IIILa Comtesse de Candale

Il y avait, sur une des tables de la serre où Ève-Rose continuait de me recevoir, un portrait de Bressuire placé dans un cadre d'argent ciselé. Un chiffre en émail, un E. R. B., surmonté d'une couronne de comtesse, marquait ce cadre. Instinctivement, et à chacune de mes visites, il me fallait regarder cette photographie, comme pour mieux graver dans ma mémoire ces traits que je connaissais si bien, et depuis des années. C'était, un peu vieilli et fatigué, le Bressuire avec lequel je m'étais promené très souvent sous les arcades de la cour intérieure, dans ce palais du Conseil d'État, aujourd'hui en ruines,—comme ma jeunesse! Je pouvais, en analysant ce portrait, deviner les sentiments qui passaient dans la tête de mon ancien collègue, lorsqu'il avait posé devant l'appareil du photographe. Il y avait dans ce profil comme un air surveillé, un je ne sais quoi de soigné, de convenable, de presque grave qui me reportait, par une induction invincible, aux jours où Bressuire était lefiancé d'Ève-Rose. Avec sa finesse usée, sa demi-calvitie, l'avancement léger de sa lèvre inférieure, cet homme m'apparaissait, comme s'il eût été là, vivant, dans ce petit coin du monde qu'avaient dû embaumer en ces temps-là les fleurs des bouquets envoyés par lui. Des gestes qui lui étaient familiers me revenaient à la mémoire;—celui par lequel il passait sur sa moustache toute blonde sa main qu'il avait maigre et fine, avec deux bagues, un anneau d'or massif et un autre garni d'un saphir et de deux brillants;—celui encore par lequel il élevait cette main ouverte en l'agitant doucement jusqu'à la hauteur de ses yeux. C'était chez lui le signe de la plus grande admiration à propos de la rouerie d'un homme, de la beauté d'une femme ou du prix d'un objet de curiosité. Il avait toute une histoire, ce petit geste, qui était, lors de notre entrée au Conseil, celui d'un méridional, notre camarade. Bressuire s'en était tellement moqué, en l'imitant, qu'il avait fini, comme il arrive, par en retenir l'habitude. A deux ou trois reprises, j'observai chez Ève-Rose un geste analogue, et des misères pareilles suffisaient pour que l'étrange répulsion s'imposât plus forte. Il y a, dans le simple fait de cohabiter des jours et des jours avec un autreêtre, des fatalités d'imitation qui teintent nos pensées des pensées de cet être, notre accent de son accent, nos regards de ses regards, notre physiologie de sa physiologie. C'est quelquefois un atome d'influence, imperceptible, impondérable; mais je retrouvais, ou j'imaginais, cet atome dans la personne de la veuve du comte Bressuire. Et alors les moindres paroles devenaient prétexte à cette désagrégation de mon Idéal qui s'accomplissait en moi,—pour m'amener à perdre ce dernier espoir de refaire ma vie.

De petits détails se précisent entre vingt autres... Je suis dans un de mes jours de gaieté de conversation. J'ai raconté je ne sais plus quelle anecdote à Ève-Rose, elle rit aux éclats et elle dit: «C'est comme dansNiniche...» Je me mets à me ressouvenir qu'on donnait cette pièce au lendemain de son mariage, et je la vois, cachée dans une baignoire, auprès de Bressuire, dont le premier soin, tel que je l'ai connu, a dû être de faire mener à sa femme une existence de cocodette, à travers les petits théâtres et les cabinets particuliers. Je la vois, elle, et ses yeux étonnés et son sourire à demi honteux de pensionnaire émancipée. Combien des adorables ingénuités, pour lesquelles je l'ai aimée, s'en sontallées ainsi, dans ces salles de spectacle, tandis qu'elle prenait du bout de la pincette dorée un fruit glacé dans la boîte posée sur le rebord de la loge, que l'acteur à la mode lançait des couplets équivoques par-dessus les feux de la rampe, que les habitués des fauteuils d'orchestre applaudissaient, et que Bressuire commentait à l'oreille de sa femme et le texte et la chanson!... Peut-être cependant ma sensibilité malade souffre-t-elle moins par ces images d'une demi-flétrissure que par d'autres images, tout à l'honneur celles-là du même Bressuire. Ceci se passe durant une autre visite. Nous venons de parler d'œuvres d'art et de Rembrandt, à propos des tableaux de ce peintre qui sont au Louvre. Ève-Rose a dit: «Mes préférés à moi, ce sont les portraits de la galerie nationale, à Londres.» Elle a fait son voyage de noces en Angleterre, où sa mère a des parents. Je le sais et je la devine là-bas, assise à côté de Bressuire dans une de ces voitures à deux roues, dont le cocher est juché haut par derrière. On est si bien là, pour causer longuement, pendant que le cheval trotte sur le pavé en bois, que l'énorme ville s'étend sous sa brume bleuâtre et que l'exotisme de toutes choses avive encore la sensation de l'intimité dans le cabétroit! Et aussitôt la vaste place où se trouve le musée s'évoque à mon souvenir. J'aperçois l'escalier, la double porte, les salles sur les murs desquelles sont suspendus quelques-uns des tableaux que j'aime le mieux: ces portraits de Rembrandt en effet et le triptyque du Pérugin, avec le grand archange du ventail de gauche, d'une suavité céleste. Bressuire, qui était bon connaisseur, a certainement montré ces peintures à Ève-Rose, celles-là et d'autres encore. Il a provoqué en elle des émotions d'art qu'elle ignorait. Il a eu les prémices de ses rêveries étonnées et charmées devant la Beauté. Je me souviens si bien que son éducation de Parisienne l'avait laissée parfaitement incapable de distinguer un Titien d'un Botticelli! Ah! ce premier frisson d'une âme de femme, née pour le culte de toute noblesse, en présence des chefs-d'œuvre du génie, comme j'en envie et l'éveil et le spectacle à celui qui est mort pourtant, mais dont l'esprit en un certain sens a marqué pour toujours cet esprit! Et machinalement je me répète quatre vers du poète Sully Prudhomme à une fiancée absente. Ils me plaisaient tant, ces vers, aux jours où j'aimais Ève-Rose encore jeune fille:

Tu t'assiéras, l'été, bien loin, dans la campagne,En robe claire, au bord de l'eau.Qu'il est doux d'emporter sa nouvelle compagneTout seul dans un pays nouveau!

Qu'il peut tenir d'émotions indéfinies dans la mélodie d'une strophe!

Ce travail intérieur de ma pensée en train de décomposer mon amour, morceau par morceau, n'allait pas sans qu'Ève-Rose aperçût qu'il se passait en moi des phénomènes pour elle inexplicables. Je lui rendais visite et je la rencontrais assez souvent pour qu'elle pût deviner qu'entre chacune de ces entrevues quelque chose en moi s'était déplacé. Quelquefois je lui parlais à peine;—ou bien j'affectais dans ma causerie un ton de persiflage qui me faisait moi-même souffrir;—ou bien j'étais, au contraire, plus attentif auprès d'elle que jamais. Sans y prendre garde, je me conduisais exactement comme si j'avais suivi un plan pour me faire aimer. Mais non, j'obéissais simplement aux passages de mon être intime, aux allées et venues dans mon imagination de tant d'idées meurtrières. Elle supportait mes accès d'impatience et elle recevait mesattentions avec cette égalité d'humeur qui semblait ne devoir jamais la quitter. Par instants, une tristesse passait dans ses beaux yeux et d'autres fois un étonnement. A mesure que je pénétrais davantage dans son caractère, je reconnaissais que sa faculté principale était un amour profond de l'équilibre qui devait la conduire à une acceptation sereine de toutes les circonstances où la destinée la jetterait. Elle ne pouvait pas connaître la révolte. C'était justement ce trait adorable de sa nature qui me faisait le plus de mal. Je me rendais compte que son mariage avec Bressuire s'était certainement accompli sans lutte, et aussi que, durant cette année de vie commune, elle n'avait pas été malheureuse. Si elle avait conservé de moi un souvenir tendre, cette tendresse n'avait pas dû aboutir à de la nostalgie. Pour Ève-Rose, l'impossible n'était jamais l'objet d'un désir, et, comme elle voyait en toutes choses les côtés excellents, elle avait certainement reconnu et goûté les qualités de son mari. Hé bien! il est effrayant de voir avec quelle souplesse de vipère l'égoïsme se glisse parmi nos plus délicats sentiments; après avoir, lors de mon premier départ, sacrifié mes espérances d'amour à l'espérance du bonheur d'Ève-Rose,j'étais irrité jusqu'à la colère que, dans son mariage, elle n'eût pas rencontré le malheur. Pareillement, après l'avoir aimée dans le monde, et peut-être parce que sa jeune grâce se mouvait dans un décor d'élégance tendre, je ne lui pardonnais pas de se complaire dans les relations que ce monde comporte. Je lui en voulais d'avoir épousé un homme de sa société, comme je lui en voulais de recevoir ceux qu'elle recevait, les ayant vus dans la compagnie de son mari. En un mot, j'en étais arrivé, après quatre mois de malaise, à la minute où plus un cristal ne demeure attaché à la branche intime. Après avoir cherché une par une mille raisons de la moins aimer, je finissais par n'en plus découvrir une seule pour l'aimer.

Mon orgueil trouve une misérable consolation à songer que, dans ma dernière visite à l'hôtel Nieul, du moins mon atroce mouvement d'humeur eut une apparence de raison. Il y avait là cet affreux Saint-Luc, avec son allure d'éléphant, son gros rire, sa tenue de cocher anglais, qui doit au scandale de sa première aventure galante une véritable situation de monde. Il était assis sur une des deux chaises à bascule de la serre, son chapeau placé sur letapis, et il frappait le sol du bout de sa canne, bien régulièrement, pour se balancer. Il aurait eu cette tenue chez une cocotte, et ses discours valaient sa tenue. C'était une succession de potins, comme on dit dans le vilain langage d'aujourd'hui, les uns insignifiants, les autres scandaleux, qu'Ève-Rose écoutait avec des sourires, tout en travaillant à un petit ouvrage de charité. De la laine brune traînait sur une petite table posée devant elle, et le balancement du fauteuil de Saint-Luc faisait par instant trembloter cette table, car ils étaient tout voisins, et il parlait: «Le grand marquis,»—c'est le surnom d'un de ses rivaux de vie élégante,—«le grand marquis n'ira pas loin. Il était sur ses boulets depuis six mois... Il vend son écurie maintenant... Quand je l'ai vu se mettre avec la petite d'Asti, vous vous rappelez, madame, c'était devant notre pauvre Adolphe, je vous ai dit:—«Encore un qui s'enfonce.» Après tout, bon chien chasse de race. Vous savez qui est son père?...» Ève-Rose le regarda étonnée. «Mais c'est une histoire vieille comme cette vieille d'Asti. Sa maman l'a menée joyeuse autrefois, mais là, très joyeuse; enfin, le marquis est le propre fils du joueur des joueurs, d'Armand Lamé, celui qui me tapait de vingt-cinqlouis au cercle quand j'étais un tout petit jeune homme...» Et il continue, continue, intarissable comme la sottise et comme la médisance, et je faisais, à tous ces discours, une mine tellement renfrognée qu'il s'en aperçut, et avec une familiarité de gamin qui lui a toujours réussi: «Je vous quitte, madame, votre ami Vernantes me fait peur avec ses yeux sévères... Vous ne m'enverrez pas de témoins,» ajoute-t-il en s'adressant à moi, «si je vous répète le mot qu'une jolie femme a fait sur vous l'autre jour:—C'est don Quichotte, élève de Schopenhauer. Demandez le nom à MmeBressuire, elle était là...» Et il nous quitte. Quand je songe que je l'ai vu chez sa mère, dans son costume de barbiste, les jours où il sortait de sa «turne,» comme il appelait son collège, et qu'il est l'auteur de la perte d'une des plus délicieuses femmes que j'aie peut-être connues!

—«Ne cherchez pas si loin,» fit Ève-Rose, aussitôt que nous fûmes seuls. «C'est notre Mary qui a dit cette innocente malice; mais savez-vous ce qu'elle prétend, notre Mary? Que vous êtes fâché contre nous. Est-ce vrai?»

Sa voix s'est adoucie encore pour me parler. Elle a reculé sa table et son ouvrage, et posé sescoudes sur ses genoux. Elle appuie son menton contre ses mains jointes, et elle me regarde avec ses yeux bleus d'une si ingénue transparence. Non, décidément, il ne reste plus un cristal au petit rameau, car je n'éprouve que de la contrariété à cette amicale question, et je lui réponds:

—«Fâché contre vous, non, mais à propos de vous, quelquefois. Quand je rencontre, installés chez vous, des imbéciles et des grossiers comme Saint-Luc, j'avoue que je tombe dans un de mes accès de misanthropie.»

—«Il faut bien cependant,» répond-elle avec une voix un peu émue, «que j'accepte mon monde.» Et tout de suite, avec une mutinerie enfantine: «Saint-Luc ne m'ennuie pas plus qu'un autre; il est bon garçon, il est gai, et puis il n'est pas boudeur...»

Elle rit en prononçant ces derniers mots. Visiblement, elle désire que cette petite explication s'achève en plaisanterie. Et cela encore m'irrite. Pauvre Ève-Rose! Avec ce caractère-là, j'aurais décidément fait un odieux mari. Je prends mon accent le plus désagréable pour répliquer: «C'est que je suis plus fier pour vous que vous-même...» Le ton de cette phrase est sans doute très dur, puisque dans les yeux d'Ève-Rose ilpasse une douleur, et simplement: «Vous me faites beaucoup, beaucoup de peine,» dit-elle en reprenant sa laine et son crochet. Ses yeux brillent, ses joues sont brûlantes. Elle est partagée entre un accès de colère contre mon injustice et peut-être une envie de pleurer. Et tout cela me laisse affreusement sec. Je ne me dis pas que je n'ai point le droit de tourmenter cet être charmant, ni que cette évidente émotion atteste tout autre chose que de l'indifférence. Nous demeurons ainsi, sans nous parler, quelques minutes. Je sens sourdre en moi cette inexplicable méchanceté de l'homme qui le pousse à faire souffrir quand il souffre. J'ai du moins la délicatesse d'avoir honte de moi-même; je me lève. «Quand vous reverrai-je?» fait-elle.—«Quand je serai plus sociable,» lui répliqué-je,—et je n'y suis pas retourné. A quoi bon me démontrer une fois de plus combien elle est aimable, et combien je suis incapable de l'aimer?

——

Sur le morceau de page resté blanc, Vernantes avait griffonné une dizaine de fois nerveusement:—MmeBressuire,—et sur le feuillet d'en face il avait épinglé, sans douteune année plus tard, la lettre de faire part du mariage de la comtesse Bressuire avec M. de Jardes,—le cousin ou le frère de Marie?—Peut-être Ève-Rose, si elle avait lu ces pages, serait-elle venue à la messe du bout de l'an de ce pauvre garçon qui lui avait donné, après tout, ce que son âme usée pouvait donner de meilleur:—sa rêverie.

Néris, juin 1884.

A FLORIMOND DE BASTEROT.

C'était dans le petit salon d'un hôtel privé, rue de Tilsitt, pas bien loin de l'Arc de Triomphe. Deux femmes y travaillaient à de menus ouvrages, l'une tricotant avec un crochet d'écaille blonde une couverture en laine grise, destinée à quelque œuvre de charité,—l'autre parfilant une frange fixée par des épingles sur un étroit tambour revêtu de drap vert. La nuit de janvier enveloppait Paris de ce vaste silence de neige qui rend plus tiède et plus heureux un asile comme celui-là, où le feu répand une douce chaleur, où les lampesjettent une lumière tendre à travers l'étoffe nuancée des abat-jour, où les tapis et les tentures assourdissent les moindres bruits, où la bouilloire chante paisiblement au-dessus de la petite lampe à flamme bleue, tandis que les tasses, l'assiette des tranches de citron et les gâteaux dorés attendent sur le plateau de porcelaine. Les deux femmes qui travaillaient ainsi, tout en causant, dans l'intimité de ce petit salon et de cette heure, portaient et portent encore des noms également célèbres dans les fastes de la France militaire. L'une s'appelait madame la duchesse d'Arcole, et l'autre madame la comtesse de Candale. Par extraordinaire, ces deux sœurs sont aussi deux amies, et qui s'adorent autant qu'elles se ressemblent peu. La duchesse est grande, avec un teint pâle, des yeux noirs d'une gaieté tranquille, une physionomie italienne qu'elle doit à leur mère, une Branciforte de Milan. La comtesse est petite et frêle, avec des cheveux blonds, des prunelles d'un bleu vif qui deviennent aisément fixes et dures, et quelque chose dans son profil qui rappellerait l'oiseau de proie, si une pureté presque idéale de tout ce visage n'en corrigeait le caractère aigu. Les deux sœurs sont nées Candale, de la branche cadettede cette maison, rendue fameuse par le grand maréchal Louis de Candale, le favori de Henri II, le compagnon de François de Guise, l'ami et le rival de Montluc... Quel nom redoutable à porter que celui de cet homme qui a terminé dans les férocités des guerres religieuses une existence illustrée par tant de hauts faits accomplis dans les guerres étrangères! L'histoire ne sait, en pensant à lui, si elle doit le détester ou l'admirer, lui tresser une couronne ou l'attacher au pilori. A vingt ans, Louis de Candale fut laissé pour mort à Pavie, après avoir failli sauver le roi François Ier; à soixante ans, il a fait brancher d'un coup six cent cinquante huguenots, pris à Jonzac, dans la Saintonge.—En 1529, et à peine remis de ses blessures, il s'est chargé de porter un message secret du roi de France au sultan Soliman; il a traversé l'Europe à travers des dangers inouïs, et, aussi bon diplomate que brave soldat, c'est grâce à lui que les Turcs entreprirent cette année-là leur marche sur Vienne, qui força Charles-Quint à signer la paix de Cambrai. Près d'un demi-siècle plus tard, ce même héros, passant à cheval avec ses gens d'armes le long d'une route de Guyenne, entendit des protestants chanter les psaumesdans une grange qui leur servait d'église. Il la fit barricader et voulut y mettre le feu, le premier, de ses vieilles mains qui avaient si noblement servi le pays. Et c'était ce sauvage maréchal de Candale, ce pendeur, ce brûleur, ce bourreau, qui avait commandé la charge de Cérisoles, défendu Metz avec le grand Guise, et qui était entré dans Calais à la tête de l'armée de délivrance! Lors de la Saint-Barthélemy, ce terrible homme fut plus terrible encore. Depuis l'assassinat de son cher François de Guise, il ne connaissait plus de pitié. Reconnaissable à son œil crevé et à une affreuse balafre qui lui coupait le visage en deux, il avait tué toute la nuit, sans se reposer, épouvantant même ses compagnons de fanatisme. Puis il s'était retiré dans un couvent sur la frontière de la France et de cette Italie où il s'était tant battu, et il y était mort comme un saint.

Dans le petit salon de l'hôtel moderne que l'héritier de ce formidable aïeul, le comte Louis de Candale actuel, a fait construire, d'après le style anglais, avec un escalier de bois et toutes les minuties du confort le plus raffiné, les souvenirs du maréchal sont épars de tous côtés, attestant chez la jeune femme de trente ans, dont cecoin est le lieu de prédilection, un culte passionné pour cette mémoire tragique. Et de fait, tandis qu'Antoinette, son aînée, épousait le petit-fils d'un maréchal de Napoléon, Dupuy, duc d'Arcole, un des plus riches et un des plus distingués parmi les officiers de la jeune armée, Gabrielle, la cadette, a voulu à tout prix se marier avec son cousin Louis, parce que ce dernier était pauvre et qu'elle avait, elle, une grande fortune. Louis était un gros et lourd garçon, réputé stupide même dans son monde, beaucoup plus allemand que français, par son allure et sa structure.—Un Candale a épousé une Wurtembergeoise pendant l'émigration.—Il n'avait aucune ambition haute, pas d'avenir. Gabrielle savait tout cela, et elle a préféré cet homme qu'elle n'aimait pas, à un frère du duc d'Arcole, aussi spirituel, aussi fin que Louis l'est peu,—simplement parce que ce dernier était le chef de la famille, le représentant du grand homme. Dans la personne de ce triste fiancé elle épousait ce grand homme. Son roman, à elle, c'était le désir d'avoir un fils de cette race de héros, dont elle ferait un soldat,—un fils du pur sang des Candale, capable de recommencer l'ancêtre dans les temps nouveaux. Parce soir d'hiver, elle parle encore à sa sœur de ce fils qu'elle n'a pas eu.—«Ah!» dit-elle, «tu ne sais pas quelle tristesse j'éprouve à songer qu'un nom comme le nôtre va disparaître pour toujours!...» Et elle regarde avec une infinie mélancolie le buste du maréchal sculpté par Jean Cousin, qui se dresse sur un piédouche au fond du petit salon. C'est précisément sous ce buste de marbre que chante la bouilloire et que le plateau du thé se trouve posé sur sa table ronde,—symbole du contraste singulier qu'offre cette pièce, aménagée à la parisienne et en même temps peuplée des reliques du tortionnaire du seizième siècle. Avec sa paupière abaissée, les plis de ses joues, la cruauté de sa bouche, ce masque de marbre fait frissonner. On y devine la volonté invincible, l'habitude quotidienne du danger, l'ardeur fixe du fanatisme, les farouches passions d'un âge de fer;—et la bouilloire chante à côté de lui, tout doucement. Il y a sur les murs des étoffes de soie, tendues à la mode d'aujourd'hui, avec des couleurs passées, comme il sied au goût d'une époque où les sens à demi épuisés n'apprécient plus que la nuance,—et puis, en trophées, dans un coin de cette chambre, dont leton caresse l'œil, se dressent quatre épées ayant appartenu au maréchal. Son portrait est posé sur un chevalet que drape une autre étoffe. C'est une petite toile peinte par un artiste florentin resté inconnu, sans douce après Cérisoles. Le maréchal a quarante ans sur ce portrait;—en cuirasse, la tête nue, il s'appuie sur une épée à deux mains, devant un écuyer noir qui tient son casque par derrière, et il a dans ses yeux bleus le même regard que la jeune femme qui a disposé la toile sous le jour d'une lampe garnie d'un réflecteur... Là, tout près d'elle, sur le mince bureau de bois de rose abrité d'un paravent minuscule, au milieu des brimborions dont elle se sert pour écrire, entre le numéro de la Revue de quinzaine et les billets d'invitation préparés pour un grand dîner, elle a toujours un portefeuille qui contient les lettres de la reine Catherine de Médicis adressées à son grand exécuteur des hautes œuvres, à l'implacable maréchal. Il lui arrive de les manier, ces papiers anciens, avec ses doigts où brillent des saphirs et des turquoises. Elle déchiffre des mots tracés avec l'orthographe d'autrefois, qui renferment des instructions pour la besogne de terreur dont fut chargé Candale. Ses narines frémissent,l'amazone qui dort dans la Parisienne d'aujourd'hui se réveille à l'odeur de sang et d'incendie que dégage ce passé atroce et grandiose où rayonne pour elle la gloire du héros qui reçut douze arquebusades au service du roi, prit part à huit sièges, à quinze batailles rangées, et fit la guerre depuis sa dix-huitième année jusqu'à sa soixante-quinzième, n'ayant quitté la cuirasse que pour la bure et le bivouac que pour la cellule.

—«Oui,» reprit la comtesse, après avoir contemplé le buste de l'aïeul, et repoussant le petit tambour de drap vert d'un air triste, «je ne peux pas me consoler de n'avoir pas d'enfants... Le croiras-tu? J'en suis venue à consulter des somnambules pour savoir s'il me naîtra jamais un fils?... Ah! ne te moque pas de moi, Antoinette; toi qui es mère, tu ne connais pas cette douleur...»

—«D'abord, tout n'est pas perdu,» répondit la duchesse en continuant son ouvrage et souriant à demi, comme une personne qui ne veut pas que la causerie tourne au sérieux, «et puis, que veux-tu, je vois un bon côté à toutes choses... Les garçons de notre classe n'ont pas déjà tant de chances d'être heureux par le tempsqui court... J'aime bien mon fils et je suis toute fière de l'avoir, mais crois-tu qu'il ne me prépare pas des inquiétudes horribles?... Il sera soldat, comme son père, comme son grand-père... Il fera campagne... Et j'éprouverai de nouveau les angoisses que j'ai connues quand mon mari était au Tonkin, ces deux années-ci... Bien m'en a pris d'avoir adopté une fois pour toutes le principe d'espérer quand même... Te souviens-tu, quand nous partions pour le bal et que chère maman nous disait:—«Amusez-vous, vous ne vous amuserez pas plus jeunes...» Tiens, raconte-moi plutôt qui tu as vu chez les Rabastens, hier au soir...»

—«C'est cette soirée qui m'a plongée dans des idées sombres,» fit l'autre; et elle ajouta, presque à voix basse: «J'y ai rencontré MmeBernard.»

—«Pauvre Gabrielle,» dit Antoinette, gravement cette fois, «tu es jalouse...»

—«Oui, je suis jalouse,» reprit Gabrielle avec exaltation, «mais pas comme tu crois..., non, pas d'elle... Qu'est-ce que cela me fait que cette femme ait été la maîtresse de mon mari avant notre mariage, et même depuis, à ce que me donnent à entendre nos bonnes amies?...Est-ce que tu t'imagines que je l'aime encore, mon mari?... Ah! quand je l'ai épousé, il y a dix ans, avec mes rêves de jeune fille enthousiaste, je le savais plongé dans les médiocrités de cette existence de club et de sport que mènent les gentilshommes d'aujourd'hui; je le savais ignorant, inactif, dénué de tout ce que j'estime dans un homme, de tout, excepté de bravoure. Il s'était bien battu pendant la guerre, et je me disais qu'avec un homme brave, il y a toujours de la ressource.—Je me sentais une telle flamme au cœur, je nourrissais un culte si passionné pour le nom qu'il portait, comme nous, et dont il est maintenant le dernier représentant, que j'ai espéré quand même, moi aussi... J'ai pensé que je susciterais en lui je ne savais quoi, mais une noblesse, une énergie... Va, j'ai mesuré aujourd'hui ce qu'il tient de fiertés vraies dans cette triste nature... Rien, entends-tu, rien, rien, rien... Des goûts de cocher pour ses chevaux, des besoins d'argent pour sa bourse de jeu, des galanteries de-ci, de-là, pourvu qu'elles ne dérangent pas son égoïsme... S'il a aimé MmeBernard, c'est que l'intrigante lui a rendu sa maison commode. Elle est folle de Snobisme. Elle était fière d'avoir un Candale pour amant, et elle s'enest servie pour forcer la porte de quelques salons de notre monde, où elle ne serait pas entrée toute seule... Tant pis pour le Candale, tant pis pour notre monde et tant mieux pour elle... Ah! ce n'est pas cela qui me rend la vue de cette femme insupportable... Je la méprise trop pour en souffrir...»

Deux larmes coulèrent des yeux de la comtesse, tandis qu'elle achevait cette dernière phrase. Sa sœur, qui les vit, déposa son ouvrage et le peloton de sa laine, où elle avait piqué son crochet; puis, gracieusement, elle vint se mettre à genoux devant l'autre, et elle commença de l'embrasser en lui disant:—«Sœurette, sœurette, vous n'êtes pas sage... Vous vous exaltez pour quelque idée folle... Vois, nous sommes si heureuses ici, toutes deux seules... Nous pourrions passer une si bonne soirée... Que te manque-t-il, tu as ta sœur pour te gâter, et jusqu'au vilain buste du vieux maréchal pour y faire tes dévotions,» ajouta-t-elle en riant tout à fait, afin de forcer l'autre à sourire aussi; mais la comtesse ne sourit pas à cette innocente taquinerie, elle rendit un baiser à sa consolatrice et elle reprit:—«Non, ma douce, tu sais bien que je ne suis pas folle, et tu me comprends,quoique tu fasses quelquefois semblant que non, pour m'arrêter... Je ne suis pas une femme de ce temps-ci. Voilà tout. Si je ne croyais pas à la suprême sagesse de Dieu, je dirais qu'il s'est trompé en me faisant naître dans un siècle où les nobles ne sont plus des nobles, mais seulement des gens riches dont le nom sonne mieux... Cette MmeBernard, dont nous parlons, elle a sa loge à l'Opéra, comme toi et moi, son hôtel, ses chevaux, comme nous. A cette heure-ci elle porte une robe de dentelle, comme la tienne et la mienne. Elle a, autour d'elle, le même décor banal de bibelots et de peluche... Mais ce qu'elle n'a pas, c'est ce que tu appelles, toi, ce vilain buste, c'est un héros parmi ses aïeux, c'est le souvenir des Candale qui ont versé leur sang pour leur roi sur tous les champs de bataille d'Europe, ce même sang,» ajouta-t-elle en montrant les veines bleues de sa main fine. «Ah! de bonne heure j'ai senti cela, que nous étions d'une race différente des autres, et je lui ai voué, à ce noble sang des Candale, une dévotion, comme tu l'as dit, une religion...»

—«Et tu trouves que Louis a manqué à cette religion en aimant MmeBernard?» interrompit la duchesse, qui connaissait trop les emportementsde sa sœur pour ne pas s'obstiner à lutter contre une de ces crises de sensibilité que la comtesse expiait ensuite par d'horribles migraines... «Mais l'homme au vilain buste,—non, décidément, il est trop laid pour moi avec sa balafre,—pardon, le sublime maréchal, en a fait bien d'autres, et Brantôme raconte sur lui deux ou trois histoires peu édifiantes, avant qu'il ne s'en allât dans une montagne demander pardon de ses péchés... Et puis, veux-tu que je t'avoue humblement une faiblesse? Ces temps héroïques où l'on brûlait et où l'on pendait pour un oui, pour un non, où l'on vous pistolait, daguait, arquebusait à tous les coins de rue, c'est très beau; mais j'aime encore mieux vivre à une époque où MmeBernard vend avec des duchesses, et où l'on ne met pas le feu aux églises pour brûler les gens qui sont dedans, sous prétexte qu'ils prient Dieu à leur manière.»

—«Tu te trompes,» répondit la comtesse tristement; «encore une fois, ce n'est pas MmeBernard qui me fait souffrir...,» et, avec un invisible effort, elle ajouta: «c'est l'enfant.»

—«Quel enfant?» demanda l'autre.

—«Le fils que Louis a eu de cette femme,» fit Mmede Candale.

—«A ton âge!...» répliqua la duchesse avec son joli sourire et en haussant ses belles épaules, «tu crois encore à ces potinages du monde sur les enfants adultérins. Mais, bête, il n'y a qu'une mère qui sache de qui est son fils, et elle ne va pas le dire, n'est-ce pas? Alors, qui le raconte? Un amant qui se vante? Une rivale qui calomnie? Moi, j'ai pris le parti de faire comme la loi, je ne connais qu'un père, et c'est le mari. Comme cela, on a encore plus de chances de tomber juste.»

—«Tu n'as donc jamais regardé celui-là?» dit la comtesse; et se levant pour détacher du paravent qui se repliait contre le bureau une miniature appendue parmi cinq ou six autres, elle vint la tendre à sa sœur. «C'est le portrait du père de Louis à six ans. Reconnais-tu le petit garçon de MmeBernard? Sont-ce bien les mêmes traits, le nez, la bouche, les yeux surtout? La ressemblance a sauté une génération... Et quelle ressemblance!... Je l'adore, moi, cette miniature, justement parce que c'est la vraie physionomie des Candale qui est fixée là. Te souviens-tu comme le vieux comte ressemblait à l'ancêtre, quand il avait cinquante ans?... Hé bien! le petit Bernard, quand je l'ai vu pour la première fois,c'était cette miniature vivante. Ah! je ne m'y suis pas trompée, je savais qu'on avait beaucoup parlé de la liaison de Louis et de MmeBernard; tout de suite je me suis dit: c'est son fils.—Les mêmes bonnes amies ont pris bien garde de me renseigner depuis, mais je n'avais pas besoin de leur obligeance. J'en savais plus qu'elles... D'abord, cela m'a un peu attristée, j'ai toujours trouvé si mélancolique le mensonge dans lequel vit et grandit un pauvre petit être qui ne dira jamais: mon père, à son vrai père; et pour ce vrai père, ce doit être si navrant, et si cruel pour la mère!...»

—«Bah,» fit la duchesse, «la mère l'oublie, le vrai père est trop content d'être débarrassé de l'enfant, celui-ci n'en sait rien, le faux père non plus, et l'on vit tout de même... C'est tellement plus simple, la vie...»

—«Cela dépend de la façon de sentir,» reprit Mmede Candale. «Les années passèrent; je restai, moi, sans enfants. Ce fils que je désirais si passionnément, ne vint pas. C'était cependant le désir fixe auquel aboutissait chacune de mes pensées. J'en rêvais toujours, ici surtout, dans cette espèce de petite chapelle privée que j'ai faite aux reliques de notre grandancêtre et des autres Candale qui ont été dignes de lui. Et à travers ces rêveries, un étrange sentiment naquit en moi. Oui, je rêvais de ce fils tant souhaité, tant regretté. Je le voyais en imagination, comme s'il eût été là, et toujours avec les traits, les gestes, les yeux surtout, les tours de tête de ce petit garçon que je croyais être de mon mari... Bien souvent il m'est arrivé d'éprouver le besoin de voir cet enfant en réalité, comme je l'évoquais dans ma pensée. J'allais aux Champs-Élysées, à pied, dans l'allée où je savais qu'il jouait, et à l'heure de sa promenade, afin de rassasier mes yeux de cette ressemblance avec ceux de notre race, qui m'était pourtant une torture. Il était si beau avec ses boucles fauves, si aristocratique dans ses moindres mouvements, si Candale enfin!... Et puis je me répétais qu'il était né Bernard, qu'il grandirait Bernard, qu'il aurait l'éducation d'un Bernard, que Bernard il vivrait, Bernard il mourrait. On me l'avait volé à moi, qui aurais si bien su l'élever d'après son sang! Je n'aurais su dire si je l'adorais ou si je le haïssais, tant les sensations que m'infligeait sa présence étaient à la fois douces et cruelles. Il faut qu'elles aient été très fortes, puisqu'elles ont failli m'amener au crime...»

Ces dernières paroles avaient été prononcées avec un si âpre accent de vérité, que la rieuse duchesse ne songea plus à rire. Elle ne chercha pas, comme tout à l'heure, à ramener sa sœur vers une conversation plus douce et plus raisonnable aussi. Elle avait toujours eu comme une peur involontaire de l'influence que la légende du vieux Candale exerçait sur cette âme, ardente dans ses sentiments jusqu'à la maladie. Elle eut un petit frisson et ne répondit rien. Il se fit dans la chambre un de ces passages de silence que Mmed'Arcole avait l'habitude enfantine de rompre par une phrase de leur mère l'Italienne: «Nasce un prete, il naît un prêtre.» Mais elle ne se livra pas à cette plaisanterie qui leur rappelait, à toutes deux, leur existence de petites filles. Elle avait le cœur serré, et elle attendit que l'autre continuât son récit qui tournait tout d'un coup à la confession.

—«Tu te souviens,» reprit cette dernière, «que nous avons passé quinze jours, cet automne, au château des Gauds, chez les Corcieux? Cette excellente Laure, en vraie baronne de la Gaffe, comme tu l'appelles, avait invité les Bernard dans la même série que nous, et, avec les Bernard, l'enfant est venu. Toi qui me connais,tu dois juger si j'ai eu l'idée de faire boucler mes malles et de m'en aller. Je ne le pouvais pas, à cause de Louis. Je ne suis pas pour les demi-mesures. Le jour où je dirai: «Je sais tout,» je le quitterai pour ne plus le revoir. Tant que je reste sa femme et que je vis avec lui, je ne sais rien... Ce que fut mon supplice pendant ces deux semaines, je renonce à te le dire. Cet enfant a onze ans aujourd'hui. L'as-tu revu depuis quelque temps? Non. Je te le peindrai d'un mot: il ressemble, et plus que jamais, au fils que j'ai tant désiré! Je le voyais aller et venir, le matin, le soir, fier et hardi comme un petit aigle, joli comme un page, des pieds et des mains comme toi, chérie, et ce gros Bernard, ce richard balourd, qui vit sur les millions que lui a gagnés son père, l'industriel, dont il a la bassesse de rougir, qui faisait le paon autour de cette fleur d'aristocratie.—Mon fils Alfred!—Il répétait ces mots avec des airs de contentement, des infatuations, une outrecuidance!... Et la mère?... Mais j'aime mieux ne pas t'en parler, je deviendrais vilaine. Il n'y avait pas jusqu'à Louis qui, persuadé de mon aveuglement, ne m'épargnât aucune des petites piqûres qui pouvaient exaspérer mon envie. Quand il regardaitle petit garçon, quelque chose passait sur sa physionomie qui me révélait ce que j'aurais pu faire de lui, si j'avais eu, moi aussi, un fils à lui montrer, pareil à celui-là, et c'était en moi une souffrance, insensée peut-être, tu diras sans doute indigne, car c'était de l'envie, après tout; mais qu'y faire? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à présent je ne doutais plus de mon sentiment pour cet enfant. Je le haïssais! Je l'aurais voulu malade, chétif, commun au moins, et que l'exécrable milieu où il vivait déteignît sur lui. Ah! on ne connaît pas quelle meute de mauvais instincts on porte dans son âme, tant que l'occasion ne l'a pas déchaînée... Une après-midi qu'il faisait très chaud, comme au mois de juin, et que tous les habitants du château étaient dans leur chambre à finir leur correspondance, je montai, moi, sur la terrasse d'en haut, d'où l'on a une vue si large sur la Loire et la campagne, et qui est abritée du soleil, à cette heure-là, par l'ombre d'une espèce de petit beffroi. J'y venais souvent pour m'isoler des autres, qui ne se souciaient guère de grimper tant de marches. En débouchant sur cette terrasse, déserte d'ordinaire, j'aperçus une forme humaine couchée sur le parapet... C'était Alfred qui s'était mis làpour lire, puis qui s'était endormi, le coude ployé sur son livre ouvert. Le parapet est large, mais au-dessous, c'est un mur à pic, une profondeur d'abîme, et, au fond, le rocher sur lequel est bâti le château. Il dormait aussi paisible que s'il eût été étendu dans son lit, d'un doux et heureux sommeil. Je voyais son visage en profil perdu, avec cette ressemblance que je haïssais si profondément... Le croiras-tu? Une pensée atroce s'empara de moi... A cette minute, et tandis que j'écoutais sa respiration si calme monter dans le silence de cette terrasse isolée, je réfléchis que je n'aurais qu'un geste à faire, un seul petit geste, et j'étais délivrée à jamais de l'obsession que m'avait causée cet être, j'étais vengée de tant de douleurs, je ne verrais plus ces traits dont la délicatesse m'avait fait si mal, je sauverais le sang des Candale d'une promiscuité odieuse... Oui, rien qu'un geste... Je poussais l'enfant, il roulait dans le gouffre ouvert à côté de son sommeil... Qui le saurait?... Je le haïssais d'une si forte haine, et c'est si naturel de souhaiter anéantir ce que l'on hait!... Ah! comme il s'en est fallu de peu que je n'agisse! Combien j'ai été voisine du meurtre! Combien j'ai senti s'agiter en moil'âme violente de celui-là...» Et elle montrait du doigt le portrait du maréchal. «Je fus si tentée, que je me jetai à genoux, là, sur la pierre de la terrasse, et j'ai prié. Combien de temps, je l'ignore. Puis, je me suis levée, et j'ai marché vers l'enfant endormi... Je l'ai réveillé avec des précautions infinies, toute tremblante maintenant qu'un faux mouvement ne le précipitât. Pauvre petit! En ouvrant les yeux, il me sourit, et il s'écria:—«Comme vous êtes pâle!—J'ai eu si peur pour vous,» lui répondis-je.—«Peur de quoi?» fit-il. Je lui montrai le grand espace vide au-dessous du parapet.—«Moi, je n'ai peur de rien,» me dit-il fièrement; et comme il reprenait son livre:—«Que lisez-vous?» lui demandai-je.—Il me tendit le volume. C'était une histoire de l'Empereur.—«Vous l'aimez?» lui dis-je.—«J'aime tout ce qui est militaire,» fit-il avec un beau regard, le regard que j'aurais voulu à mon fils. Alors je l'ai pris dans mes bras, en fondant en larmes... Ah! sa vraie mère ne l'a jamais embrassé comme cela...»

Elle se tut. La duchesse avait, elle aussi, des larmes dans les yeux, et la bouilloire continuaitde chanter doucement sur la petite table que dominait le buste de marbre du tragique vieillard. «Allons, ma douce,» reprit Mmede Candale qui vit que son récit avait bouleversé sa sœur, «il faut que ce soit moi qui t'égaie maintenant... Laissons mes folies, et prenons le thé...»

Gérardmer, octobre 1886.

A ÉMILE MICHELET.

Je me trouvais voyager en Espagne, l'été dernier, et je m'arrêtai à Cordoue, afin de visiter la fameuse cathédrale. Je me vois encore, m'acheminant le long de la rue du Grand-Capitaine, sous un soleil brûlant, et je maudissais l'espèce de déraisonnable conscience qui nous force de voir, dans un pays, tous les monuments inscrits sur le guide. Le ciel se développait comme une coupole de saphir. A peine s'il courait, au bas des maisons closes, une ligne d'ombre. A travers les grilles en fer forgé des portes, j'apercevais, de place en place, une courintérieure garantie du soleil par une toile tendue, avec des colonnettes et des massifs de plantes disposées autour d'un jet d'eau. Mais toutes ces cours étaient vides, à cette heure de la sieste, comme les rues, où je ne rencontrais qu'un âne gris, de loin en loin, chevauché à la manière arabe par un grand diable de paysan andalous, à visage couleur de cigare, qui balançait son torse sur la croupe de la bête, les pieds soutenus par deux paniers remplis d'oranges. A Séville, on a un proverbe pour définir ces journées de calenture: «Il n'y a dehors,» disent-ils, «que les chiens et les Français...» J'arrivai ainsi à la porte de la cathédrale, à laquelle fait face la porte de l'évêché. Comme on célébrait une cérémonie religieuse dans l'après-midi, un chemin était ménagé entre les deux portes, et, sur le mur extérieur du palais, pendaient quelques-unes des tapisseries qui font partie du trésor. Malgré l'accablante lumière, je m'arrêtai à les regarder, tout saisi par le contraste entre leurs nuances doucement passées et l'éclat du mur d'une blancheur intense. Et puis, une d'elles, qui représente le furieux combat d'un prince maure et d'un chevalier au pied de la colline de l'Alhambra, est d'une beauté de compositionvéritablement surprenante. Que de souvenirs elle évoquait pour moi, que de légendes de ce moment unique de l'histoire où Boabdil abandonnait Grenade, où Colomb découvrait le Nouveau Monde, où Isabelle et Ferdinand préparaient la grandeur future du terrible Charles-Quint! Vingt images surgissaient devant les yeux de ma rêverie, héroïques et attendrissantes, tragiques et romanesques comme cette histoire elle-même, lorsque je sentis une main s'abattre sur mon épaule, et une voix bien connue m'appela par mon nom avec un joyeux accent de surprise. Je me retournai. J'étais en face d'un de mes camarades de collège, devenu un de mes camarades de vie parisienne, Henri de V***.

De telles rencontres sont fréquentes en voyage. Elles sont presque toujours insupportables, d'abord par le dérangement nécessaire qu'elles apportent à nos projets, puis à cause de la familiarité qu'elles créent entre deux touristes ainsi exilés ensemble dans une ville perdue; enfin, parce qu'elles brisent cet enchantement de la solitude, bienfait unique des lointains vagabondages. Oui, quand les absences en terre étrangère n'auraient d'autre mérite que de nous arracher à l'odieuse misère de toute relation socialeun peu prolongée, il faudrait bénir les agences de chemins de fer et de paquebots. Que penser alors du Parisien à qui l'on se heurte sur le trottoir d'une cité presque déserte, et qui commence: «As-tu des nouvelles de Mme***?» et il continue, racontant les pertes au jeu de celui-là, les intrigues de celui-ci, analysant le livre nouveau, la pièce d'hier.—O Paris! stupide séjour!... dirais-je volontiers en parodiant la célèbre valse...—Hé bien! on sait cela, et que dans une heure on enverra au diable l'importun qui n'en peut mais, et cependant le premier mouvement est un geste de joie sincère, car le fâcheux est tout d'abord le vivant rappel de la patrie;—et la patrie ressemble à la maîtresse que l'on aime en la critiquant, contre laquelle on est toujours à se colérer; puis sa seule pensée, quand on est loin, vous tire des larmes.—D'ailleurs, parmi tous les personnages avec qui les hasards de la route pouvaient me mettre en rapport, Henri de V*** se trouvait être un de ceux que je me sentais le plus capable de tolérer, sans trop de méchante humeur. A mon goût, il possède un charme incomparable. Il ne parle jamais que de lui-même, et par conséquent il ne me parle jamais de moi. Ces gens-là peuvent fatiguer, ils neblessent point. L'égoïsme naïf et l'enfantine fatuité d'Henri eurent longtemps pour excuse ce qui fait tout pardonner chez les jeunes gens comme chez les femmes: une physionomie si séduisante qu'il attirait la sympathie rien qu'à paraître. Il garda, dix années durant, avec ses yeux d'un bleu tendre et ses cheveux blonds, un faux air d'avoir vingt-deux ans. Il en a trente-cinq aujourd'hui, et reste joli garçon, quoiqu'il commence à perdre ces blonds cheveux sur le devant de la tête, ce qui le désolerait, s'il ne s'était d'avance décerné un brevet d'admiration qui résistera même à la vieillesse. Il vit en parfait oisif, depuis qu'il a cru devoir au passé politique de son père, ministre sous l'Empire, d'abandonner sa place de troisième secrétaire au quai d'Orsay. Désœuvré, joli homme, riche et célibataire, c'est quinte et quatorze au jeu de la galanterie. Aussi les femmes font-elles la seule occupation d'Henri. Dans la grande comédie de l'existence, il appartient à la troupe des jeunes-premiers. L'acteur Delaunay fut sur les planches le symbole de cette race particulière qui ne donne jamais sa démission. Henri était jeune-premier à vingt ans, il l'est à trente-cinq, il le sera jusqu'à soixante-dix, quitte à teindre sa moustache,aujourd'hui couleur d'or, et à faire baleiner sa redingote ou lacer par derrière son gilet de soirée. Mais c'est un jeune-premier d'une espèce particulière, de ceux pour lesquels il faudrait créer l'expression de Jocrisses de la défiance, en pendant aux Jocrisses de l'amour de la célèbre comédie. Henri de V*** est le jeune homme qui ne veut pas être trompé par les femmes, et il a pris le parti de ne jamais croire un mot de ce qu'elles lui disent, ce qui l'a conduit,—ironie singulière,—à être tout aussi dupé que les naïfs qui croient tout. Henri a-t-il rencontré trois fois un jeune homme chez une femme de laquelle il s'occupe lui-même? Cela suffit. Ce jeune homme est l'amant de cette femme. Sa maîtresse lui raconte-t-elle qu'elle est allée dans la journée faire telle ou telle course? Il est convaincu qu'elle est restée chez elle et qu'elle le lui cache. Lui dit-elle qu'elle n'a pas quitté le coin de son feu? Le voilà persuadé qu'elle a couru tout le jour. Rien de plaisant comme les déceptions qu'un trait de véracité dûment constatée lui inflige. Pourtant il est amoureux, tout comme un autre, avec sincérité, mais il est la dupe de l'orgueilleux désir de n'être pas dupe. A Paris, je l'évite, quoique sa manie m'intéresse commeun cas; mais il me fait trop volontiers des confidences, et j'ai appris, par expérience, que les indiscrets de cette espèce vous rendent presque toujours responsables de leurs indiscrétions... Sous ce porche de la vieille cathédrale, il ne fallait pas songer à le fuir. D'ailleurs, il avait déjà passé son bras sous le mien; il m'entraînait dans l'intérieur du vaste édifice, délicieusement frais par cette brûlante après-midi. Les quinze cents colonnes de marbre de l'ancienne mosquée, frêles et supportant des arceaux coloriés en blanc et en rouge, profilaient leur forêt devant nous. Henri, qui connaissait l'endroit, pour être à Cordoue depuis plusieurs jours, avait repoussé les guides officieux; il allait, me montrant chaque détail et s'interrompant sans cesse pour me parler de ses affaires. Après dix minutes, je savais que la mosquée avait été fondée auVIIIesiècle par Abd-el-Rahman, et que lui, Henri, voyageait en Espagne pour oublier une maîtresse infidèle; que plusieurs des innombrables colonnes provenaient d'un temple de Janus, et que Laure T*** (il me la nomma, bien entendu) avait des yeux bleus, des cheveux cendrés et les âmes combinées de Dalila, de Messaline et de quelques autres monstres; que Charles-Quint s'était mis en fureurcontre la chapelle gothique barbarement élevée par le Chapitre au milieu du beau temple arabe, et que Laure s'obstinait à lui écrire lettres sur lettres pour le rappeler.

—«Vois les jeux de la lumière dans ce coin d'église, et comme ce porphyre est chaud pour le regard,»—disait-il; et sans transition:—«saurais-tu m'expliquer comment une femme peut à ce point tenir à un homme sans l'aimer?...»

—«Mais si, par hasard, elle t'aimait?...» répondis-je.

—«Pas pour un reale,» fit-il en haussant les épaules. «Ce serait infini à te raconter. Si tu savais comme elle m'a menti, menti!... Enfin, j'ai rompu ma chaîne. Ah! les premiers temps, ce fut très dur...»

Il s'engagea dans la description de ses douleurs. Cette fois, il avait oublié la cathédrale, les piliers de jaspe et de brèche verte ou violette, les nefs plafonnées, les chapiteaux d'un style corinthien et arabe tout à la fois. Nous nous promenions dans ces allées de colonnettes graciles, comme dans une sorte de jardin aux végétations de marbre. Un sacristain montrait les chapelles à deux Anglais, et j'écoutais Henri coudre au récit de son malheur passé celui de sa plus récenteaventure. Je lui avais seulement posé cette question:

—«Et tu n'as pas trouvé en Espagne de quoi te consoler?»

—«Si j'avais voulu!...» fit-il sur un ton plus grave. «Es-tu allé à Cadix?» me demanda-t-il.

—«Pas encore.»

—«Ah! la coquette, la délicieuse ville!...» s'écria-t-il, parlant presque à voix haute. «Imagine-toi une vaste baie, et, sur une pointe de presqu'île qui achève de la fermer, un nid de maisons blanches,—blanches à n'en pas supporter le rayonnement. Pas une ligne de verdure, mais la mer bleue ici, la mer bleue là-bas, une languette de terre pour rattacher la ville au continent, de quoi supporter deux rails de chemin de fer, et le ciel au-dessus d'un bleu plus clair. Quand je la vis ainsi, cette ville, et cette blancheur féerique entre deux gouffres d'azur, par un frais matin de printemps, les larmes me vinrent aux yeux d'admiration. Tu sais, ces larmes divines que l'on verse devant une beauté si ravissante que l'on ose à peine y croire... Je devais partir pour Tanger le jour même; je suis resté à Cadix trois semaines entières et je n'ai pas vu le Maroc.»

—«Voilà qui prouve que les Gaditanes sont aussi jolies que leur ville,» lui dis-je.

—«Elles le sont en effet,» répliqua-t-il, «et si minces, si élégantes dans ces rues étroites que surplombent des balcons vitrés qu'on appelle du nom exquis de miradores... Mais ce ne sont pas les Gaditanes qui m'ont retenu, c'est une jeune fille de Grenade qui habite Cadix depuis deux ans à peine. Elle s'appelle Rosario. Quelle habitude charmante que celle de donner aux femmes le nom de Marie en y joignant le surnom de la Notre Dame qu'elles ont pour patronne?—Comment je l'ai connue? Tout simplement. J'avais une lettre d'introduction pour un négociant américain établi à Cadix. Je l'avais portée aussitôt arrivé. Nous passâmes toute l'après-midi à courir du couvent, où se voient les merveilleux derniers tableaux de Murillo, jusqu'au quai du port avec sa population étrange de marins. Et le soir, après le dîner, mon hôte et sa femme m'entraînèrent sur la place de Mina et vers l'Alameda, tu sais, la classique promenade que chaque cité espagnole se doit de posséder. Celle de Cadix, comme tu l'aimerais, et ses palmiers, et les fleurs de son jardin en terrasse, au pied duquel palpite la mer, et sur cette mer, au loin, lesfeux tournants d'un phare, les feux immobiles des bateaux et le ciel toujours bleu, même la nuit, où brillent de larges étoiles! C'est là, sur cette promenade et sur la place, plantée de massifs aussi, qui l'avoisine, que toutes les femmes de la ville vont et viennent de huit heures à minuit. Et c'est là, dès ce premier soir, que je fus présenté à la señorita Rosario et à la señora sa mère...»

Il se tut, comme envahi par ce souvenir,—à moins que ce ne fût pour mieux admirer les mosaïques du sanctuaire musulman du Mihrab. Il commença de me questionner sur celles des basiliques de Ravenne que j'ai visitées, voici deux ans. Mais il revint bien vite à son sujet favori, c'est-à-dire à lui-même, et il continua:

—«Si tu vas à Cadix, je te donnerai une lettre pour mon ami, et tu verras si Rosario est divinement belle: une toute petite et frêle personne avec un teint pâle, de la chaude pâleur des femmes de ce pays-ci, éclairé par des dents si blanches et des yeux si noirs. Ah! le doux velours de ces yeux, si doux que les regarder c'est caresser son cœur à quelque chose d'infiniment tendre! Elle a un pied grand comme ceci,» et il montra sa main qu'il a lui-même nerveuse etfine, «sur sa tête une mantille, quoique ce ne soit plus guère la mode; et, dans ses cheveux noirs, cette nuit-là, elle avait piqué un œillet rose. La mère, elle, blanche de poudre de riz, en mantille aussi et en mitaines, l'air un peu, pourquoi te le cacher? de ces respectables personnes comme Goya en représente... Tu te rappelles la terrible eau-forte desCaprices, qui montre une jeune fille, l'éventail aux doigts, en souliers de satin, avec une robe noire qui fait mieux ressortir la pâleur de son teint? La vieille la pousse par derrière, et le peintre a écrit au-dessous: «Dieu lui pardonne, c'était sa mère!...»

—«Je ne connais de Goya que lesHorreurs de la guerre, et je ne les aime guère,» lui répondis-je, «c'est dessiné à la diable, fatigant de férocité, inintelligible, sauf une dizaine de planches qui sont de première beauté.»

—«Possible,» fit-il, «mais lesCaprices!... LesCaprices!... Un art exquis: toute la grâce espagnole dans des corps souples, des pieds menus, des jambes fines, des visages aux grands yeux étonnés;—tout le pittoresque espagnol dans ces vieilles marchandes de chair humaineet ces garçons en train de fumer au pied d'un arbre;—toute la superstition espagnole dans ces prodigieux sabbats auxquels se rendent des morts qui soulèvent les pierres de leurs tombes;—lesCaprices!pense donc, un fantastique du Midi, un cauchemar du pays du soleil. Edgar Poe ici, dans cette lumière!... Hé bien! Rosario semblait échappée d'une des planches de ce recueil, de la plus gracieuse, et il en est de si gracieuses à côté des terribles! Elle ne savait pas un mot de français, mais elle parlait anglais assez bien, avec un rauque et un peu sauvage accent qui me plut aussitôt, et nous nous mîmes à causer dans cette langue. As-tu jamais fréquenté des jeunes filles élevées de ce côté-ci des Pyrénées? Non!... Alors tu ne peux comprendre ce qui fait la séduction de Rosario, cette familiarité sans une nuance de coquetterie, ce naturel dans les moindres mots, dans les moindres pensées... Elle a vingt ans, elle n'a jamais vu que Grenade, qu'elle a quittée à la suite d'une grosse déception, et Cadix, où elle vit maintenant. Elle a été fiancée et son novio l'a trahie. C'est une histoire si commune ici que la plupart des jeunes filles la prennent gaiement et se fiancent trois fois, cinq fois, six fois, sans plus se soucier de ceux quiont eu leurs premiers serments que nous de notre premier cigare, mais non pas Rosario, qui en avait fait une maladie et qui professait maintenant une crainte étrange de tout sentiment passionné. Avec cela, elle respirait la passion par tous les traits de son mobile et pâle visage, par ses lèvres que colorait son sang vierge et jeune, par le mince duvet qui ombrait les coins de cette bouche fraîche, par ses yeux surtout et par ce je ne sais quoi dans les moindres gestes qui révèle une créature organisée pour l'amour. Je devinai une partie de ce que je te dis là, tout en causant avec elle dès le premier soir; j'appris le reste par celui qui m'avait présenté à elle. Comprends-tu quel attendrissement me saisit à retrouver ainsi, incarnée dans cette enfant au sourire si fier, juste la nuance de chagrin que je promenais moi-même loin de Paris? J'avais été déçu, elle avait été déçue. On lui avait juré qu'on l'aimait, sans l'aimer, comme cela m'était arrivé à moi-même. Quelle absurde chose que la destinée! Au lieu de Laure, de cette infâme coquette,—tu les connais, ces blondes félines comme elle, qui vous mentent avec des profils de madone,—que n'avais-je rencontré cette fille simple et vraie comme son ciel et comme sonpays? De celle-là du moins je sentais que je n'aurais jamais douté.»

—«Malgré la mère?...» lui demandai-je.

—«Mais la mère était une sainte!...»

—«J'y suis,» repris-je, «une déception en mantille et une déception en veston; deux déceptions qui s'additionnent. Total, un nouvel amour...»

—«Je ne sais pas,» répliqua-t-il, «si mon ami lui raconta mes tristesses... C'est vrai, je les lui avais confiées, à lui... Que veux-tu?» fit-il en voyant mon sourire, «puisque jamais il ne rencontrera MmeT***? Ce qu'il y a de certain, c'est que Rosario me plut infiniment, et aussi que je fus très assuré, dès le premier soir, de ne jamais l'aimer... Je me laissai donc aller à l'attrait que je ressentis pour elle avec cette gaie confiance d'imagination qui permet de jouir du charme d'une femme comme d'un paysage, comme d'un tableau, comme d'une fleur sur sa tige. Et je m'attardai à Cadix avec délices. Je voyais Rosario tous les jours deux ou trois fois, en visite l'après-midi, ou chez sa mère, ou chez l'ami qui m'avait présenté à elle, avant le dîner à la promenade et après le dîner à la promenade encore. Que d'heures nous avons passées à causerensemble ainsi, dans la paix et les parfums de ces nuits transparentes, tandis que la mer battait contre le mur qui soutient l'Alameda, que la brise remuait les grandes feuilles des palmiers et qu'un guitariste chantait quelquepetenera,—une de ces chansons d'Andalousie où vient et revient ce vers:Niño de mi corazon, garçon de mon cœur, et cela se prolonge sur une mélopée triste et douce qui rappelle la monotonie sublime du désert. Ah! que certaines de ces chansons me touchent!... Quatre vers, pas plus: «Pour toi j'ai abandonné mes enfants,—et ma mère est morte folle,—et aujourd'hui tu m'abandonnes,—garçon de mon cœur,—tu n'as pas le pardon de Dieu...» Tu vois, rien que de te les dire, ces vers, j'ai des larmes dans les yeux... J'ai passé aussi des heures chez ces dames à écouter Rosario chanter des chansons semblables, et desmalagueñas, et destangos. Elle a une voix juste et frêle, avec ce rien de nasillement si espagnol, et une passion franche et simple. As-tu entendu Laure chanter dans le monde? Tu te rappelles ce port de tête d'une cabotine, ces yeux levés au ciel, cette manière de se poser où se devine tout son mensonge...»

En parlant, il imitait son ancienne maîtresse àravir, et ses minauderies, et ses attitudes. Il n'y a que lui pour se contredire dans cinq minutes avec cette inconscience. Il se montrait sous le triste jour d'un amant piqué qui se venge bassement, en avilissant la femme qu'il a aimée, de son impuissance à s'en faire aimer, et aussitôt, des sensations fines lui revenant à la mémoire, il continua:

—«La vérité, mon ami, la sainte, la céleste vérité!... Je la saisissais tout entière dans le chant de Rosario. Il m'est arrivé ainsi, à plusieurs reprises, d'aller avec elle et la femme de mon hôte,—j'appelais de ce nom le négociant américain qui me traitait comme un frère,—en bateau à voiles sur la vaste baie. Les hauts vaisseaux y sont à l'ancre très loin de terre. Le vent emplissait la toile des voiles. Le bateau penchait. Nous filions vite sur l'eau frémissante. Nous pouvions voir toute cette suite de petites villes blanches qui font comme une broderie à cette côte depuis la pointe de Cadix jusqu'à celle de Puerto de Santa Maria. Rosario jouissait comme moi de la splendeur de l'horizon, de la nuance changeante de l'eau bleue, de la félicité de la lumière éparse autour de nous, mais elle en jouissait en se taisant. Et je comparais mentalement sessilences à la surcharge d'expression dont j'avais tant souffert chez Laure, qui n'a jamais eu pour un centime d'émotion sans en raconter pour cent mille francs. Rosario était pieuse. Comme nous nous trouvions au mois de Marie et que je connaissais l'église où elle allait faire ses dévotions, bien souvent je me suis caché dans l'angle d'un pilier pour la voir qui priait, agenouillée sur la dalle, parmi d'autres femmes. Elles tenaient toutes leur éventail à la main. Sur l'autel, une madone se dressait, revêtue d'un manteau brodé, avec un chapeau garni de fleurs, et les blancs visages aux tons ambrés revêtaient un étrange éclat dans la demi-obscurité, à la lueur des cierges et parmi les noires mantilles. Rosario priait avec une si pure, une si sincère ardeur. Elle ne se doutait pas qu'on la regardât. Elle ne se faisait pas des bijoux avec ses beaux sentiments comme Laure, qui ne pouvait pas entendre une messe sans qu'elle me servît, à moi et à combien d'autres, le récit de ses extases mystiques et le détail de ses remords. Mais voilà, Rosario était sauvage, elle raffolait des courses de taureaux. Nous en vîmes trois ensemble. Croirais-tu que je lui pardonnais la férocité de ses applaudissements, quand le célèbre Lagartijo, ce gladiateur aumasque jaune comme de la cire, tuait la bête en la recevant, sans bouger, l'épée tendue... Tiens, une autre question... Peux-tu m'expliquer par quelle anomalie on peut tant se plaire à la grâce d'une femme et ne pas l'aimer? Car je ne l'aimais pas, et, tout en goûtant la douceur de sa présence, je ne songeais jamais qu'à l'autre.»

—«Et Rosario, elle, que pensait-elle de toi?...»

—«Elle?...» fit-il en rougissant, car il est demeuré enfantin malgré ses folies, et il avait honte de sa fatuité, «je m'aperçus, voici demain huit jours, qu'elle m'aimait... Non, ne te moque pas... Nous étions allés en bande assister au passage d'une procession, et nous nous sommes trouvés tous les deux, seuls, elle et moi, à une des fenêtres de l'appartement où l'on nous donnait asile à tous. Le bout de la rue était tendu d'une toile grise qui frémissait au vent. Sur les balcons des maisons étaient déployées des étoffes de couleur, dont le rouge et le rose contrastaient de la manière la plus délicieuse avec la claire blancheur des façades. Et, par terre, sur un tapis déployé pour le passage de la statue de la madone, traînaient des jonchées de fleurs. La madone parut elle-même, parée des bijoux desdames dévotes de la ville, avec des diamants et des perles de quoi garnir une devanture de bijoutier. Elle avançait, juchée sur un pavois que soutenaient six personnes, et suivie de plusieurs nègres, vêtus d'étoffes de soie à franges d'or, qui portaient, eux, un lutrin chargé de musique... Je voyais tout cela, mais je me trouvais dans une de mes mauvaises heures. C'était l'anniversaire du jour où j'ai appris, l'an dernier, pour la première fois, que Laure me trompait.—Ah! mon ami, si tu savais dans quelles conditions et avec qui! Mon Dieu! Si les femmes nous choisissaient seulement des rivaux dont il ne fût pas déshonorant d'être jaloux!...—Enfin, j'étais triste comme la mort, tandis que la madone passait, que les chants montaient, que l'encens fumait... Et voici qu'en me retournant je rencontrai les yeux de Rosario, de la présence de laquelle je me souvenais à peine, fixés sur moi avec une expression qui me fit peur. Une anxiété passionnée s'échappait de ses prunelles. Elle était plus pâle encore que d'habitude, et elle me dit en espagnol: «Vous êtes triste... Vous l'aimez donc toujours?...» On lui avait tout raconté, ou bien elle avait tout deviné. Je répondis à sa question par une plaisanterie et j'arguai d'un malde tête causé par le soleil. Me crut-elle, ou non?... Moi, j'étais tout bouleversé par la soudaine révélation du sentiment que je venais de constater chez ma petite amie de ces trois semaines. Elle m'aimait ou allait m'aimer!... Je rentrai à l'hôtel, au sortir de cette étrange et si courte scène, en m'adressant d'affreux reproches sur l'abominable instinct de coquetterie masculine qui m'avait fait, évidemment, courtiser cette enfant presque à mon insu. Tu vois, je dis presque... Elle m'aimait ou elle allait m'aimer, moi qui ne l'aimerais jamais, jamais, puisque je portais dans mon cœur la vivante image d'une autre. Lui infliger les tourments dont je venais de tant souffrir, dont elle était elle-même à peine guérie? Jouer avec elle à ce triste jeu du sentiment qui consiste à traiter une âme comme les petits garçons traitent un insecte qu'ils ont attrapé? Non, Rosario valait mieux que cela; et moi, j'avais besoin de m'estimer davantage, peut-être pour avoir le droit de mépriser Laure. Toujours est-il qu'à quatre heures de l'après-midi de ce même jour, mes malles bouclées, je prenais le train pour Séville, sans avoir dit adieu même à mon ami, le négociant américain... Rosario allait m'aimer... Je l'ai fuie par respect pour son sentiment. Ne temoque pas de moi,» répéta-t-il en me portant la main sur l'épaule avec un geste câlin.

Et je ne me moquai pas de lui, parce que véritablement il était de bonne foi et que son scrupule m'avait touché, malgré la ridicule tache de vanité qui le déparait. Après coup, je lui en ai voulu de m'avoir empêché de bien voir la cathédrale de Cordoue, où je ne reviendrai sans doute pas. Je lui en veux aussi d'avoir été cause que j'ai manqué Tolède. A cause de lui, j'ai poussé jusqu'à Cadix. Je me suis présenté chez son ami l'Américain. La señorita Rosario était absente pour quelques jours. Ma curiosité de la voir était si grande que j'ai voulu attendre son retour. Puis elle n'est point revenue. Le plan de mon voyage a été bousculé, je n'ai eu que dix jours à donner à Tanger, et je n'ai jamais pu savoir si Rosario avait aimé ou non Henry de V***, par suite si la fugue soudaine et le scrupule de ce dernier avaient été une délicatesse ou une niaiserie.—Les deux, il est vrai, vont si souvent ensemble!

Paris, décembre 1886.


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