DE LA MAITRESSE (suite et fin)

Des mots, de tout petits mots jetés d'homme à homme, sur un canapé duclub,—d'un coin à l'autre d'une table de restaurant,—entre deux bouffées de cigare, la nuit, revenant de quelque soirée,—en disent plus long sur l'âme contemporaine que des pages et des pages de dissertation. Combien de fois, causant ainsi d'une femme soupçonnée d'avoir des caprices de tempérament, avez-vous dit ou entendu dire: «C'est une malade ...» et d'une autre, précipitée par son cœur dans quelque dangereuse et noble imprudence: «C'est une emballée ...» ou: «C'est une gobeuse....» Pauvres femmes, quel cours de morale plus efficace pour elles que tous les sermons de tous les carêmes, si elles pouvaient entendre l'accent dont sont prononcées ces phrases-là, et se rendre compte de l'effet que produisent, sur leurs soupirants en habit noir, les franches ardeurs de la nature, comme les dangereux enthousiasmes du sentiment? Il existe, en revanche, une troisième espèce de femmes, que j'ai appeléesde tête, faute d'un terme plus précis, et que ce même langage masculin étiquète d'un terme aussi mérité que les deux autres sont durs: lesdétraquées. C'est ici que je devrais—en véritable physiologiste littéraire à prétentions plus ou moins justifiées de physiologie scientifique—faire intervenir la Grande Névrose pour décrire avec plus d'autorité professionnelle cette créature, suspecte d'hystérie, qui ne connaîtra jamais ni les ivresses de la volupté physique, ni les magnificences du profond amour, et qui pourtant est la vraie maîtresse moderne, celle que l'Amant d'aujourd'hui rencontre quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, comme l'attestent les comptes rendus de laGazette des Tribunauxet lesfaits diversdes autres feuilles,—ces instructifs procès-verbaux de la moralité contemporaine. Dans ces drames multipliés de l'adultère ou de la jalousie auxquels vous assistez chaque matin, commodément assis devant la table de votre déjeuner en lisant votre journal, essayez donc de découvrir le moindre élément d'une émotion vraie—ou sensuelle ou sentimentale.... (Pour plus de détails, voirMéditation XVI.) Voilà une femme qui a tiré sur son amant comme sur une bête fauve et qui arrive devant le tribunal, fière de son action, heureuse du frisson de curiosité qu'elle soulève, en toilette soignée et la bouche hautaine. Croyez-vous que si jamais son cœur ou seulement ses sens avaient vibré une minute auprès de cet homme qu'elle a tué, elle se pavanerait dans le cabotinage de sa vengeance avec cette absolue sérénité? Et cette autre qui, elle, a vu hier son amant assassiné par son mari et qui se laisse aujourd'hui interviewer par un reporter, comme un auteur au lendemain d'une «première», que pensez-vous des émotions que lui faisait éprouver cet amant vivant? Et celle-ci qui s'est associée avec cet amant pour étrangler un malheureux et le dévaliser, et qui à présent charge son complice de toute la responsabilité du crime?... Fermez le journal ensuite et rappelez-vous ces autres drames, sans dénouement sanglant, que colporte la chronique des salons ou des coulisses: les implacabilités de certaines rancunes, les perfidies froidement accomplies, les oublis et les froideurs des lendemains de liaison. Autant de signes qui attestent qu'une femme peut avoir suivi une longue intrigue, accepté des rendez-vous, compromis son nom, donné sa personne, sans plus de palpitation intérieure que la feuille de papier sur laquelle j'écris ces lignes. Ces amoureuses sans amour, ces dévergondées sans jouissance, sont pourtant poussées à commettre des folies. Par quoi?—Par uneidée. Ce sont descérébrales, et en cela les vraies femelles du mâle déséquilibré qu'elles ont presque toujours pour complice. Mais l'analyse de quelques types de l'espèce précisera mieux cette thèse si contraire aux préjugés reçus: à savoir qu'en galanterie les pires égarements viennent de la tête, et que, plus une femme est froide du cœur, froide des sens, plus elle ira dans la faute, du côté de la perversité. Et voici un léger croquis des divers aspects sous lesquels se présente le plus souvent la cérébrale.

1°La chercheuse.—Est-il besoin de la définir, celle-ci, et qui ne l'a rencontrée, ou dans sa vie ou dans celle d'un ami? C'est l'affolée qui va poursuivant, à travers les expériences successives, et d'aventures légères en aventures monstrueuses, une sensation dont elle rêve et qui la fuit toujours. Et c'est aussi la romanesque à faux qui multiplie autour d'elle les complications sentimentales, afin d'éveiller dans son être intime un frémissement d'âme qu'elle ne connaîtra jamais, malgré toutes les raisons de palpiter que son imagination donne à son cœur.... Vous avez entendu parler de la première et raconter ses audaces de libertinage. Le hasard vous met en sa présence, et vous demeurez étonné de son masque presque tragique, qui semble démentir toute son histoire, de son regard, aigu à la fois et fatigué, où se devine la tristesse d'une déception éternelle. Elle cause, et son cynisme sans gaieté, flétrissant comme celui d'un viveur blasé, vous serre le cœur. Vous entrevoyez, dans cette femme qui passe pour une assoiffée de plaisirs, et qui parfois a tout quitté, mari, famille et société, afin de vivre en pleine fantaisie, des abîmes d'ennui, des gouffres de détresse. Dans quelques années, c'est à la morphine qu'elle demandera cette sensation vainement poursuivie dans la souillure de toutes les pudeurs.—La romanesque, elle, a des chances de finir dans une dévotion qui ressemble à la vraie piété comme ses folies volontaires de jeunesse ressemblaient à l'amour. C'est cette figure, indéfinissable par le mélange de corruption et d'angoisse, d'insensibilité foncière et de frénétique démence, qui remplit les romans français modernes depuis laMadame Bovaryde Flaubert. Ce grand prosateur fut le premier, avec sa dureté chirurgicale d'ancien carabin, à déshabiller la chercheuse de ses oripeaux poétiques. Qu'il a bien montré l'impuissance du cœur et celle des sens dans l'arrière-fond de cette créature qui vous poussera au crime, comme Emma y pousse Léon dans le célèbre roman, prête qu'elle est elle-même à tout oser pourvibrer, ne fût-ce qu'une minute,—et elle ne vibrera jamais!

2°La comédienne.—Vous est-il arrivé de raconter une histoire à laquelle vous aviez été mêlé, devant un camarade, témoin lui aussi de cette histoire, qui vous a interrompu par un «mais non, mais non ...» et il vous a prouvé, clair comme le jour, que vous veniez de fausser la vérité—sans vous en apercevoir? Avez-vous réfléchi ensuite au petit travail qui s'était accompli dans votre esprit, à la touche d'inexactitude ajoutée ici, ajoutée là, et constaté combien il est aisé de se duper soi-même, avec la plus naïve inconscience? Je me souviens que nous assistions ensemble, Barbey d'Aurevilly et moi, voici des années, à un spectacle d'acrobates. Nous vîmes là un trapéziste mutilé—il ne lui restait qu'une jambe—qui exécutait d'incroyables voltiges, à tour de poignet, sur une barre fixe. Cette agilité rendait plus navrant le sautellement d'insecte blessé avec lequel, son exercice fini, le malheureux gymnaste regagnait sa place, sur son pied unique. Trois ans plus tard, mon grand ami m'interpelle d'un bout à l'autre de la table d'un dîner: «Vous vous rappelez,» me dit-il, «ce danseur de corde qui n'avait qu'une jambe?...» J'ai vainement essayé de lui prouver qu'il se trompait. Sa mémoire de puissant artiste avait travaillé comme un vin qui fermente, et ilvoyaitson souvenir, tel qu'il le disait.—Ce phénomène du mensonge de bonne foi, très commun chez les enfants, dont le faux témoignage en justice a fait condamner tant d'innocents, devient chez certaines femmes une habitude constante. Il s'établit réellement chez elles une seconde nature, factice et pourtant sincère, à côté de l'autre. C'est alors un extraordinaire désordre mental dans lequel cette femme elle-même ne se reconnaît plus. Et la comédienne apparaît, non pas celle qui vous joue un rôle par intérêt, mais celle qui se le joue d'abord, ce rôle, à elle et pour elle. Malheur à vous si vous lui servez de prétexte, si, par exemple, elle se met en tête d'avoir pour vous ce que le langage des modistes appelle encore une «grande passion»! Il lui faut étaler du sentiment, et tous les moyens lui seront bons pour y arriver: elle vous bouleversera votre vie, vous traînera de scène en scène, vous trompera pour revenir vous le raconter, s'empoisonnera et en échappera pour crier son suicide à toute la terre. Et le pire de cette mise en scène éternelle sera que vous n'aurez même pas eu, durant cette infernale liaison, cinq minutes de vraie douceur, celle que le petit employé de nouveautés goûte le dimanche, sur la Marne, avec sa maîtresse d'une après-midi, qui ne lui jure pas qu'elle l'aime, qui ne sait que rire et que chanter en se balançant au fond du canot.... Mais cette enfant possède ce charme incomparable hors duquel il n'y a ni joie des baisers ni bonheur des larmes:—le Naturel.

3°La littéraire.—Vous trouverez cette variété surtout en province. Elle se rencontre aussi à Paris, en particulier depuis que le goût des auteurs étrangers a commencé de se répandre et que la maladie du roman russe a fait ses premiers ravages. La littéraire ressemble à la comédienne par certains côtés, elle s'en distingue par un trait essentiel: la véritable comédienne s'est créé à elle-même le type qu'elle entreprend de réaliser, et elle en change parfois au cours de sa vie, insinuante et rêveuse avec celui-ci, sceptique avec celui-là, spirituelle avec un troisième, au demeurant géniale et très supérieure à la liseuse qui copie servilement un poète ou un romancier, et dont toutes les démarches, tous les billets, toutes les caresses pourraient porter un renvoi comme les illustrations: page 25, colonne 2. Pendant de longues années, la littéraire était presque toujours une Sandiste, en train deValentiniserd'après la formule. De nos jours, vous risquez de vous heurter à la Feuillettiste, qui rêvera, rue Belle-chasse, de rendez-vous dans le pavillon d'un parc, au clair de la lune, comme dansla Petite ComtesseouCamors;—à la Sully-Prudhommiste, qui vous dira sur la plage de Dieppe, entre deux parties de petits chevaux:

Il faut tenir des mains de femmeQuand on rêve au bord de la mer....

Il faut tenir des mains de femmeQuand on rêve au bord de la mer....

—à la Coppéienne, qui ne manquera jamais d'arriver chez vous avec le fameux vers sur sa jolie bouche, même si elle n'a pas trace de voile à sa toque de fourrure:

Oh! les premiers baisers à travers la voilette....

Oh! les premiers baisers à travers la voilette....

—à la Goncourtiste, qui vous écrit avec des néologismes qu'elle ne comprend pas et prépare pour vous recevoir une robe de chambre japonaise achetée au Bon Marché;—à la Tolstoïenne, qui vous décompose ses «états d'âme», tout en vous offrant une tasse de thé;—à la Shelleyienne, qui vous parle, à table, en dégustant une truffe au Champagne, «d'un monde où le clair de lune, la musique et le sentiment ne font qu'un»....—Pauvres grands écrivains! Il faut cependant leur pardonner les misérables sottises auxquelles leur génie sert de prétexte. Et tous y passent. J'ai lu une lettre adressée à un jeune étudiant de ma connaissance, dans laquelle une femme de trente-sept ans lui proposait de mourir avec lui: «Notre mort,» disait-elle, «sera celle desAmants de Montmorencyd'Alfred de Vigny!...» Cette vieille folle avait trois petits garçons en bas âge et un honnête homme de mari, qui peinait dans une maison de commerce dix heures par jour, afin de lui gagner de quoi avoir du papier à lettresmoyen âge, le temps de lire des romans et du vague à l'âme! Le jeune étudiant me déclamait cette phrase en pleurant, et il ne me pardonna point de lui avoir cité la réponse de Casal à une fille qui se précipitait dans ses bras en lui disant: «O mon beau Rolla, tu me grises....»—«Non,» répondit Raymond, «je ne te grise pas, je te claque ...» et il la souffleta bravement, exaspéré de ce surnom. «C'est la seule fois que j'ai battu une femme,» me disait-il, mais aussi la littérature mêlée à l'amour est certes la plus écœurante mixture qu'ait inventée la sottise humaine. Vous croyiez entendre un soupir, c'est une citation;—serrer une femme sur votre cœur, c'est un volume. Sans compter que la littéraire enferme toujours en elle un bas bleu possible. Elle plane, suspendue sur votre front, la menace du réel volume où vous serez peint avec votre nom à peine défiguré:—Rasal pour Casal, Barcher pour Larcher,—votre maison photographiée, le tout enguirlandé des mille et une calomnies qu'une maîtresse lâchée possède à son service.—(Voir pour plus amples renseignements le livre de Mme Collet où figure un certain Léonce qui de son vrai nom s'appelait tout simplement Flaubert!)—C'est de quoi justifier à jamais la boutade prêtée à Gautier.... «Je ne crois au mot: je t'aime, que lorsqu'il est écritt'h-é.»

4°La vaniteuse.—C'est là une personne trop facile à classer pour qu'il y faille une longue définition. Il existe de par le monde un très grand nombre de ces paons-femelles que l'on pourrait appeler lessnobinettesde l'amour et auprès desquelles l'homme dont on parle a seul des chances de réussir. Elles se spécialisent d'ordinaire sur une catégorie de célébrités: il y en a pour politiciens et il y en a pour peintres. L'Institut fascine les unes, et d'autres le Théâtre. Les gens de lettres ont les leurs, et les leurs aussi les gens titrés, les leurs enfin les princes de la mode, ceux qui sont cités dans les feuilles pour dessmokings, et qui méritent, après leur mort, l'oraison funèbre qu'un journal élégant consacrait à ce pauvre d'Avançon: «M. d'Avançon vient d'être emporté hier.... C'était un homme mûr du meilleur style.» J'ai connu une cantatrice, très jolie femme et très spirituelle, qui avait ce snobisme de l'alcôve. Elle faisait collection, dans sa chambre à coucher et dans son album, de personnages en vue. Quand elle avait dit de quelqu'un: «C'est une tête,» j'étais sûr qu'avant huit jours elle s'en croirait amoureuse, et qu'avant un mois la photographie de ladite tête figurerait dans la galerie des souvenirs de cette doña Juana pour Tout-Paris, qui avait elle-même une rivale préoccupée de lui souffler successivement toutes cestêtes; et ce trait nous amène à....

5°L'imitatrice.—qui est, elle aussi, une vaniteuse, mais d'une vanité circonscrite à la lutte contre une autre femme. L'imitatrice a pris comme modèle tout ensemble et comme rivale une personne de son entourage ordinairement, quelquefois d'une société supérieure; et alors commence unsteeple-chasequotidien, avec ceci de plaisant que l'enviée parfois ne s'en doute même pas. Cette enviée a un hôtel, l'imitatrice aura un hôtel;—des chevaux, l'imitatrice en aura;—des tableaux, et l'imitatrice en achète. L'enviée reçoit le lundi, l'imitatrice prend le même jour. Si vous voulez, vous qui faites la cour à cette imitatrice, la mener très loin et très vite, persuadez-lui que l'enviée vous a distingué. Vous pourrez vous engager dans cette liaison sans crainte. Vous aurez toujours un moyen assuré d'en sortir. Ce sera de laisser croire à votre maîtresse par ricochet que cette enviée vous dédaigne et en distingue un autre. Vous n'existerez plus pour l'imitatrice, qui vous aura, par-dessus le marché, donné le comique spectacle de la plus charmante inconscience, car elle ne manquera jamais au gentil ridicule de vous dire, en parlant de l'autre: «Mme X——, qui fait toujours tout ce que je fais....» Et elle le croira.

6°La voyageuse.—C'est un joli mot d'argot mondain, que je n'ai encore vu écrit nulle part. Il mériterait droit de cité dans la langue, pour désigner ces ambitieuses, en train de voyager en effet de salon en salon et de groupe en groupe; et chaque nouveau groupe où elles s'introduisent est plus aristocratique ou plus élégant que celui dont elles partent, chaque nouveau salon plus choisi. Parmi les procédés que ces adroites intrigantes emploient volontiers, un des plus simples consiste à découvrir l'homme influent de la coterie qu'elles visent et à se l'attacher par des liens qui lui fassent un devoir—et un orgueil—d'ouvrir devant sa maîtresse toutes les portes, d'abaisser toutes les barrières. L'homme ainsi choisi devient en effet le pilote de la voyageuse, et un pilote d'autant plus passionné qu'il tient à étaler devant sa conquête les preuves de sa supériorité. Mais une fois introduite dans le port, la voyageuse ne manque pas de témoigner au naïf amant qui s'est cru aimé pour lui-même une ingratitude digne de celle dont un nouveau roi gratifie les conspirateurs auxquels il doit son trône. Elle a déjà mis le cap sur un autre îlot et confié le gouvernail à un autre timonier. Il y a des voyageuses de tout ordre, depuis la roturière qui veut entrer dans le faubourg Saint-Germain, grâce à l'appui d'un grand seigneur, jusqu'à la femme d'employé qui se sert d'un député pour procurer à son mari la place de sous-chef, sans parler de la petite cocotte qui flatte un viveur sénile pour être invitée à des dîners avec de grandes impures. Faut-il plaindre les échelons sur lesquels ces industrieuses friponnes posent leur joli pied d'avoir été quittés comme de simples échelons?... Cela dépend du pied, dirait un sage, et de la jambe à laquelle appartient ce pied.

7°La dominatrice.—L'orgueil est la seule flamme dont celle-ci ait jamais brûlé; mais c'est une flamme inextinguible et qui la consumera jusqu'à sa vieillesse. Vous la verrez plus tard tenir un salon, et elle suffira au travail d'Hercule que ce métier-là représente en correspondance, diplomatie, visites, dîners en ville, conversation, etc., pour avoir la satisfaction de faire des académiciens ou des ambassadeurs,—en un mot, pour régner. En attendant, comme elle est jeune et jolie, c'est à inspirer des passions que se dépense tout cet orgueil. Qu'un homme échappe à son pouvoir, et la voilà devenue aussi malheureuse que Napoléon lorsqu'il pensait à Saint-Pétersbourg, la seule capitale de l'Europe où il ne fût pas entré en vainqueur. Le plus souvent, la dominatrice est une coquette. Elle sait que la fatuité naturelle à l'homme en fait un esclave tout enchaîné pour celle qui promet, promet toujours,—et ne donne rien. Mais elle sait aussi qu'avec d'autres hommes ce jeu-là est inutile, et, changeant sa politique, elle se donne juste assez pour accrocher celui dont elle veut être aimée. Elle se donne une fois, deux fois,—et puis plus jamais.... Avez-vous vu un poisson goulu avaler un appât dont il compte se régaler? Comme il nageait gaiement vers sa proie! Et il se tord maintenant au bout de l'hameçon; puis, tandis qu'il râle dans un coin du bateau, le pêcheur continue de jeter sa ligne en supputant de combien de douzaines il pourra se vanter demain.... De quoi vous plaignez-vous? La dominatrice vous a couru après—comme ce pêcheur court après le poisson, tant qu'il ne l'a pas pris,—dans la pleine sincérité du plus spontané désir....

Et il faudrait encore énumérer, parmi les cérébrales,l'Ennuyée, celle qui prend un amant pour avoir quelqu'un là sur qui elle passe ses nerfs et avec qui elle trompe ... son temps;—laDépitée, celle qui vous ramasse, comme un enfant rageur fait un caillou, pour vous jeter à la tête d'un homme qui la vexe;—laMéchante, qui ne peut pas supporter le bonheur de ses semblables et vole leurs maris ou leurs amants aux autres femmes, afin de détruire ce bonheur.... Pour peu que vous rassembliez vos souvenirs, vous vous rendrez compte de ce que devient un homme de cœur qui aime une de ces femmes-là, et de ce qui l'attend, depuis l'abandon le plus brutal jusqu'à la plus cruelle perfidie, suivant le cas, sans parler de la lettre anonyme et de la calomnie. Vous comprendrez contre quelle monnaie de singe cet homme de cœur est en tout cas assuré de donner ses vraies larmes, ses vraies douleurs, son vrai sang, et peut-être ne trouverez-vous pas trop sévères les trois remarques suivantes:

XXVI

Le cœur fait de la femme un être sublime, les sens dans leur brutalité en font un être vrai. Le monstre commence avec la froideur morale et physique,—dans le cerveau.

XXVII

Dalila a dû trahir Samson avec l'espérance d'éprouver une sensation entre ces bras qu'elle allait livrer aux chaînes.

XXVIII

On estimerait certaines femmes d'avoir un amant par plaisir.

Si une liaison d'amour entre l'amant et la maîtresse tels que j'ai tenté de les décrire est le plus souvent une guerre, avec marches et contremarches, batailles livrées et perdues, déroute finale et massacre,—il existe aussi, comme pour les armées véritables, la petite guerre entre les deux sexes, celle où tout n'est que jeu et que simulacre. Cette petite guerre s'appelle leFlirt. Qui reconnaîtrait dans ce monosyllabe britannique, sec et cinglant comme un coup de fouet, le délicieux verbe du français d'autrefois:Fleureterou conter fleurette? Et je me souviens d'une petite scène où j'eus par le contraste la sensation si vive de la différence réelle entre les mœurs, qui a produit la différence entre les deux mots. Voici de cela combien de jours? J'avais découvert chez un marchand une boîte d'ivoire que j'achetai pour Colette. C'était une boîte du dix-huitième siècle, ornée d'une miniature qui représentait deux amoureux en train de danser un pas de menuet, gaiement, tendrement, au son d'une espèce de musette tenue par un nain, dans un paysage de rêve.... C'est presque l'automne, car le feuillage des arbres prend par places des nuances blondes, comme on en devine sous le rien de poudre qui blanchit les cheveux de la danseuse. C'est encore l'été, car entre les branches luit un ciel d'un bleu doux et pâle comme la soie du justaucorps du danseur. Il est de face, et il rit en levant sa main restée libre, tandis qu'elle se montre, elle, en profil perdu, et qu'elle tourne dans sa robe couleur de rose, un rose à demi fané, un rose sur le point de passer, comme l'heure charmante....—Mon Dieu! que j'étais peu né pour vivre dans ce Paris de décadence où j'ai tant usé de mon cœur, peu né pour aimer la perverse enfant à qui j'apportais cette miniature, par une nuit glacée d'hiver! Je me vois encore montant l'escalier du Théâtre-Français et tirant la boîte de ma poche pour regarder une fois de plus ces deux amants. Il faut tout dire. Le jeune homme me ressemblait un peu, et la jeune femme avait tant de Colette, par la ligne fine de la taille, par la grâce triste dans le demi-sourire! L'idée que c'était, ce songe d'un peintre mort, l'image de deux êtres jadis pareils à nous, mais heureux, me jetait dans cette mélancolie presque folle qui ne fait que rendre si sensibles les places les plus malades de l'âme. Et cela se passait dans un couloir de théâtre, devant des portes de loges derrière lesquelles des acteurs et des actrices s'habillaient pour le «deux» ou le «trois»!... Quand j'entrai chez Colette, elle était assise devant sa glace, occupée à faire sa figure. Je vis à son regard deux choses: d'abord que je la gênais, et puis qu'elle traversait une de ses minutes de blague sans esprit. Il y avait, vautré sur un des fauteuils de cette loge, un élégant à mine de cocher, avec qui elle devait me tromper un jour,—si ce n'était pas déjà fait? Je lui donnai la petite boîte cependant, je ne sais pourquoi. Elle la prit, elle regarda la miniature, puis la passant au monsieur: «Voyez donc, Salvaney,» dit-elle, «en voilà une drôle de manière deflirter....» Pouvais-je lui répondre que la danseuse en robe rose et le danseur en justaucorps bleu neflirtaientpas, mais qu'ilsfleuretaient, et cette cuistrerie sentimentale m'eût-elle empêché d'avoir le cœur navré, une fois de plus, en la voyant, sitôt ma pauvre boîte posée parmi les pots de fard et les pattes de lièvre, aguicher de nouveau ce Salvaney, devant moi, comme si je n'eusse pas été là? Et voici que je me demande ce qu'elle a fait de la pauvre miniature. Oui, devant quelsflirtsde cette cruelle fille le nain continue-t-il de jouer sa musique, les astres de blondir, le ciel de bleuir, l'homme qui me ressemble de sourire et celle qui lui ressemble, à elle, de tourner dans sa robe couleur de bonheur fini?... Allons, allons, monsieur le docteur Claude, analyste professionnel, misogyne patenté, prétendu connaisseur de l'âme de la femme, ramassez votre scalpel et votre microscope, et montrez à l'honorable assemblée les petites expériences que vous savez faire. Vous n'êtes pas là pour cueillir des roses, mais pour étaler des fibres et pour disséquer des morceaux de cœur humain.... Ah! que les roses ont un plus doux parfum!...

Il est donc bien mort, ce vieux verbe français, aussi mort que les fleurettes blanches ou mauves de la saison où il fut inventé, et le dur mot anglais triomphe. Il désigne: la chose d'abord, et votre maîtresse vous dit: «Leflirtm'amuse;»—l'habitude ensuite: «Je suis un peuflirt,» dit-elle encore;—enfin le monsieur ou la dame avec laquelle se pratique cette habitude: «Un tel,» dit toujours la même maîtresse, «vous n'allez pas en être jaloux, c'est monflirt,» et vous comprenez qu'elle entend par là une cour légère et sans conséquence. Le bon Littré, que je viens d'avoir la curiosité de consulter sur ce mot nouveau, est de l'avis des femmes, et il le définit: «Mot anglais qui signifie le petit manège des jeunes filles auprès des hommes et des hommes auprès des jeunes filles....» Oh! ces philologues, quels discrets personnages! Moi qui ne suis pas un philologue, mais qui ai été, suis et serai jusqu'à la mort un jaloux,—un de ces insensés qui veulent à tout prix savoir ce qui leur sera si dur ensuite à connaître,—c'était justement le «petit manège» qui m'intriguait jusqu'à me torturer. Où commençait-il? Où finissait-il?... Encore aujourd'hui que je suis, comme on dit dans le bon peuple, retiré des voitures, je voudrais deviner au moins ce que les femmes signifient au juste par ce terme à la fois si clair et si indéfinissable. Un jour que je visitais Florence en compagnie d'une dame américaine rencontrée par hasard, nous nous arrêtâmes devant un tableau del'Angelicoqui représentait une résurrection. Des religieux sortaient de leur fosse ouverte, et des séraphins auréolés d'or les embrassaient tendrement sur la bouche.

—«Regardez donc, monsieur Larcher,» me dit ma compagne avec la plus aimable candeur, «ces petits moines qui flirtent avec les anges....»

Cette phrase me rendit rêveur, et le «petit manège» serait resté à jamais flétri aux yeux de mon imagination troublée, si, à quelque temps de la, ayant fait usage de ce termeflirtdevant une autre dame, Anglaise celle-là, elle ne m'eût interrompu avec un mépris anglo-saxon,—profond comme la mer qui sépare l'île vertueuse du continent corrompu:

—«Pardon, monsieur, mais c'est un mot que je n'ai jamais entendu qu'en France....»

Je me sentis, à cette phrase, couvert du flot de l'infamie gallo-romaine, mais je n'en fus pas plus avancé dans la définition de ce périlleux badinage, ou de cet amour sans amour, qui ressemble au vrai duel des sexes comme un assaut d'escrime à une séance sur le terrain.—Dansfleureter, il y afleuret, aurait dit Victor Hugo.—C'est vrai pourtant, qu'il est quelquefois innocent, ce badinage. Avez-vous vu, dans un salon, une jeune femme entraîner un homme vieux ou jeune vers quelque coin un peu à l'écart, divan drapé ou fauteuil adossé? De son bras nu elle frôle la manche de l'habit noir. Son pied chaussé de soie ajourée frémit nerveusement sur le coussin de vieille étoffe. A chaque mouvement de l'éventail garni de plumes soyeuses, l'homme sent venir à lui la douceur du parfum qui émane d'elle, de ses épaules délicates, de sa robe frissonnante, de ses cheveux où chatoient des pierreries. Elle lui parle, dans l'intimité de cet angle de salon, avec une voix de tête-à-tête. Que lui dit-elle? Et que répond-il? Elle rit, et ses dents apparaissent, si joliment blanches. Ses yeux, à lui, brillent et traduisent la petite griserie d'amour-propre et aussi de délice physique qui envahit un homme «distingué»—encore un mot exquis du vieux français—par une jolie femme. Quand, une demi-heure après, le couple se sépare, il se trouve toujours quelqu'un pour s'approcher de la dame, d'un air ou mécontent, ou ironique, ou indulgent, ou léger:

—«Avez-vous assez flirté, ce soir?...»

—«Que voulez-vous?» me répondit une aimable personne à qui je servais ce reproche obligatoire,—amicalement,—leflirt, c'est le péché des honnêtes femmes.»

C'est encore une définition, celle-là, dont le seul malheur est de ne convenir qu'auflirtdes honnêtes femmes, justement, et pas du tout auflirtdes autres. Or, il faut croire que ces autres considèrent comme licite tout ce qui n'est pas l'essentiel de la possession, depuis les serrements de main jusqu'aux serrements de taille, en passant par les baisers sur la nuque et les baisers sur les lèvres. Du moins, d'étranges confidences faites par plusieurs de mes jeunes amis m'amènent à le croire. J'en avais un qui venait chez moi de temps à autre m'apporter des sonnets qu'il écrivait pour une fine marquise, séparée ou veuve, je ne sais plus. Il me racontait, avec la discrétion naturelle à la jeunesse,—qui est généralement celle des tambours,—ses rendez-vous avec la dame, leurs promenades en fiacre, leurs courses dans les bois près de Paris, le tout accompagné de menues privautés qui affolaient ce garçon, et il ajoutait:

—«Elle est loyale.... Elle m'a prévenu qu'elle voulait bienflirter, mais qu'elle n'aurait jamais d'amant....»

Dans ce cas-là, et si leflirtest le péché des honnêtes femmes, il serait l'honnêteté des pécheresses. Il conviendrait donc, si l'on dessinait une carte moderne du Tendre, de distribuer cette province spéciale en deux départements: celui deFlirt et Vertu, et l'autre, celui deFlirt inférieur. Les amants, eux, ne font pas cette distinction, et, en conservant un terme unique pour l'une et l'autre sorte de familiarité, ils démontrent que cette funeste et trop lucide jalousie est le vrai microscope de l'analyste. Pour ces logiciens de douleur, la femme honnête et l'autre recherchent dans leflirtla même sensation; celle du désir de l'homme, ici respectueux, inavoué, poétique comme un hommage; là provoqué, presque brutal et repoussé brutalement, mais toujours le désir. C'est bien cela, c'est cette joie, ici naïve, là corrompue, que la femme éprouve à se sentir souhaitée par un homme, dont souffrent tous ceux qui aiment cette femme, car ces gêneurs admettraient volontiers cet axiome:

XXIX

Il n'y a pas de demi-pudeurs ni de demi-impudeurs.

Ont-ils raison? J'ai toujours pensé: oui, quand il s'agissait de ma maîtresse, et: non, quand il s'agissait des maîtresses des autres.—Ce n'est pas là ma plus grande originalité.

Lorsqu'on parle de relations qui vont ainsi du moins appuyé des marivaudages à la plus raffinée indiscrétion de caresses, tout est nuance; par suite on s'y trompe bien aisément. C'est ainsi que la femme qui flirte est souvent confondue avec la coquette. Un abîme les sépare pourtant. La première a le goût du frémissement qu'elle éveille chez l'homme; elle veut être convoitée, déguster l'hommage que cette convoitise rend à son charme, s'y prêter, s'en amuser,—et c'est fini. La seconde veut être aimée sans aimer, et provoquer des passions qu'elle ne partage pas. Aussi la première peut-elle être une délicieuse créature, qui garde, sous des dehors de légèreté, les plus vraies délicatesses, au lieu que la vraie coquette est toujours une cruelle, qui, dans le fond du fond de ce qui lui sert de cœur, veut se procurerla sensation de faire souffrir. Voyez aussi comme elles procèdent l'une et l'autre, de manière diverse. Il y a de la plaisanterie, du rire, un peu de gaminerie même dans le début duflirtde la vraieflirteuse,—le pétillement d'un vin de Champagne qui ne serait que de la mousse, sans la moindre goutte d'alcool au fond du verre. La coquette, elle, a toujours soin de vous prouver d'abord que vous avez produit sur elle une impression profonde et surtout sérieuse. Elle veut vous entraîner sur le chemin de la passion tragique, et la familiarité piquante est un mauvais guide pour ce chemin-là. Il s'agit de vous persuader que l'on vous a remarqué,—mais sérieusement. La coquette aura donc l'art d'interroger ceux qui vous connaissent et de savoir les idées qui vous plaisent: vos goûts particuliers en livres, en tableaux, en pièces de théâtre, par exemple. Elle vous en parlera de manière à vous convaincre que lorsque vous n'êtes pas là elle pense à vous longuement. Entre sa façon de vous accueillir et ses relations habituelles avec les autres hommes, elle mettra une différence dont votre vanité sera chatouillée jusqu'à la pâmoison. Si elle est enjouée avec tout le monde, avec vous elle sera grave, presque triste, et vous croirez découvrir en elle une femme que personne ne connaît. Si elle est réservée d'habitude, avec vous elle aura de l'abandon, comme une détente et une confiance que vous vous imaginerez avoir provoquées. Si elle est musicienne, elle choisira certains morceaux de piano qu'elle ne jouera que pour vous, et de quel geste religieux elle fermera ce piano en se levant, comme si entre vous et elle il venait de passer, pour vous bénir, l'Ame de Chopin! Est-elle bibeloteuse? Elle vous consultera sur ses achats, prête à renvoyer l'adorable éventail ancien que le marchand lui offre et qui vous déplaît. Elle ne voudra plus lire que d'après vos conseils. Si par bonheur elle n'est ni musicienne, ni artiste, ni littéraire, elle vous soumettra sa toilette, et elle vous interrogera sur sa robe, avec un air de mettre son destin à vos pieds. C'est l'A B C du traité de la coquetterie que ces fines manœuvres, traité écrit dans une langue dont aucun homme n'a jamais pu déchiffrer plus de cinq lignes. Le volume a cinq cents pages!—Quand la coquette vous a bien convaincu de la sorte que vous êtes entré dans son cœur très avant, c'est elle qui se trouve, vous ne savez comment, s'être installée dans le vôtre, et, votre vanité aidant, elle se met à vous torturer avec le plus féroce plaisir, au lieu que la vraieflirteuse, du jour où elle s'aperçoit que le badinage tourne au sérieux, n'a qu'une seule idée, celle de l'interrompre. A celle-ci, inspirer une passion cause une véritable répugnance. Ajoutons tout de suite que, pareille aux grands capitaines qui changent de tactique selon les terrains, la coquette sait employer leflirtavec certains hommes, ceux-là précisément qui ont la faiblesse de se croire très forts et qui se défieraient de la grande impression produite par eux. La coquette spécule alors sur cette loi, que leflirtest un état d'équilibre instable, toujours à la veille d'une culbute d'un côté ou de l'autre. C'est d'ordinaire dans le néant que leflirtverse, mais quelquefois aussi la nature reprend ses droits. Elle se moque bien, elle, la sauvage et l'indomptable, de nos petites combinaisons de salon, «Je ferai joujou avec les sens....» dit la vertu qui ne veut pas leur céder, ou le vice qui ne veut plus. Et voilà que l'animal s'éveille chez l'homme et chez la femme, que toutes les colères de l'orgueil et de la sensualité grondent d'un coup. Enfin, pour reprendre la comparaison de tout à l'heure, c'est comme à l'assaut, lorsque le fleuret casse et que l'escrimeur qui se sent touché jette un cri. Le fer a fait plaie. Le sang coule, et le tireur tout pâle tombe à terre, frappé à mort.

Suivons-les, une par une, les étapes que leflirtpeut et doit franchir ainsi pour aboutir à la crise qui transforme enopéra sériala musiquette, et en passion, parfois si douloureuse, l'innocent, le léger badinage.—Première période: un après-midi vous allez en visite chez une dame que vous rencontrez rarement. Vous vous abandonnez à un accès de jolie humeur, et vous vous montrez plus aimable compagnon que de coutume. Habituée qu'elle est à vous ranger parmi les visiteurs de devoir et d'ennui, elle se surprend à s'amuser de votre causerie. Vous le sentez aussitôt, et vous la quittez, content de vous, autant dire content d'elle, l'ayant découverte, comme elle vous a découvert. Vous retournez dans la maison peu après. Vous la trouvez seule, vaguement désœuvrée et qui s'égaie de votre présence. Elle vous taquine sur un ton qu'elle ne prenait jamais avec vous auparavant. Vous lui répondez de même, et rien que ce ton-là, c'est déjà du flirt. Il peut se faire qu'à cette époque vous soyez, vous, en puissance de maîtresse. Alors cette espèce d'amitié gaie avec une autre femme vous offre la petite saveur piquante d'une infidélité inoffensive et permise, sans compter qu'il s'y cache un délassement très doux de la corvée sentimentale. Vous contractez donc la charmante habitude d'aller chez votre flirt le cœur tranquille, vous croyant bien sûr que vous n'en serez jamais amoureux, ni peu ni prou. Elle, de son côté, si elle n'a dans sa vie que des devoirs, trouve à frôler le danger de ce quart d'intrigue juste le même plaisir qu'à dîner au cabaret, puis à finir la soirée dans un mauvais théâtre. C'est comme la tartine de caviar, à l'heure du thé. La grignoter, ce n'est pas plus manger que flirter, ce n'est aimer. Si la dame est en puissance d'amant,—chè! Chè!comme on dit en Toscane,—cet amant aura bien mérité qu'on le rende un peu jaloux. Il faut toujours leur prouver, aux hommes, que la fidélité qu'on leur garde a son prix, et que si on voulait.... Mais on ne veut pas. Vous ne comptez pas, vous, puisque vous n'êtes qu'en flirt avec elle, un flirt qui en est à sa lune de miel. Vaut-il la peine de passer à l'aphorisme et à l'italique,—comme dans les sonates on passe au mineur, ou comme dans leurs lettres certaines femmes passent à l'anglais, par élégance,—pour insinuer que les lunes de miel ressemblent aux blondes qui se teignent. Elles deviennent rousses en vieillissant.

Seconde période: un des deuxflirteurscommence à éprouver les premières atteintes d'une vague irritation, et ce pour des motifs de l'ordre le plus divers. Elle découvre, elle, ce qu'elle ne savait pas à ce degré, que vous aimez très profondément ailleurs, et la voilà qui se trouve aussi froissée que si vous l'aviez trahie. Pourquoi? Elle n'en sait rien, puisqu'elle ne vous aime pas, et que, si vous l'aimiez, vous l'embarrasseriez beaucoup. L'amour-propre a de ces paradoxes. Vous découvrez, vous, ce que vous ne soupçonniez guère, qu'il se cache un homme dans la vie de cette femme, avec qui elle est engagée, aussi sérieusement qu'elle l'est peu avec vous. Vous acceptiez avec joie d'être la friandise, le goûter, la bouchée au caviar, quand vous pensiez qu'il n'y avait pas de dîner. Vous voilà mécontent jusqu'à la fureur de savoir qu'il y a un dîner véritable, et que vous n'êtes pas sur le menu. Vous vous jugez un peu naïf, un peu jeunet, tranchons le mot, un peu ridicule. Elle se réveille donc, elle, de son côté, un beau matin....—entre parenthèses, pourquoi cette formule, comme si, sur mille matins, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ne méritaient pas l'épithète contraire?—bref, un matin, laid ou beau, elle se réveille toute piquée de ce que vous observez avec bonne foi le contrat tacite passé entre vous. Et vous vous réveillez, vous, décidé à lui prouver que vous valez la peine que l'on ait un peu peur de vous. C'est l'époque des inégalités volontaires d'accueil, de sa part, à elle; des discours presque amers, de votre part, à vous. Elle se moque de vous, avec ces justesses dans la raillerie qui transforment un mot dit plaisamment en un mot qui fait mal. Vous avez avec elle des inquisitions de jaloux et des duretés de mari. L'orage flotte dans l'air à chacune de vos visites, et, s'il n'éclate pas, vous le pressentez tous les deux, comme des nerfs malades souffrent de l'électricité de l'atmosphère, quand il n'y a pas encore de nuages. Soyez tranquille, ils arrivent vers vous, ces nuages, et avec eux les éclairs, le tonnerre, la grêle, de quoi couper sur pied les jolies marguerites que vous étiez en train d'effeuiller, en espérant toujours rester sur lepas du toutdu pétale consolateur!

Troisième période: il n'y a plus de lune, ni emmiellée, ni rousse, mais le ciel est devenu noir comme mon encre, ou comme le cœur de Colette.—En cas dematch, je parierais pour le cœur.—L'homme s'est juré qu'il aurait cette femme dont il connaît parfois les beautés les plus secrètes, comme on connaît un livre dont on a feuilleté, tourné toutes les pages, vu toutes les gravures, manié la couverture en tous sens, sans en lire le texte. Elle, étonnée autant qu'inquiète de voir transformées en instruments d'attaque des privautés auxquelles elle n'attachait pas de conséquence, montre soudain une indignation qui n'est pas jouée. Ou bien c'est elle qui, jalouse de savoir jusqu'où irait sa puissance sur vous, transforme en devoirs les assiduités que vous lui rendiez. Vous vous rebellez, et la guerre commence, mais aussi un autre chapitre de cettePhysiologie, car, une fois là, vous sortez l'un et l'autre de cette équivoque passagère et charmante de flirt sur laquelle je voudrais encore, cédant, comme dans les fables, au souci de laMoralité, formuler quelques aphorismes.

XXX

Femme qui flirte, homme qui s'y complaît, signe de peu de tempérament, comme le goût de l'aquarelle chez un peintre. Je réserve cette préciosité pour une feuille d'album: «Le flirt, c'est l'aquarelle de l'amour.»

XXXI

Une femme qui a vraiment aimé, autant dire souffert, regarde flirter les autres avec les yeux d'une mère qui a perdu un enfant et qui voit des petites filles jouer à la poupée.

XXXII

Certains flirts salissent une femme plus que la possession. La rose coupée sur sa tige peut rester fraîche et pure. La rose, même en bouton, même sur le rosier,—mais tripotée,—est pire que fanée.

XXXIII

Le seul flirt absolument innocent serait celui d'une jeune fille qui ne saurait rien des réalités physiques de l'amour. On en a connu quelques-unes vers1820,à l'époque où paraissaient d'autresMéditations.

XXXIV

On badinerait avec l'amour, quoi qu'en dise le fameux proverbe, s'il n'était mélangé ni d'amour-propre, ni de bestialité. Ce n'est pas le cœur qui colore en tragique le marivaudage à demi souriant, à demi tendre. On est jaloux et on désire. Cela suffit pour métamorphoser le gentil caprice en passion cruelle. On se croit sincère, et le pire est qu'on le devient, en sorte que la femme qui vous aura fait le plus souffrir est quelquefois une femme que vous n'aurez jamais aimée.

XXXV

Un joueur qui s'assoirait à une table et devant des cartes sous la condition que, s'il gagne, il ne gagnera rien, et que, s'il perd, il perdra toute sa fortune, passerait pour un fou. C'est pourtant ce que font les hommes et les femmes qui s'engagent dans un flirt régulier, puisque ce flirt ne peut finir que par le néant, s'il reste flirt, ou par la douleur de la passion, s'il change de nature. Mais lequel de nous ne mourrait pas désolé s'il n'avait pas connu la passion, ou du moins s'il ne pouvait pas dire qu'il l'a connue?

XXXVI

«Les femmes qui flirtent, je les appelle des maîtresses sèches....» C'est le mot d'une très honnête femme qui prétendait n'avoir jamais flirté. Elle avait trop de mépris dans les yeux en le prononçant. Le mépris trop intense a trop songé aux choses méprisées, et trop y songer, c'est toujours les regretter.

Ou le néant ou la passion, ai-je écrit tout à l'heure, et j'avais tort. Le flirt peut finir d'autre manière, par un sentiment assez rare, mais qui existe. C'est même la nouveauté la plus heureuse qu'ait inventée la civilisation dans les rapports entre les sexes: l'amitié. Il arrive en effet que la femme qui a flirté avec vous,—il faut, par exemple, que ce flirt ait été du plus pur gris perle, sans la moindre nuance trop forte,—il arrive donc que cette femme possède des qualités réelles d'esprit et de cœur. Elle a de l'âme, pour tout dire, sous la frivolité de ses dehors. Un hasard vous le révèle. Dans cet esprit vous apercevez la plus délicieuse finesse, dans ce cœur la plus vraie droiture. C'était par une fin d'après-midi, cette fois. Vous vous sentiez un peu trop triste, et, au lieu de verser dans le papotage d'habitude, vous lui avez parlé comme vous vous parlez à vous-même, et elle vous a compris. Le crépuscule tombait. Le domestique tardait à installer les lampes. Elle aussi s'est laissée aller à vous découvrir un peu de cet arrière-fonds mélancolique sur lequel vivent toutes les femmes, dignes de ce nom, passé vingt-cinq ans, et lorsqu'elles se trouvent ne pas avoir la destinée de leur cœur.—Si elles méritaient cette destinée, soyez assuré qu'elles ne l'ont pas eue!—Vous étiez venu «potiner» en prenant une tasse de thé; vous sortez, ayant rencontré une amie que vous ne traiterez plus jamais comme auparavant, avec la légèreté d'un indifférent qui jette une heure de son après-midi à lui dans le vide d'une après-midi de femme, et qui l'oublie, sitôt la porte fermée. Hier, si vous aviez appris que la chronique du monde accolait son nom au vôtre dans une de ces calomnies qui sont le régal quotidien des conversations parisiennes, vous auriez souri, passablement heureux au fond, avouez-le, dans les coins scélérats de votre vanité d'homme. Aujourd'hui, cette calomnie vous blesserait, et cruellement. Que cette impression de sympathie et de confiance, éprouvée une fois, se renouvelle, et vous connaîtrez la douceur de cette camaraderie féminine qui possède toutes les grâces de l'amour sans aucune de ses terribles rancœurs. Votre amie se montrera dans sa vérité, puisqu'elle n'aura pas besoin de vous mentir. Elle vous saura gré des diverses souffrances que les autres, ceux qui l'ont aimée ou qui l'aiment d'amour, lui ont infligées et que vous lui épargnez, vous, en ne la désirant pas. Elle déploiera pour vous ce charmant esprit de la femme, qui seule sait observer et dire son observation sans formules apprises. Les autres auront eu d'elle, si elle est galante, la courtisane astucieuse et dépravée; si elle ne l'est pas, ses sécheresses et ses défiances. Vous aurez, vous, les jolis abandons de l'intimité la plus délicate,—pourvu que vous soyez de bonne foi, et qu'elle, de son côté, appartienne au groupe des femmes qui peuvent garder un ami. Il faut croire que ces deux conditions sont bien rarement remplies, puisque ces adorables amitiés-là, ces amitiés voluptueuses, comme disait finement un grand écrivain, sont très rares, aussi rares que la poésie dans la galanterie, cette poésie qui teintait de rêve la danse de l'homme en justaucorps bleu pâle et de la dame en robe couleur de rose passée, sur la petite boîte d'ivoire donnée autrefois à Colette....—Il fut un temps où je me disais: «Mon Dieu! que je voudrais connaître le cœur humain!» Je suis devenu plus modeste, et voici que j'oublie jusqu'au sujet de ces pages d'analyse plus ou moins justes et que je soupire: si seulement je pouvais savoir les yeux qu'elle prend pour regarder la miniature et se souvenir de moi? Et si elle lit ces feuilles un jour, saura-t-elle que je les lui aurais données avec ivresse pour en faire des papillotes, jusques et y compris l'aphorisme final:

XXXVII

Apprendre à connaître les femmes, c'est apprendre à connaître par avance le détail du mal qu'elles vous feront, sans aucun moyen de vous en garantir. Cette science-là consiste à augmenter la misère de l'amour par la prévision lucide de cette misère.

Il y a une providence pour les analystes. Je croyais bien ne venir jamais à bout de ce chapitre sur «la rencontre des amants» qu'a célébrée en vers subtils le poète Auguste Dorchain. Vous vous rappelez:


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