CHAPITRE XXII

«Cher Shmith, j'ai reçu votre lettre. Votre bonté m'accable. Je voudrais que les cœurs comme le vôtre fussent moins rares; mais j'ai vécu vingt-trois ans dans le monde, et je n'ai rien vu de pareil. Je n'ai pas besoin d'argent en ce moment. Félicitez-moi: je suis débarrassé de Sir Walter et de sa fille. Ils sont retournés à Kellynch, et m'ont fait presque jurer de les visiter cet été. Mais quand j'irai, ce sera accompagné d'un arpenteur, pour savoir le meilleur parti qu'on peut tirer de la propriété. Le baronnet pourrait bien se remarier; il est assez fou pour cela.»S'il le fait, il me laissera en paix, ce qui est une compensation pour l'héritage.»Je voudrais avoir un autre nom que Elliot; j'en suis écœuré. Heureusement je puis quitter celui de Walter, et je souhaite que vous ne me le jetiez jamais à la face, voulant pour le reste de ma vie me dire»Votre dévoué»William Elliot.»

«Cher Shmith, j'ai reçu votre lettre. Votre bonté m'accable. Je voudrais que les cœurs comme le vôtre fussent moins rares; mais j'ai vécu vingt-trois ans dans le monde, et je n'ai rien vu de pareil. Je n'ai pas besoin d'argent en ce moment. Félicitez-moi: je suis débarrassé de Sir Walter et de sa fille. Ils sont retournés à Kellynch, et m'ont fait presque jurer de les visiter cet été. Mais quand j'irai, ce sera accompagné d'un arpenteur, pour savoir le meilleur parti qu'on peut tirer de la propriété. Le baronnet pourrait bien se remarier; il est assez fou pour cela.

»S'il le fait, il me laissera en paix, ce qui est une compensation pour l'héritage.

»Je voudrais avoir un autre nom que Elliot; j'en suis écœuré. Heureusement je puis quitter celui de Walter, et je souhaite que vous ne me le jetiez jamais à la face, voulant pour le reste de ma vie me dire

»Votre dévoué

»William Elliot.»

Anna ne put lire cette lettre sans rougir; ce que voyant, dit Mme Shmith:

«Les expressions sont assez insolentes. Elles vous peignent l'homme. Peut-on être plus clair?»

Anna fut quelque temps à se remettre du trouble et de la mortification qu'elle avait éprouvés.

Elle fut obligée de se dire avant de recouvrer le calme nécessaire, que cette lecture était la violation du secret d'une lettre, et qu'on ne devait juger personne sur un pareil témoignage.

«Je vous remercie, dit-elle. Voici bien la preuve complète de ce que vous m'avez dit. Mais pourquoi se lier avec nous, à présent?

—Vous allez le savoir: je vous ai montré ce qu'était M. Elliot, il y a douze ans; je vais vous le montrer tel qu'il est aujourd'hui. Je ne puis vous donner des preuves écrites, mais un témoignage verbal authentique. Il désire réellement vous épouser.Ses intentions sont très sincères. Mon autorité en ceci est le colonel Wallis.

—Vous le connaissez donc?

—Non, la chose ne me vient pas si directement, mais la source n'en est pas moins bonne. M. Elliot parle à cœur ouvert de ses projets de mariage au colonel Wallis, qui me paraît un caractère sensé, prudent et observateur. Mais il a une jolie femme très sotte, à qui il dit tout ce qu'il fait; celle-ci répète tout à sa garde, qui me le redit.

—Ma chère Mme Shmith, votre autorité est en faute. Les idées que M. Elliot a sur moi n'expliquent aucunement ses efforts pour se réconcilier avec mon père. Ils étaient déjà sur un pied d'intimité quand je suis arrivée à Bath.

—Oui, je sais cela, mais..... Écoutez-moi seulement: vous jugerez bientôt s'il faut y croire, en écoutant quelques particularités que vous pourrez immédiatement contredire ou confirmer. Il vous avait vue et admirée avant d'aller à Bath sans vous connaître, est-ce vrai?

—Oui, je l'ai vu à Lyme.

—Bien. Le premier point reconnu vrai, accordez quelque confiance à mon amie. Il vous vit à Lyme, et vous lui plûtes tellement qu'il fut ravi de vous retrouverà Camben-Place, sous le nom de miss Anna Elliot. Dès ce moment, ses visites eurent un double motif. Mon historien dit que l'amie de votre sœur est à Bath depuis le commencement de septembre; que c'est une femme habile, insinuante; une belle personne, pauvre et..... qui doit désirer s'appeler lady Elliot; et l'on se demande avec surprise pourquoi miss Elliot semble ne pas voir le danger.»

Ici, Mme Shmith s'arrêta un moment; mais, Anna gardant le silence, elle continua:

«Ceux qui connaissent la famille voyaient les choses ainsi, longtemps avant votre arrivée. Le colonel Wallis, ami de M. Elliot, avait l'œil sur votre père et étudiait avec intérêt ce qui se passe ici; il mit M. Elliot au courant des cancans. Celui-ci a complètement changé d'avis pour ce qui touche le rang et les relations; et maintenant qu'il est riche, il s'est accoutumé à étayer son bonheur sur sa baronnie future. Il ne peut supporter l'idée de ne pas être Sir Walter. Vous pouvez deviner que les nouvelles apportées par son ami ne lui ont pas été agréables. Il a résolu de s'établir à Bath et de se lier avec la famille, afin de s'assurer du danger et de circonvenir la dame, s'il était nécessaire, et le colonel a promis de l'aider. Le seul but de M. Elliot était d'abord d'étudier Mme Clay et Sir Walter, quandvotre arrivée y ajouta un autre motif. Mais je n'ai pas besoin d'entrer dans des détails, et vous pouvez vous souvenir de ce qui s'est passé depuis.

—Oui, dit Anna; ce que vous me dites s'accorde avec ce que j'ai vu. La ruse a toujours quelque chose d'offensif; et les manœuvres de l'égoïsme et de la duplicité sont révoltantes; mais rien de ce que j'ai entendu ne me surprend, j'ai toujours supposé à sa conduite un motif caché. J'aimerais à connaître sa pensée sur la probabilité de l'événement qu'il redoute.

—Il pense que Mme Clay sait qu'il voit son jeu, qu'elle le craint, et que sa présence l'empêche d'agir comme elle le voudrait. Mais il partira un jour ou l'autre, et je ne vois pas comment il pourra être jamais tranquille, tant qu'elle gardera son influence. Mme Wallis a une idée amusante, c'est de mettre dans votre contrat de mariage avec M. Elliot que votre père n'épousera pas Mme Clay. Cela ne l'empêchera pas, dit Mme Rock, d'en épouser une autre.

—Je suis très enchantée de savoir tout cela; il me sera peut-être plus pénible de me trouver avec lui, mais je saurai mieux comment il faut agir. M. Elliot est décidément un homme mondain et rusé qui n'a d'autres principes pour le guider que l'égoïsme.»

Mais Mme Shmith n'en avait pas fini avec M. Elliot. Il avait entraîné son mari à sa ruine; et Anna put se convaincre que M. Shmith avait un cœur aimant, un caractère facile et insouciant, et une intelligence très médiocre; que son ami le dominait et probablement le méprisait. Devenu riche lui-même, M. Elliot s'inquiéta peu des embarras financiers de son ami, qui mourut juste à temps pour ne pas savoir sa ruine. Mais ils avaient assez connu la gêne pour savoir qu'il ne fallait pas compter sur M. Elliot. Cependant M. Shmith, par une confiance qui faisait plus d'honneur à son cœur qu'à son jugement, le nomma son exécuteur testamentaire; il refusa, malgré les prières de Mme Shmith, ne voulant pas s'engager dans des tracas inutiles. Cette ingratitude équivalait pour Anna presque à un crime. Elle écouta cette histoire, comprenant que ce récit soulageait son amie, et s'étonnant seulement de son calme habituel. Mme Shmith, en apprenant le mariage d'Anna, avait espéré obtenir par son intermédiaire un service de M. Elliot. C'était pour recouvrer une propriété dans les Indes, dont les revenus étaient sous le séquestre; elle était forcée de renoncer à cet espoir.

Anna ne put s'empêcher de s'étonner que Mme Shmith eût d'abord parlé si favorablement de M. Elliot.

«Ma chère, lui répondit-elle, je regardais votre mariage comme certain, et je ne pouvais vous dire sur lui la vérité; mais mon cœur souffrait quand je vous parlais de bonheur. Cependant M. Elliot a des qualités, et, avec une femme comme vous, il ne fallait pas désespérer. Sa première femme fut malheureuse, mais elle était ignorante et sotte, et il ne l'avait jamais aimée. J'espérais qu'il en serait autrement pour vous.»

Anna frissonna à la pensée de ce qu'elle aurait souffert. Était-il possible qu'elle eût consentie à devenir lady Elliot? Et lequel des deux eût été le plus misérable, quand le temps aurait tout fait connaître, mais trop tard.

Une fois rentrée chez elle, Anna se mit à penser à tout cela; elle était soulagée de pouvoir juger M. Elliot librement et de ne lui plus devoir aucune amitié. Cependant elle sentait combien son père serait froissé; elle se préoccupait du chagrin et du désappointement de lady Russel, mais il fallait tout lui dire et attendre tranquillement la suite des événements. En arrivant chez elle, elle apprit que M. Elliot était venu, mais qu'il reviendrait le soir.

Je ne pensais pas à l'inviter, dit Élisabeth d'un air qu'elle affectait de rendre insouciant; mais il désirait tellement venir, du moins à ce que dit Mme Clay.

—Oui, vraiment, dit celle-ci; je n'ai jamais vu solliciter une invitation d'une manière plus pressante. J'étais réellement en peine pour lui, car votre sœur, impitoyable, semble décidée à être cruelle.

—Oh! s'écria Élisabeth, je suis trop accoutumée à ces choses pour en être touchée. Mais quand j'aivu combien il regrettait de ne pas rencontrer mon père, j'ai cédé. Ils paraissent tous deux tellement à leur avantage quand ils sont ensemble. Leurs façons sont si parfaites; et M. Elliot est si respectueux!

—Cela est charmant, dit Mme Clay n'osant cependant regarder Anna. Ils sont comme père et fils. Chère miss Elliot, ne puis-je pas le dire?

—Oh! je laisse chacun dire ce qu'il veut; s'il vous plaît de penser ainsi! Mais il me semble que ses attentions ressemblent à celles de tout le monde.

—Ma chère miss Elliot! dit Mme Clay levant les mains et les yeux au ciel et affectant un silence étudié.

—Ma chère Pénélope, ne prenez pas l'alarme. Je l'ai invité, puis congédié avec un sourire: j'ai eu pitié de lui.»

Anna admira la dissimulation de Mme Clay, qui paraissait attendre avec un tel plaisir celui qui venait contre-carrer ses plans.

Il était impossible qu'elle ne détestât pas M. Elliot, et cependant il lui fallait prendre un air calme, obligeant et se montrer satisfaite d'être une simple amie pour Sir Walter, tandis qu'elle aurait bien voulu être autre chose.

Anna éprouva, en voyant M. Elliot, un pénibleembarras. Maintenant qu'elle voyait clairement sa fausseté, sa déférence et ses attentions pour Sir Walter étaient odieuses; et, songeant à sa conduite avec M. Shmith, elle pouvait à peine supporter ses sourires, son air affable et l'expression de ses sentiments artificiels. Elle ne voulait ni explications, ni rupture, mais être aussi froide que la parenté le permettait. Elle fut bien aise d'apprendre qu'il quittait Bath pour deux jours.

Le lendemain elle annonça son intention d'aller passer la matinée chez lady Russel.

«Très bien, dit Élisabeth: faites-lui mes compliments; c'est tout ce que j'ai à lui dire. Rendez-lui aussi cet ennuyeux livre qu'elle a voulu me prêter. Je ne puis pourtant pas m'ennuyer à lire tous les poèmes ou toutes les statistiques qui paraissent. Lady Russel est insupportable avec ses nouvelles publications. Je l'ai trouvée horriblement mise hier soir; mais il n'est pas nécessaire que vous le lui disiez. Je croyais qu'elle avait un peu de goût, et j'ai eu honte d'elle. Un air officiel et apprêté. Et elle se tient si raide! Faites-lui mes meilleurs compliments, cela va sans dire.

—Et les miens aussi, ajouta Sir Walter, et vous pouvez dire que j'ai l'intention d'aller bientôt la voir.Soyez polie. Mais je me contenterai de laisser ma carte, il ne faut pas faire de visites le matin à de vieilles femmes. Si seulement elle mettait du rouge, elle ne craindrait pas qu'on la voie. La dernière fois que j'y suis allé, les jalousies ont été baissées immédiatement.»

Tandis qu'il parlait, on frappa, et M. et Mme Charles Musgrove furent introduits. La surprise fut grande: mais Anna seule fut contente; les autres étaient indifférents. Cependant, aussitôt qu'on sut qu'ils n'avaient pas l'intention de s'installer à la maison, Sir Walter et Élisabeth devinrent plus aimables et firent les honneurs de la maison. Élisabeth conduisit Marie dans un autre salon pour lui en faire admirer les magnificences.

Anna, restée seule avec Charles, sut alors que Henriette et Benwick étaient du voyage. Voici comment ceci avait été décidé. Ce dernier ayant affaire à Bath, Charles s'était proposé pour venir avec lui; mais Marie ne supporta pas l'idée de rester seule et mit tout projet en suspens. Heureusement Mme Musgrove mère se décida à venir à Bath avec Henriette pour acheter les toilettes de noces de ses deux filles, et elle emmena Marie.

Anna apprit que, Charles Hayter ayant obtenuune cure provisoire, les deux familles avaient consenti au mariage de leurs enfants.

«Je suis bien heureuse d'apprendre, dit Anna, que les deux sœurs qui s'aiment tant et qui ont un égal mérite, aient trouvé une situation égale. J'espère que votre père et votre mère sont tout à fait heureux.

—Mon père aimerait autant que ses futurs gendres fussent plus riches; mais c'est là leur seul défaut. Marier deux filles à la fois n'est pas une opération financière très agréable; cela diminue singulièrement les ressources de mon père. Je ne dis pas que mes sœurs n'y aient pas droit: mon père s'est toujours montré très libéral envers moi. Mais Marie n'approuve qu'à demi le mariage de Henriette: elle ne rend pas justice à Hayter, et ne pense pas assez à Wenthrop. Je ne puis lui faire admettre la valeur de la propriété. C'est un mariage qui a de l'avenir. J'ai toujours aimé Charles, et je ne cesserai pas de l'aimer aujourd'hui.

—J'espère que Louisa est tout à fait guérie?»

Il répondit avec hésitation:

«Oui, je la crois guérie; mais elle est bien changée, on ne la voit plus courir, rire et danser. Si l'on ferme une porte trop fort, elle tressaille ets'agite; et Benwick s'assoit près d'elle, lui parle bas et lui lit des vers tout le long du jour.»

Anna ne put s'empêcher de rire:

«Cela n'est pas de votre goût; mais je crois que c'est un excellent jeune homme.

—Certainement; personne n'en doute, j'apprécie fort Benwick; quand on peut le décider à parler, il cause bien. Ses lectures ne lui ont fait aucun tort, car il se bat aussi volontiers qu'il lit. Nous avons eu lundi dernier une fameuse chasse aux rats dans les granges de mon père, et il y a joué un si beau rôle que je l'en aime davantage.»

Ici Charles fut obligé d'aller admirer les glaces et les porcelaines de Chine; mais Anna en avait entendu assez pour être au courant et pour se réjouir. Cependant elle soupira; mais ce n'était pas un soupir d'envie: elle eût bien voulu avoir la même part de bonheur que les autres sans diminuer la leur. La visite se passa gaiement; Marie était de bonne humeur, et sisatisfaitedu voyage dans le landau à quatre chevaux de sa belle-mère, qu'elle était disposée à admirer tout ce qu'on lui montrait. Son importance personnelle était rehaussée par ce bel appartement.

Élisabeth sentait qu'il fallait inviter à dîner les Musgrove,mais elle ne pouvait supporter l'idée qu'ils verraient une diminution de serviteurs et de représentation, eux si inférieurs aux Elliot de Kellynch! Ce fut un combat entre les convenances et la vanité. Celle-ci eut le dessus, et Élisabeth fut satisfaite. Elle se dit:

«Ce sont de vieilles idées de province sur l'hospitalité. On sait que nous ne donnons pas de dîners; personne ici ne le fait, et je suis sûre qu'une invitation ne serait pas agréable à Mme Musgrove: elle est gênée avec nous, et hors de son monde. Je les inviterai pour la soirée de demain; ce sera une nouveauté et un plaisir: ils n'ont jamais vu deux salons comme ceux-ci. Ils seront ravis, ce sera une petite réunion choisie.»

Marie fut parfaitement contente de cette invitation; on devait la présenter à M. Elliot et aux illustres cousines, et rien ne pouvait lui être plus agréable. Anna sortit avec Charles et sa femme. Elle avait hâte de revoir ses amis d'Uppercross, et elle reçut le meilleur accueil.

Henriette, dont l'âme était épanouie par le bonheur, fut bienveillante et gracieuse. Mme Musgrove était reconnaissante des services d'Anna. Ce fut une expansion, une chaleur, une sincérité qui la ravirent d'autant plus qu'elle en était privée chez elle. Elle futinvitée ou plutôt réclamée comme un membre de la famille, et elle reprit en retour ses habitudes serviables, écoutant l'histoire de Louisa et d'Henriette, donnant son avis sur les achats, recommandant tels magasins, s'interrompant pour aider Marie dans ses comptes, chercher ses clefs ou tâcher de la convaincre qu'elle n'avait été dupe de personne, car Marie, tout en s'amusant à regarder les passants par la fenêtre, ne pouvait s'empêcher de laisser travailler son imagination.

Une nombreuse compagnie arrivant dans un hôtel y porte beaucoup de bruit et de mouvement; et Anna n'avait pas été là une demi-heure, que la vaste salle était à moitié remplie de boîtes et de paquets; puis vinrent les amies de Mme Musgrove, et, bientôt après, Harville et Wenvorth. Il sembla à Anna qu'il était dans la même disposition d'esprit que le jour du concert, et qu'il voulait l'éviter. Elle s'efforça d'être calme et se raisonna ainsi: «Si nous nous aimons encore, nos cœurs finiront par se comprendre; la destinée ne nous a pas rapprochés pour que nous nous cherchions des querelles absurdes.»

«Anna, s'écria Marie, voici Mme Clay debout sous la colonnade avec un monsieur près d'elle. Ils semblent causer intimement. Comment se nomme-t-il? Venez; dites-le-moi. Mon Dieu! je me souviens; c'est M. Elliot.

—Non, s'écria Anna vivement, ce ne peut être lui. Il a dû quitter Bath ce matin à neuf heures, et il ne reviendra que demain.»

Elle sentit que Wenvorth la regardait, ce qui la vexa et l'embarrassa et lui fit regretter ce qu'elle avait dit.

Marie, voulant qu'on supposât qu'elle connaissait son cousin, se mit à parler des ressemblances de famille, affirma que c'était M. Elliot, et appela encore Anna pour regarder elle-même. Mais Anna ne bougea pas. Son malaise cependant augmenta quand elle vit les sourires et les regards d'intelligence échangés entre deux ou trois dames, comme si elles se croyaient dans le secret. Il était évident qu'on avait causé d'elle.

«Venez voir, s'écria Marie; ils se séparent et se donnent la main. Est-ce que vous ne reconnaîtriez pas M. Elliot? Vous semblez avoir oublié Lyme.»

Pour cacher son embarras, Anna alla vivement à la fenêtre. Elle s'assura que c'étaient Mme Clay et M. Elliot, et, réprimant sa surprise, elle dit tranquillement:

«Oui, c'est M. Elliot. Il a changé son heure de départ, voilà tout; ou je puis m'être trompée.»

Elle revint s'asseoir avec l'espoir consolant d'avoir paru indifférente. Les dames partirent; Charles, après avoir maudit leur visite, dit:

«Mère, j'ai fait quelque chose qui vous fera plaisir; j'ai loué une loge pour demain, et j'ai invité Wenvorth, je suis sûr qu'Anna ne sera pas fâchée de venir avec nous. N'ai-je pas bien fait?

—Bonté du ciel, s'écria Marie. Qu'avez-vous fait? Avez-vous oublié que nous sommes engagés à Camben-Place, et que nous y rencontrerons lady Dalrymph, M. Elliot et les principaux parents de la famille?

—Bah, répondit Charles; qu'est-ce que c'est qu'une soirée? Votre père pouvait nous inviter à dîner, s'il voulait nous voir. Faites ce que vous voudrez; moi, j'irai au spectacle.

—Oh! Charles, ce serait abominable, quand vous avez promis.

—Non; j'ai seulement salué et souri, en disant: «Trop heureux!» Ce n'est pas là une promesse.

—Vous irez, Charles; ce serait impardonnable d'y manquer. On doit nous présenter; il y a toujours eu une grande liaison entre les Dalrymph et nous. Et M. Elliot est l'héritier de mon père; des attentions lui sont dues à ce titre.

—Ne me parlez pas d'héritiers, s'écria Charles: je ne suis pas de ceux qui négligent le pouvoir régnant pour s'incliner devant l'astre nouveau. Si je n'y allaispas pour votre père, il serait scandaleux d'y aller pour son héritier. Qu'est-ce que M. Elliot est pour moi?»

Cette expression d'insouciance ranima Anna, qui vit le capitaine regarder et écouter avec attention. Aux dernières paroles de Charles, il la regarda.

Charles et Marie continuaient à discuter le projet de spectacle: Mme Musgrove s'interposa.

«Il vaut mieux y renoncer, Charles, et demander la loge pour mardi. Ce serait dommage d'être séparés, et nous y perdrions aussi miss Anna; et si elle n'est pas avec nous, ni Henriette ni moi nous ne nous soucions du spectacle.»

Anna fut sincèrement reconnaissante de ces paroles; elle dit d'un ton décidé: «S'il ne dépendait que de moi, madame, la soirée à la maison ne serait pas le plus petit obstacle. Je n'ai aucun plaisir à ces présentations, et je serais trop heureuse d'aller au théâtre avec vous.»

Elle sentit qu'on l'observait, et n'osa pas même lever les yeux pour voir l'effet de ses paroles. On convint du mardi. Charles se réserva seulement de taquiner sa femme en déclarant qu'il irait seul au spectacle, si personne ne voulait y aller. Le capitaine Wenvorth quitta sa place, et vint s'arrêter comme par hasard devant Anna.

«Vous n'avez pas été assez longtemps à Bath, dit-il, pour jouir des soirées qu'on y donne.

—Ces soirées ne me plaisent pas, je ne suis pas joueuse.

—Je sais que vous ne l'étiez pas autrefois; mais le temps opère de grands changements.

—Je n'ai pas tant changé,» dit-elle; puis elle s'arrêta, craignant quelque interprétation.

Quelques instants après, il dit, comme si c'était une réflexion soudaine:

«Il y a un siècle, vraiment: huit ans et demi!»

Anna ne put savoir s'il en aurait dit davantage; Henriette demanda à sortir, et Anna dissimula sa contrariété; elle se dit que si Henriette l'avait su, elle en aurait eu pitié, elle qui était si sûre de l'affection de son fiancé.

Sir Walter et Élisabeth vinrent interrompre leurs apprêts de départ: leur présence apporta un froid général. Anna se sentit oppressée, et vit la même impression autour d'elle. Le bien-être, la liberté, la gaîté, disparurent; un froid maintien, un silence compassé, une conversation insipide, accueillirent son père et sa sœur. Quelle mortification c'était pour elle!

Cependant elle eut une satisfaction: le capitaine Wenvorth fut salué par sa sœur plus gracieusementque la première fois. Élisabeth renouvela son invitation pour tous les Musgrove, «une soirée intime,» dit-elle, et, posant sur la table les lettres d'invitation qu'elle avait apportées, elle adressa un sourire à Wenvorth en lui en présentant une. Elle avait réfléchi qu'un homme d'une telle tournure ferait bien dans son salon, et elle consentait à oublier le passé.

Quand Sir Walter et Élisabeth furent partis, l'animation et la gaîté reparurent, excepté pour Anna. Elle pensait à la manière douteuse dont Wenvorth avait remercié plutôt qu'accepté l'invitation, montrant plus de surprise que de plaisir. Elle savait qu'il ne pouvait regarder cette invitation comme une excuse pour le passé. Il tint la carte dans sa main après leur départ, comme s'il réfléchissait à tout cela.

«Pensez-donc qu'Élisabeth a invité tout le monde, chuchota Marie assez haut pour être entendue. Je ne suis pas surprise que le capitaine soit ravi. Vous voyez qu'il ne peut pas se séparer de sa carte.»

Anna saisit le regard de Wenvorth; elle vit sa joue rougir, et sa bouche exprimer le mépris.

Elle se détourna pour ne pas en voir davantage.

On se sépara. Anna, sollicitée de rester à dîner, refusa. Elle avait besoin de calme et de silence après les agitations de la journée.

Revenue à Camben-Place, elle eut à entendre tous les projets d'Élisabeth et de Mme Clay pour la soirée, tous les détails d'embellissement, l'énumération des invités, tout ce qui ferait de cette soirée la plus élégante qu'on eût jamais vue à Bath. Pendant ce temps, elle était obsédée par une pensée unique:

«Viendra-t-il?» Elle ne pouvait deviner s'il se croirait obligé de venir. Elle oublia un moment sa préoccupation pour dire à Mme Clay qu'elle l'avait vue causer avec M. Elliot. Elle crut voir sur sa figure une certaine confusion, qui pouvait bien être causée par des reproches ou des observations de M. Elliot.

Elle s'écria cependant d'un air assez naturel:

«Ah! c'est vrai! ma chère. Croiriez-vous, miss Elliot, que j'ai rencontré M. Elliot dans la rue Bath? Je n'ai jamais été plus étonnée; nous avons fait quelques pas ensemble. Quelque chose l'avait empêché de partir; je ne sais plus quoi, car j'étais pressée et je ne pouvais guère attendre... Il voulait savoir à quelle heure il pourrait être reçu demain, il ne pensait qu'à votre soirée, et moi aussi, et même depuis que je suis rentrée; sans cela, cette rencontre ne me serait pas si entièrement sortie de la mémoire.»

Anna ayant promis d'aller chez les Musgrove, elle remit au lendemain la visite à lady Russel. Un jour de plus était accordé à la bonne réputation de M. Elliot, comme à la sultane Sheherazade desMille et une Nuits.

Le mauvais temps la mit en retard, et quand elle arriva chez les Musgrove, elle y trouva Mme Croft, Harville et Wenvorth. Marie et Henriette ne l'avaient pas attendue; mais elles avaient recommandé à Mme Musgrove de la retenir jusqu'à leur retour.

Elle dut se soumettre, et fut bientôt plongée dans toutes les agitations que l'extrême bonheur et l'extrême chagrin peuvent procurer.

Deux minutes après son arrivée, Wenvorth dit à Harville:

«Nous écrirons la lettre en question, Harville, si vous voulez me donner ce qu'il faut pour écrire.»

Tout étant préparé, il s'approcha de la table et, tournant le dos à tous, il s'absorba dans sa lettre.

Mme Musgrove racontait à Mme Croft comment le mariage de sa fille s'était décidé, avec cet insupportable chuchotement que tout le monde peut entendre. Anna ne put éviter d'entendre certains détails et des rabâchages insipides que Mme Croft écoutait avec une attention bienveillante. Anna espérait que Wenvorth n'entendait pas.

«Tout bien considéré, disait Mme Musgrove, nous avons jugé convenable de ne pas attendre davantage; Charles Hayter se mourait d'impatience. Je ne hais rien tant que les longs engagements; six mois, un an tout au plus, mais pas davantage.

—C'est précisément ce que j'allais vous dire; surtout quand on ignore s'il ne surviendra pas quelque obstacle; je trouve cela très imprudent, et les parents devraient l'empêcher autant qu'ils peuvent. J'aimerais mieux voir les jeunes gens se marier avec un petit revenu, et lutter avec les difficultés de la vie que d'être liés longtemps d'avance.»

Anna trouvait là un intérêt inattendu. Elle s'appliqua ces paroles, sentit un frémissement parcourir tout son corps, et jeta involontairement un regard sur la table. Le capitaine avait cessé d'écrire: ilécouta et se retourna pour lui jeter un regard rapide et profond.

Les deux dames continuèrent à redire les mêmes vérités, à les renforcer par des exemples. Mais Anna n'entendit qu'un bruit de voix; tout était confusion dans son esprit.

Harville, qui n'avait rien entendu, s'approcha d'une fenêtre et parut inviter Anna à le rejoindre. Il la regarda avec un sourire et fit un petit mouvement de tête qui disait: «Venez, j'ai quelque chose à vous dire.»

Anna alla vers lui; alors il reprit l'expression sérieuse et pensive qui lui était habituelle.

«Voyez, dit-il, déployant un paquet qu'il avait dans la main et montrant une miniature. Connaissez-vous cette personne?

—Certainement, capitaine.

—Et vous pouvez deviner à qui ce portrait est destiné. Mais, dit-il d'une voix grave, il n'a pas été fait pour elle. Miss Elliot, vous rappelez-vous notre promenade à Lyme? Nous nous affligions pour lui. Je ne croyais guère alors. Mais, n'importe. La peinture a été faite au Cap. Harville rencontra là un jeune artiste allemand, et pour remplir une promesse faite à ma pauvre sœur, il posa, et lui rapporta ce portrait. Je suis chargé maintenant de le donner à une autrefemme. Quelle commission pour moi! mais qui pouvait la faire? Je ne suis pas fâché, vraiment, de la laisser à un autre, dit-il en désignant Wenvorth. Le capitaine s'en charge; c'est pour cela qu'il écrit.» Et il ajouta, avec une lèvre tremblante: «PauvreFanny! Elle ne l'aurait pas oublié sitôt!

—Non, dit Anna d'une voix pénétrée, je le crois facilement.

—Ce n'était pas dans sa nature: elle l'adorait.

—Une femme qui aime vraiment est ainsi.»

Harville eut un sourire qui signifiait: «Réclamez-vous pour votre sexe?» et Anna répondit, en souriant aussi: «Oui, nous ne sommes pas si oublieuses que vous; c'est peut-être notre destinée plutôt que notre mérite. Nous n'y pouvons rien. Nous vivons à l'intérieur, tranquilles, renfermées, et nous n'existons que par le sentiment. Vous êtes forcés à l'action; vous avez toujours quelque affaire qui vous ramène dans le monde; le changement et l'occupation continuels affaiblissent bientôt vos impressions.

—En admettant (ce que je ne fais pas) que votre assertion soit vraie, elle ne s'applique pas à Benwick. Il n'a pas été forcé à l'action; la paix l'a ramené à terre à ce moment-là, et depuis il a toujours vécu avec nous.

—C'est très vrai, dit Anna; je l'avais oublié. Mais qu'allez-vous répondre à cela, capitaine? Si le changement ne vient pas des circonstances extérieures, il vient du dedans, de la nature de l'homme, ce doit être le cas du capitaine Benwick.

—Non, non, je n'admets pas que ce soit la nature de l'homme plus que de la femme d'oublier ceux qu'on aime ou qu'on a aimés. Je crois le contraire. Il y a une véritable analogie entre notre corps et notre esprit; là où le corps est le plus fort, le sentiment l'est aussi: il est capable de supporter une plus rude épreuve, comme d'affronter un plus mauvais temps.

—Vos sentiments peuvent être les plus forts, dit Anna; mais le même esprit d'analogie m'autorise à dire que les nôtres sont les plus tendres. L'homme est plus robuste que la femme, mais il ne vit pas plus longtemps, ce qui explique mes idées sur la nature de ses affections. S'il en était autrement, ce serait trop cruel pour vous. Vous avez à lutter avec des dangers, des souffrances; vous travaillez et vous fatiguez votre temps; votre santé, votre vie, ne sont pas à vous. Ce serait cruel vraiment (ceci fut dit d'une voix tremblante) si les sentiments des femmes étaient ajoutés à tout cela.

—Nous ne serons jamais d'accord sur ce point,» commença Harville, quand un léger bruit attira son attention. La plume de Wenvorth était tombée de ses mains, et Anna tressaillit en s'apercevant qu'il était plus près qu'elle ne croyait.

—Avez-vous fini votre lettre? dit Harville.

—Pas encore, quelques lignes seulement: j'aurai fini dans cinq minutes.

—Rien ne presse; je suis très bien ancré ici, dit-il en souriant à Anna; bien approvisionné; je ne manque de rien. Eh bien, miss Elliot, dit-il en baissant la voix, comme je vous le disais, nous ne serons jamais d'accord sur ce point; aucun homme ni aucune femme ne peuvent l'être sans doute: mais laissez-moi vous dire que l'histoire est contre vous, en prose et en vers. Si j'avais autant de mémoire que Benwick, j'apporterais cinquante citations pour appuyer ma thèse. Je ne crois pas avoir ouvert dans ma vie un seul livre qui n'ait parlé de l'inconstance des femmes. Chansons et proverbes: tout en parle. Mais, direz-vous peut-être, ils ont été écrits par des hommes?

—Oui, s'il vous plaît, ne prenons pas pour arbitres les livres. Les hommes, en écrivant l'histoire, ont sur nous tous les avantages; ils ont plus d'instruction, et la plume est dans leurs mains. Je n'admetspas que les livres prouvent quelque chose.

—Mais quelle preuve aurons-nous?

—Nous n'en aurons jamais. Nous débutons chacun avec une prévention en faveur de notre propre sexe; nous y ajoutons toutes les preuves que nous pouvons trouver à l'appui, et précisément ces preuves ne peuvent être données sans trahir un secret.

—Ah! s'écria Harville d'un ton profondément ému, si je pouvais vous faire comprendre tout ce qu'éprouve un homme, quand, jetant un dernier regard sur sa femme et ses enfants, il suit des yeux le bateau qui les emporte, et se demande s'il les reverra jamais. Si je pouvais vous dire la joie de son âme quand il les revoit après une longue absence; quand il a calculé l'heure de leur retour, et qu'il les voit arriver un jour plus tôt, comme si le ciel leur avait donné des ailes! Si je pouvais vous dire tout ce qu'un homme peut faire et supporter; tout ce qu'il peut se glorifier de faire pour ses chers trésors! Je parle seulement de ceux qui ont un cœur! dit-il en appuyant la main sur sa poitrine.

—Ah! dit Anna vivement; je rends justice à vos sentiments et aux hommes qui vous ressemblent. Je mériterais le mépris si j'osais supposer que la véritable affection et la confiance appartiennent seulementaux femmes. Non, je vous crois capables dans le mariage de toutes les grandes et nobles choses. Je crois que vous pouvez supporter beaucoup tant que... (permettez-moi de le dire), tant que vous avez un but. Je veux dire tant que la femme que vous aimez existe et vit pour vous. Le seul privilège que je réclame pour mon sexe (et il n'est pas très enviable, n'en soyez pas jaloux), c'est d'aimer plus longtemps quand il n'y a plus ni vie ni espoir.» Elle ne put en dire davantage; son cœur était trop plein, sa poitrine trop oppressée.

—Vous êtes une bonne âme, s'écria le capitaine lui posant la main sur le bras avec affection. Il n'y a pas moyen de se quereller avec vous. Et puis ma langue est liée quand je pense à Benwick.»

Leur attention fut appelée ailleurs: Mme Croft s'en allait.

«Nous nous séparons ici, je crois, Frédéric. Je retourne chez moi, et vous, vous avez un rendez-vous avec votre ami. Ce soir, nous aurons le plaisir de nous rencontrer tous à votre soirée,» dit-elle à Anna. «Nous avons reçu hier l'invitation de votre sœur, et j'ai compris que Frédéric était invité aussi. Vous êtes libre, n'est-ce pas, Frédéric?»

Wenvorth pliait sa lettre à la hâte, il ne put ou ne voulut pas répondre à cela.

«Oui, dit-il, nous nous séparons; mais nous vous suivrons bientôt, c'est-à-dire Harville, si vous êtes prêt, je le suis dans une minute; je sais que vous ne serez pas fâché d'être dehors.»

Wenvorth, ayant cacheté rapidement sa lettre, semblait pressé de partir. Anna n'y comprenait rien. Harville lui dit un amical adieu; mais de Wenvorth elle n'eut pas un mot, pas un regard, quand il sortit.

Elle n'avait eu que le temps de s'approcher de la table, quand la porte s'ouvrit, et qu'il rentra. Il s'excusa, disant qu'il avait oublié ses gants; il s'approcha de la table, et, tirant une lettre de dessous les autres papiers, la mit sous les yeux d'Anna en la regardant d'un air suppliant, puis il sortit avant que Mme Musgrove eût le temps de voir s'il était entré.

Anna fut agitée au delà de toute expression. La lettre, dont l'adresse «Miss A. E.» était à peine lisible, était celle qu'il avait pliée si rapidement. On croyait qu'il écrivait à Benwick, et c'était à elle! La vie d'Anna dépendait du contenu de cette lettre! Mais tout était préférable à l'attente. Mme Musgrove était occupée ailleurs, et Anna put, sans être aperçue, lire ce qui suit:

«Je ne puis me taire plus longtemps. Il fautque je vous écrive. Vous me percez le cœur! Ne me dites pas qu'il est trop tard! que ces précieux sentiments sont perdus pour toujours. Je m'offre à vous avec un cœur qui vous appartient encore plus que lorsque vous l'avez brisé il y a huit ans. Ne dites pas que l'homme oublie plus tôt que la femme, que son amour meurt plus vite. Je n'ai jamais aimé que vous. Je puis avoir été injuste, j'ai été faible et vindicatif, mais jamais inconstant. C'est pour vous seule que je suis venu à Bath, c'est à vous seule que je pense; ne l'avez-vous pas vu? N'auriez-vous pas compris mes désirs? Je n'aurais pas attendu depuis dix jours, si j'avais connu vos sentiments comme je crois que vous avez deviné les miens. Je puis à peine écrire. J'entends des mots qui m'accablent. Vous baissez la voix, mais j'entends les sons de cette voix qui sont perdus pour les autres. Trop bonne et trop parfaite créature! vous nous rendez justice, en vérité, en croyant les hommes capables de constance. Croyez à ce sentiment inaltérable chezF. W.»Il faut que je parte, incertain de mon sort: mais je reviendrai ici, ou j'irai vous rejoindre. Un mot, un regard suffira pour me dire si je dois entrer ce soir ou jamais chez votre père.»

«Je ne puis me taire plus longtemps. Il fautque je vous écrive. Vous me percez le cœur! Ne me dites pas qu'il est trop tard! que ces précieux sentiments sont perdus pour toujours. Je m'offre à vous avec un cœur qui vous appartient encore plus que lorsque vous l'avez brisé il y a huit ans. Ne dites pas que l'homme oublie plus tôt que la femme, que son amour meurt plus vite. Je n'ai jamais aimé que vous. Je puis avoir été injuste, j'ai été faible et vindicatif, mais jamais inconstant. C'est pour vous seule que je suis venu à Bath, c'est à vous seule que je pense; ne l'avez-vous pas vu? N'auriez-vous pas compris mes désirs? Je n'aurais pas attendu depuis dix jours, si j'avais connu vos sentiments comme je crois que vous avez deviné les miens. Je puis à peine écrire. J'entends des mots qui m'accablent. Vous baissez la voix, mais j'entends les sons de cette voix qui sont perdus pour les autres. Trop bonne et trop parfaite créature! vous nous rendez justice, en vérité, en croyant les hommes capables de constance. Croyez à ce sentiment inaltérable chez

F. W.

»Il faut que je parte, incertain de mon sort: mais je reviendrai ici, ou j'irai vous rejoindre. Un mot, un regard suffira pour me dire si je dois entrer ce soir ou jamais chez votre père.»

Après cette lecture, Anna fut longtemps à se remettre. Chaque instant augmentait son agitation: elle était comme écrasée de bonheur et avant qu'elle pût sortir de cet état violent, Charles, Marie et Henriette rentrèrent.

Elle s'efforça d'être calme, mais elle ne comprit pas un mot de ce qu'on disait. Elle fut obligée de s'excuser et de dire qu'elle était souffrante. On remarqua alors qu'elle était très pâle, qu'elle paraissait agitée et préoccupée, et l'on ne voulut pas sortir sans elle. Cela était cruel!... Si seulement on était parti, lui laissant la tranquille possession de cette chambre! mais voir tout le monde autour d'elle lui donnait le vertige et la désespérait. Elle dit qu'elle voulait retourner chez elle.

«Certainement, ma chère, dit Mme Musgrove; partez vite, et prenez soin de vous, afin d'être bien remise ce soir. Charles, demandez une voiture; elle ne peut pas marcher.»

Aller en voiture, c'était là le pire, perdre la possibilité de dire deux mots au capitaine! Elle ne pouvait supporter cette pensée. Elle protesta vivement, et on la laissa enfin partir.

«Soyez assez bonne, madame, dit-elle en sortant, pour dire à ces messieurs que nous espérons les avoirtous ce soir, et particulièrement le capitaine Benwick et M. Wenvorth.»

Elle craignait quelque malentendu qui gâterait son bonheur. Une autre contrariété survint: Charles voulut l'accompagner, cela était cruel, mais elle ne pouvait s'y refuser.

Arrivés à la rue Union, un pas rapide et qui lui était familier se fit entendre derrière eux. Elle eut le temps de se préparer à voir Wenvorth. Il les rejoignit, puis parut indécis sur ce qu'il devait faire; il se tut et la regarda. Elle soutint ce regard en rougissant. Alors l'indécision de Wenvorth cessa et il marcha à côté d'elle.

Charles, frappé d'une pensée soudaine, dit tout à coup:

«Capitaine, où allez-vous? A Gay-Street, ou plus loin?

—Je n'en sais rien, dit Wenvorth surpris.

—Allez-vous près de Camben-Place? parce qu'alors je n'ai aucun scrupule à vous prier de me remplacer, et de donner votre bras à Anna. Elle est un peu souffrante ce matin et ne doit pas aller seule si loin; et il faut que j'aille chez mon armurier. Il m'a promis de me faire voir un superbe fusil qu'il va expédier, et si je n'y vais pas tout de suite il sera trop tard.»

Wenvorth n'avait aucune objection à faire à cela,il s'empressa d'accepter, réprimant un sourire et une joie folle.

Une minute après, Charles était au bout de la rue, et Wenvorth et Anna se dirigeaient vers la promenade tranquille, pour causer librement pendant cette heure bénie, qu'ils se rappelleraient toujours avec bonheur. Là ils échangèrent de nouveau ces sentiments et ces promesses qui avaient déjà une fois engagé leur avenir et qui avaient été suivis de longues années de séparation et d'indifférence. Ils se rappelèrent le passé, plus parfaitement heureux qu'ils ne l'avaient jamais été, plus tendres, plus éprouvés, plus certains de la fidélité et de l'attachement l'un de l'autre; plus disposés à agir, et plus justifiés en le faisant. Ils montaient lentement la pente douce, ne voyant rien autour d'eux, ni les passants qui les coudoyaient. Ils s'expliquaient et se racontaient, sans se lasser jamais, les journées précédentes. C'était bien la jalousie qui avait dirigé toute la conduite de Wenvorth; mais il n'avait jamais aimé qu'elle. Il avait voulu l'oublier, et croyait y avoir réussi. Il s'était cru indifférent, tandis qu'il n'était qu'irrité; il avait été injuste pour les qualités d'Anna, parce qu'il en avait souffert. Maintenant elle était pour lui la perfection absolue, mais il reconnaissait qu'à Uppercross seulementil avait appris à lui rendre justice, et qu'à Lyme seulement il avait commencé à se connaître lui-même. L'admiration de M. Elliot pour Anna avait réveillé son affection, et les incidents du Cobb et la suite avaient établi la supériorité d'Anna.

Il avait fait des efforts inutiles pour s'attacher à Louisa, sans se douter qu'une autre femme avait déjà pris possession de son cœur. Il avait appris alors à distinguer la fermeté de principes, de l'entêtement et de l'amour-propre; un esprit résolu et équilibré, d'un esprit téméraire. Tout contribuait à élever dans son estime la femme qu'il avait perdue; et il commençait à déplorer l'orgueil et la folie qui l'avaient empêché de la regagner quand elle était sur sa route.

Dès lors sa punition avait commencé. A peine délivré du remords et de l'horreur causés par l'accident de Lyme, il s'était aperçu qu'il n'était plus libre.

«Je découvris, dit-il, que Harville me considérait comme engagé avec Louisa. L'honneur me commandait de l'épouser, puisque j'avais été imprudent. Je n'avais pas le droit d'essayer si je pourrais m'attacher à une de ces jeunes filles, au risque de faire naître des bruits fâcheux. J'avais péché, j'en devais subir les conséquences. Je me décidai à quitter Lyme,j'aurais voulu affaiblir par tous les moyens possibles les sentiments que j'avais pu inspirer. J'allai chez mon frère, il me parla de vous, il me demanda si vous étiez changée. Il ne soupçonnait guère qu'à mes yeux vous ne pouviez jamais changer.»

Anna sourit, car il est bien doux à vingt-huit ans de s'entendre dire qu'on n'a perdu aucun des charmes de la jeunesse. Elle comparait cet hommage avec d'autres paroles qu'il avait dites, et le savourait délicieusement.

Il en était là, déplorant son aveuglement et son orgueil, quand l'étonnante et heureuse nouvelle du mariage de Louisa lui rendit sa liberté.

«Ce fut la fin de mes plus grands tourments, car dès lors la route du bonheur m'était ouverte; mais attendre dans l'inaction eût été trop terrible. J'allai à Bath. Me pardonnez-vous d'y être arrivé avec un peu d'espoir? Je savais que vous aviez refusé un homme plus riche que moi; mais vous voir entourée de personnes malveillantes à mon égard; voir votre cousin causant et souriant, et savoir que tous ceux qui avaient quelque influence sur vous désiraient ce mariage, quand même vous auriez de l'indifférence ou de la répulsion, n'était-ce pas assez pour me rendre fou?

—Il fallait ne pas me soupçonner, dit Anna, le cas était si différent. Si j'ai eu tort en cédant autrefois à la persuasion, souvenez-vous qu'elle était exercée pour mon bien, je cédais au devoir. Mais ici on ne pouvait invoquer aucun devoir pour me faire épouser un homme qui m'était indifférent.

—Je ne pouvais pas raisonner ainsi. J'étais la proie de ces vieux sentiments dont j'avais tant souffert. Je me souvenais seulement que vous m'aviez abandonné croyant aux autres plutôt qu'à moi, et qu'enfin vous étiez encore avec la même personne qui vous avait guidée, dans cette année de malheur.

—J'aurais cru, dit Anna, que ma manière d'être pouvait vous épargner tout ce chagrin?

—Non; vous aviez l'air aisé d'une personne qui est engagée ailleurs, et cependant j'étais décidé à vous revoir.»

Anna rentra chez elle, plus heureuse que personne ici n'aurait pu comprendre. Tous les sentiments pénibles du matin étaient dissipés: son bonheur était si grand, que, pour contenir sa joie, elle fut obligée de se dire qu'elle ne pouvait pas durer. Elle alla s'enfermer dans sa chambre, pour pouvoir en jouir ensuite avec plus de calme.

Le soir vint, les salons se remplirent. C'était une soirée banale, trop nombreuse pour être intime, pas assez pour être animée.

Cependant jamais soirée ne parut plus courte à Anna. Jolie et rougissante d'émotion et de bonheur, elle fut généralement admirée.

Elle ne trouvait là que des indifférents ou des gens sympathiques, les premiers elle les laissait de côté; elle causait gaîment avec les autres, puis elle échangeait quelques mots avec Wenvorth, et elle sentait qu'il était là! Ce fut dans un de ces courts moments qu'elle lui dit:

«J'ai tâché de me juger impartialement, et je crois que j'ai fait mon devoir en me laissant influencer par l'amie qui me servait de mère. Je ne veux pas dire pourtant qu'elle ne se trompait pas: l'avenir lui a donné tort. Quant à moi, je ne voudrais jamais dans une circonstance semblable imposer mon avis. Mais si j'avais désobéi, j'aurais été tourmentée par ma conscience; aujourd'hui je n'ai rien à me reprocher, et je crois que le sentiment du devoir n'est pas le plus mauvais lot d'une femme en ce monde.»

Il regarda Anna, puis lady Russel:

«Je ne lui pardonne pas encore; mais j'espère plus tard être bien avec elle.

—Je me suis demandé aussi si je n'avais pas été moi-même mon plus grand ennemi. Dites-moi, si je vous avais écrit, quand je fus nommé commandant de laLaconia, m'auriez-vous répondu? M'auriez-vous promis votre main?

—Oui, je l'aurais fait!» fut toute sa réponse; mais le ton était décisif.

—Mon Dieu! s'écria-t-il; est-ce vrai? j'y pensais et je le souhaitais, comme le couronnement de tous mes succès, mais j'étais trop orgueilleux pour vous demander une seconde fois. Si j'avais voulu vous comprendre et vous rendre justice, six années de réparation et de souffrance m'eussent été épargnées! Ce m'est une douleur d'un nouveau genre. Je me suis accoutumé à croire que je méritais tout ce qui m'arrivait d'heureux. Comme d'autres grands hommes dans les revers, ajouta-t-il avec un sourire, je dois m'efforcer de soumettre mon esprit à ma destinée. Je dois apprendre à me trouver heureux plus que je ne mérite.»

Qui peut douter de la suite de l'histoire? Quand deux jeunes gens se mettent en tête de se marier, ils sont sûrs, par la persévérance, d'arriver à leur but, quelque pauvres, quelque imprudents qu'ils soient. C'est là peut-être une dangereuse morale, mais je crois que c'est la vraie, et si ceux-là réussissent, commentun capitaine Wenvorthet uneAnna Elliot, ayant toute la maturité de l'esprit, la conscience du droit et une fortune indépendante, n'auraient-ils pas renversé tous les obstacles?

Ils n'en rencontrèrent pas beaucoup, en réalité, car ils n'eurent d'autre opposition que le manque de gracieuseté et d'affection.

Sir Walter ne fit aucune objection, et Élisabeth se contenta de paraître froide et indifférente. Le capitaine Wenvorth, avec son mérite personnel et ses 25,000 livres, n'était plus un zéro. On le trouvait digne de rechercher la fille d'un baronnet dépensieret absurde, qui n'avait pas eu assez de bon sens pour se maintenir dans la situation où la Providence l'avait placé, et qui ne pouvait donner à sa fille qu'une petite portion des 10,000 livres venant de sa mère.

Sir Walter, malgré sa vanité, était loin de penser que ce fût là un mauvais mariage. Au contraire, quand il vit Wenvorth davantage à la lumière du jour (et il le regarda bien), il fut frappé de sa bonne mine, et il sentit que cette supériorité physique pouvait entrer en balance avec le rang de sa fille.

Tout cela, aidé d'un nom bien sonnant, disposa Sir Walter à préparer sa plume avec bonne grâce pour insérer le mariage dans le livre d'honneur.

La seule personne dont l'opposition pouvait causer une sérieuse inquiétude était lady Russel. Anna savait que cette dame aurait quelque peine à renoncer à M. Elliot et qu'elle devrait faire des efforts pour rendre justice à Wenvorth.

Il lui fallait reconnaître qu'elle s'était trompée doublement; que, les manières de Wenvorth ne convenant pas à ses idées, elle avait été trop prompte à lui attribuer un caractère d'une impétuosité dangereuse; que, les manières de M. Elliot lui ayant plu précisément par leur correction et leur élégance, leur politesse et leur aménité, elle avait été tropprompte à y reconnaître un esprit bien équilibré.

Elle avait à faire une nouvelle provision d'opinions et d'espérances.

Il y a chez quelques personnes une pénétration naturelle que l'expérience ne peut égaler. Lady Russel avait été moins douée que sa jeune amie; mais c'était une excellente femme, et si elle avait la prétention d'avoir un bon jugement, elle voulait, avant tout, le bonheur d'Anna.

Quand la gêne du premier moment fut passée, elle se mit à aimer comme une mère l'homme qui assurait le bonheur de son enfant.

De toute la famille, Marie fut probablement la plus satisfaite. Ce mariage augmentait sa considération, et elle pouvait se flatter d'y avoir contribué en gardant Anna avec elle pendant l'automne. Elle était fort contente que Wenvorth fût plus riche que Benwick ou Hayter, car sa propre sœur devait être au-dessus des sœurs de son mari.

Elle eut à souffrir, peut-être, de voir reprendre à Anna son droit d'aînesse dans la société, et de la voir propriétaire d'un joli landau; mais elle avait un avenir qu'Anna n'avait pas. Son mari était fils aîné, et il hériterait d'Uppercross; et si elle pouvait empêcherWenvorth d'être fait baronnet, elle ne voudrait pas changer avec Anna.

Il est à désirer que la sœur aînée soit également satisfaite de son sort, car un changement n'est pas probable. Elle a eu la mortification de voir M. Elliot se retirer, et personne ne s'est présenté qui puisse faire naître en elle le moindre espoir.

La nouvelle du mariage d'Anna fut pour M. Elliot un événement inattendu. Il dérangeait ses plans de bonheur conjugal et son espoir de garder Sir Walter célibataire, en le surveillant de près.

Quoique dérouté et désappointé, il pouvait encore faire quelque chose pour son propre plaisir et son intérêt. Il quitta Bath, et Mme Clay, s'en allant bientôt après, le bruit courut qu'elle s'était établie à Londres sous sa protection. On vit alors qu'il avait joué double jeu et qu'il était résolu à empêcher cette femme artificieuse de l'évincer.

Chez Mme Clay, la passion l'avait emporté sur l'intérêt, elle était rusée cependant aussi bien que passionnée; et l'on se demande aujourd'hui qui des deux sera le plus habile: si M. Elliot, après l'avoir empêchée d'épouser Sir Walter, ne sera pas amené à en faire sa femme.

Sir Walter et Élisabeth furent sans nul doute froisséset vexés en découvrant la duplicité de Mme Clay. Ils ont, il est vrai, pour se consoler leurgrandecousine, mais ils sentiront bientôt que le métier de courtisan n'est pas toujours agréable.

Anna n'eut qu'un nuage à son bonheur; ce fut de voir que personne dans sa famille n'était digne de Wenvorth. La disproportion de fortune ne lui donna pas un moment de regret; mais ne pouvoir offrir à son mari l'accueil bienveillant d'une famille respectable, en échange de l'accueil empressé de ses beaux-frères et belles-sœurs, fut pour elle une source de chagrin.

Elle n'avait dans le monde que deux amies à ajouter à ceux de son mari: lady Russel et Mme Shmith; il était tout disposé à aimer la première, et, pourvu qu'on ne l'obligeât pas à dire qu'elle avait eu raison de les séparer, il voulait bien lui reconnaître toutes les autres qualités.

Quant à Mme Shmith, elle avait des titres pour être aimée tout de suite: les bons offices qu'elle avait rendus à Anna. Elle acquit deux amis au lieu d'une, et fut la première à les visiter. Le capitaine s'acquitta envers elle en lui faisant recouvrer sa propriété des Indes.

Cette augmentation de revenu, jointe à une améliorationde santé et à la fréquentation d'aussi bons amis, entretint sa gaîté et sa vivacité, et elle défia alors les plus grandes richesses d'ajouter à son contentement; mais la source de son bonheur était en elle et dans son caractère, comme celui d'Anna était dans son cœur aimant. Anna était tout tendresse, et Wenvorth l'aima autant qu'elle en était digne. La crainte de la guerre fut la seule ombre à son bonheur. Elle se glorifiait d'être la femme d'un marin, mais il fallait payer cette gloire par les alarmes dues à cette profession, où les vertus domestiques brillent peut-être d'un plus vif éclat que les vertus patriotiques.

Châteauroux.—Typog. et Stér. A. MAJESTÉ.


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