage
De ces oiseaux qui célèbrent leurs feux ?
Ils font redire à l’écho du bocage :
Le printemps fuit, hâtons-nous d’être heureux !
Vois-tu ces fleurs, ces fleurs qu’un doux zéphire
Va caressant de son souffle amoureux ?
En se fanant, elles semblent te dire :
L’hiver accourt, hâtez-vous d’être heureux !
Moments charmants d’amour et de tendresse,
Comme un éclair vous fuyez à nos yeux,
Et tous les jours perdus dans la tristesse
Nous sont comptés comme des jours heureux !
Remarquez : c’est précisément ce Verlaine amoureux qui convenait là, et dont on pourrait presque douter s’il parle à une amoureuse ou à la sainte Vierge. Remarquez encore queReviens, pécheur,Vois-tu ces fleurs, etVoici des fleurss’équivalent parfaitement. Et, qu’Apollon et Notre-Dame aussi bien me pardonnent ! le diable encore me souffle d’accorder le poème très payen de pauvre Lélian avec la musique de Méhul… à la dévotion à la Reine des Anges ! Ce n’est pas tout :
Quand je ne suis pas ivre,Je m’ennuie à mourir…
Quand je ne suis pas ivre,Je m’ennuie à mourir…
Quand je ne suis pas ivre,
Je m’ennuie à mourir…
Cette pensée me trotte par la tête ; il y a là plus que coïncidence : Verlaine fut influencé, je le parierais, par tous ceux que j’ai nommés, qu’il a connus certainement…, et sur moi, indigne, se ferme le cycle, provisoirement. Puis, la pensée provoque un souvenir : dans une revue, M. Jean Longnon donna naguère une étude importante sur lesChansons anciennes et Chansons populaires; il y disait entre autres qu’« elles sont populaires dans leur expansion et non toujours dans leur origine », bref que, selon l’opinion de Georges Doncieux, « un chant possède toujours une date, un auteur, une patrie ». Cette opinion est aussi la mienne. Et je me souviens encore que dans le même temps et la mêmeRevue critique, feu Pierre Gilbert traita avec la dureté qu’il fallait la préface deLa Lépreuse, où Henry Bataille promulguait au contraire, entre autres impertinences, que les chansons « populaires » ne sont belles et belles au-dessus de tout, que d’être issues de je ne sais quelle fallacieuse « âme primordiale ». Eh ! voilà la vérification expérimentale que Henry Bataille délirait une fois de plus.
Est-ce tout, cette fois ? Non encore : dans la feueRevue critique, M. Henri Clouard me fit jadis l’honneur de citer une poésie mienne ; certes, sans m’avoir prévenu : je l’en aurais dissuadé, vu qu’elle m’eût pu compromettre. Or, comment la composai-je ? Je me le rappelle bien. Dans une église encore, à l’issue d’une messe nuptiale ; le défilé s’éternisait, et nul moyen de m’évader. Une phrase de l’orgue me remémora la mélodie écrite par Berlioz pour une desOrientales; le premier vers, vraiment de situation :
Si je n’étais captive…
Si je n’étais captive…
Si je n’étais captive…
en provoqua un autre, non prévu par Hugo :
Je voudrais déguerpir,
Je voudrais déguerpir,
Je voudrais déguerpir,
qui, moins familier, devint :
Je m’ennuie à mourir…
Je m’ennuie à mourir…
Je m’ennuie à mourir…
Mais la démangeaison parodique que immanquablement me suscite le Poète-Océan, s’en prit au vers initial, d’où :
Si je n’étais pas ivre…
Si je n’étais pas ivre…
Si je n’étais pas ivre…
Et voici comme, peu à peu, se confectionna (« Quand je ne suis pas ivre, — Je m’ennuie à mourir », etc…) ce que le citateur voulut bien déclarer une « sobre, belle et émouvante complainte ». Et que dans deux siècles (ou trois) quelque érudit découvre le morceau, à l’aspect de ces vers assonancés plutôt que rimés, il est bien capable d’y trouver un effet de « l’âme primordiale » :et nunc erudimini !