CHAPITRE XVII

Son lieutenant a quitté la troupe. Je crains qu'il ne soit à la poursuite de Meneh-Ouiakon. Mais impossible de m'en assurer. Les secrets de la bande sont gardés avec une fidélité religieuse et ses règlements très-sévères observés avec une stricte ponctualité.

Je commençais à trouver lourde ma captivité, quand, il y a environ un mois, je vis les Apôtres faire de grands préparatifs. On m'annonça qu'on se disposait à une expédition, et que j'en ferais partie. Je prévis bien tout de suite de quelle nature serait cette expédition, et les barbaries qu'elle entraînerait. Il me répugnait grandement d'en être encore le témoin. Par malheur, je n'étais pas le maître.

Nous partîmes en canot et remontâmes vers l'ouest.

Le désir de m'évader s'empara d'abord de moi. Mais j'étais surveillé de près, et je savais que toute tentative d'évasion serait, sans miséricorde, punie de mort, si elle avortait. Où aller, du reste, au milieu de ce désert sans limite? Que devenir? Périr de faim, ou être scalpé par les Indiens, ou dévoré par les bêtes fauves.

Le lendemain de notre embarquement, je renonçai cette idée et résolus d'utiliser le voyage, quel qu'il fût au bénéfice de mon instruction.

A partir de ce moment, chaque fois que nous abordâmes, soit pour fumer une pipe [53], soit pour camper, j'étudiai la faune et la flore du pays.

[Note 53: Dans le langage des bateliers nord-ouestiers, cette locution exprime l'heure consacrée, chaque jour, vers le midi, pour se reposer à terre.]

Un soir, sur le bord d'une grande rivière qu'on appelle la Rivière-Brûlée, si j'en ai gardé la mémoire, je découvris une hutte abandonnée, puis une petite croix de bois, et au pied une fosse à demi couverte de mousse.

Dans la fosse gisait le cadavre d'un homme.

—C'est Cadieux; c'est ce pauvre Cadieux! cria l'Apôtre qui m'escortait.

—Qu'est-ce que Cadieux? demandai-je.

Il me regarda avec plus d'étonnement que si je lui eusse demandé:«Qu'est-ce qu'un canot?»

—Je renouvelai ma question.

Alors, il me conta que Cadieux avait été un célèbre interprète canadien-français, connu dans toutes les parties du Far-West commevoyageur, guerrier et poète; qu'il s'était attiré la haine d'une tribu sauvage l'hiver précédent, et qu'on supposait qu'il avait été massacré, par elle.

Nous examinâmes le corps, qui n'était pas encore entré en décomposition. Il ne portait la trace d'aucune blessure récente, quoiqu'il fût criblé de vieilles cicatrices. Mais la maigreur du visage et des membres indiquait une mort terriblement douloureuse. Le malheureux, traqué par ses ennemis, sans doute, qui l'entouraient sans le voir, car d'énormes rochers masquaient sa retraite, le malheureux, privé de son canot, avait succombé aux atteintes de la faim et peut-être aussi de ce mal terrible que les Canadiens-Français appellent lafolie des bois[54]. Se voyant mourir, il avait creusé sa tombe et s'y était étendu.

[Note 54: Voir les Pieds-Noirs (Tom Slocomb).]

Quoi qu'il en soit, ses mains croisées contre sa poitrine reposaient sur une large feuille d'écorce de cèdre.

Cette feuille je n'aurais point voulu la toucher, mais mon Apôtre l'enleva, et je lui sais gré cette fois de sa brutalité, car elle m'a permis de conserver le dernier chant du trappeur-poète.

Sur l'écorce étaient gravées, en caractères grossiers, ces lignes si touchantes et si éloquentes dans leur simplicité primitive, que, comme les miennes, j'en suis certain, tes paupières se mouilleront en les lisant:

Petit rocher de la Haute-Montagne,Je viens finir ici cette campagne!Ah! doux échos, entendez mes soupirs,En languissant je vais bientôt mourir.

Petits oiseaux, vos douces harmonies,Quand vous chantez, rattachent à la vie:Ah! si j'avais des ailes comme vous,Je s'rais heureux avant qu'il fût deux jours!

Seul en ces bois, que j'ai eu de soucis!Pensant toujours à mes si chers amis,Je demandais: Hélas! sont-ils noyés?Les Iroquois les auraient-ils tués?

Un de ces jours que, m'étant éloigné,En revenant je vis une fumée,Je me suis dit: Ah! mon Dieu qu'est-ce ceci?Les Iroquois m'ont-ils pris mon logis?

Je me suis mis un peu à l'ambassade,Afin de voir si c'était embuscade;Alors je vis trois visages FrançoisM'ont mis le coeur d'une trop grande joie.

Mes genoux plient, ma faible voix s'arrête,Je tombe… Hélas! à partir ils s'apprêtent:Je reste seul.. Pas un qui me console,Quand la mort vient par un si grand désole!

Un loup hurlant vient près de ma cabane,Voir si mon feu n'avait plus de boucane;Je lui ai dit: Retire-toi d'ici,Car, par ma foi, je percerai ton habit.

Un noir corbeau, volant à l'aventure,Vient, se percher tout près de ma toiture;Je lui ai dit: Mangeur de chair humaine,Va-t'en chercher autre viande que la mienne.

Va-t'en là-bas, dans ces bois et marais,Tu trouveras plusieurs corps iroquois:Tu trouveras des chairs, aussi des os;Va-t'en plus loin, laisse-moi en repos.

Rossignolet, va dire à ma maîtresse,A mes enfants qu'un adieu je leur laisse,Que j'ai gardé mon amour et ma foi,Et désormais faut renoncer à moi!

C'est donc ici que le monde m'abandonne,Mais j'ai recours en vous, Sauveur des hommes!Très-Sainte Vierge, ah! ne m'abandonnez pas,Permettez-moi d'mourir entre vos bras!

N'est-ce pas, ami, qu'il n'est guère d'élégie plus pathétique, plus saisissante, même parmi les plus correctement écrites?

Pauvre! pauvre Cadieux [55]!

[Note 55: Historique.]

Nous lui rendîmes les derniers devoirs, et je retournai, tout attristé, au camp.

L'émotion que j'ai éprouvée en copiant, d'après l'écorce originale, ce mélancolique adieu d'un bon et brave homme, m'empêche de continuer. C'est enfant, mais j'ai envie de pleurer.

Permets, ami, que j'ajourne la suite de mon récit.

Affectueusement à toi,

Fond-du-Lac, fin septembre 1838.

J'ai enfin retrouvé, mon cher Ernest, un moment favorable et les objets indispensables pour t'écrire, car on me garde toujours à vue, et je crois, je ne sais trop pourquoi, cependant, que le capitaine des Apôtres verrait avec le plus vif déplaisir que j'entretinsse une correspondance avec quelqu'un, surtout en France. Puisses-tu avoir reçu ma lettre du mois d'août Sans cela, tu ne comprendras guère celle-ci. Je l'ai furtivement remise à un Indien qui, pour quelque menue monnaie, s'est chargé de la faire passer au Sault-Sainte-Marie, où la poste doit alors en prendre soin. Mais à combien d'éventualités peut être soumis un chétif chiffon de papier durant ce voyage de près de deux cents lieues! c'est, au reste, le seul moyen de faire circuler les missives. Et l'on assure que ceux qui acceptent cette commission, trappeurs blancs ou trappeurs rouges, s'en acquittent avec une fidélité qui ferait honneur à nos facteurs européens. C'est un trait de moeurs que j'aime signaler en passant.

J'avais, s'il m'en souvient bien, interrompu mon histoire à l'inhumation de Cadieux.

Nous étions alors à vingt milles de Fond-du-Lac.

Quand je rentrai au camp, je remarquai qu'il s'était grossi d'une quantité considérable d'hommes, appartenant à la plupart des nations du globe. Les blancs et les métis portaient le costume de voyageurs nord-ouestiers, c'est-à-dire méchant chapeau d'écorce de cèdre ou de paille de riz sauvage, tout pavoisé de rubans aux vives nuances. Une chemise grossière leur couvrait les épaules. Elle était en laine, coton, on toile; des fanfreluches ornaient le devant. Une ceinture écarlate, bleue verte, un pantalon, dont des bottes en cuir de boeuf ou des mocassins recouvrent le bas, complètent l'ajustement, bigarré, chez plusieurs, de verroteries et de dessins en piquants de porc-épic.

Pour armes, les voyageurs avaient, en général, une longue carabine à la main et une hache, un couteau, parfois un ou deux pistolets passés dans la ceinture.

Leur teint était bronzé, leur face osseuse, leur front bas, souvent déprimé, leur mine audacieuse. Des cheveux raides, hérissés, des barbes incultes ajoutaient encore à la dureté de leurs traits.

Au cou de plusieurs pendait un scapulaire ou quelque amulette indienne.

Quant aux Peaux-Rouges, leur vêtement se recommandait par une simplicité vraiment adamique: c'était, en tout et partout,l'auzeum, sorte de ceinture en écorce qui ceignait les reins et descendait à mi cuisses. Ce qui ne les empêchait pas d'être supérieurement hideux; car ils avaient une touffe de cheveux empanachée, dressée sur la tête, le visage couturé de balafres et peint des couleurs les plus étranges que tu te puisses imaginer, et la peau semblable à du vieux parchemin, quand elle n'était pas, elle aussi, bariolée de peintures bizarres.

Des casse-têtes, des tomahawks, espèce de pipe qui sert en même temps de hachette, des fusils, des couteaux des sabres et jusqu'à des baïonnettes annonçaient leurs intentions belliqueuses.

Tout cela avait piqué ses tentes près des nôtres,—tentes en peaux de bison,—et passa la nuit à boire et à chanter, car le Mangeux-d'Hommes avait fait donner d'abondantes rations de whiskey, ou sirop d'avoine, comme les Canadiens-Français ont baptisé cette détestable liqueur.

De toute la nuit je ne pus fermer l'oeil, si grand fut le vacarme que fit cette bande alcoolisée. Ce fut un train d'enfer. On échangea des coups de couteau et des coups de fusil. Le lendemain, j'appris que quatre hommes avaient été tués, cinq on six blessés. Mais la chose paraissait si naturelle que nul n'en prenait souci. On me montra les meurtriers qui, loin d'être intimidés, portaient la tête plus haut que la veille.

On enterra dans le sable deux des cadavres qui appartenaient aux blancs; sur des échafauds formés de quatre pieux et d'une claie en branchages de cèdre, on plaça les deux autres, roulés, cousus dans leurs robes de buffle, avec quelques provisions et leurs armes aux côtés; puis, nous nous embarquâmes.

Le soir, nous touchâmes à Fond-du-Lac, qui n'est autre que l'extrémité occidentale du lac Supérieur. Je connaissais alors le but et le motif de notre expédition: un Canadien-Français, des nouveaux arrivés, m'en avait informé.

A vingt-quatre milles de Fond-du-Lac, sur la rivière Saint-Louis, qui débouche dans la baie de ce nom, les Américains ont fondé un important établissement pour la traite de la pelleterie. Jésus en était inquiet; car, outre que ce poste avait un personnel de plus de cent employés, on parlait d'y installer quelques troupes régulières, lesquelles n'auraient pas manqué de faire aux Apôtres une guerre acharnée. Il importait donc de s'emparer du fort avant l'arrivée de ces troupes.

Le Mangeux-d'Hommes fit appel à cette tourbe malfaisante qui vit de pillages et de rapines sur les frontières du désert, et assigna un rendez-vous général à la Grande-Rivière Brûlée. Le féroce capitaine était bien connu. Pas un, parmi les brigands du Nord-Ouest, visage pâle ou visage rouge, qui ne désirât servir sous les ordres d'un chef aussi fameux. Ils répondirent en masse à son appel.

Quand nous eûmes atterri, Jésus distribua son monde en quatre détachements.

L'un devait suivre la rive droite de la rivière Saint-Louis, l'autre la rive gauche, un troisième prendre par les bois, et le quatrième, formé par les Apôtres dont je faisais forcément partie, se proposait de remonter la rivière.

Il avait été ordonné que l'attaque serait simultanée, et qu'elle aurait lieu à deux heures du matin.

Au moment convenu, nous débarquions sans bruit, dans une petite île, vis-à-vis de laquelle les étoiles me permirent de voir huit à dix log houses (maisons en troncs d'arbres), dont l'une surmontée du drapeau de l'Union américaine.

Une clôture de piquets enfermait un champ d'une certaine étendue derrière ces maisons. Des tentes de toile, de cuir ou d'écorce étaient disséminées alentour. Une flottille de canots se balançait dans la rivière, au pied de la factorerie.

Cet endroit me sembla charmant, et il l'est en effet; car dans le fond des collines onduleuses, plantées de beaux arbres, l'abritent contre les souffles trop violents, et le terrain jouit d'une fécondité admirable.

Jésus commanda aux Apôtres de se cacher dans une oseraie bordant le rivage. Pour moi, je restai dans un canot sous la garde de deux chefs Indiens qui avaient fait la navigation de la rivière avec nous.

Je contemplais avec une noire mélancolie ce délicieux paysage qui, dans un moment, serait le théâtre des plus exécrables forfaits, et je m'apitoyais profondément sur le sort de ces malheureux, maintenant plongés dans le sommeil et faisant peut-être des rêves de bonheur à l'instant où la mort planait sur eux, quand un hurlement strident, inqualifiable, comme je n'en avais jamais entendu, comme je souhaite n'en entendre plus jamais, vint déchirer mes oreilles.

Et, telle qu'une fourmilière, je vis alors une multitude d'êtres animés se presser sur la berge en face de nous, assaillir le fort et l'investir de toutes parts.

Les cris ne discontinuaient pas. J'en étais étourdi. Bientôt des lumières se montrèrent aux fenêtres de la factorerie; une vive fusillade commença…

Mon sang bouillait dans mes veines; ce spectacle acheva de m'enflammer. Sans trop savoir ce que je faisais, mais avec le désir irrésistible de porter secours aux assiégés, j'enjambai le canot pour me précipiter dans la rivière.

—Mon frère est leste comme un couguar, mais main du Serpent-Jaune est plus leste encore, dit un de mes gardiens en m'arrêtant par le cou.

Je n'essayai pas de lutter: il m'étranglait.

Alors son compagnon et lui me lièrent les mains et les pieds et me couchèrent au fond de l'embarcation. Je n'en fus pas fâché. Dans cette position je ne pouvais plus considérer le drame horrible qui se jouait, tout à l'heure, sous mes yeux.

Cependant, le Mangeux-d'Hommes et ses Apôtres, qui n'avaient pas bougé jusque-là, se mirent en devoir de passer la rivière. Je compris la tactique du capitaine. Ne comptant qu'à demi sur la bonne foi de ses auxiliaires, il avait voulu leur laisser engager l'action avant d'exposer sa propre bande. S'ils l'avaient trompé ou s'ils avaient été repoussés, il pouvait encore se sauver. Mais la victoire se rangeant de son côté, il allait en recueillir les fruits.

Quoique les vociférations augmentassent, les détonations des armes à feu diminuaient sensiblement.

Lorsque le jour se leva, elles avaient tout à fait cessé. On me conduisit à l'autre bord, où je fus délié, mis en liberté.

Des ruisseaux de sang coulaient sur le rivage, jonché de morts et de mourants.

Debout près d'un monceau de corps qu'on lui passait les uns après les autres, le Mangeux-d'Hommes travaillait à prouver qu'il méritait son abominable surnom.

Chaque corps, il le mordait au cou s'il était blanc, lui enfonçait un poignard dans le coeur quand il était rouge.

Son secrétaire, Jean, inscrivait sur un registre le nombre des exécutés. Je crois qu'il en était quatre-vingt-seize blancs, et deux cent soixante-dix rouges!

Permets que je n'achève pas cet odieux tableau; il te soulèverait le coeur!

Pendant les huit jours qui suivirent cette scène de carnage, ce fût un wa-ba-na (débauche) indescriptible. La lecture des saturnales antiques t'en donnerait une faible idée. La factorerie contenait une énorme quantité de liqueurs. Ces liqueurs furent libéralement distribuées aux alliés qui se livrèrent ensuite publiquement à des excès inimaginables.

Après m'avoir fait donner une chambre dans le fort, Jésus m'engagea à ne la point quitter tant que les Indiens seraient ivres, car autrement ma vie courrait des dangers. Mais, par une étroite fenêtre, j'étais témoin de leurs danses et des actes lubriques auxquels elles donnent lieu.

Quoiqu'un grand nombre de squaws se fussent mêlées à eux après la capture de la factorerie, j'ai remarqué qu'ils ne se contentaient pas de ces créatures et leur préféraient souvent certains hommes déguisés en femmes [56].

[Note 56: Longtemps contesté, ce fait est aujourd'hui certifié par le témoignage des voyageurs les plus consciencieux, comme Schoolcraft, Mc Kenney, le prince Maximilien de Wied-Neu Wied etc.]

Les querelles, les rixes, les meurtres étaient journaliers, non-seulement parmi les Peaux-Rouges, mais parmi les Bois-Brûlés ou métis, et, j'ai regret à le confesser, parmi les gens de notre race, qui, du reste, ont en majorité adopté, les usages indiens.

Défense expresse avait été faite aux Apôtres de se mêler au wa-ba-na. Ils passèrent les huit jours d'orgie à se partager le butin, composé de pelleteries, poudre, plomb, spiritueux, instruments de chasse et de pêche, étoffes, quincaillerie, et à le charger sur un schooner qui était à l'ancre dans le port de la factorerie lorsqu'ils s'en rendirent maîtres.

Les sauvages et les alliés blancs reçurent une faible part de ce butin; puis ils s'éloignèrent après avoir épuisé les rations d'eau-de-feu que Jésus avait octroyées à chacun d'eux.

Quelques-uns en voulaient davantage. Mais il s'y refusa. Je craignais qu'une révolte ne fût le résultat de son refus et qu'il ne mit en péril sa vie et celle de ses gens; car, me disais-je, que peuvent une douzaine d'individus contre plus de deux cents! J'ignorais encore le prestige exercé par les Apôtres sur les bords du lac Supérieur.

Si les mécontents se retirèrent en murmurant, ils n'osèrent tenter la plus légère démonstration d'hostilité. Depuis leur départ, je jouis ici du repos le plus absolu.

Jésus m'a donné ma liberté sur parole. Mais tous mes mouvements sont surveillés, je le sais. Mon temps s'écoule entre la pêche, la chasse, quelques excursions dans le voisinage et l'étude des moeurs indiennes.

Ces moeurs sont curieuses à plus d'un titre. En veux-tu une esquisse, mon cher Ernest?

L'Indien de l'Amérique septentrionale n'est pas, suivant moi, un être primitif. Il a vu, il a connu une civilisation fort avancée, je le crois, et dont on retrouve une forte trace dans ses traditions, dans ses usages, dans son culte, dans sa langue. Cette civilisation devait se rapprocher de la civilisation asiatique. La proximité de l'Amérique avec la Chine vient à l'appui de mon assertion. Je pense que le détroit de Behring a été formé, dans des âges très-reculés, par une convulsion terrestre, qui aurait divisé en deux vastes portions l'immense empire mongolique. Nos Américains furent policés, ils eurent des villes, le confort des arts et du luxe. Mais l'invasion les repoussa dans les contrées inhabitées, ils oublièrent peu à peu, dans leur lutte pour la pressante faction des besoins matériels, le culte des sciences et des choses belles. De peuple pasteur ou commercial, ils devinrent peuple chasseur, guerrier.

Ne va pas m'objecter qu'alors ils auraient conservé le souvenir de ce qu'ils ont été. La mémoire du passé s'oblitère vite parmi les races qui végètent dans l'isolement. Quel est celui de nos paysans qui a souvenance du gouvernement des druides? Et, sans aller aussi loin, combien peu savent ce que c'est que la glorieuse révolution de 1789, qui leur a donné l'émancipation.

Dans le désert américain, l'oubli de l'éducation première marche d'un tel pas que les blancs, je parle même de ceux qui occupent une position honorable, comme les chefs facteurs des diverses compagnies de pelleteries, ne rougissent pas de mener une existence identiquement semblable à celle des sauvages. L'ivrognerie et la pluralité des femmes sont de mode. La supercherie est estimée habileté, et la vie d'un homme compte moins que rien.

Les Peaux-Rouges qui hantent ces parages sont des Chippiouais ou des Nadoessis. Du jour de leur naissance celui de leur mort, ils sont, dressés à la chasse, c'est-à-dire à la guerre, au mépris de la souffrance et de tout ce qui n'est pas d'une nécessité immédiate.

La seule jouissance dont ils aient une idée exacte, c'est le repos, ou plutôt l'inactivité la plus entière.

«Ah! mon frère, me disait un Nadoessis, tu ne connaîtras jamais comme nous le bonheur de ne penser à rien et de ne rien faire. Après le sommeil, c'est ce qu'il y a de plus délicieux. Voilà comme nous étions avant d'avoir eu le malheur de naître. Qui a mis dans la tête de tes gens ce désir perpétuel d'être mieux nourris, mieux vêtus et de laisser tant et tant de terres et d'argent à leurs enfants? Craignent-ils donc que le soleil et la lune ne se lèvent pas pour eux, que la rosée des nuages cesse de tomber, que les rivières tarissent, quand ils seront partis pour l'Ouest [57]? Comme la fontaine qui sort du rocher, comme les eaux de nos rapides et de nos chutes, ils ne se reposent jamais: dès qu'ils ont récolté un champ, tout de suite ils en labourent un autre; après avoir abattu et brûlé un arbre, ils vont en renverser et brûler un autre; et, comme si le jour du soleil n'était pas assez long, j'en ai vu qui travaillaient au clair de la lune. Qu'est-ce donc que leur vie comparée à la nôtre, puisque le présent n'est rien pour eux! Il arrive, aveugles qu'ils sont! ils le laissent passer. Nous autres, au contraire, ne vivons que de cela, après être revenus de nos guerres et de nos chasses. Semblable à la fumée que le vent dissipe et que l'air absorbe, le passé n'est rien, nous disons nous; quant à l'avenir; il n'est point encore arrivé, peut-être ne le verrons-nous jamais. Jouissons donc aujourd'hui du présent; demain il sera déjà loin.

[Note 57: C'est là que l'Indien place son paradis.]

Tu nous parles de prévoyance, tourment de la vie: eh! ne sais-tu pas que c'est le mauvais génie qui l'a donné aux blancs, pour les punir d'être plus savants que nous? incessamment elle les blesse et les aiguillonne sans pouvoir jamais les guérir, puisqu'elle ne peut jamais prévenir l'arrivée du mal, qui s'attache aux enfants de la terre comme les ronces aux jambes du voyageur.»

Comment trouves-tu cette philosophie, mon cher Ernest? N'a-t-elle pas son côté vrai, séduisant, et n'est-elle pas aussi logique que bon nombre de savantes théories de nos sages civilisés?

Encore un peu, je me sauvagiserais; grâce pour le barbarisme, il est de circonstance.

Quand l'Indien vient au monde, sa mère lui donne un nom, généralement pris dans la nature. Il s'appellera l'Éclat-de-Tonnerre, le Pied-de-Bison, le Grand-Chêne, l'Épervier, le Nuage-qui-File, si c'est un garçon; la Feuille-Verte, la Petite-Corneille, l'Éclair, la Colombe-Agile, si c'est une fille.

Cet enfant, mâle ou femelle, est étendu sur une planche où on l'assujettit par des courroies et où il demeure jusqu'à l'âge de trois on quatre ans. Rarement la mère le change. En route, elle porte le berceau sur son dos, à l'aide d'une bande de cuir ou d'écorce passée devant son front; au repos, elle l'appuie obliquement contre un arbre, une pierre, un canot, on le suspend à une branche.

Dès que l'enfant marche, on lui apprend à se fabriquer un arc, des flèches, ou à manier l'aiguille.

A quinze ans, les garçons se préparent à accompagner leur père à la chasse; A vingt, ils font leur grand jeûne pour aller à la guerre.

Dès qu'ils ont scalpé: un ennemi, il leur est permis de courir l'allumette, c'est-à-dire de se marier. Le jeune homme se rend nuitamment dans la hutte de celle qu'il aime. Au foyer de la cabane, il enflamme un brin de bois, et s'approche de la couche ou repose l'objet de ses amours. Si elle souffle et éteint la flamme, le galant est accepté; si elle laisse flamber le bois, il n'a qu'à se retirer au plus vite, car les huées des autres habitants du wigwam le poursuivront jusque chez lui.

Libre de ses actions tant qu'elle est fille, honorée même, [58] en raison du nombre de ses amants, l'Indienne devient esclave aussitôt après son mariage. Dure, effroyable servitude que la sienne! le maître possède toute autorité, elle aucune. Son fils même la pourra battre sans qu'elle ait droit de se plaindre. C'est une bête de somme, qui travaille sans cesse. Encore le cheval du Peau-Rouge est mieux traité qu'elle! La famille change-t-elle de résidence, son seigneur portera seulement ses armes; elle, il lui faudra porter un, quelquefois deux enfants, les peaux et les pieux pour la tente, la chaudière pour la cuisine, et les hardes de tout le ménage. Au camp, le mari s'accroupira sur le sol et fumera tandis que la misérable squaw dressera le wigwam, ira couper et chercher le bois pour allumer le feu, puisera de l'eau, et préparera les aliments nécessaires au repas de la famille. Enceinte, on n'aura pas plus d'égards pour elle. Prise des douleurs de l'enfantement, elle se retirera dans quelque coin, se délivrera elle-même et retournera aussitôt à ses accablantes occupations.

[Note 58: VoirPoignet-d'Acier ou les Chippiouais.]

Ainsi ou à peu près est traitée la femme orientale.

Mais l'infortunée aura-t-elle une sépulture au moins?

Rarement. Quant au guerrier, ses obsèques se font en grande pompe. Il s'est réservé une place dans le séjour des esprits; mais il en a refusé une à celle qui fut la compagne de sa vie. Qu'irait-elle y faire, d'ailleurs? Le paradis des Peaux-Rouges est un lieu où l'on ne fait que chasser et se battre. Il ressemble en cela à celui des héros scandinaves; mais la charmante Walkyrie qui doit verser l'hydromel aux braves n'y figure nulle part. Elle n'y a pas de rôle, car, avant l'arrivée des Européens, l'Amérique ignorait les avantages d'une civilisation qui lui a apporté les boissons fermentées et la petite-vérole!

Tu supposes probablement que le veuvage est pour les squaws une condition très-enviable. Ah! bien oui! Le bourreau n'abandonne pas ainsi sa victime. Ici, le mort prend le vif. Il y a quelques jours, je remarquai une squaw déguenillée et portant soigneusement dans ses bras une sorte de sac, arrangé comme une poupée. Je demandai ce que c'était; on me répondit que c'était le gage des veuves.

Voici l'explication:

Un Indien vient-il à décéder, sa femme fait avec ses plus beaux vêtements à elle un rouleau qu'elle place dans le sac où son mari serrait les siens. Si elle a quelque bijoux, quelques ornements, elle les fixe à la tête, du sac, et l'enveloppe finalement dans un morceau d'étoffe.

Elle appelle ce paquet son mari (onobaim'eman) et le doit toujours avoir avec elle quand elle sort En marchant, elle le tient entre ses bras, dans sa loge, près d'elle. Cela dure un an et plus, car la veuve ne peut déposer son gage que quand une personne de la famille du défunt, trouvant qu'elle l'a suffisamment pleuré, lui en donne la permission!

Que te semble, mon cher Ernest, de cette coutume?

Il est vrai que le frère du mort peut, à son gré, éviter à la veuve les ennuis du gage en épousant celle-ci le jour même du décès, et qu'elle est forcée de l'accepter!

Un volume ne suffirait pas pour consigner les observations que j'ai faites sur ces peuplades, mais le papier me manque, comprends-tu? Avant que je puisse t'écrire de nouveau, il faudra que je me procure cet article indispensable, presque aussi rare ici que le merle blanc chez nous.

Le Mangeux-d'Hommes est toujours le même avec moi. Il me parle peu et me regarde souvent quand il croit que je ne fais pas attention à lui. Parfois il m'aborde, de l'air d'un homme qui a quelque chose à me demander. J'attends qu'il ouvre la bouche, et, tout à coup, il tourne les talons. Au surplus, je n'ai pas—en tant que captif—à me plaindre de ses procédés ou de ceux de ses gens à mon égard. On me surveille, mais on me traite bien, comme un prisonnier de distinction. En somme, je ne serais pas trop malheureux, si j'avais des nouvelles de ma mère et de la femme qu'après elle j'aime le plus au monde. Mais, hélas! je n'ai plus entendu parler de Meneh-Ouiakon depuis son évasion. Et Judas, le lieutenant de Jésus, n'est pas revenu! Tout cela me cause de cruels tourments….

Je suis au bout de ma dernière feuille de papier gris. Il me reste juste la place nécessaire pour te dire que, je crois que nous passerons l'hiver à la factorerie et que l'expédition de Kiouinâ semble remise. J'en suis désolé, car l'espoir que, je trouverais l'occasion de fuir l'exécrable société à laquelle je suis condamné.

Embrasse bien vivement ma bonne mère pour moi.

Ton tout dévoué,

P. S. J'y pense. Tu pourrais m'envoyer une lettre l'adresse suivante:Monsieur RONDEAU Au Sault-Sainte-Marie, Amérique du Nord.Peut-être me parviendrait-elle.

Quelque temps après que Dubreuil eut expédié cette lettre, secrètement remise, comme la première, à un coureur des Bois qui la devait jeter ou faire jeter à la poste du Sault-Sainte-Marie, et un soir que l'ingénieur se promenait derrière la factorerie, dans l'enclos renfermant le cimetière des Blancs et celui des Indiens, Jésus vint à sa rencontre.

—Tu aimes, dit-il de sa voix mélodieuse, les charmes de la nature?

—Près d'un champ mortuaire je ne saurais les admirer, répondit sèchement l'ingénieur.

—Pourquoi? C'est le champ du repos, du seul et unique repos! murmura le Mangeux-d'Hommes avec douceur. Moi aussi j'aime à rêver ici, devant ces tombes qui parlent si éloquemment dans leur profond silence, alors que l'oreille est réjouie par le concert de la grive, de l'oiseau jaune, de l'oiseau bleu, de ce robin à la gorge écarlate, du whip-poor-whip [59] dont le chant étrange ouvre carrière aux méditations de l'homme réfléchi.

[Note 59: Espèce de tiercelet dont le cri a quelque chose d'humain.C'est surtout le soir et la nuit qu'il se fait entendre.]

Ces paroles singulières dans la bouche d'un être comme le Mangeux-d'Hommes furent prononcées d'un ton si simple que Dubreuil jeta sur son interlocuteur un regard tout surpris.

Mais aussitôt celui-ci changea de gamme:

—On t'appelle?… dit-il impérativement.

—Adrien.

—Je sais, je sais, fit Jésus avec impatience. Mais, ton nom de famille, tu en as un?

—Sans doute.

—Quel est-il?

—Que vous importe de le savoir?

Le Mangeux-d'Hommes fronça les sourcils. Dubreuil craignit qu'il ne se livrât à une de ces fureurs aveugles auxquelles il était sujet quand un de ses hommes n'obéissait pas avec la rapidité désirée. Mais le signe de mauvaise humeur disparut aussitôt, et Jésus reprit avec, négligence en quittant Dubreuil:

—En rien, que m'importe!

A partir de ce moment, il n'adressa plus la parole à l'ingénieur.

Ce dernier avait fini par s'habituer à sa nouvelle existence, ou plutôt il la supportait moins difficilement. Pour tromper les longues heures de la journée, il formait des collections d'insectes et de plantes sur des feuilles d'écorce de cèdre, car il ne pouvait se procurer de papier, et il faisait de fréquentes visites aux familles indiennes établies dans le voisinage.

Une partie des Apôtres étaient retournés au fort la Pointe avec le butin fait à la factorerie de Fond-du-Lac. Le reste habitait cette factorerie, qui paraissait être devenue, depuis le commencement d'octobre, un centre de recrutement.

Chaque jour il y arrivait des trappeurs blancs qui subissaient une sorte d'examen et d'inspection de la part du Mangeux-d'Hommes, puis étaient renvoyés ou admis, et incorpores,—après avoir entendu la lecture d'un règlement spécial et y avoir jure fidélité,—dans une compagnie, sous les ordres d'un Apôtre.

Il devait y avoir dix compagnies composées de vingt hommes chacune. Pour y pouvoir entrer il fallait n'être ni Indien, ni métis, ni negro, posséder la taille, la force d'un hercule, ne pas redouter le meurtre on la potence, et savoir se soumettre à tous les ordres du chef suprême, le Mangeux-d'Hommes.

Évidemment, il se préparait une grande expédition.

Dubreuil pensa qu'elle serait de longue durée, car, chaque jour, les brigands allaient à la pêche et à la chasse et faisaient boucaner quantité de chairs de poissons, bisons et daims, dont ils convertissaient aussi une partie en taureaux de pemmican.

L'hiver, le rigoureux hiver arriva. Notre ingénieur dut renoncer à ses promenades, à ses excursions au dehors. Il y avait cinq pieds de neige autour de la factorerie, et le thermomètre descendait souvent à trente-cinq degrés au-dessous de zéro.

Les gens du fort, Jésus en tête, n'en allaient pas moins traquer le bison et les bêtes fauves. Dubreuil passa alors plus d'une journée seul, sans livres, sans moyens d'écrire, trouvant l'inactivité mortelle, et attisant, dans la solitude, l'ardent amour que Meneh-Ouiakon avait allumé en son coeur.

Ses ennuis, ses souffrances, je les tairai; mais qui de mes lecteurs ne les devinera pas? Qui ne devinera les tortures de ce bon jeune homme, bien élevé, aimant, enterré dans un cercueil de glace, à plus de deux mille lieues de son pays natal, au milieu du désert, et réduit à recevoir sa subsistance d'une horde d'assassins.

Les plus mauvais jours s'en vont comme les bons.

L'hiver tirait à sa fin, et le froid ne sévissait plus avec autant de rigueur, lorsqu'un matin Dubreuil fut éveillé par un hourvari dans l'enceinte du tort.

C'étaient des aboiements de chiens, des cris d'hommes, des claquements de fouets.

Sortant de dessus le paquet de robes de buffles qui lui servait de lit, Adrien courut à sa fenêtre, garnie avec des carreaux de parchemin, en guise de vitres.

Il l'ouvrit.

La cour de la factorerie était pleine de monde et d'animaux. On attelait des chiens à des traîneaux [60], dont les Apôtres avaient fabriqué en grand nombre durant les derniers mois. Les chiens récalcitrants, cruellement fustigés, hurlaient à fendre les oreilles; et les hommes, en costume d'hiver, tuque rouge, couverte de molleton pantalon de même étoffe, mocassins en cuir de caribou, juraient, tempêtaient à l'envi.

[Note 60: Voir Poignet-d'Acier.]

Il y avait là les préparatifs d'un départ. Dubreuil se hâta de finir sa toilette. Ce ne fut pas long.

Comme il achevait, on vint le prévenir d'avoir à se disposer à se mettre en route.

L'ingénieur jeta sur ses épaules un pardessus en peau d'ours, que leMangeux-d'Hommes lui avait donné, et descendit dans la cour.

Jésus commanda à Dubreuil de monter dans l'un de ces véhicules, traîné par cinq chiens-loups aussi blancs que la neige, et donna le signal du départ.

Les fouets firent aussitôt sonner l'air. Défilant lestement sous la porte de la factorerie, laissée à la garde d'un Apôtre, avec une vingtaine de recrues, les traîneaux, dirigés par le Mangeux-d'Hommes, s'élancèrent sur la croûte de glace qui pontait la rivière de Saint-Louis, et la longèrent, aux chants de ces coureurs des bois, qui n'entreprennent jamais un voyage sans entonner quelques couplets de leur propre facture.

L'un disait:

Tous les printemps,Tant de nouvelles,Tous les amantsChangent de maîtresses.Le bon vin m'endort,L'amour me réveille.

Tous les amantsChangent de maîtresses.Qu'ils changent qui voudrontPour moi, je garde la mienne.Le bon vin m'endort,L'amour me réveille.

Un autre reprenait:

Dans mon chemin j'ai rencontréTrois cavaliers bien montés.Lon lon, laridon daine,Lon lon, laridon dai.

Trois cavaliers bien montés,L'un à cheval et l'autre à pied.Lon lon laridon daine,Lon lon laridon dai.

Un Anglais sentimental ajoutait:

In the region of lakes, where the blue waters sleep,Our beautiful fabric was built;Light cedar supported its weight on the deepAnd its sides with the sun-beams were built.

The bright leafy bark of the Betula treeA flexible sheathing provides;And the fir's thready roots drew the parts to agreeAnd bound down its high-swelling sides.

Le temps était superbe, quoique l'air fût vif et piquant. Chaudement enveloppé de moelleuses fourrures, c'était une jouissance inexprimable que de voyager, en slé[61], sous ce beau ciel bleu, profond, qui ressemblait à un immense dais d'azur, placé sur une vaste nappe d'argent, dont l'oeil ébloui ne pouvait saisir les franges, égarées à l'horizon.

[Note 61: Terme canadien. Il signifie traîneau, et vient de l'anglais (sleigh).]

Oubliant la compagnie au milieu de laquelle il se trouvait, Dubreuil laissait son coeur se dilater. Il admirait, en artiste, cette longue file de légers traîneaux, revêtus de peintures éclatantes et couverts des pelleteries les plus précieuses, que l'on voyait se dérouler comme les anneaux d'un serpent, à chaque coude de la rivière; il admirait les piquants costumes des conducteurs, glissant agilement sur leurs larges raquettes près des attelages, dont la tête était à demi noyée dans le nuage de vapeurs qui s'échappait de leurs naseaux.

De temps en temps la voix rude d'un Canadien-Français les apostrophait:

—Eh, hie donc!

Puis, c'était un coup de fouet suivi d'un plaintif aboiement, et le cortège fantastique, entraîné par le Mangeux-d'Hommes, toujours habillé de rouge, filait, filait comme l'équipage du prince des Enfers dans quelque vieille légende allemande.

La troupe arriva, de bonne heure, à l'embouchure de la rivièreSaint-Louis dans le lac Supérieur.

On y fit halte, pour laisser reposer les hommes et les bêtes.

Jésus vint trouver Dubreuil, en contemplation devant la plaine de glace qui se déroulait à plusieurs lieues devant lui.

—Tu sais où nous allons? lui dit-il.

—Non.

—Nous allons à Kiouinâ, où j'aurai besoin de tes services, et où je te récompenserai suivant tes mérites. Si tu ambitionnes la fortune, tu seras bientôt satisfait, car les mines sont riches; dans deux jours, elles seront à moi, et par le Christ, mon frère aîné, je suis généreux avec ceux qui me servent!

Adrien ne jugea pas à propos de répliquer.

—Mais, ajouta Jésus, en ponctuant ses paroles d'un regard plein de fierté, il faut être entièrement à ma dévotion. Je tue les désobéissants. Tu connais ma manière de procéder à leur égard, ajouta-t-il avec un sourire sinistre.

—Oui, je ne connais que trop votre odieuse….

—C'est bon. Je compte sur toi. Là-bas, tes instruments d'ingénieur te seront rendus. Tu auras pleine liberté, et cent hommes sous ta direction. Mais souviens-toi encore que toute tentative d'évasion serait punie de mort.

S'adressant alors é l'Apôtre qui conduisait le traîneau de Dubreuil

—Tu réponds sur ta vie de cet homme; veille à sa conservation.

Il rejoignit ensuite la tête de la colonne, qui s'ébranla de nouveau en suivant la rive méridionale du lac.

Dans la soirée, on bivouaqua sur la glace, après avoir allumé de grands feux et dressé des tentes.

On avait fait plus de cinquante milles.

Le lendemain on se remit en route avant l'aube, et, durant huit jours successifs, la bande s'avança, ainsi, à marches forcées, vers la presqu'île Kiouinâ.

Elle atteignit sans obstacle les bords de la rivière de laPetite-Truite-Saumonée, à neuf milles du portage de la presqu'île.

Là, Jésus réunit ses Apôtres en conseil, et délibéra longuement avec eux. Les hommes étaient en bonne disposition, tous brûlaient d'attaquer les établissements américains, où ils espéraient trouver des trésors inépuisables, et tous comptaient sur une victoire facile.

On n'avait signalé que deux désertions.

Au conseil il fut résolu de partager la troupe en deux portions: l'une quitterait le lac pour s'enfoncer dans les bois sur la droite et cerner les Yankees au pied de la pointe; la seconde, dirigée par le Mangeux-d'Hommes, remonterait le portage jusqu'au petit lac marécageux dont nous avons précédemment parlé, et envelopperait les mineurs de l'autre.

Quoiqu'ils fussent quatre ou cinq cents, Jésus ne doutait pas que, pris entre deux feux, et ignorant la force des assaillants, ils ne se rendissent promptement à sa merci.

Les ténèbres de la nuit devaient encore aider à l'exécution de l'entreprise.

La première bande, ayant un long trajet à faire, partit vers deux heures de l'après-midi; l'autre ne commença ses opérations qu'à neuf heures du soir.

Tous les traîneaux, avec Dubreuil et quelques hommes de garde, furent laissés au bas du portage.

Le temps était noir, tempétueux. Il soufflait du nord une bise glaciale qui chassait devant elle une aveuglante poudrerie de neige.

Après avoir allumé, sous sa tente, un bon feu, Dubreuil s'étendit dans sa robe de bison et essaya de dormir; mais l'émotion et le froid l'empêchèrent longtemps de fermer les yeux. Cependant, vers le milieu de la nuit, il finit par s'assoupir, et n'entendit pas la crépitation d'une fusillade nourrie sur les caps qui dominaient le campement.

Des cris tumultueux l'éveillèrent brusquement.

Aux lueurs mourantes de son feu, il vit sa tente envahie par des gens qu'il ne connaissait pas, qui se saisirent de lui, le garrottèrent durement, en proférant en anglais mille malédictions contre les Apôtres.

Ces gens appartenaient aux compagnies de mineurs de la Pointe.

Prévenus par un des déserteurs de l'attaque que Jésus avait projetée contre eux, ils s'étaient mis sur la défensive, et, au lieu d'une victime endormie, incapable de résister, les Apôtres avaient rencontré un ennemi armé jusqu'aux dents, fort par le nombre et la légitimité de son droit, qui les avait repoussés et déroutés, après leur avoir tué une cinquantaine d'hommes et fait prisonnier le redoutable Jésus, avec plusieurs de ses subordonnés.

Jésus s'était battu comme un lion. Mais, criblé de blessures, il tomba dans la mêlée, et tenta de se donner la mort en se tirant un coup de pistolet à la tête.

Un Américain, qui l'avait reconnu à son costume rouge tranchant sur la blancheur de la neige, détourna le canon de l'arme, s'empara du Mangeux-d'Hommes, lui lia les mains derrière le dos et le traîna triomphalement à la hutte qui servait de bureau à la compagnie des Mines.

C'est dans cette cabane que Dubreuil fut aussi déposé avec les autres prisonniers.

Il avait essayé de protester de son innocence, de raconter ses mésaventures.

Alors, loin de l'écouter, les Yankees s'étaient moqués de sa difficulté à s'exprimer en anglais.

Un moment l'infortuné jeune homme caressa encore l'idée que bientôt on découvrirait l'erreur, et qu'il y avait plutôt lieu de se féliciter que de s'affliger de sa situation. Ce moment fut, hélas! de courte durée. La conversation de ses codétenus lui fit dresser les cheveux sur la tête.

—Nous serons pendus demain, disait tranquillement l'un.

—C'est probable.

—Après tout, un jour ou un autre, ça devait m'arriver.

—Mais on fera une enquête? demanda Dubreuil.

—Une enquête!

—Oui, un procès? continua l'ingénieur tremblant.

—Un procès, ici! ça serait du beau, ma foi! Qui aurait jamais vu ça? On nous lynchera, mon brave!

—Que voulez-vous dire?

—Ah! vous n'êtes pas du pays, vous, ça se sent. Eh bien, être lynché ça signifie être accroché par le cou à un arbre ou à une potence, sans jugement d'aucune sorte, et pourtant «jusqu'à ce que mort s'ensuive,» ajouta-t-il avec un ricanement cynique.

Dubreuil frissonna, et passa le reste de la nuit livré aux plus violentes impressions.

Le Mangeux-d'Hommes ne prononça pas une parole, ne laissa pas échapper une plainte, quoiqu'il souffrit atrocement de ses blessures.

Parfois ses yeux s'attachaient avec intérêt sur Dubreuil; il eut l'air de vouloir lui communiquer quelque chose, et cependant il demeura muet.

Dès le matin un roulement de tambour annonça un évènement extraordinaire.

On fit sortir les prisonniers de la salle où ils étaient entassés.

Devant le bureau de la compagnie il y avait une esplanade, et sur cette esplanade trois grands chênes, dont les membres squelettiques pliaient et gémissaient douloureusement aux rafales du nord-ouest.

Des plus grosses branches pendaient des cordes munies d'un noeud coulant.

On en pouvait compter quinze, juste autant que de prisonniers. Au sommet des arbres, quelques corbeaux tournoyaient lentement, en poussant, par intervalles, des cris aigus.

Le ciel était gris, sombre, il faisait, comme disent les Canadiens-Français, «un froid noir». Une foule compacte de mineurs, armés de leurs fusils, formait autour des arbres un cercle qui venait se fermer de chaque côté du bureau.

Un homme quitta le cercle, s'avança au milieu de l'esplanade, et avec un accent grave, solennel, il dit:

«Au nom de Dieu qui m'entend, je déclare, moi, Joseph Cartman, que, nous étant réunis douze, sous la présidence de l'honorable Wilkinson, pour juger sommairement les prisonniers que nous avons faits sur la bande d'assassins dite les Douze Apôtres, et principalement leur chef, surnommé le Mangeux-d'Hommes, les avons trouvés et trouvons coupables de conspirations homicides et meurtres au premier degré, et les avons condamnés à être pendus ce jour et à cet instant même.

«Que Dieu ait pitié de leur âme!»

Comme il terminait, Jésus s'écria d'une voix tonnante, en désignant du regard Adrien Dubreuil, terrifié par ce spectacle lugubre:

—Ce jeune homme ne doit pas partager notre sort. Il n'a rien de commun avec nous. C'était mon captif. Je l'ai amené de force à Kiouinâ. Je compte, citoyens, sur votre justice pour lui rendre la liberté.

—Et je crois bien qu'on la lui rendra, la liberté! car il est innocent comme l'enfant qui vient de naître, M. Dubreuil! ajouta un vieux trappeur en se précipitant vers Adrien.

—Et je vous le jure, moi aussi, qu'il est innocent, le mar'chef, sans vous manquer de respect, cria un personnage aux longues moustaches jaunes, se démenant comme un enragé entre les mains des mineurs qui voulaient l'empêcher de forcer leurs rangs.

—M. Rondeau! fit Dubreuil à la vue du trappeur.

—Pas monsieur, mais le père Rondeau, s'il vous plaît.

—Dubreuil! il s'appelle Dubreuil mes pressentiments ne me trompaient donc pas? murmurait le Mangeux-d'Hommes en examinant Adrien avec la plus vive attention.

Les exécuteurs de la loi de Lynch se consultaient. Mais la plupart des mineurs, connaissant le père Rondeau, se portèrent garants pour son protégé, dont les liens furent aussitôt coupés.

Maintenant, le supplice des coupables! reprit l'homme qui avait prononcé la sentence.

Quatorze individus, vêtus de noir et le visage barbouillé de charbon, s'approchèrent des quatorze prisonniers.

—Je demande à parler à ce jeune homme, dit alors Jésus.

On lui accorda cette faveur.

—Vous vous appelez Dubreuil? fit-il avec émotion.

—Oui, répondit Adrien, que le père Rondeau tenait serré dans ses bras.

—Vous êtes de Cambrai?

—Oui.

—Votre père était capitaine de vaisseau? continua le Mangeux-d'Hommes, en proie à une agitation croissante.

—Comment…

—Et vous aviez un frère nommé Adolphe, qui s'enfuit de la maison paternelle à la suite d'un vol qu'il avait commis pour satisfaire le caprice d'une maîtresse… quand vous n'aviez guère que sept ou huit ans?…

—Vous seriez!… balbutia l'ingénieur dans un trouble inexprimable.

—Je suis votre frère… Adieu! Je remercie le ciel de ne m'avoir pas permis de couronner mes crimes par le plus abominable de tous.

Il se livra au bourreau, pendant que le père Rondeau arrachait Dubreuil à cette horrible scène d'expiation.

Quelques minutes après, quatorze cadavres se balançaient aux rameaux décharnés des chênes.

Et les corbeaux rétrécissaient leurs cercles, en battant des ailes, coassant et s'abaissant de plus, en plus sur les têtes de ces cadavres!

Montréal, mois des neiges, 1837.

Ihouamé Miouah[62],

[Note 62: Mot à mot: amour à moi ou «mon amour».]

Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

Que je te parle donc, au moyen de ces signes mystérieux que les bons Visages-Pâles ont enseignés aux miens, dès le temps de mon illustre aïeul Pontiac, en leur mettant, par vos longues robes noires [63] ta langue dans la bouche, ta religion dans le coeur; oui, que je te parle au moyen de ces signes muets qui disent tout, puisque ton absence comme l'épaisseur d'une montagne te cache aux yeux corporels de Meneh-Ouiakon, et que, comme la gelée d'hiver, elle a fermé ses lèvres. Pendant le silence des nuits mon esprit inquiet songe à toi, et comme la surface des eaux il réfléchit ta présence; pendant la chute du jour, je cherche Celui qui à mon amour. Celui que je n'ai jamais eu le bonheur de contempler aux rayons du soleil; je le cherche et ne le trouve plus. Son ombre même m'a quittée.

[Note 63: Les prêtres catholiques.]

Puisses-tu ne pas trop languir là où Meneh-Ouiakon t'a laissé, il y a bientôt six lunes, et puisse cette feuille plus légère que la feuille du bouleau, cette feuille à laquelle je confie le chagrin et l'espoir de mon coeur, te parvenir fidèlement, Ihouamé Miouah!

Ouvre à mon récit, Aitigush-Ouseta [64], il est l'heure que tu remontes avec la fille des sachems nadoessis le courant de sa vie, car si ton amour est grand, généreux, le sien est grand aussi comme le chêne aux verts ombrages, sous lequel il fait bon se reposer, et il est transparent comme l'onde de la source.

[Note 64: Français: bon.]

Meneh-Ouiakon sent son âme lourde; elle l'ouvre celui qu'elle aime, afin que le ciel devienne bleu et pur pour elle et pour lui.

Je veux m'entretenir avec toi qui vis dans ma pensée, dont sans cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

En ma famille, l'illustre famille de Pontiac vit la tradition, du beau. On y a toujours aimé et on y aime toujours ardemment la race française. Elle nous avait relevés, nous jadis les possesseurs heureux, fiers, mais déchus de cet immense pays; pourquoi nous a-t-elle abandonnés? dis Ihouamé Miouah pourquoi nous as-tu abandonnés? pourquoi nous avoir laissés sans défense, à la merci des Habits-Rouges et des Longs-Couteaux? si vous eussiez voulu? nos lacs poissonneux, nos prairies, nos bois giboyeux, nos terres abondantes en trésors que vous savez utiliser, comme jadis le surent, rapporte-t-on, les hommes de notre origine, tout ce que nous possédons serait é vous Mes ancêtres le disaient, mes ancêtres le désiraient, mes ancêtres ne mentaient pas. Leur langue n'était pas fourchue, les sachems nadoessis n'ont pas renié ce magnifique héritage. Ils aiment ton Dieu, sans le bien connaître, car le temps a roulé, roulé; les arbres ont germé, grandi, ils sont tombés de vieillesse dans la forêt et on ne vous a pas revus, ni ceux qui nous montraient à servir, à votre manière, le Maître de la Vie. Sur les bords du lac Supérieur, les rivières pleurent leur départ. Dis-moi, Ihouamé Miouah que ces pleurs auront une fin.

Je veux m'entretenir avec Toi qui vis dans ma pensée, dont sans cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

Écoute mon discours.

Nous avions planté nos loges près du fort Williams [65], pour y échanger des pelleteries contre des couvertes, de la poudre et des munitions. Un jour, j'étais seule dans le wigwam, mon frère et notre père faisaient la traite à la factorerie. Un homme blanc entra. Sa parole était douce comme le miel, sa langue, celle des Nitigush, il était si beau, son regard avait une telle douceur, sa voix une suavité si grande, que je le crus bon. «Je t'aime» me dit-il et moi, entendant cette musique harmonieuse, comme après une chaude journée le frémissement de la brise dans le feuillage, moi je ne pus lui répondre: «Je ne t'aime pas.» Il m'avait troublée. Je songeai à lui toute la journée, quand il fut parti. Mon frère et mon père ne revinrent pas le soir. Je m'endormis en rêvant à cet homme blanc que j'avais vu. Tout à coup je m'éveille, on m'emportait. Je veux me débattre, m'échapper, fuir! des bras de fer me tiennent captive. A la clarté de la lune, j'avais reconnu le Visage-Pâle dont la visite m'avait émue le matin. Il m'entraîna loin! loin! cherchant à m'enivrer avec sa parole d'amour. Mais je n'étais pas libre. La fille des sachems nadoessis n'entendait plus le langage de son ennemi. En liberté, elle ne lui eût rien refusé; prisonnière, elle eût soutenu jusqu'à la mort son droit de se donner. Je ne connaissais pas Schedjah-Nitigush [66].

[Note 65: Sur le lac Supérieur. Voyez laHuronne.]

[Note 66: Le mauvais Français. C'est ainsi que les Indiens du lacSupérieur dénommaient Jésus, le Mangeux-d'Hommes.]

Quand j'eus vu que son existence était sombre comme l'eau qui coule sous les noirs sapins, quand j'eus vu que, comme le carcajou, il égorgeait pour sucer le sang de sa victime, je le méprisai, et pourtant, je l'avoue, puisque tu dois lire dans mon sein, Ihouamé Miouah je ne put me défendre de l'aimer encore. Explique cela, toi, qui sais tout. J'étais son esclave, et il me respectait; je ne pouvais rien contre lui, et il obéissait à mes ordres, à mes moindres désirs. Pour moi les plus brillants ouampums, les plus riches pelleteries, les parties les plus délicates du gibier ou du Poisson qu'il prenait. Ses gens, sa bande me traitaient en otah [67]. Un seul, peut-être, me regardait d'un oeil étrange. C'était Judas, son lieutenant. Mais je n'avais d'ailleurs pas à me plaindre de lui. Rusé comme le renard, il cachait son plan.

[Note 67: Reine.]

Meneh-Ouiakon sent son âme lourde, elle l'ouvre à celui qu'elle aime, afin que le ciel devienne bleu et pur pour elle et pour lui.

Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

Dans la troupe de Schedjah-Nitigush, il y avait une femme nadoessis, nommée la Perdrix-Grise, que le capitaine avait aimée, mais délaissée pour moi. Malgré la jalousie que je lui inspirais, cette femme m'était dévouée, car j'étais Grande-Maîtresse d'une danse [68] à laquelle la Perdrix-Grise appartenait dans notre tribu. Bientôt même, remarquant que jamais Schedjah-Nitigush ne dormait avec moi, elle me porta de l'attachement, et m'avertit, un soir, que Judas avait résolu de profiter de l'absence momentanée de son capitaine pour se glisser sous ma peau d'ours.

[Note 68: Ces danses sont des sortes d'associations secrètes, dont les chefs (ogeomau) exercent une puissance suprême sur les affiliés.]

Tu le connaîtras, Ihouamé Miouah, et tu l'aimeras aussi commeMeneh-Ouiakon.

Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

Comme, après un long hiver, l'alouette attend avec impatience le velours du soleil, ainsi Meneh-Ouiakon attendait le retour de Shungush Unseta. Alors son ennemi, mais Judas veillait. Comme le vautour fond sur sa proie, tandis qu'elle était à la pêche, il fondit sur elle, lui lia les pieds et les mains et la transporta dans cette île où, Ihouamé Miouah, elle a eu le bonheur de te voir et de t'aimer.

Meneh-Ouiakon sent son âme légère, elle l'ouvre à celui qu'elle aime, afin que le ciel devienne pour lui bleu et pur comme il l'est pour elle.

Là, les jours de la fille des sachems nadoessis devaient être troubles, mais le Maître de la Vie les fit clairs et sereins. Elle t'a aperçu, mon frère, et au soleil de tes yeux son coeur s'est illuminé, ainsi que la forêt s'embrase et flamboie au contact de l'étincelle. Sans tache encore, purifiée en son esprit de son amour indigne par le feu que tu as allumé en elle, elle aurait été joyeuse d'être ton épouse devant ton Dieu qui est le sien et qui a proclamé l'égalité des races. L'amour de Meneh-Ouiakon est immense comme les territoires de l'Ouest, inépuisable comme les eaux du Grand-Lac. Cet amour, il est à toi. Tu le sais. Aussi bien il te faudrait douter de la nourriture que tu manges, du breuvage que tu prends, que de la tendresse qui gonfle mon coeur pour toi. J'en suis fière, j'en suis heureuse, je l'annoncerais aux guerriers nadoessis, dussent-ils me faire souffrir mille tortures. Mais toi, ô Ihouamé Miouah as-tu bien sondé ton amour? sa profondeur t'est-elle connue? les écueils dont il est environné, les as-tu tous explorés? N'en est-il pas un inobservé par toi et sur lequel viendra échouer le canot qui porte notre commune destinée? J'ai peur. Pardonne, ami, j'ai peur! Le bonheur m'effraie Mon passé, mon ignorance, la couleur de mon visage… Ah! je n'aurai fait qu'un rêve.

Meneh-Ouiakon sent son âme lourde; elle l'ouvre à celui qu'elle aime afin que le ciel ne devienne pas pour lui sombre et nuageux comme il l'est pour elle.

Hélas! oui, je me sens effrayée: j'ai vu vos villes merveilleuses, vos palais de toutes sortes, vos temples superbes; j'ai vu ce que vous appelez la civilisation, et j'ai pleuré la honte de mon étonnement, de mon admiration. Que sommes-nous, que sommes-nous, misérables Peaux-Rouges, à côté de vous, si grands, si puissants, que j'en suis à me demander quelle peut être la supériorité de ce Dieu devant qui vous courbez la tête! Non, non, jamais Meneh-Ouiakon, la fille des sachems nadoessis, ne sera l'épouse d'un Visage-Pâle. Il la mépriserait; pourrait-il faire autrement? et Meneh-Ouiakon ne saurait supporter un affront de celui qu'elle aime Je sors tristement de ce doux songe. Mais, si tu le veux, Ihouamé Meneh-Ouiakon sera ta servante. Elle demeurera près de toi, contente de t'aimer, de t'admirer en silence, contente d'entendre ta voix, de recevoir tes commandements, de soigner la vierge blanche qu'un jour tu conduiras à ta couche. N'aie point sourire dédaigneux à mon langage. Je puis aimer celle que tu aimeras. L'amour de la fille indienne est plus grand que celui de la fille au visage pâle. Souviens-toi. Je suis partie pour te chercher secours. Le Dieu de notre culte m'a protégée. En route, j ai trouvé ton esclave, celui dont tu déplorais la perte. Il m'a aidée à échapper aux griffes de Judas, qui me poursuivait, et ensemble nous avons gagné le village du Sault-Sainte-Marie. J'y ai vu cet excellent Canadien que tu m'avais recommandé, otah [69] Rondeau. Sa loge nous a été ouverte avec son coeur. C'est à lui que j'adresse cette lettre pour qu'il te la fasse parvenir. Il aurait voulu, Ihouamé Miouah, courir à ta délivrance; il n'a pas rencontré d'allié. Les Longs-Couteaux ont refusé de marcher avec lui. Ils sont lâches pour seconder les intérêts des autres, brillants comme le fer rouge pour les leurs. «Va, ma fille, m'a dit Rondeau, vas trouver l'Ononthio [70] des Français à New-York, lui seul pourra servir notre ami.» Je suis partie, laissant avec lui ton serviteur. Peut-être ont-ils réussi à t'arracher à la captivité, car ils devaient tenter de réunir des auxiliaires et de diriger une expédition centre les Apôtres! Ah! si les succès ont accompagné leurs pas; si tu es libre, je ne demande plus au ciel que de te voir une fois encore et mourir après! Mais te verrai-je? Non, non, non, Ihouamé Miouah, je ne te verrai plus. Il y a dans le fond de mon coeur, quelque chose qui me le dit, et voilà pourquoi je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée dont sans cesse les veux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image. Ah! que je voudrais te revoir! que je voudrais suivre cette feuille qui ira à toi, j'en suis sûre, et pourtant je sais qui te la portera.

[Note 69: Le Père.]

[Note 70; Consul.]

Écoute encore. Que ton oeil ne se fatigue pas à suivre cette voie où je laisse entière la piste d'un coeur qui t'aime et s'embaume de ton amour. Sur cette piste, tu recueilleras quelques-unes des fleurs que tu m'as offertes pendant ces courtes nuits où il m'était donné de te regarder, de te sentir, d'entendre ces accents dont mon oreille avide ne se serait lassée jamais! J'étais partie du Sault-Sainte-Marie, et traversais le lac Huron pour me rendre à la ville habitée par le chef Français, lorsque je rencontrai, au-dessous de Michillimakinack, un Indien Nadoessis. Il m'apprit que mon frère désespérant de me retrouver, était à Montréal, chez un de nos parents, interprète pour la Compagnie de la baie d'Hudson. Mon frère est prudent, il est sage, il est habile; Meneh-Ouiakon résolut de le consulter. Émerveillée par ces vastes maisons flottantes, qu'elle rencontrait sur le Saint-Laurent; ravie, puis épouvantée par le mugissement de ces longs canots qui marchent conduits par le feu sous une ondoyante colonne de fumée; se croyant transportée dans les lieux habités par le Maître de la Vie, à la vue de ces hautes cabanes, de ces populeux villages, de ce mouvement incomparable qu'elle distinguait sur les deux rives du fleuve, elle arriva à Montréal.

Ihouamé, Miouah, la fille des sachems nadoessis sent son âme lourde; elle l'ouvre à celui aime, afin que le ciel ne devienne pas pour lui sombre et orageux comme il l'est pour elle.

Ici la douleur a tiré son voile sur ma radieuse journée. En présence des filles blanches, lumineuses comme la lune, parfumées comme les fleurs de nos bois, légères et gracieuses comme les biches, qu'est-ce qu'une malheureuse squaw? L'onde des fontaines m'avait fait croire que j'avais quelques charmes; vos miroirs me montrent si laide que je les évite; la teinte de ma chair est hideuse, mes cheveux sont durs et raides comme des flèches, mes joues sans rondeur n'offrent que des angles; j'ai la taille maigre et sèche; mon plus beau costume est aussi disgracieux que mes formes. Je sens tout cela, j'ai horreur de moi-même! Mon Dieu, pourquoi cette distinction entre ma race et celle de mon bien-aimé? Ihouamé Miouah tu ne reverras plus la fille des sachems nadoessis. Elle n'était point faite pour toi. Non-seulement son coeur n'a ni la vaillance, ni l'ardeur du tien, mais son esprit rampe comme la tortue, et celui de l'homme blanc s'élève, vole comme l'aigle des Montagnes de Roche.

Meneh-Ouiakon veut s'entretenir avec le Toi qui vit dans sa pensée, dont sans cesse les yeux de son esprit voient, pour l'adorer, la noble image.

Le vent de la tempête souffle sur nous, Nitigush Ouseta! Mon frère, qui réglait à Montréal une affaire avec notre parent de la Compagnie de la baie d'Hudson, a appris de la bouche de Meneh-Ouiakon qu'elle t'aimait. Il désapprouve notre amour. Sang rouge et sang blanc ne peuvent se mêler, dit-il. Je le pensais. La fille des sachems nadoessis restera une plante stérile. Plains-la, car son sort est biens cruel! T'avoir vu, t'avoir souhaité t'avoir espéré, et s'éloigner volontairement de toi! Mais, étais-je digne de ces délices? Non; mieux vaut encore les avoir imaginées, que d'avoir savouré leur réalité pour les perdre ensuite. Tu m'aimes sans doute, tu m'eusses aimée quelque temps, mais tu serais revenu aux femmes de ton origine. Rien de plus naturel, rien de plus juste. Adieu, comme ils disent ici, adieu, Ihouamé Miouah va, sois heureux, tu le mérites, tu es beau, tu es bon, tu es brave; Meneh-Ouiakon priera pour toi. On lui a raconté que des vierges se réunissaient et s'enfermaient dans une enceinte particulière pour implorer le Maître de la Vie en faveur de ceux qu'elles aiment. Meneh-Ouiakon leur demandera asile, et si ses voeux sont exaucés, Ihouamé Miouah, la félicité te prêtera chaque jour son bras, chaque nuit elle bercera ton sommeil. Adieu donc, encore adieu, Ihouamé Miouah; je me suis entretenue une dernière fois avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.


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