SOUS LA FOULE

C’est surtout à cette époque où l’année oscille entre solstice et équinoxe, que la rue foisonne de drames. Quelle électricité imprègne les passants ? peut-être irritait-elle le voyeur surtout et lui fit prendre au sérieux d’insignifiants incidents, à tout autre moment inaperçus ?

Le 21 mai d’alors, un lourd nuage noir s’était, dès le matin, assis sur Paris, tellement que les lumières partout s’allumèrent. Il faisait effroyablement lourd. Le soir, vers 6 heures, rue d’Aboukir, nous vîmes un galopin livreur pédalant à toutes jambes sur son blotto — nous voulons dire son « tri-porteur » — essayer de doubler un fiacre, lequel cheminait, au pas, sagement, selon la coutume d’alors. Il tourna la tête : le corps tourna, l’avant-train de la machine obéit, et mon gaillard s’en alla buter juste contre la croupe du canasson. Panache, oh, panache réussi ! et voilà le bonhomme calant de son arrière-train à lui les roues d’avant du fiacre. Oui mais, voici le cheval, effaré par le trio de roues empêtrant ses jambes, qui se met à danser, administrant dans son effarement une fessée plutôt rude au livreur : lequel gigotte, lequel hurle, cependant que le fiacre danse à l’unisson, et que le cocher se cramponne. La foule instantanément s’amasse, pousse des cris. Mon gamin enfin se relève, boueux, courbatu, écorché, étourdi, honteux. A ce moment, un ouvrier — était-il ivre, alcoolique latent, ou pénétré par l’électricité céleste, ou celle de la foule ? — qui bondit, vomissant d’indistinctes injures, et martelle à coups de poing furibonds les naseaux du malheureux cheval, qui n’en pouvait mais. Et voilà la foule en délire qui hue le cocher, veut le lyncher, et le cheval affolé s’emballe. Par bonheur, un agent accourait ; il maîtrisa la bête — et les autres bêtes — juste au moment où la foule s’apprêtait à massacrer, non plus le cocher, mais le garçon livreur !

Quelques minutes après, nous foulions le pavé de bois de la rue Réaumur. Les attelages filent, se croisent, s’enchevêtrent au carrefour Montmartre. Une petite vieille toute plate, en caraco noir et noir bonnet, traverse ; effarée par tous ces chevaux qui trottent, et les roues qui tournent, et les autos, et les autobus, et les fiacres qui virent, et les cochers qui jurent, elle s’arrête, veut se réfugier sur un trottoir ; une file de fiacres s’interpose ; elle s’arrête encore et, complètement affolée, pique au poitrail d’un canasson et glisse sur le pavé gras. J’ai flairé qu’elle allait tomber, elle tombe, mes deux mains se plaquent sur mes yeux, mes pieds m’ont soudé au trottoir. Elle est tombée, elle est sous les jambes du cheval, le cocher, d’un geste désespéré, retient la bête qui se cabre ; le cœur m’entre dans l’estomac, je n’ai pas le temps de crier : le cri s’est étranglé, ô Baudelaire. La pauvre petite vieille se débat de tous ses membres, qu’elle empêtre aux pieds du cheval qui trébuche et s’épeure ; elle se débat, et soudain, hérisson, cloporte qui fait le mort, la voici qui ramasse d’un seul geste, à la fois, d’un coup, ses jambes, ses bras, sa tête, dans son ventre et sa poitrine recroquevillés. Exactement le geste du livreur de tout à l’heure ! La même angoisse, par mimétisme m’a raidi, et le cheval, et la foule, et la file de voitures. Rien ne bouge plus. Cela n’a pas duré trois secondes. Cependant de toutes parts partent des cris : cent personnes, mille, sorties de dessous terre, entourent l’équipage, injurient le cocher, lequel, de grande maison, et vieux roulier, demeure muet, impassible, méprisant, son fouet en hallebarde. Une jolie voyageuse ouvre prestement la portière, lui jette deux mots, disparaît. Un flicard surgit comme un diable, pêche de dessous le cheval, ramène à l’air une espèce de loque racornie, raidie, geignante et saignante. L’angoisse est rompue. Le mépris muet du meneur de char irrite les badauds piétons. Les cris deviennent clameurs et les bras se brandissent. Tous se révèlent gonflés d’héroïsme, héroïsme frustré de ne s’être employé au sauvetage, et qui se revanche en besoin de se faire justicier. L’agent a réapparu : tous racontent, expliquent, au hasard : ils n’ont rien vu, ils ont tout vu, vu comme ils se l’imaginent. Ils accusent, ils dénoncent : l’agent, blasé, écoute à peine, verbalise, inscrit sur son calepin les noms et les noms. Le cocher dédaigne, répond à peine. Mais moi, réellement j’ai vu, moi, et qu’il a tout fait, et en virtuose, pour éviter une catastrophe : la fièvre m’empoigne de me promouvoir justicier à mon tour, pourtant qu’à la fois, fort distinctement, je démêle que c’est ma vanité aussi qui monte ; j’ai honte et envie. Le cocher, de plus en plus arrogant en son mutisme, ne sollicite nul témoignage. C’est vraiment un cocher de grande marque. J’hésite. Vais-je élever ma voix ? L’agent referme son calepin, il s’éloigne, il disparaît. La foule se décimente, n’existe plus ; la file des voitures s’est ébranlée à nouveau ; tout est fini. Je m’en vais, moi aussi, furieux de ma fuite de courage, furieux de ma vanité déçue… Et tout ce drame a duré, eh ! mon Dieu, oui ! tout juste une minute !

Or, le même soir, peu après, j’assistai à un autre drame, qui m’apparut à bon droit le plus âcre de tous. Voici. Je remontais vers Belleville : j’atteignis la rue du Château-d’Eau. La nuit était venue. Une jeune fille, un jeune homme, à pas précipités, marchaient, se querellant : « Non, non, je n’irai pas ! » criait — comme me croisa le couple — la jeune fille roidie dans toute sa volonté. A l’instant, une gifle fit : flac ! mais un « flac » si retentissant, que tous les passants se retournèrent. La jeune fille, toute droite, et vacillante, et presque suffoquée sous la vaillance du coup, ne parvenait pas à échapper une parole ni un cri. Alors, le jeune homme lui dit, allongeant l’index dans la direction des boulevards : « Et maintenant, tu vas y aller ! » Et sans se retourner, sans proférer un son, elle « y alla », là où il l’envoyait et où elle ne voulait pas aller : Où ? veiller une mère mourante (qui sait ?) ou bien, ou bien…


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