Quoique j'aie à peine atteint cet âge dont parle si mélancoliquement le poète,
Nel mezzo del cammin di nostra vita...
je compte déjà presque autant d'amis sous terre que sur terre, et, à de certains moments de l'année, lorsque c'est fête sur les calendriers etdans les rues, aux foyers des familles et dans les yeux des enfants, il m'arrive de me souvenir de ceux pour qui ce ne sera plus jamais fête, avec une tendresse singulière,—avec bien du repentir aussi quelquefois. Comment penser aux morts sans le regret de ne pas les avoir assez aimés lorsqu'ils vivaient? Que de visages m'apparaissent dans ces heures-là ! Ceux-ci fatigués, vieillis, travaillés par le temps; d'autres tout jeunes, avec la fraîcheur de la grâce adolescente! Hélas! il n'y a plus ni jeunesse ni vieillesse dans l'ombre éternelle où ils se sont tous également évanouis. Puis, comme le visiteur d'un musée, après avoir erré parmi les tableaux, finit par se fixer sur une toile qu'il contemple seule, je finis, moi, par choisir entre ces fantômes une forme et un souvenir auquel je m'attache. Cette forme se fait presque palpable, ce souvenir se précise jusqu'à remuer mon cœur d'un battement plus rapide. La pourpre du sang colore à nouveau des joues à jamais décomposées. Des prunelles qui ont cessé de voir depuis bien longtemps, s'éclairent et regardent. Des lèvres se déploient et tremblent. Elles vont sourire. Elles vont parler... Voici des mains, des épaules, une silhouette, une respiration, uneâme. C'est une demi-hallucination si forte que je redoute ces crises de mémoire à cause des rêves inévitables qui hantent le sommeil de la nuit suivante. Mais qui ne les a connus au lendemain d'un enterrement, ces cauchemars obscurs, si étrangement mêlés de délice et de terreur, où l'on voit les morts avec cette double sensation qu'ils sont bien là , réellement, devant nos yeux,—et qu'ils sont des morts? On cause avec eux, on les presse contre sa poitrine, on erre en leur compagnie dans le décor de l'existence quotidienne; et on se rappelle en même temps le détail de leur convoi funèbre que l'on a suivi, que l'on a conduit quelquefois, sans comprendre comment ils sont ici, quand nous savons qu'ils sontlà -bas.
——
J'ignore si tous les hommes sont également les victimes de ce reflux douloureux du passé sur le présent. Il faut croire que non, puisque tant de vieilles gens survivent avec tant de gaieté à tous leurs compagnons. Ma destinée a voulu que je visse, moi, tout enfant, s'en aller des êtres bien chers, et j'ai trop continué de les aimer, même alors. J'ai eu ainsi, dès cetteépoque où chaque journée nouvelle semble une vie nouvelle, des anniversaires trop nombreux. Et, pour n'en prendre qu'un parmi tant d'autres, dès ma dixième année, ce jour de Noël, si rempli de gaieté pour les autres petits garçons, m'a représenté le plus mélancolique des souvenirs, celui d'une enfant de mon âge qui mourut deux jours avant cette fête, et qui avait été ma première amie. Encore aujourd'hui, que cette mort date de plus d'un quart de siècle, et que j'ai d'autres croix auxquelles pendre d'autres couronnes dans le cimetière des affections éteintes, je ne saurais doubler ce tournant d'année sans revoir Aline,—c'était le nom de la petite morte,—et la vieille maison de province où nous habitions alors, elle au troisième étage et moi au second, et le jardin de cette maison, et le cirque de montagnes volcaniques qui s'aperçoit à l'horizon de toutes les rues. Je revois la couleur presque noire de la lave dont la ville est bâtie, les rues étroites avec leur cailloutis sur lequel sonnait le bois des galoches quand les paysans venaient au marché, la cathédrale inachevée qui dominait cette sombre ville, et d'autres détails: au rez-de-chaussée de notre maison, un boulanger qui cuisait des échaudés au beurre enforme de trèfle, un maréchal ferrant chez qui des bras nus battaient le fer rouge dans un tourbillon d'étincelles; devant les fenêtres, la place où se dresse la statue d'un général de la première république, sabrant l'ennemi, et mon amie Aline en robe de deuil,—elle venait de perdre sa mère quand son père s'établit au-dessus de nous,—et autour d'elle le cadre du jardin qui fut l'asile de nos plus beaux jeux.
Il appartenait, ce jardin, à la propriétaire, une vieille dame très pieuse et malade, qui n'y descendait jamais. Nous apercevions son profil, ennobli par deux longues anglaises blanches et coiffé d'un bonnet à rubans clairs, derrière la croisée du premier étage. Un des carreaux de cette fenêtre était d'un verre plus glauque, différence de nuances qui donnait un je ne sais quel air plus vieilli encore à ce visage toujours penché sur un livre de prières ou sur un travail de crochet destiné aux pauvres. Par delà le mur du jardin, qui était borné par d'autres, les montagnes dressaient leurs cônes tronqués ou leurs ballons renflés, et des silhouettes de châteaux-forts ruinés qui s'esquissaient sur leurs crêtes. Je le dessinerais à une allée près, ce jardin, avec ses bordures de buis, ses groseilliers que l'on empaillaità l'automne, ses poiriers ouverts comme des mains le long des murailles. Rien qu'à y songer, je retrouve l'arome du seringa du fond, sous lequel Aline s'assit une des dernières après-midi où elle put sortir, toussant fébrilement, et pâle comme les fleurs de l'arbuste. Il y avait aussi des files de rosiers dressés sur leurs minces bâtons, et, dans la saison, sur ces rosiers, de si magnifiques roses au cœur pourpré, d'autre que j'arrachais avant l'heure pour ouvrir de mes doigts curieux les pétales encore repliés. «Ah! méchant Claude,» me disait Aline, «tu les as tuées tout de suite.» Des papillons comme ceux qui voletaient parmi ces fleurs, il me semble n'en avoir plus revu, quoique ce ne fussent que des Vulcains bariolés, des Citrons couleur de soufre, des Machaons aux ailes garnies d'un éperon, des Paons de jour ocellés de bleu. Je les poursuivais avec un acharnement de chasseur; mais Aline ne me permettait pas de les piquer, comme c'était mon rêve, et quand je lui apportais un de ces frêles insectes, elle le prenait entre ses doigts pour admirer la délicatesse des teintes, puis elle ouvrait sa main et le regardait s'échapper de son vol inégal et tournoyant. C'étaient là nos joies de l'été, mais nous adorions aussi lejardin, l'hiver, lorsque la neige effaçait les formes des allées, que sur les murs et sur les branches la gelée de la nuit aiguisait de véritables poignards de glace, et que nous recommencions notre grand projet, à jamais irréalisable, de construire dans cette neige une vraie maison pour nous abriter tous les trois, Aline, moi, et, faut-il l'avouer? une grande poupée qu'elle avait et qu'elle appelait tour à tour «Marie» et «Notre fille,» une merveilleuse poupée aux yeux bleus entre de vrais cils, aux joues roses, aux cheveux de soie blonde, aux jambes et aux bras articulés, enfin un incomparable joujou qui m'aurait été une cause de honte éternelle si mes camarades du lycée,—j'y allais déjà ,—avaient pu soupçonner son existence. Mais quand Aline était là , que ne m'aurait-elle pas fait faire, tant je l'aimais, cette sœur de hasard que m'avait donnée le voisinage?
Le charme d'Aline résidait dans une espèce de douceur sérieuse qui faisait d'elle une enfant très différente de toutes celles que j'ai connues depuis lors. Elle était petite, délicate, comme fragile, et, je l'ai dit, trop pâle, ce qui serrait le cœur quand on songeait que sa mère était morte d'une maladie de poitrine. Dès cette époque,elle avait la gravité précoce des créatures jeunes qui ne doivent pas vivre, avec ce rien d'achevé déjà , de trop accompli, qui les distingue. La mesure que cette petite fille de neuf ans apportait à ses moindres actions, la modestie de ses gestes, l'ordre soigneux de tous les objets autour d'elle, une involontaire antipathie qu'elle éprouvait pour les jeux bruyants, l'irréprochable sagesse de sa conduite, la visible sensibilité de son être intime,—autant de qualités qui auraient dû, semble-t-il, la rendre odieuse à un garçon comme j'étais, fougueux, dégingandé, désobéissant et brutal. Ce fut pourtant l'effet contraire qui se produisit, et du jour où je commençai d'être son ami, elle acquit sur moi une influence d'autant plus irrésistible que j'y cédais comme par instinct. Aujourd'hui que j'essaie de reconstruire mon âme d'enfant par delà les années, je reconnais que cette innocente fillette, dont les pieds légers descendaient sans bruit les marches de pierre dans l'escalier de la vieille maison, éveilla la première en moi ce culte du doux esprit féminin que les plus cruelles expériences n'arrachent jamais tout à fait d'un cœur. Avec mes autres camarades, il n'était point de gamineries dont je ne fusse capable, et j'avaisdû être sévèrement puni pour avoir, à diverses reprises, trompé la surveillance de ma bonne dans le but d'accomplir un certain nombre d'exploits réservés aux pires vagabonds de la ville: monter tout debout sur le rebord de la fontaine qui décore la place de la Poterne et boire l'eau à même la gueule de lion en cuivre; m'asseoir à califourchon sur la rampe en fer du grand escalier qui joint le boulevard de l'Hôpital à une ruelle construite en soubassement et me laisser glisser jusqu'en bas. Naturellement j'étais tombé dans la fontaine et j'avais dégringolé le long de l'escalier. J'avais été mouillé, déchiré, écorché, puis fortement puni... Hé bien! je ne me retrouvais pas plus tôt auprès d'Aline, durant les après-midi des jeudis et des dimanches où il nous était permis de jouer ensemble, qu'une personne nouvelle s'éveillait dans le garçonnet à demi sauvage.—Je cessais de crier, de sauter, de gesticuler, par crainte de déplaire à cette fée en miniature, dont les doigts fins n'avaient jamais une tache, les vêtements jamais un accroc. On me la proposait pour modèle et je ne me révoltais pas là contre. Je lui obéissais aussi naturellement que je désobéissais aux autres. J'acceptais ses jeux au lieu de lui proposer les miens.J'admirais tout d'elle, depuis la finesse de ses cheveux blonds et la douceur de sa voix jusqu'aux signes les plus petits de sa raison;—par exemple, le soin qu'elle avait de garder sans y toucher l'arbre de buis garni de gâteaux que l'on nous donnait au matin des Rameaux. Mon arbre à moi était pillé dès le soir. Le sien durait tard encore dans l'automne. Il est vrai qu'ayant voulu faire un jour la dînette avec un de ces gâteaux ainsi conservés, nous dûmes le broyer avec une pierre, tant il était sec! Jamais les miens ne m'avaient fait un tel plaisir.
——
Lorsque nous ne jouions pas dans le grand jardin,—et durant la dernière année, nous ne pûmes guère y descendre, parce que ma petite amie était trop faible,—notre endroit de prédilection était sa chambre à elle, une pièce étroite, avec une seule fenêtre qui ouvrait sur la place et d'où nous pouvions voir très distinctement les plumes dont s'ornait le chapeau du général de bronze juché sur son socle de canons et de boulets. Ai-je dit qu'Aline vivait seule avec son père et une bonne, une payse de la mienne, qui s'appelait Miette? Le père occupait une modesteplace à la préfecture. Mais la famille avait dû connaître des jours plus fortunés, car l'appartement était rempli de meubles aux formes démodées qui attestaient d'anciennes élégances, et tout tendu de vieux tapis qui étouffaient le bruit des pas. Pour que cette impression de jadis fût plus complète, il arrivait qu'Aline et moi nous étalions, sur ce tapis aux nuances passées, les divers jouets qui lui venaient de sa mère. Sans doute cette malheureuse femme avait été une enfant aussi soigneuse que sa fille, car elle avait dû jouer elle-même avec les jouets que nous passions ainsi en revue. Presque tous gardaient une physionomie d'un autre temps, un délicieux air de choses fragiles et un peu fanées. Nous aimions surtout une suite de personnages en carton colorié, qui se tenaient debout grâce à un mince morceau de bois collé à leurs pieds et qui représentaient dans un décor approprié les habitants d'un village; mais c'était un village où les paysans portaient des costumes de bergers et de bergères de l'ancien régime. Nous les comparions, nous, avec un intérêt jamais épuisé, auxbrayaudset auxbrayaudesqui venaient vendre leurs pommes de terre et leurs poulets, leurs poires et leurs raisins, suivant la saison, sur lagrande place, le jour du marché. Nous aimions aussi de petits livres, des almanachs d'années lointaines, serrés dans des reliures et des gaines d'une soie décolorée, et d'autres livres à images où nous nous hébétions à regarder des petits garçons en chapeau de haute forme, drapés d'un habit à collet monumental, et des petites filles en fourreaux, coiffées de cheveux à la Prud'hon. C'étaient encore d'anciens ménages, aux porcelaines délavées par le temps; des lanternes magiques dans les verres desquels nous distinguions les uniformes des soldats de l'Empereur. La mère morte de ma petite amie revivait dans un tableau pendu au mur où elle était représentée dans une scène de famille, d'après le goût ancien, toute petite et serrant la tête d'un mouton. Les rideaux baissés atténuaient la lumière. Le feu brûlait à petit bruit. Il n'y avait pas d'autre horloge dans cette chambre que les rais du soleil, qui, par la fenêtre, entraient en faisant danser une poussière d'atomes, et qui tournaient, tournaient avec la fuite du jour. Sur la cheminée une maisonnette barométrique laissait tour à tour sortir et entrer un capucin et une religieuse, et j'aurais été parfaitement heureux si je n'avais surpris des larmes dans les yeux du père d'Aline, lorsquepar hasard il venait regarder notre jeu et que ma compagne toussait de cette toux déchirante qui m'avait déjà inquiété vaguement, pour la première fois, sous le seringa.
A m'étaler ainsi le musée de ses jouets vieillots, Aline déployait une sorte de grâce pieuse, tournant les feuillets des livres avec les délicatesses d'un souffle, rabattant le papier de soie sur les gravures, sans un pli, et plus fée que jamais auprès du lourdaud que je me sentais devenir davantage à chacun de ses gestes menus. Mais nous n'aurions pas été des enfants, si la puérilité ne s'était mêlée à la poésie de ces jeux; et cette puérilité était représentée par la poupée dont j'ai parlé. Cette fille occupait dans les rêveries d'Aline une place telle que j'avais fini, moi aussi, par considérer «Marie» comme une personne de chair et d'os, et par me prêter de bonne foi à cette comédie que tous les enfants de tous les temps ont improvisée, improvisent et improviseront pour la grande joie de leur fantaisie. Quand Aline commençait de me parler de «Marie,» en me disant: «Marie a fait ceci... Marie fera cela... Marie aime telle toilette, elle n'aime pas telle autre...,» cela me paraissait tout naturel, et j'aidais aux goûters de cette poupée miraculeuse.Je préparais la table pour elle, dans l'angle, au coin de la cheminée, que nous lui avions choisi pour chambre. Des meubles minuscules et beaucoup trop petits pour cette grande fille paraient cette chambre imaginaire. C'étaient les vieux meubles qui avaient été donnés autrefois à la mère d'Aline, avec une poupée toute petite sans doute, si bien que la nôtre prenait, au milieu d'eux, des allures de jeune géante. «Marie» ne possédait qu'un fauteuil à sa mesure que j'avais acheté pour elle et dans lequel Aline l'asseyait en visite, sans que nous fussions étonnés que ce fauteuil occupât deux fois la place du lit. La stupidité d'un sourire éternel s'épanouissait sur sa bouche de porcelaine. Elle était là dans ce fauteuil, les mains dans son manchon, une toque de velours sur ses cheveux, immobile, et Aline, après l'avoir contemplée, ne manquait jamais de me dire:
—«N'est-ce pas, qu'elle est belle? On croirait qu'elle va parler...»
D'autres fois, c'étaient des phrases étrangement profondes que prononçaient ces lèvres fines qui venaient de parler de «Marie» ou à «Marie,»—de ces phrases comme on n'admet pas que les enfants puissent en dire, sans doute parce que le contraste est trop fort entre la niaiseriehabituelle de leurs divertissements et la tristesse de certaines réflexions. Ainsi, à propos d'un oiseau que j'avais perdu, je me rappelle qu'un jour, dans cette même chambre et parmi ces mêmes objets, nous en vînmes à parler de la mort, et qu'elle me demanda:
—«Est-ce que tu aurais peur de mourir?»
—«Je ne sais pas,» lui répondis-je.
—«Ah!» dit-elle, «c'est si ennuyeux, la vie!... C'est toujours la même chose, on se lève, on s'habille, on mange, on joue, on se couche, et puis c'est toujours à recommencer... Mais quand on est mort...»
—«Quand on est mort, on est un squelette,» lui dis-je, finissant la phrase sur laquelle elle restait.
—«Non,» dit-elle, «on voit maman et les anges.»
——
Je livre ces mots, avec ce qu'ils renferment de lassitude prématurée et de naïveté, aux philosophes qui s'occupent de la psychologie de l'enfant. Ils n'ont que le mérite d'être authentiques. Pour moi, j'ai dès longtemps renoncé à comprendre ce mystère entre les mystères, l'éclosiond'une intelligence et d'un cœur. A quelle minute commence en nous la souffrance de penser? A quelle seconde le mal d'aimer? L'âme de la femme et celle de l'homme ne sont-elles pas tout entières déjà dans l'étonnement que l'inexplicable séparation d'avec sa mère morte inflige à une petite orpheline, dans la tendresse passionnée qu'inspire à un garçon de dix ans la délicatesse souffrante de sa compagne de jeux? Délicate et souffrante, ah! ma pauvre Aline l'était bien plus que ne pouvait le prévoir ma sympathie obscure d'ami; et il vint un temps, c'était le commencement de l'hiver de mes dix ans, où il ne me fut plus permis de jouer avec elle, pour ne pas la fatiguer,—une semaine où elle ne sortit plus de son lit,—et un jour, la veille de Noël, où j'entrai en pleurant dans cette chambre qui m'avait été si douce, pour y voir Aline une dernière fois; et elle était morte, couchée dans un lit, qu'un crucifix protégeait, aussi complètement immobile que la poupée restée sans doute auprès d'elle par une dernière fantaisie de malade, et qui la regardait, assise sur sa grande chaise, tout au pied de ce lit. Seulement les yeux bleus de «Marie,» ces yeux de verre si gais entre leurs cils noirs, continuaient de s'ouvrir et debriller, au lieu que les yeux bleus, avec leur azur aimant, étaient fermés pour toujours. Les joues de «Marie,» ces joues de porcelaine peintes du plus clair vermillon, sa bouche de rose, conservaient leur éclat de jeunesse, tandis que la pâleur de cire des joues si minces d'Aline et la lividité violette de sa bouche faisaient mal à regarder. Comment ai-je remarqué ce contraste à cette heure même où d'être là me tirait des larmes bien vraies? Il semble que les enfants aient une activité si vive de leurs sens que ces sens fonctionnent presque tout seuls, même quand leur âme est occupée par le plus sincère chagrin. Oui, je me souviens d'avoir vu cela du même coup d'œil: mon amie morte, la poupée auprès, et plus loin, écroulé sur un fauteuil, le père d'Aline, et le geste par lequel cet homme serrait sa main gauche de sa main droite, et la ligne d'un tricot brun sur son poignet. Il flottait dans la chambre une odeur douce de lilas blanc. C'était la vieille dame d'en bas, celle dont le profil et les anglaises nous fascinaient, Aline et moi, qui avait envoyé ces fleurs, si rares dans notre ville, et que je n'avais jamais respirées. Et quand je fus demeuré quelques minutes immobile moi-même, comme stupéfié par ce spectacle, Miette, quim'avait introduit, me prit par la main et me dit:
—«Va lui dire adieu.»
Je marchai jusqu'au petit lit, je me haussai sur les pieds. Alors, dans le parfum des lilas, je sentis à la fois sur mes lèvres le froid de la joue de la petite morte, et contre ma joue la caresse souple, comme vivante, des boucles de ses cheveux que j'avais effleurés en me penchant, et dans mon cœur une inexprimable tristesse.
——
Les mois passèrent, et mes parents continuèrent d'habiter la vieille maison dans la vieille ville. Seulement, on crut devoir me mettre comme pensionnaire au lycée, sans doute parce que, depuis la disparition d'Aline et de son assagissante influence, j'étais devenu un jeune animal indomptable. Je sortais une fois le mois, quand je n'avais pas été trop indiscipliné; mais deux fois la semaine, le jeudi et le dimanche, nous allions en promenade, et, deux par deux, nous traversions la ville sans parler,—tels étaient les règlements des collèges d'alors.—Il m'arrivait très souvent, quand nous défilions sur le boulevard qui longe la préfecture, de rencontrer lepère d'Aline qui s'en revenait de son bureau ou qui s'y rendait. Il marchait, vêtu de noir, un peu courbé quoiqu'il n'eût pas quarante ans, tenant à la main une canne, un jonc à pomme d'ivoire que je connaissais si bien. Il ne manquait jamais de me chercher dans la file des collégiens en tunique sombre, et de me saluer avec un sourire très triste et très doux. De mon côté, je ne manquais jamais, les jours de sortie, de monter jusque chez lui. Miette venait m'ouvrir et me faisait entrer, après des compliments sur ma mine et ma taille, dans une sorte de salon-bureau où le veuf se trouvait, et qui communiquait par une porte avec la chambre de ma petite amie. Un jour que cette porte était ouverte, je ne sus pas me retenir d'y jeter un regard furtif, et le père, qui surprit ce regard, me dit simplement:
—«Veux-tu revoir sa chambre?»
Nous y entrâmes. C'était en été. Le père ouvrit les volets fermés, et le soleil inonda de sa lumière la chambre de la morte. Elle enveloppa, cette gaie lumière, et le tapis râpé sur lequel nous avions tant joué, et le lit maintenant tendu de serge où je l'avais vue si pâle, si tristement immobile, et le placard où dormaient les habitantsdu village, et «Marie,» la poupée, assise dans son fauteuil sur la commode, ses yeux bleus toujours ouverts, sa bouche toujours souriante et dans sa toilette de visite.
—«Tu te rappelles comme Aline aimait cette poupée?» me dit le père en la prenant et me la montrant. «Croirais-tu qu'elle m'avait demandé de la mettre dans ses bras quand elle serait morte, pour l'emporter au ciel et la montrer à sa maman. Miette voulait l'enterrer avec... Moi, je n'ai pas pu me séparer d'un seul des objets qu'elle a aimés...»
——
Des mois passèrent encore, beaucoup de mois. C'était le troisième Noël depuis celui où Aline était morte, et bien des changements s'étaient accomplis. J'étais, moi, un garçon de treize ans qui avait déjà fumé sa première cigarette,—un jeudi de congé, dans ce jardin autrefois tant aimé par Aline, pas loin de cette ligne de rosiers où je lui cherchais de ces jolis insectes verts à reflets bruns, des cétoines dorées qui dorment au creux des belles roses. La vieille dame aux longues anglaises blanches se tenait bien toujours derrière la fenêtre du premier étage,mais la chute d'une échelle ayant troué le vitrage de cette fenêtre, le carreau plus vert que les autres avait disparu. Miette aussi a disparu. Je l'ai vue, une après-midi, à la récréation de quatre heures, arriver sur le perron de la cour du collège. Elle m'a fait demander au parloir, et la brave créature au teint terreux,—de la couleur des noix sèches qu'elle tira de son tablier bleu,—m'a rapporté une nouvelle pour moi monstrueuse. Le père d'Aline se remariait. Il épousait une dame veuve qui avait déjà une petite fille de huit ans. Cette petite fille devait occuper la chambre d'Aline. Miette m'a raconté comment elle a pris congé de son maître quand le mariage a été chose décidée:
—«Monsieur est le maître, que je lui ai dit, mais j'ai trop aimé Madame et Mademoiselle pour en avoir d'autres à leur place... Ça m'estémagineque ça porte malheur de peiner les morts...»
Et Miette m'a narré, par la même occasion, l'histoire d'un veuf qui, étant à la veille de prendre une seconde femme, s'était réveillé dans la nuit avant la cérémonie et avait senti sa main serrée par une main toute froide.
—«C'était celle de sa défunte,» a ajouté Miette, «—il a passé dans l'année...»
Miette est partie pour son village. Le mariage s'est fait. Moi, je n'ai pas eu besoin que ma chère Aline revînt la nuit me serrer la main pour prendre en horreur celle qui la remplaçait ainsi dans notre maison et dans le cœur de son père. C'était trop naturel que ce malheureux homme voulût refaire sa vie. Mais c'était trop naturel aussi qu'un garçon de treize ans ne le comprît pas. Je cessai donc presque absolument mes visites dans l'étage au-dessus du nôtre, et à l'approche de ce Noël qui devait être le troisième anniversaire de la mort d'Aline, je crois bien que je n'avais pas parlé dix fois à la petite Émilie,—ainsi s'appelait la nouvelle venue. Cette pauvre fille, très innocente des haines que je lui vouais, était une grosse et simple enfant qui aurait bien voulu jouer en ma compagnie dans le jardin. Mais cette seule idée me donnait une sorte de colère contre elle, qui s'augmentait de ce fait que, dès le second mois de son intrusion dans la maison, j'avais vu entre ses bras la propre poupée de mon ancienne amie, cette «Marie» qui avait été sa fille,—notre fille. Je me rappelle encore l'accès de rage dont je fus saisi lorsque ce spectacle sacrilège frappa mon regard, un jeudi de promenade où je rencontraile père, la nouvelle femme et la petite fille. Mon Dieu! comme je me rends compte aujourd'hui de la petite scène qui avait dû se passer dans le ménage!... La maman trouve cette poupée dans un placard et la donne pour quelques minutes à sa fille. Le père rentre. Il voit le jouet entre les bras de l'enfant. Son cœur se serre. Il rencontre le regard de sa femme qui épie sur son visage la trace de cette émotion avec la jalousie que les secondes épouses gardent toujours pour les premières. L'homme n'ose rien dire. Les morts ont une fois de plus tort contre les vivants... Mais moi, qui n'avais rien oublié de mon amie disparue, cette rencontre me donna une sorte de haine instinctive contre la petite Émilie. J'avais vu autrefois un angora très sauvage que nous avions chez nous, et qui vivait presque toujours sur les toits et dans le jardin, rentrer à l'heure de son repas et se trouver face à face avec un chien reçu par mon père le matin même. Le chat était demeuré sur l'appui de la fenêtre, fixant cet hôte inconnu, n'osant pas affronter l'approche de cette boule de poils noirs, aboyante et turbulente. Pendant quatre jours nous avions pu l'apercevoir ainsi, immobile, ayant dans ses prunelles vertes une sorte de stupeuranxieuse. Puis il avait disparu pour ne plus revenir. Une rancune toute pareille et tout animale s'agitait en moi, qui justifierait seule le vilain tour que j'ai joué à cette grosse fille, aussi maladroite, lourde et grossière qu'Aline était gracieuse et jolie. Mais, non. Ce fut mieux que la malice qui me fit agir, ce fut une piété presque ridicule dans sa forme et pourtant touchante quand j'y songe, et que je ne peux pas regretter.
Il y avait donc trois ans qu'Aline était morte, mais quoique ce fût l'anniversaire de cette mort, je ne m'en souvenais guère par cette après-midi-là . Un tapis de neige couvrait le jardin, et un de mes camarades était venu me rendre visite par cette veille de Noël, pour organiser dans la principale allée une longue glissoire. C'était là notre divertissement favori, et la dureté des hivers de ce pays lui était si propice que nous y excellions. Nous voici donc, sous un ciel très pur, mon camarade et moi, nous élançant l'un derrière l'autre, tantôt tout droits et les pieds unis, tantôt à croupetons et sur un seul pied, une jambe tendue, et tombant, et nous culbutant, et criant, et riant. Il se trouva qu'au plus fort de notre tapage, Émilie rentra de la promenade. Nos exclamations l'attirèrent, et nous la vîmess'arrêter une minute sous la voûte qui donnait sur le jardin, accompagnée de sa bonne. Elle tenait dans ses bras cette poupée, objet de ma profonde colère contre elle. Je n'aurais pas été le malicieux garnement que j'étais alors, si je n'avais pas redoublé de cris, de rires et de folie en me livrant sous ses yeux à un amusement qu'elle ne pouvait pas partager. L'envie chez la petite fille devint trop forte. Tout d'un coup et sans que sa bonne eût pu la prévenir, elle pose sa poupée contre un des battants de la porte, et elle s'élance. Le pied lui manque sur la neige. Elle tombe. Sa bonne la rattrape. Émilie, toute confuse de sa chute et de son manteau mouillé, se met à sangloter. La bonne la gourmande, et, lui prenant la main, l'entraîne pour la changer. Elles disparaissent, oubliant toutes deux la poupée qui continue de sourire avec sa bouche rouge et ses yeux bleus, le long de la porte cochère, comme autrefois quand Aline la menait là pour lui faire prendre l'air,—comme aussi au pied du lit de la pauvre morte.
——
Comment l'idée de voler cette poupée qu'Aline avait tant aimée me vint-elle à l'esprit subitement,moi qui, cinq minutes plus tôt, n'avais rien en tête que la folie de la glissade? Encore une question que je livre aux psychologues de l'enfance. Toujours est-il que d'avoir cette idée et de l'exécuter ne dura certainement pas cinq minutes. Ce fut une de ces tentations rapides à la fois et irrésistibles, comme je me rappelle en avoir eu quelques-unes dans ma vie d'écolier: le bond subit du sauvage sur son ennemi, ou de l'animal sur sa proie. Je l'accomplis, ce vol, si soudainement conçu, avec la simplicité de ruse que déploient en effet les sauvages et les animaux. Je profitai d'une seconde où mon camarade me tournait le dos et frappait ses galoches contre un tronc d'arbre afin de faire tomber la neige amassée entre le talon et la semelle de bois. Je saisis «Marie» à la place où elle gisait, et, tout en courant pour remonter vers la tête de la glissoire, je la jetai dans un hangar ouvert qui se trouvait là , au risque qu'elle cassât son joli visage de porcelaine sur les bûches amassées. Je la vis dégringoler sur le bois et rouler dans une brouette placée auprès des bûches. J'avais poussé en la lançant un cri si perçant qu'il couvrit le bruit de l'objet cognant les bûches et que mon camarade ne put rien deviner de la coupable actionque je venais de commettre. Et nous voici de nouveau nous poursuivant, glissant et gaminant à qui mieux mieux, quand la bonne d'Émilie reparaît sous la voûte de la porte. Elle regarde à droite, elle regarde à gauche. Elle manifeste son étonnement, regarde à gauche, regarde à droite, puis sous la voûte même, puis dans le jardin.
—«Vous n'avez pas vu la poupée de MlleÉmilie?» demande-t-elle.
J'eus cette chance qu'elle s'adressât à mon camarade, qui lui répondit avec cette bonne foi d'innocence si difficile à simuler pour certains enfants.
—«Une poupée? Mais non.»
—«Elle m'a dit qu'elle l'avait posée là quand elle a voulu glisser,» fit la bonne.
—«Ce n'est pas possible,» répondit l'autre; «nous n'avons pas quitté cette place une minute, n'est-ce pas?» insista-t-il en s'adressant à moi.
—«Pas une minute,» répliquai-je en m'approchant. Je devais être bien rouge, mais l'air était si vif et nous avions tant couru!
—«Voilà qui est bien extraordinaire,» reprit la bonne, «où peut-elle l'avoir laissée?... Ah! elle va en recevoir un galop...»
Je n'étais pourtant pas méchant, mais l'idéequ'Émilie, outre le chagrin d'avoir perdu sa poupée, allait subir une verte semonce, bien loin de me donner le moindre remords, me combla de la joie la plus délicieuse. Cette joie eût été entière, si, aussitôt rentré dans l'appartement, je n'avais été obligé de me demander ce que j'allais faire pour empêcher qu'on ne retrouvât jamais «Marie.» Cette préoccupation dura tout le soir et toute la nuit. Ni l'oie aux marrons traditionnellement servie sur la table, ni l'arbre de Noël préparé chez le camarade qui était venu jouer dans l'après-midi, ni le cadeau que j'y reçus, ni le retour tardif par les rues de la ville, blanches, sous la lune, d'une féerique blancheur de neige, ni le projet arrêté d'une partie, le lendemain, du côté d'un étang gelé où nous espérions patiner; rien, en un mot, ne parvint à me distraire de cette pensée fixe: «Pourvu que la poupée n'ait pas été découverte ce soir! Pourvu qu'elle ne le soit pas demain matin!...» Ce fut surtout couché dans mon lit que ce souci devint cuisant jusqu'à la douleur. Toutes les sensations de répugnance que m'avait données le second mariage du père d'Aline se mirent à revivre, mêlées aux sentiments tendres qui me venaient pour elle. La chambre aujourd'hui profanée par le présence del'intruse se représenta devant mes yeux, telle que je l'avais connue. L'espèce d'hallucination, dont je parlais en commençant ce récit de ma plus lointaine amitié d'enfance, se reproduisit avec une force extraordinaire... Ma petite amie reparut, avec ses sourires, ses pâleurs, ses gestes grêles, et tous les vieux objets dont elle était comme la vigilante et douce gardienne. Dans le même éclair d'impression, je vis l'autre s'emparant du lit où Aline avait rendu l'âme, maniant de ses vilains doigts malpropres les reliures de soie passée, salissant de ses souliers aux talons tournés,—j'avais remarqué d'elle même cela,—le tapis sur lequel nous disposions les friandises de nos dînettes, volant Aline,—car, pour mon cœur d'enfant, c'était un vol que cette possession des jouets de ma petite morte. Morte! Je me répétais ce mot machinalement et je voyais la tombe, autrefois parée de si fraîches fleurs, maintenant à peine soignée, que j'avais visitée le premier novembre de cette même année, avec l'ange de plâtre agenouillé que l'on ne renouvelait plus et à qui manquaient les mains. J'étais trop pieux à cette époque pour n'être pas certain que la disparue habitait au ciel, comme elle l'avait dit, avec sa mère et d'autres anges, de vrais,ceux-là , qui portaient des lis dans des doigts imbrisables et faits de pure lumière. Pourtant mon imagination se figurait le pauvre petit corps, couché dans la terre, tel que je lui avais dit adieu dans la chambre parfumée de lilas blanc. Une horrible impression de solitude me poignait l'âme. Je me souvenais du vœu que l'enfant avait formulé, de ce désir d'emporter «sa fille» avec elle, là -bas. Ah! que j'aurais voulu aller au cimetière avec la poupée que j'avais reprise, donner de l'argent au fossoyeur, et que «Marie» reposât auprès d'Aline,—pour toujours!
——
...Le lendemain matin, vers les dix heures, si quelqu'un était venu dans le jardin désert et dans le coin le plus reculé, il aurait vu, au pied du seringa, maintenant tout noir et nu, un jeune garçon en tunique de collégien creuser la terre hâtivement avec une bêche. Une voûte de brouillard pesait sur la ville, un brouillard noir, où le soleil rouge vacillait, pareil à une boule de feu rongée par les ténèbres. La neige couvrait au loin les toits. Dans la maison chacun vaquait sans doute aux préparatifs du dîner. Beaucoup de personnes étaient à la grand'messe. De sonpied maladroit le garçon appuyait sur le fer de la bêche, puis il déposait soigneusement la terre brune en un tas, afin que le dégât de son travail fût moins visible. Il regardait parfois le ciel menaçant pour y chercher la promesse d'une nouvelle tombée de cette neige, qui eût encore mieux effacé toutes les traces. Près de ce garçon une forme d'un enfant plus petit était étendue, mais au premier regard on eût reconnu que cette forme était simplement celle d'une poupée coiffée d'une toque, les mains passées encore dans un manchon microscopique attaché à son cou. Cette poupée semblait avoir été élégante autrefois, puis très mal soignée, à voir les déchirures de sa robe, la nudité d'un de ses pieds privé de son soulier, les éraflures de son visage de porcelaine. Un sourire immobile flottait pourtant sur sa bouche restée rouge et dans ses yeux de verre. Et voici que lentement, doucement, de la voûte funèbre du ciel, des étoiles de neige commencèrent de tomber. Le jeune garçon regarda de nouveau le ciel avec une joie singulière. Le trou était assez grand maintenant, presque aussi profond que son bras. Il prit la poupée, et par un geste enfantin il mit sur sa froide joue de porcelaine un baiser, un autre sur la soie blonde etsouple des cheveux, puis il coucha soigneusement ce corps dans la terre, comme si c'eût été la dépouille d'un être ayant eu une âme. Il se mit alors à combler cette fosse avec la hâte d'un coupable. Une fenêtre du second étage s'était ouverte là -bas, dans la maison, au fond du jardin. Une voix avait crié le nom de Claude et ajouté: «Il faut rentrer.»—«Me voici,» cria le jeune garçon en reportant la bêche le long du mur, et, la tunique déjà toute blanche de neige, il courut, courut joyeusement vers la voix qui l'appelait.
—«Qu'as-tu fait?...» lui dit la même voix du haut de la fenêtre.
—«J'ai préparé une belle glissoire pour demain,» répondit-il, et c'était un mensonge par-dessus un vol.—Et pourtant, lorsqu'il se confessa quelques jours plus tard avec tous les scrupules d'une ferveur précoce, le jeune garçon ne put jamais, jamais se repentir d'avoir dérobé, pour l'ensevelir ainsi, par ce matin de Noël, dans la paisible terre, sous la paisible neige, la fille aux yeux bleus, aux joues roses, aux cheveux blonds, de sa première amie.
Paris, décembre 1888.
A MAURICE FERRARI.
J'avais dîné ce soir-là au cabaret, en compagnie d'une dizaine d'artistes et d'écrivains,—vous savez, un de ces dîners mensuels comme Paris en compte un grand nombre. Celui-ci avait été charmant de verve cordiale et d'anecdotes sans fiel. Lorsque des hommes de talent sont ainsi réunis et que leurs amours-propres consentent à désarmer, rien de plus exquis que la causerie, surtout si l'assemblée ne compte pas trop de ces preneurs de notes, bourreaux odieux de toute intimité. Une pièce de Shakespeare, récemment adaptéepour l'Odéon et qui roule sur une ressemblance absolue entre deux personnes, nous avait conduits à parler de ce phénomène, surprenant quelquefois jusqu'au fantastique: l'identité des physionomies entre deux êtres qui ne se sont jamais vus, qui n'ont aucun lien de race et qui pourtant sont évidemment le même être, allant et venant sous des formes pareilles, avec un caractère pareil et quelquefois une destinée pareille. Le dîner s'étant prolongé assez tard, je me trouvais, vers minuit, revenir du côté du faubourg Saint-Germain ou j'habite, avec un de mes confrères, aujourd'hui, hélas! enfermé dans une maison de fous, et qui, dès lors, inquiétait ma sympathie par la bizarrerie de ses allures. A quoi bon imprimer ici son nom et insister sur une infortune dont les journaux n'ont que trop parlé? J'avais remarqué, pendant le dîner, que notre conversation l'intéressait passionnément et l'énervait tout ensemble. Il avait gardé le silence, et son visage, usé par vingt-cinq ans de vie littéraire, tout maigri et tiré, me paraissait plus crispé encore tandis que nous marchions côte à côte. Je l'en taquinais, selon mon habitude, avec amitié. J'avais pour lui cette affection particulière qu'un auteur éprouve pour un critiquepar lequel il a été une fois parfaitement compris. Fut-ce la visible sympathie de cette taquinerie, ou bien étouffait-il de sensations contenues? Toujours est-il qu'entre la rue de la Paix et celle de Bellechasse, à travers la place Vendôme déserte, puis dans la rue solitaire des Tuileries et enfin le long de cette admirable ruine de la Cour des Comptes qu'éclairait une froide et blanche lune d'hiver, il me raconta, lui aussi, une histoire de ressemblance. Elle me frappa beaucoup sur le moment, peut-être à cause de l'émotion du conteur qui contrastait avec ses habitudes de persiflante ironie. Mon Dieu! comme les jours vont et passent! Je trouve sur mon journal, en tête de cette confidence transcrite le soir même, la date du 25 novembre 1883. Il n'y a pas quatre ans! Sur les dix convives, deux sont morts, et celui qui me parlait dans la nuit, avec un accent voilé, presque tremblant de larmes cachées, ne vaudrait-il pas mieux qu'il eût, lui aussi, sombré tout entier que de se survivre, comme il fait?
«Vous avez vu juste,» me disait-il, «cette causerie m'attristait démesurément. Elle me rappelait une aventure..., puis-je appeler cela une aventure?... enfin une émotion d'un ordre tropintime pour la mettre là , sur cette table, entre les bouteilles de liqueurs, les tasses de café et les boîtes à cigares... Ah! mon ami...,»—et il me serra le bras fortement,—«si vous aimez et que vous soyez aimé, oui, croyez-m'en, moi qui ai quinze ans de plus que vous et des cheveux gris, ne refusez jamais, jamais un rendez-vous à la femme qui vous aime et que vous aimez. Où qu'elle vous demande d'aller, et quand vous devriez quitter pour cela et travaux, et devoirs, et famille, et n'importe quoi, allez-y, courez-y par-dessus toute votre vie actuelle. Entendez-moi bien: on retrouve tout, on refait tout; position, fortune, amitiés, il n'y a rien qui ne se répare avec de l'énergie et un peu de chance, mais un vrai rendez-vous d'amour, où le retrouver quand on l'a manqué?...
«Vous souvenez-vous,» continua-t-il avec plus de calme, «que j'étais à Venise, il y a deux ans?... Mais oui, vous m'y avez écrit pour me demander un renseignement sur leCimaduSan Giorgio in Bragora, et, je ne vous ai pas répondu. Vous m'avez cru sans doute en proie à la molle et tiède rêverie qui flotte dans l'air de cette ville où l'on n'entend d'autre bruit que le déchirement de l'eau sous la rame et le claquementsur les pavés des souliers sans talon où tourne le pied des femmes, et un peu de musique au centre de cette merveilleuse place encadrée d'arcades... Je rêvais, en effet, à Venise, mais pas comme vous pensiez. J'avais d'autres fantômes à évoquer sur la frémissante lagune que ceux des femmes de Palma et des seigneurs de Bonifazio. Seulement vous ne pouviez pas le savoir, ni vous ni personne. Il aurait fallu connaître ma vie et le secret de ma première jeunesse. Ce que je venais chercher à Venise en 1881, c'était un souvenir de 1860. Vous étiez au collège alors, en huitième ou en septième, n'est-ce pas? Et moi, j'avais vingt-cinq ans, et je ramais déjà sur la galère où vous ramerez encore, quand je me reposerai pour toujours. J'étais déjà l'homme que vous connaissez, et j'avais mon métier d'écrivain dans une horreur égale à celle qu'il m'inspire aujourd'hui, mais les hasards d'un premier succès remporté au théâtre à l'âge où l'on dépose timidement des manuscrits chez les concierges avaient décidé de ma carrière... Quel singulier et paradoxal personnage que ce hasard! Il y a des gens qu'il comble de ses grâces sur la fin après les avoir torturés toute leur existence durant; moi, ce fut le contraire.En même temps que je voyais mon petit acte joué sur la scène des Français parmi des acclamations, je rencontrais une maîtresse unique, la seule qui m'ait laissé dans le cœur ce je ne sais quoi d'infiniment doux qui devrait du moins survivre aux baisers. Mais non, ce qui survit d'ordinaire, c'est le dégoût et c'est la haine. Toutes mes amours ont été depuis d'affreuses agonies autour d'un sexe. On m'a fait du mal et j'ai fait du mal. Mes maîtresses m'ont trahi et je les ai brutalisées. Mais celle-là , celle de ma vingt-cinquième année!... Voyez, je ne peux même pas prononcer son nom. Je fondrais en larmes devant vous, là , sottement... C'était une femme à peine plus âgée que moi, toute mince, avec une pâleur attendrissante et des yeux bruns dont le regard me fait encore chaud, quand j'y pense, à une place mystérieuse de mon cœur. Elle m'aimait. Comment? Pourquoi? Ah! romancier d'analyse que vous êtes, je vous répondrai comme votre cher Hamlet, demandez pourquoi cette lune brille, pourquoi il y a des astres là -haut, une pensée dans votre cerveau, une vie de l'homme et une vie de choses; mais ne demandez pas pourquoi l'on aime. On aime parce que l'on aime, et c'est à se mettre à genoux devantun cœur qui sait aimer, comme devant la seule révélation de Dieu qu'il y ait au monde...»
Je le regardais parler avec une curiosité qu'il devina plutôt qu'il ne la vit, car, lui, ne me regardait pas; il reprit: «Pardonnez-moi cette sortie sentimentale, j'en reviens au fait. J'avais rencontré ma maîtresse dans des circonstances dont je vous épargne le détail. Il me ferait mal à vous raconter, et cela n'a pas d'intérêt pour mon histoire. Je vous dirai seulement que cette femme était mariée et que les hasards m'avaient épargné cet odieux supplice de connaître le mari, qui conduit un amant aux pires jalousies, ou à d'abaissantes, à de dégradantes intimités. Elle était Parisienne et appartenait à cette bourgeoisie riche dans laquelle les servitudes du ménage n'absorbent pas l'existence des femmes. Je vous donnerai une idée de sa délicatesse de cœur quand je vous aurai révélé qu'elle ne chercha jamais à m'attirer chez elle, et une idée de sa passion par ce simple fait qu'elle trouva, pendant les dix-huit mois que nous nous aimâmes, une heure chaque jour à me donner, tantôt le matin, tantôt l'après-midi, quelquefois le soir. Quelque temps qu'il fît et quelles qu'eussent puêtre les difficultés de cette absence quotidienne, je la voyais arriver à la minute dite, avec son visage éclairé de tendresse, avec ses yeux qui me donnaient tout son cœur à chaque regard. Quand je la trouvais pâlie et que ses joues trop minces, ses yeux trop grands, une toux qu'elle avait, quelquefois me faisaient peur, elle me fermait la bouche avec sa main que je sentais fiévreuse, et elle me disait: «Je te vois si peu et je t'aime tant, c'est tout mon mal...» Et nous nous taisions parce que nous savions tous deux qu'elle ne pouvait pas s'en aller avec moi à cause de sa mère, qui n'avait plus qu'elle au monde et qui en serait morte. Dans ces silences-là , je sentais ce que cette créature était pour moi et ce que j'étais pour elle. Je ne peux pas vous expliquer avec des mots l'espèce de trop-plein d'émotion qui nous enveloppait, nous noyait tous les deux. Et elle parlait alors pour que je ne roulasse point dans le gouffre d'une tristesse trop profonde, d'une voix qui venait de si loin, de si loin dans son cœur. Non, il ne faut pas aimer et être aimé ainsi. On ne peut plus supporter la vie!
«Cette existence de félicité divine fut interrompue par un de ces événements si simples que l'on devrait toujours s'y attendre. Avez-vousobservé que d'ailleurs la prudence humaine prévoit tout, excepté ces événements simples, les seuls qui arrivent? Ma maîtresse prit froid en sortant d'un bal; elle dut se mettre au lit, et les médecins ordonnèrent pour elle un séjour du côté du soleil. Il fut arrêté qu'elle ferait avec son mari un voyage en Italie. C'était une cruelle séparation de trois mois; nous nous dîmes cependant adieu assez courageusement, quoique la correspondance fût plus difficile que ne l'eût souhaité notre passion, mais nous étions si sûrs l'un de l'autre! J'avais une foi si profonde dans ce tendre cœur, et elle connaissait si bien mon amour! Et puis nous domptions tous les deux notre tristesse par pitié l'un de l'autre. Elle partit, et comme elle était venue chez moi chaque jour, elle trouva le moyen de m'écrire chaque jour aussi, me racontant son voyage de Gênes à Pise, puis à Rome, puis à Naples, en cherchant à faire de ce voyage même quelque chose qui la rapprochât de moi davantage encore. Elle ne savait de l'histoire de l'art que les faibles éléments enseignés autrefois dans son cours de jeune fille, mais, pour me plaire, elle s'appliquait à voir de chaque ville ce que mes sens d'écrivain moderne, éveillés par de continuelles visites auLouvre, en auraient goûté. Toutes ses lettres avaient ainsi le charme d'impressions d'art auxquelles sa pensée m'associait sans cesse, et toutes renfermaient une tendre sollicitude pour mon travail, me suppliant de lui montrer, par l'achèvement du livre sur lequel je peinais alors, qu'elle exerçait sur moi une heureuse influence. Qu'elles m'étaient bienfaisantes et douces, ces lettres!... Elles m'arrivaient le matin. Ma femme de ménage m'apportait mon courrier, et rien qu'au toucher, par-dessus les journaux et parmi les autres missives, je reconnaissais la petite enveloppe carrée dont le délicat parfum m'accompagnait ensuite toute la journée; car, dans les scrupules de ma piété amoureuse, j'emportais sur moi chaque lettre jusqu'à ce qu'une nouvelle vînt remplacer l'ancienne. C'était une joie si intime, si profonde que d'aller ainsi à mes travaux. Je montais des escaliers de directeurs de théâtre, je m'asseyais dans des bureaux de rédaction, j'entrais dans des cafés avec des confrères. Que m'importaient les vilenies du métier, les épigrammes des conversations, les âpretés des concurrences? Ma lettre était avec moi et mon cher secret!...
«Vous qui prétendez connaître le cœurhumain, expliquez-moi comment j'ai pu, attaché ainsi à cette femme par les fibres les plus tendres de mon cœur, oui, comment j'ai pu refuser d'accomplir la seule action qu'elle m'ait demandée non pas pour moi, mais pour elle, et dans une lettre datée justement de Venise?... Elle devait rentrer en France dans deux semaines, et son mari l'ayant quittée pour revenir un peu à l'avance, voici qu'elle m'écrivit une lettre aussi passionnée celle-là et folle que les autres étaient caressantes et douces, une lettre, dans laquelle, avec des phrases brûlantes et comme l'amour en trouve dans ses égarements, elle me conjurait de tout quitter, d'accourir, de lui donner quelques jours de félicité complète dans cette ville dont elle adorait, me disait-elle, le silence infini et la morte torpeur. Elle m'expliquait où je descendrais et comment je la verrais, qu'elle allait tout le jour en gondole tandis que sa femme de chambre restait à l'hôtel, que je n'eusse pas à craindre de la compromettre, et qu'elle m'attendait, dans les quarante-huit heures qui suivraient la réception de ces pages... Oui, expliquez-moi comment, assis à ma table, lisant et relisant cette lettre si déraisonnable mais si aimante, je pus trouver dans ma réflexion de quoi résister à l'entraînementdu cœur qui me poussait à prendre le train tout de suite, à partir, à me jeter à ses pieds, à lui dire: «Tu m'as demandé, me voici...» J'avais du travail à livrer, c'était vrai, un petit roman en cours de publication dans un journal, mais quoi? Si j'étais tombé soudain malade, il aurait bien fallu que le journal se contentât de l'informe brouillon jeté sur le papier et que je recopiais au fur et à mesure des besoins de la feuille. Ma bourse de jeune homme était peu garnie, mais quoi? Si j'avais perdu de l'argent au jeu, j'aurais trouvé à emprunter plus d'or qu'il ne m'en fallait pour ce voyage. Bien qu'elle prétendît, ce n'était certes pas prudent de la rejoindre ainsi et nous pouvions avoir à nous en repentir, mais quoi? Ne s'exposait-elle pas davantage chaque fois qu'elle venait me rendre visite dans mon petit appartement du quatrième, tout garni de fleurs pour la recevoir? Et cependant ce fut cet abject mélange de prudence, d'économie et de raison qui l'emporta sur le désir de satisfaire son caprice. «Elle va revenir,» me dis-je, «et c'est trop fou,» et je lui répondis dans ce sens, multipliant les assurances de ma fidèle tendresse, lui expliquant moi-même les difficultés de mon départ; l'adjurant de hâter son retour, mais enfinopposant un non à ce passionné désir de m'avoir là -bas qu'elle m'avait montré... Je me souviens... Quand cette réponse fut envoyée, j'en eus des remords. J'appréhendais d'elle une plainte et des reproches. C'était mal connaître cette âme, créée pour le sublime de l'amour comme certains esprits d'hommes sont créés pour le sublime des idées. Elle m'écrivit pour me donner raison, et elle revint... Mais, ce qu'elle m'avait caché, ce que j'appris lorsqu'elle reparut dans ma chambre et que je la tins dans mes bras, c'est que son voyage, au lieu de la guérir, l'avait achevée. Elle me revenait mourante. Ah! je sens encore le frisson de ses mains moites sur mon visage à la dernière visite qu'elle eut encore la force de me faire, et j'entends sa voix me dire: «Mon Dieu! Mon Dieu!... Tu ne pouvais pas savoir, ce n'est pas ta faute... Pourquoi m'as-tu refusé cette dernière joie?...»
«Comprenez-vous maintenant,» reprit-il après un silence, «la sorte de mélancolie dont je fus saisi en arrivant à Venise, vingt ans après la mort de cette femme qui m'a trop aimé, comme elle me le disait encore, puisqu'elle m'a pour toujours rendu incapable d'être heureux par unautre amour? Cette mélancolie, je savais bien que je la trouverais là sur le bord de cette lagune où elle avait rêvé d'errer avec moi, mais je me croyais plus fort contre elle, grâce à ces vingt ans. Pensez-y donc, vingt ans de copie et de boulevard!... Il faut croire que l'on guérit de tout, excepté du regret d'avoir été aimé comme cela et de ne l'être plus, car, à mesure que j'approchais de cette ville, ou elle m'avait appelé de son appel déchirant de mourante sans que je l'eusse compris, je commençai d'être la proie d'une espèce d'hallucination intime qui me représenta, jusqu'à la douleur, les sentiments que j'aurais eus, si j'avais fait cette route vingt ans plus tôt. Le train glissait sur la mince bande de terre que l'eau assiège des deux côtés. Elle frissonnait, cette eau sombre, dans le crépuscule, tandis que l'azur du ciel se fonçait là -haut et qu'au bord de l'horizon s'étalait la ligne d'or du soleil couchant. Que cette agonie de la lumière m'était lugubre! Qu'elle m'eût été douce si j'avais pensé que dans quelques heures je serais auprès de mon unique amour! Je m'étais bien promis, pour ne pas enfoncer encore le couteau dans la plaie, de ne pas descendre à l'hôtel où elle était descendue. Ce fut pourtant le nom decet hôtel que je criai au gondolier, à peine sorti de wagon, par un instinct de passion plus fort que mon bon sens. Et quand je fus installé dans cet hôtel, qui sait? peut-être dans la chambre d'où elle m'avait écrit cette lettre de rendez-vous; quand je me fus mis à la fenêtre et quand je vis le divin paysage d'eau silencieuse, de clochers muets, de ciel sombre et de larges étoiles, il me sembla que le temps s'abolissait, que mon cœur d'autrefois se remettait à battre en moi, que je n'avais jamais cessé d'aimer cet être si doux, si tendre, que j'étais arrivé au rendez-vous, qu'elle allait ouvrir la porte close, que l'ardent soupir poussé vers moi devant ce même horizon n'avait pas pu être jeté en vain. Comme on reste jeune pour regretter, même quand on est devenu trop vieux pour espérer!...
«Il était dit que, juste à cette place-là , je me heurterais à cette ressemblance dont je voulais vous parler seulement... Puis, je me suis laissé aller à me souvenir!... J'étais donc, depuis plusieurs jours, dans cette Venise si propice au souvenir parce qu'elle est elle-même un souvenir, à chasser tour à tour et à rappeler l'image de la morte qui avait rêvé d'être aimée là , et d'y être aimée par moi... Vous croyez peut-être quedans une telle disposition d'esprit je m'abstenais de toute relation capable de rompre la sorte d'enchantement rétrospectif dont m'enveloppait mon passé? Ce serait mal connaître l'homme double que j'ai toujours été, que vous êtes, que nous sommes tous, misérables écrivains qui nous habituons si aisément à vivre d'un côté, à penser de l'autre. J'allais, je venais le long des quais suspendus sur l'eau verte des canaux, par les ruelles creusées entre les files des maisons, sur les escaliers à bordure de marbre des petits ponts d'une arche, sur les places dallées au centre desquelles se dresse la margelle sculptée d'un puits à cadenas, enfin à travers tout ce féerique décor dont ma maîtresse avait tant goûté le charme ancien. Je pensais à elle,—et je portais mes lettres d'introduction, et je faisais des visites. Pourquoi? Oui, pourquoi encore, monsieur le psychologue?... Ce fut au cours d'une de ces visites, à la vénitienne, le soir, après neuf heures, que cette ressemblance extraordinaire vint donner à mon hallucination sentimentale comme une forme sensible, comme un corps... Une femme entra dans le salon où je me trouvais, plutôt jolie que laide, mais sans rien qui pût m'indiquer au premier regard l'émotion dont elle allaitme frapper. Elle n'avait ni la pâleur fine, ni la bouche mince et souffrante, ni les yeux tendres, ces doux yeux toujours en détresse, de celle que j'avais tant aimée; tout au plus était-elle svelte comme elle, avec cette silhouette aristocratique et délicate que j'avais tant évoquée ces jours derniers. Mais je n'y pensai qu'à l'instant où la nouvelle venue commença de parler. Aux premiers mots qu'elle prononça, je frissonnai. A la seconde phrase, mon cœur se prit à battre aussi fort que si un sortilège m'eût tout d'un coup rendu mon amie de jadis. C'était la même voix, la même, mais à un degré que je ne peux pas vous décrire: le timbre, l'accent, la manière de chanter un peu avec quelque chose d'étouffé par moments et d'un peu sourd... En fermant les yeux et l'écoutant parler, j'aurais pu croire que la morte était là , dans la chambre, qui causait... Je ne saurais vous expliquer la révolution que cette voix, que ce spectre de voix, si je peux dire, fit dans mon cœur. J'aurais voulu pouvoir demander à cette jeune femme de prononcer certaines phrases, celles qui vibraient encore dans mon souvenir, cet: «Ah! mon Dieu!» soupiré lors du dernier rendez-vous, avec les pauvres et maigres mains errantes autour de monvisage. L'inconnue, qui ne le fut bientôt plus pour moi,—car on nous présenta l'un à l'autre,—suivait cependant une conversation du monde d'une parfaite insignifiance. C'était une comtesse autrichienne qui passait, comme je compris, une saison de plaisir à Venise, et précisément dans le même hôtel que moi. Ce dernier détail fut la cause indirecte qui acheva de me jeter dans un état nerveux, tout voisin de la folie. Comme je manifestais la crainte de ne pas retrouver mon chemin à travers le lacis des ruelles et que je demandais que l'on me fît chercher une gondole, la jeune comtesse m'offrit une place dans la sienne et j'acceptai. Je sais mon âge et je ne dirai pas comme notre ami, le plus fou des vieux beaux de cette époque: «Les femmes d'aujourd'hui sont si froides que vous pouvez les reconduire en fiacre à minuit sans qu'il vous arrive rien...»
«Si vous n'êtes pas allé à Venise au printemps, vous ne pouvez pas même concevoir le charme de la nuit sur la lagune. La douceur morte des choses autour de vous, le glissement de la gondole sur l'eau sombre et souple, les masses des palais muets, la profondeur mystérieuse du ciel, les passages tour à tour dans leclair de lune et dans l'ombre, les appels des bateliers à l'angle des canaux,—tout conspire à vous envelopper d'une rêverie que l'air, à la fois tiède et frais, rend presque physique. La gondole glissait donc, et par la fenêtre ouverte de la petite cabine obscure je voyais cette eau, ces palais, ce ciel, et j'écoutais ma compagne parler. Sa voix,—la voix de l'autre, de mon adoré fantôme,—résonnait dans le silence de cette espèce de cercueil flottant. Je lui répondais juste ce qu'il fallait pour qu'elle ne se tût point, et mon ancienne maîtresse se faisait présente à travers cette voix... Je me sentais, avec un mélange de délice et de terreur, m'en aller de moi-même, de l'homme réel et vivant que j'étais, pour devenir celui d'autrefois... Non, elle n'était pas morte! C'était elle qui me parlait de sa voix si connue. Elle allait me dire une de ces phrases qui me faisaient tomber le cœur par terre, comme je le lui avais écrit un jour, de ces phrases qui posaient sur mon âme, comme je lui disais encore, une invisible bouche. Comme je comprenais qu'elle m'eût appelé ici pour m'avoir à elle et pour être à moi, tout entière, au milieu de cet apaisement enchanté de toute la vie! Non, je ne lui avais pas refusé ce bonheur suprême. J'étais venu,j'avais tout laissé pour entendre cette voix me dire un merci doux comme cette nuit, frais comme le murmure de cette eau, infini comme ce ciel... Et tandis que je perdais ainsi toute notion de l'heure où nous étions et de la femme avec qui je me trouvais, voilà que cette femme, après quelques minutes de silence, et répondant sans doute à une pensée qui venait de surgir en elle, prononça de cette même voix, vous entendez, de cette même voix, et avec le même accent, ces mêmes mots: «Ah! mon Dieu!...»
—«Et ensuite?...» lui demandai-je.
—«Il n'y à pas d'ensuite,» répondit-il sèchement, comme si ma question avait tout à coup brisé son souvenir... «Elle pensait sans doute à quelque achat qu'elle n'avait pas fait, à quelque lettre en retard. Nous étions arrivés devant l'hôtel. Nous débarquâmes, et je vis s'avancer au-devant d'elle un jeune homme qui paraissait l'attendre dans le hall avec quelque inquiétude. C'était son mari, à qui elle me présenta,—et qu'elle aimait, je le compris à l'accent qu'elle prit en lui parlant. A cette minute, l'identité des deux voix était si complète, et en même temps les circonstances qui m'avaient permis un éclaird'illusion étaient si changées, que j'eus un réveil subit et définitif de mon songe. La réalité m'apparut, et mon ridicule, et ma solitude... Quelle nuit je passai à pleurer les heures que j'aurais pu avoir avant sa mort avec la seule femme que j'eusse aimée et qui m'eût aimé!... Mais à quoi bon essayer de se faire comprendre d'un autre?... Personne ne comprend personne, puisqu'elle-même, elle, je ne l'ai pas comprise!...»
Il me dit adieu brusquement et je ne le retins pas. Je le regardai s'en aller avec sa taille un peu voûtée, le long de la rue de Varenne, toute déserte...—et aujourd'hui je me demande si la folie, en l'enlevant aux misères de sa décadence morale et physique, ne lui a pas permis de revivre en pensée avec cette femme dont il ne pouvait guérir. Cela ne vaut-il pas mieux que d'écrire une millième chronique ou un vingt-cinquième roman?
Venise, mai 1887.
A PAUL MARIÉTON.
Le dernier mot de ce petit roman, pressenti, deviné plutôt qu'observé, créé peut-être par ma fantaisie de songeur mélancolique,—le saurai-je jamais? et que m'importe! Il m'arrive pourtant d'y penser parfois plus qu'aux événements mêmes de ma propre vie, lorsque la saison est triste, comme maintenant, et lorsqu'il fait automne en nous et hors de nous, dans le ciel d'en haut et dans ce ciel intime de la rêverie qui a son azur, comme l'autre, et ses nuages... Je revois alors, aussi distinctement que si elle datait de la veille, lapremière des trois rencontres qui servirent de canevas à mon imagination... Je me rendais en Allemagne, où je devais entendre une suite d'opéras de Richard Wagner; le temps ne me pressait pas et j'avais décidé de faire mon excursion par petites journées. Ma première étape était Nancy. Je voulais y voir le tableau de Delacroix qui représente la mort duTéméraire. Le tableau fut vite vu et le musée ensuite, et je traversai la jolie place garnie de grilles en fer doré, avec ses palais, ses fontaines, sa statue, son silence heureux, afin d'entrer dans le vert jardin qui la termine et qui, par cette fin d'après-midi, faisait une oasis de fraîcheur délicieuse. Ce petit coin de parc était presque vide de promeneurs, mais quand une foule compacte se fût pressée sous les grands arbres et le long des vertes pelouses, je n'en aurais pas moins remarqué, je crois, les deux personnes dont je me souviens à l'heure présente avec l'intérêt poignant qui ne s'attache d'habitude qu'aux visages familiers. Ces deux visages, et l'un surtout, n'ont-ils point passé, repassé cent fois dans la familiarité de ma rêverie?...
De ces deux personnes rencontrées dans une des allées de ce calme jardin, l'une était unefemme et l'autre un jeune homme. La femme était brune, délicate et gracieuse, avec une de ces toilettes de voyage qui attestent au premier coup d'œil le rang social de celle qui possède ainsi le secret d'être jolie, même dans un miroir d'auberge,—quoiqu'en ait dit Alfred de Musset. Il y a un art de simplicité raffinée, qu'une grande dame saura seule pratiquer, tant qu'il y aura des bourgeoises et des grandes dames, c'est-à -dire toujours. Celle-ci portait un costume d'une étoffe anglaise à carreaux, avec une sorte de petit veston qui dessinait à peine sa taille, et une toque de la même nuance posée sur la masse serrée de ses cheveux sombres. Son col droit, sa cravate longue, ses gants brodés, ses minces souliers vernis achevaient de lui donner une physionomie un peu masculine, qui lui seyait d'autant mieux, qu'il se dégageait un charme si féminin de ses yeux et de son sourire. Ah! les beaux yeux et qui étaient à eux seuls le plus passionné, le plus mystérieux des romans! Ce sont ces yeux de femme aimante qui me firent malgré moi suivre les deux promeneurs, ou plutôt la suivre. Ah! les yeux vivants, et dont je ne me rappelle plus la couleur, je n'ai vu d'eux que leur regard! Ils étaient noyés d'une félicité quirayonnait sur tout le visage et finissait de se montrer par un sourire d'une divine douceur, par un abandonnement de tout son être dans sa démarche. Elle s'appuyait au bras de son compagnon, et on sentait que chaque mouvement qu'ils faisaient ensemble lui communiquait, à elle, une émotion tendre. Elle n'était plus une toute jeune femme, et, quoique sa beauté fût demeurée entière, l'expression seule de ses traits suffisait à montrer une différence de bien près de dix années entre elle et celui qu'elle semblait tant aimer, et il comptait déjà vingt-cinq ans. Il était lui-même charmant à regarder, mince, un peu pâli, et comme reconnaissant d'être aimé ainsi. Ses gestes se faisaient doux, ses yeux répondaient aux yeux, son sourire répondait au sourire de son amie. Ils marchaient, et je les suivais, cherchant à deviner quel rendez-vous de mystère les avait amenés dans ce jardin provincial. Ils appartenaient visiblement à un monde comblé, à une vie opulente et supérieure. Ils n'étaient pas mariés, la distance de leurs âges l'indiquait trop bien. Au timbre de sa voix, entendue par intervalles, je l'aurais prise volontiers pour une Anglaise, mais comment juger de la nationalité d'une femme de cet âge-là ,lorsqu'elle fait partie de cette société européenne qui confond si bien les plus extrêmes différences de races? Ils marchaient toujours, hâtant, retardant le pas, absorbés dans leur causerie et ne remarquant pas l'innocent espion qui les suivait, et qui marchait à leur suite, s'assimilant en pensée toute une existence de délices clandestines, enviant à ce jeune homme le sentiment qu'il inspirait, et plus encore à cette femme le sentiment qu'elle ressentait.—Qui n'a connu cette dernière envie-là , peut-être la seule qui soit tout à fait noble, celle d'une émotion si profonde qu'on se juge incapable de l'éprouver à ce degré?...
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Quatre années s'étaient écoulées depuis lors, quatre années durant lesquelles j'avais regardé bien des physionomies humaines et participé à la vie intime de bien des âmes, en proie à cette étrange curiosité de la sensation d'autrui qui s'exalte avec le temps au lieu de s'apaiser. Ce soir-là je me trouvais à Paris, assis dans un des fauteuils d'orchestre d'un théâtre de genre, et, durant l'entr'acte, je fouillais la salle du bout de ma lorgnette. On donnait la cinquantième représentation d'une opérette en vogue, et je nerencontrais pas, dans cette salle d'été, une seule figure de moi connue sur laquelle je pusse mettre un nom et un caractère... Et voici que ma lorgnette tomba sur une première loge dans laquelle se tenaient un homme et une femme, seuls,—l'homme âgé d'environ cinquante ans, lourd, massif et de face brutale, mais la femme? Où donc avais-je vu ce profil qui s'appuyait maintenant sur une main gantée? Où, ces beaux yeux? Où, cette chevelure? Mais la noire chevelure avait blanchi par touffes, mais une meurtrissure cernait les yeux, mais le noble profil gardait l'empreinte de soucis longuement supportés, et la bouche amère ne devait plus s'épanouir souvent dans un sourire de félicité, comme jadis, lorsque le vert jardin de la vieille ville laissait passer l'amoureuse et son aimé. Oui, c'était bien elle, et malgré le ravage des années, malgré l'expression de lassitude empreinte sur tous ses traits, je reconnus, sous le chapeau fermé, le visage de femme que j'avais suivi d'un si complaisant regard, sous la toque de voyage de la même nuance que sa robe.
Avec qui donc se trouvait-elle dans cette loge d'un petit théâtre où elle serait venue deux mois plus tôt si elle avait été une Parisienne? Pas plusque je n'avais hésité l'autre fois à croire qu'elle se promenait au bras de son amant, je n'hésitai à croire cette fois qu'elle était auprès de son mari. J'examinai cet homme avec une curiosité singulière et sans ironie,—la sorte de comique propre à l'adultère m'ayant toujours échappé.—Si c'était sa femme, à coup sûr, c'était une femme dont la présence le laissait parfaitement calme et indifférent. Les deux coudes sur le rebord rouge de la loge, le torse moulé dans sa redingote, il lorgnait, lui aussi, la salle de temps à autre, formulait quelque observation, puis, penché en arrière, abandonné sur son fauteuil, il bâillait sans se donner la peine de mettre devant sa bouche sa large et forte main. Comme personne ne vint dans la loge pendant les entr'actes, j'en conclus davantage encore qu'ils étaient étrangers, et comme cette femme était si triste, comme elle semblait si lassée, si revenue de toute joie, elle que j'avais vue ravie et radieuse, je pensai involontairement au jeune homme qu'elle m'avait paru tant aimer. Où était-il? Que faisait-il? Était-il mort, absent, infidèle? Y avait-il entre eux l'inévitable séparation du tombeau, ou bien celle de la volonté, plus cruellement inévitable? Non, ce n'était pas elle quil'avait quitté la première. Elle n'avait, hélas! ni l'âge, ni surtout l'âme des abandons. Ses yeux mentaient merveilleusement si elle n'était pas constante et sûre, et je me pris à revenir sur le roman esquissé jadis par ma fantaisie. J'en arrivais aux derniers chapitres, ceux de la rupture, où tout ce qui fut la joie du cœur en devient le martyre. Je devinais cette période affreuse où la maîtresse espère tour à tour et désespère, où l'amant ne sait ni avouer ni cacher la métamorphose de sa tendresse. Benjamin Constant a faitAdolpheavec l'histoire d'une de ces agonies. L'Ellénore de son terrible roman a deux bonheurs dans son désespoir: elle est libre de se livrer à ce désespoir et elle peut en mourir, tandis que les Ellénore du monde continuent de vivre et doivent s'habiller, sortir, aller au bal, au théâtre, en visite,—avec leur démon dans le cœur!...
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L'observation a ses heureux et ses mauvais hasards,—plus souvent d'heureux, car celui qui tient toujours ses yeux ouverts, recueille toutes sortes de détails invisibles à la plupart des passants de la vie, si pareils aux passants de la rue,par leur indifférence et leur incuriosité. En aurai-je, moi, perdu des heures, assis à une table de restaurant, enfoncé dans un coin de wagon, debout sur un trottoir de rue, partout enfin où l'animal humain se laisse voir, en aurai-je perdu des heures, à déchiffrer de mon mieux le caractère et la destinée de créatures dont je ne savais rien, sinon l'afflux de leur sang sur leurs joues, le pli de leurs lèvres dans le sourire et de leurs paupières dans le clignement, le son de leur voix, leur geste, leur costume?... Perdu? Quelquefois oui, quelquefois non, et, à coup sûr, je fus inspiré de mon bon génie lorsque, voici trois mois, je me mis à me promener sur le paquebot qui va de Boulogne à Folkestone, au lieu de contempler la mer. Elle était pourtant d'un bleu divin, cette mer adoucie, de ce bleu sombre et tendre qu'elle a dans ses beaux jours, et qui contraste avec le bleu tendre aussi, mais tout clair, du ciel. J'allais en Angleterre, et déjà ce pont de bateau me procurait un avant-goût des gares de Londres, grâce à la singularité des toilettes, grâce au teint pourpré de quelques-uns d'entre les passagers. Par combien de verres de porto certains sujets de Sa Majesté Britannique ont-ils dû acquérir cette rouge ardeur de toutleur visage? Ce fut justement à côté d'un de ces gentlemen qui ressemblent à la statue vivante et allante de l'apoplexie, que mon regard rencontra,—et du premier coup je le reconnus,—le jeune homme du parc de Nancy, l'ami ancien de la douloureuse étrangère aperçue au théâtre l'autre soir. Il avait à peine changé. Sa moustache s'était un peu épaissie. Il conservait la même élégance de manière et d'attitude, mais les yeux, les beaux yeux noyés de la promeneuse du jardin si vert, n'étaient plus là pour l'envelopper de leur caresse continue. Une femme se tenait pourtant auprès de lui, toute jeune, blonde et jolie, mais de cette joliesse qui résulte de l'âge et sous laquelle transparaît déjà la sécheresse future et la dureté du masque. Ses yeux étaient bleus, mais si les yeux bleus sont les plus tendres, ils sont aussi les plus froids, et les siens étaient glacés. L'ondée lumineuse de l'émotion intime passerait-elle jamais dans ces prunelles?... Pour l'instant, et ces yeux et la jeune femme demeuraient insensibles à l'attention du jeune homme, qui, visiblement, était très épris de sa compagne. Il lui parlait avec un souci de lui plaire qui la faisait se détourner à peine et répondre du bout de ses lèvres minces, destinées à être un jour des lèvressi sèches et si pincées. Était-elle sa maîtresse? Était-elle sa femme? Je penchai pour la dernière hypothèse, à cause de l'air de parfaite convenance qui se dégageait de toute sa personne, habillée évidemment par un couturier à la mode, mais sans ce rien de personnel que l'autre, la promeneuse de Nancy, possédait jusque dans ses moindres gestes. C'est d'elle, en effet, que je me souvenais, et j'épiais sur le visage du jeune homme inconnu un passage triste, un regret, une mélancolie. Je savais, moi, quoique je ne pusse dire ni son nom, ni son histoire, ni même sa patrie, qu'il avait été aimé, qu'il ne l'était plus. Mais lui, ne semblait pas se douter qu'il eût connu des heures plus douces. Après tout, s'il aimait, comme il semblait le faire, cette froide et jolie enfant, n'était-il pas plus heureux près d'elle qu'il ne l'avait été près de l'autre, puisque de cette autre il était aimé plus qu'il ne l'aimait?... Et c'est à cette dernière que je ne peux m'empêcher de songer toujours par ces après-midi voilées de la mort de l'année. Ah! que je voudrais encore une fois me rencontrer sur son passage et recevoir d'elle une confidence qu'elle n'a jamais pu faire, sans doute, et que j'accueillerais avec une émotion si douce, avec une pitiépresque religieuse! Mais cette confidence, je ne l'aurai pas, et je continuerai longtemps à me sentir l'ami inconnu d'une douleur que j'aurais comprise, consolée peut-être, l'ami inconnu d'une amie inconnue et qui l'ignorera toujours.