LE SUPPLICE DU FEU

Décembre, huit heures du matin ; sur les tombes du Père-Lachaise, un demi-jour lugubre, au sommet de la colline de Ménilmontant. Solitude et froid : les deux cheminées du Crématoire ont peine à se profiler à travers le ciel bas et gris. Les tombes bien sagement s’alignent, petits logis pour poupées éternelles. Le Crématoire, lui, arrondit ses dômes de mosquée blanche et bleue ; la mosquée est encadrée à distance d’une galerie d’arcades développant trois des faces du carré, la quatrième béante : la cour d’un cloître, ou mieux, un charnier de cimetière au Moyen-Age. D’autant mieux que l’épaisse muraille du fond est divisée en une multitude de cases, qui semblent des devants de cercueils. Ou mieux encore des alignements de cartons, dans les casiers d’une administration. C’est cela et cela. Cartons blancs et non verts, étant de grès, les uns portent des numéros… 94, 95, 96… d’autres, des noms, des initiales, des dates… 63 : A. D., 1897… 64 : Louis Forestier, 5 juin 1897. Petites boîtes en grès, de « 0,28 × 0,48 × 0,28 », que l’administration dénomme urnes, comme au temps de Romulus, de Louis David et de Ponsard :

Lève-toi, Laodice, et va puiser dans l’urneL’huile qui doit servir à la lampe…— Nocturne ?— J’allais le dire.

Lève-toi, Laodice, et va puiser dans l’urneL’huile qui doit servir à la lampe…— Nocturne ?— J’allais le dire.

Lève-toi, Laodice, et va puiser dans l’urne

L’huile qui doit servir à la lampe…

— Nocturne ?

— J’allais le dire.

Les numérotées sont vides, elles attendent. Les autres sont pleines, ou à peu près : certaines revêtues de plaques de marbre, noir, ou blanc, ou rose, ou de porcelaine, avec des fleurs peintes à quelques-unes, de minuscules couronnes ont réussi à s’accrocher. Au moins, ce tient peu de place, c’est propre, maussade, administratif : le citoyen de cela demeure dans la mort et par delà, numéroté comme il fut dans la vie. Cette bibliothèque de pincées de cendres s’appelle Columbarium : une fois comblée, comment se débarrassera-t-on des cendres ? celles-ci serviront, faut-il espérer, à étancher leurs écritures aux scribes de la Ville : rien ne se doit perdre dans une démocratie bien entendue.

Le « médecin assermenté », l’employé d’état-civil, l’agent de funérailles, deux membres de la famille, après plusieurs allées et venues, se sont enfin rejoints. Une fumée noire sort d’une cheminée du Crématoire : il est temps. Tout ce monde noir, comme la fumée, atteint bientôt une tombe ; ce qui fut quelqu’un dormait là ou rêvait, depuis quelques cinq mois. Les fossoyeurs ont déjà descellé la pierre : un trou de six pieds, un cercueil de chêne rouge. Les fossoyeurs ont apporté un autre cercueil, léger tout blanc : de peuplier, bois qui brûle sans laisser de cendres. Une corde, un nœud coulant, un « oh hisse ! » le cercueil rouge pesamment monte, de guingois, heurte en passant la paroi du trou : boum ! Les fossoyeurs dévissent le couvercle : un paquet de toile blanc sale est désemmitouflé d’abord d’un matelas de ouate rôtie par les sels antiseptiques, verdie, jaunie par les humeurs dont le cadavre s’est vidé : enfin démailloté, il apparaît, lui, en personne si l’on ose dire. Ah le pauvre camarade ! Ce fut un officier d’infanterie. Le gros drap bleu, les boutons dorés, les galons d’or moisis, s’affaissent sur un mannequin flasque d’où toute chair s’est dissoute, une marionnette pitoyable à même ses oripeaux souillés. Avec peine on découvre la face : un parchemin terreux collé sur le crâne et le visage en épouse hideusement tous les creux et toutes les saillies : orbites, mâchoires, narines, sont tout juste des trous vagues, qu’une barbe posthume poussée au hasard un peu partout, achève de défigurer.

« La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature ; notre corps prend un autre nom ; même celui de cadavre, dit Tertullien, parce qu’il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps : il devient un je ne sais quoi, qui n’a plus de nom dans aucune langue… » Ce déplorable rien, pourtant, les parents le reconnaissent encore, ce rien garde des signes marquant que cela fut un homme et quel homme ce fut. Lorsque morts à leur tour seront ces parents et avec eux tout souvenir, le corps qui là se désagrège dans la sérénité, conservera un quelque rien de sa personne, quelque chose qui en dépit de tout murmurera : Je fus homme, et tel homme, et le demeure encore : et tous, nous nous sommes découverts.

On s’est penché. La fosse effleure l’allée centrale du cimetière. Des gens qui passent jettent des regards étonnés. Nous semblons un cénacle de vampires. Tout au moins, et c’en est proche, des « curieux » qui pour rechercher les traces de quelque crime hypothétique, collaborent, violant la majesté de la mort, à un crime certain. La majesté de la mort ! ce n’est pas en face de cette pauvre charogne que les somptueux mensonges prévaudront. Soudain une horrible bouffée de puanteur jaillit des chairs et nous gifle au visage. Nous avons tous reculé. Ce n’est pas la fade odeur qui fuse d’un mort tout frais et fait lever le cœur : c’est quelque chose d’âcre, violent, empesté, meurtrier, qui saisit à la gorge et asphyxie comme un poison. L’exactitude de Baudelaire est rigoureuse :

La puanteur était si forte que sur l’herbeVous crûtes vous évanouir !

La puanteur était si forte que sur l’herbeVous crûtes vous évanouir !

La puanteur était si forte que sur l’herbe

Vous crûtes vous évanouir !

Le médecin légiste se penche de rechef ; il ordonne : un fossoyeur fait prestement sauter les boutons du dolman, déchire les étoffes qui cèdent comme une liasse de papier buvard humecté. Le torse apparaît, et le ventre : terreux, poilus, effondrés, collés sur les côtes, sur le bassin ; au bas, un lamentable tortillon velu exprime ce qui fut un homme. Le médecin fait recouvrir bien vite, et disparaît vers le bureau du Crématoire, rédiger « que la cause de la mort semble naturelle et qu’il n’a reconnu aucun signe de nature à s’opposer à l’incinération » — ce qui fait sourire les personnages officiels.

Les fossoyeurs ont renveloppé le tas de viande dans le suaire, inquiets qu’un morceau ne se sépare. Ces exhumations, l’argot professionnel les nommedépotages. Le coffre de bois blanc, accompagné tête nue, pérégrine vers la salle d’attente, froide, plus nue de ses banquettes, ses tentures noires et blanches… La bière poussée sous un faux catafalque est par derrière happée, menée au four. Ce four est double. D’une part du coke brûle, dont le gaz dégagé souterrainement passe dans le four proprement dit, fait de briques réfractaires, traversé d’une soufflerie énergique. C’est la combustion de ce gaz qui consumera le corps, sous 1.500° de chaleur.

La bière est posée sur un chariot métallique, à tablier d’amiante, et roulant sur rails (en somme c’est très ingénieux toute cette petite mécanique, mais un peu compliqué). Hop ! une porte de fer se lève, une caverne incandescente s’ouvre, où danse en ronflant une brume rose : une flaque de chaudeur et de lumière fouette les faces, aveugle les yeux, gerce la peau. Hop ! la caisse au mort est enfournée : instantanée, une vague de flamme, pareille au soleil, l’avale : et la porte de fer est retombée : flac ! Une minute ou deux un grésillement de friture filtre, ensuite plus rien qu’un monotone ronflement de poêle bien réglé.

C’est vraiment merveille comme a la vie dure la matière humaine. Ce travail, on se l’imaginerait, doit s’achever aussitôt ; il prend trois quarts d’heure. Il prendra près d’une heure sans doute cette fois, à cause du drap des vêtements, du cuir, des chaussures, des boutons de métal, qu’on n’osa se risquer à détacher du mort. A travers six petits hublots dans le four encastrés, on accompagne les événements. Tout d’abord un dansant rideau de brume rose masque tout : c’est les viscères et les chairs qui rissolent. Le voile assez tôt se désagrège, dégage un squelette rose tendre si furieusement éclairé qu’il semble transparent, étendu à même un ouragan de flamme rouge cerise. C’est vraiment l’Enfer. Le squelette paraît vivre encore et souffrir ; on distingue s’écarter les fémurs « comme les jambes d’une femme lubrique », et les genoux se soulever : derniers ligaments qui se rétractent. Tout retombe. Autour du torse, de vagues choses feuilletées, tel un paquet de vieux papiers, s’effritent, se tordent, s’envolent, volatilisés par l’haleine de la fournaise ; une apophyse émerge, se lève, tombe ; rose et blanc, le squelette seul subsiste, rose et blanc à travers la flamme rose. Le crâne est très visible. Le brasier travaille, il s’acharne à exprimer toute la gélatine des os. Que c’est solide un corps humain ! Oh l’admirable architecture !

A quoi, nous demandons-nous, à quoi peuvent bien tout ce temps s’occuper les invités alignés sur les banquettes d’en bas ? La crémation, proscrite par la religion catholique, représente généralement un défi des libres penseurs ; il n’est donc pas rare qu’un habitué de réunions publiques, un franc-maçon de préférence, du haut de la tribune à ce préparée, explique à ses ouailles quelle victoire nouvelle ils sont en train de remporter sur l’Obscurantisme. Sinon, l’ennui morose, et pour les proches du mort, d’assez noires réflexions. Les femmes notamment écartent malaisément leur pensée de la fournaise au-dessus de leurs têtes ronflant, et qui leur impose ironiquement la vision réelle de l’Enfer. Les hommes se répandent dans les cabarets prochains, la porte du cimetière étant toute voisine. De ces choses, l’entrepreneur de convois et un employé à mi-voix dissertent. L’employé s’étonne — la sole de fer porteuse du corps étant creuse et constamment traversée d’eau froide immédiatement bouillante (sinon le métal sous tant de chaleur se tordrait) — s’étonne que la Ville n’installe quelque buvette, hygiénique et anticléricale : grogs et punchs ou vin chaud, voire une salle de douche ou au moins de bains de pieds.

La cuisson enfin parfaite, la porte de fer se lève, un menu tas d’os blancs apparaît, que sans rire, le préposé invite les parents à reconnaître. Tibias, fémurs, radius et crâne semblent intacts ; le reste se dissémine en petits tas pulvérulents. Non pas inodore cette fois-ci : les vêtements, crainte que ne partît avec eux cette viande morte depuis six mois, ayant été conservés, en place de l’unique suaire du règlement. D’où une écœurante odeur de laine, cuivre et cuir. — Peuh, cela répugne, marmonne à l’écart un assistant ! — Quelle infection, chuchote l’autre. Les parents se taisent, un peu décontenancés. Cependant est amenée l’urne, manière d’augette en grès (0,28 × 0,48 × 0,28) ; les ouvriers fourniers, au moyen de raclettes, pelles et balayettes d’argent (fichtre !) y déversent le phosphate de chaux qui fut voici une heure, une effigie humaine encore. Les fémurs, un peu longs d’un coup sec sur le bord de l’auge, sont cassés. L’épouse, amenée, dit à sa fillette : « Tiens, embrasse ce qui nous reste de ton père. » L’enfant baise le crâne, sans conviction. L’auge alors close et scellée, ce tas de cendres qui logiquement devraient être aux vents jetées comme faisaient nos aïeux de celles des criminels au bûcher condamnés, s’en retourne vers la fosse violée, d’où tout à l’heure chair et os, et figure, on le sortit. Je remarque ceci : aux parents, qui accompagnent, pas une minute la pensée ne vient de se découvrir, à présent, devant ce résidu chimique. Il est neuf heures et demie ; dans la rue, un convoi de pauvres vers Pantin s’achemine. La bière, noyée sous les bouquets et les couronnes, se fait prophétiquement une montagne de fleurs. Des hommes suivent, et des femmes qui pleurent, et en avant, dans un fiacre, un prêtre en surplis blanc s’aperçoit, et dans le ciel délavé de ses brumes, le soleil luit.


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