The Project Gutenberg eBook ofPhysiologie de l'amour moderneThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Physiologie de l'amour moderneAuthor: Paul BourgetRelease date: October 8, 2005 [eBook #16815]Most recently updated: December 12, 2020Language: FrenchCredits: Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe.*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Physiologie de l'amour moderneAuthor: Paul BourgetRelease date: October 8, 2005 [eBook #16815]Most recently updated: December 12, 2020Language: FrenchCredits: Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe.
Title: Physiologie de l'amour moderne
Author: Paul Bourget
Author: Paul Bourget
Release date: October 8, 2005 [eBook #16815]Most recently updated: December 12, 2020
Language: French
Credits: Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe.
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TABLE DES MATIÈRES
Au mois de septembre 1888,la Vie Parisienne, ce curieux journal d'observation et de raillerie, d'élégance mondaine et de philosophie profonde, l'image en un mot de Marcelin,—ce dandy camarade de Taine,—et que son esprit anime encore, publiait la lettre suivante, adressée à son directeur par le signataire de la présente préface:
«Je vous envoie, cher monsieur, le manuscrit que mon pauvre ami Claude Larcher m'a légué avec mission de vous l'offrir sous ce titre: Physiologie de l'Amour moderneouMéditations de philosophie parisienne sur les rapports des sexes entre civilisés dans les années de grâce 188-....Je ne sais si vous trouverez dans ces pages, d'ailleurs inachevées, la légèreté de main qu'il eût fallu. Quand il commença cettePhysiologie,Claude suivait déjà cette carrière d'homme très malheureux en amour, qui est celle de quelques jeunes gens à Paris. Il avait, certes, d'excellentes raisons pour ne pas croire à la fidélité de sa maîtresse, cette Colette Rigaud qu'il a trop affichée pour que ce soit une indiscrétion de la nommer. Mais, à force d'en parler, il était devenu un virtuose, presque un dilettante de sa propre infortune, au point qu'il eût été fort embarrassé si elle lui avait offert de l'aimer uniquement, fidèlement, et si elle avait tenu parole. Cette déception lui fut épargnée. Il continua de gémir sur les perfidies de cette fille avec une persévérance qui le rendit intolérable à ses meilleurs amis. Moi-même, dois-je l'avouer? je l'évitais dans les derniers temps pour ne plus subir le cinquantième récit de ses infortunes amoureuses. L'actrice partit pour la Russie, et nous espérâmes que la manie de Claude s'apaiserait. Elle grandit. Il allait au cercle des Mirlitons réciter la liste des amants de Colette, au tiers, au quart, à des gens qu'il connaissait de la veille, jusqu'à ce qu'un de nos camarades finit par lui dire: «Laisse-nous donc tranquilles, nous savions tout cela avant toi....» Sur ce mot, il prit le cercle en horreur, comme il avait déjà fait le théâtre, parce qu'elle avait joué la comédie; le monde et le demi-monde, parce qu'il s'y rencontrait avec des rivaux,—et des rivales;—les cafés, parce que nos confrères le plaisantaient sur ses doléances; son intérieur, parce qu'elle y était venue. Il fut la victime, comme il arrive, de cette comédie, aux trois quarts sincère, qu'il se jouait à lui-même et aux autres. Il crut, en effet, devoir à ses désillusions de se livrer à l'alcool. Il ne sortit plus de deux ou trois bars anglais où il s'intoxiquait de cocktails et de whisky en compagnie de jockeys et de bookmakers. Une dyspepsie, causée par ces absurdes excès, le força de quitter Paris au moment même où la reprise fructueuse de sa première pièce allait lui permettre de régler ses dettes les plus pressantes et de remonter le courant. Il se retira en Auvergne, chez une vieille parente. Il dut ébaucher là les derniers chapitres de saPhysiologie,avant la crise de foie, mal soignée dans cette campagne perdue, qui l'emporta en juin dernier. Vous voyez, cher monsieur, que les quelque vingt méditations, peu cohérentes par les dates et les endroits de travail, qui composent ce livre, sont l'œuvre d'un cerveau singulièrement morbide. Cela soit dit pour excuser de nombreux paradoxes et des allusions qui font songer au vers classique et regretter que le style de Claude
...se ressente des lieux et fréquentait l'auteur....
...se ressente des lieux et fréquentait l'auteur....
«Mon devoir d'exécuteur testamentaire m'interdisait de toucher même aux passages qui peuvent choquer le plus mon goût personnel. Voici donc le manuscrit intact avec son épigraphe: «Pas de pudeur devant le vrai pour qui se sent un savant.» Publiez ce que vos abonnés en pourront supporter sans trop d'ennui, et croyez-moi, etc.»
Elle était bien nette, semble-t-il, cette lettre. C'était avertir le lecteur dès la première page qu'il ne trouverait pas dans le livre,—ou les fragments de livre,—ainsi présenté, un traité de l'amour à la Beyle ou à la Michelet, avec un plan raisonné, avec des généralisations savantes, avec une doctrine enfin, bonne ou mauvaise. CettePhysiologie—dénommée de ce gros nom par naïf snobisme littéraire et ressouvenir d'un vieux genre démodé—ne pouvait être, dans ces conditions, qu'une mosaïque de notes écrites au jour la journée par un humoriste désenchanté. L'étiquette annonçait une œuvre sans suite, avec des pages sans lien, au ton inégal, heurtées, parfois justes, plus souvent excessives, quelque chose comme des propos de club ou de fumoir, entre voisins qui goûtent la malice des anecdotes sans trop y croire, qui ne peuvent se passer d'aimer et qui voudraient n'être pas trop dupes, tout en se résignant d'avance à l'être beaucoup. Ce ne serait pas du grand art, ce ne serait pas non plus de l'art très délicat, que la notation d'une causerie de ce genre. Pourtant, cela pourrait être de l'art encore, et tel fut évidemment le rêve de mon camarade tant regretté. J'avais cru devoir accomplir les dernières intentions en donnant au public ces débris d'un ouvrage qu'entre parenthèses je considère comme impossible à jamais mettre sur pied d'ensemble. Le cœur de chacun est un univers à part, et prétendre définir l'Amour, c'est-à-dire tous les Amours, constitue, pour quiconque a vécu, une insoutenable prétention, presque un enfantillage. Aussi craignais-je surtout, je le confesse, que cettePhysiologiene parût bien innocente avec ses allures à demi dogmatiques. Plusieurs écrivains en jugèrent ainsi. L'un d'eux, le plus raffiné des érotographes contemporains, me fit déclarer que Claude professait sur l'amour les idées d'un bourgeois du Marais. Que ne fût-ce l'avis universel? Je n'aurais pas reçu les lettres dont il est parlé dans laMéditationdernière et où mon pauvrealter egodes douloureuses années était traité de «Stendhal pour Alphonses». Je n'aurais pas provoqué l'indignation des vertueuses personnes du quartier Marbeuf qui ont déclaré à leurs protecteurs que j'étais un homme à ne plus recevoir. Je n'aurais pas subi les conseils attristés des amies qui me font le grand honneur de s'intéresser à la conduite de mon œuvre. Bref, ce fut un universeltollequi m'eût, je le confesse encore, laissé cependant assez indifférent, car je le trouvais un peu conventionnel et très inique, au lieu que je me suis senti très troublé par des éloges qui me firent, eux, craindre vivement que mon cher Claude n'eût fait fausse route.
Mon vieil ami, à travers bien des défauts d'esprit et les égarements de ses sensualités, partageait ma conviction qu'un écrivain digne de tenir une plume a pour première et dernière loi d'être un moraliste. Seulement, c'est encore là un de ces mots qui paraissent simples et qui enferment en eux des mondes de significations. Quand nous discutions ensemble, jadis,—ce jadis qui me paraît si lointain, et il date d'hier!—Claude définissait ce mot par des phrases dont je retrouve la transcription dans mon journal:
—«Etre un moraliste,» disait-il, «ce n'est pas prêcher, l'hypocrite peut le faire, ni s'indigner. Molière a oublié ce trait dans son Alceste. Sur dix misanthropes professionnels, il y a neuf farceurs à qui leur indignation à froid sert d'honorabilité. Ce n'est pas conclure, le sophiste le peut. Ce n'est pas éviter les termes crus et les peintures libres; les pires des livres libertins, ceux du dix-huitième siècle, n'offrent pas une phrase brutale ni qui fasse image. Ce n'est pas davantage éviter les situations risquées; il n'y en a pas une dans les premiers romans de Mme Sand, et ce sont pour moi ceux d'entre les beaux livres que l'on appellerait le plus justement immoraux,—quoique encore ici cette beauté de la forme soit à sa manière une moralité. Non, le moraliste, vois-tu, c'est l'écrivain qui montre la vie telle qu'elle est, avec les leçons profondes d'expiation secrète qui s'y trouvent partout empreintes. Rendre visibles, comme palpables, les douleurs de la faute, l'amertume infinie du mal, la rancœur du vice, c'est avoir agi en moraliste, et c'est pourquoi la mélancolie desFleurs du malet celle d'Adolphe, la cruauté du dénouement desLiaisonset la sinistre atmosphère dela Cousine Bettefont de ces livres des œuvres de haute moralité.»
—«Il faut pourtant prendre garde à l'audace des peintures,» l'interrompais-je, «trouverais-tu moral qu'un prédicateur te montrât une gravure obscène en te disant: Voilà ce qu'il ne faut pas imiter de peur de mourir d'une maladie de la moelle?...»
—«Oui,» reprenait-il, «je connais l'objection.... On l'a formulée d'une manière plus digne en disant qu'il faut parler de la chasteté chastement.... Et cependant interdire à l'artiste la franchise du pinceau sous le prétexte que des lecteurs dépravés ne voudront voir de son œuvre que les parties qui conviennent à leur fantaisie sensuelle, c'est lui interdire la sincérité, qui est, elle aussi, une vertu puissante d'un livre.—Mon avis est qu'il faut résoudre ce problème, quand il se présente, comme Napoléon résolvait ceux du Code. Il s'imaginait, avant de faire une loi, un certain paysan, un bourgeois, un noble, à qui cette loi devait s'appliquer. Imaginons-nous un lecteur de vingt-cinq ans et sincère, que pensera-t-il de notre livre en le fermant? S'il doit, après la dernière page, réfléchir aux questions de la vie morale avec plus de sérieux, le livre est moral. C'est aux pères, aux mères et aux maris d'en défendre la lecture aux jeunes garçons et aux jeunes femmes, pour qui un ouvrage de médecine pourrait être dangereux, lui aussi. Ce danger-là ne nous regarda plus. Nous n'avons, nous, qu'à penser juste si nous pouvons et à dire ce que nous pensons. Pour ma part, je m'en tiens à ce mot que me disait un saint prêtre:—«Il ne faut pas faire de mal aux âmes, et je suis sûr que la vérité ne leur en fait jamais....»
Je ne me charge pas de discuter les mille critiques qui peuvent être soulevées contre cette thèse. Je la crois juste, sans me dissimuler que la peinture de la passion offre toujours ce danger d'exercer une propagande. Rendre l'artiste responsable de cette propagande, c'est faire le procès non seulement à tel ou tel livre, mais à toute la littérature. Larcher, lui, me débitait ces arguments, si j'ai bonne mémoire, une nuit, et sur le seuil d'un de ces bars où il passait des heures d'une si étrange abjection à se griser systématiquement. C'était un peu, cette profession de foi, à cette heure et dans cet endroit, le symbole de toute cettePhysiologie. Pour y revenir, ce même devoir d'exécuteur testamentaire m'imposait simplement de savoir si mon ami eût jugé conforme à ses idées, vraies ou fausses, l'impression produite par son livre. Je dois avouer que j'en ai douté quand je me suis trouvé en présence de ceux de ses lecteurs qui m'ont dit:—«Ça devait être un rude viveur que votre ami Claude!... Est-ce que vous n'avez pas encore de côté quelques petites polissonneries de sa façon?...» Ou encore:—«Vous savez, moi, j'aime les choses un peu montées. Et cette fois, ce n'est pas le poivre qui manque!...» Devant ces éloges d'une affreuse ironie pour un écrivain, chrétien d'inspiration et de pensée, sinon de pratique, je voyais la colère qui eût saisi mon névropathe d'ami, et je me demandais avec angoisse si j'avais eu raison d'obéir à son désir d'une publicité posthume. Ce scrupule vis-à-vis de sa pauvre mémoire m'a empêché deux ans de donner en volume ces morceaux épars dans les numéros divers dela Vie. A parler franc, il ne portait, ce scrupule, que sur certains détails des toutes premières méditations,—qui me paraissaient compromettre, comme à plaisir, par des partis pris de plaisanterie brutale, ce qu'il y a dans les autres d'analyse sérieuse et douloureuse. «Si Claude pouvait revoir ses épreuves,» me disais-je, «avec deux ou trois coups de crayon il mettrait ces vingt malheureuses pages au point, et je me moquerais du prudhommisme et de la tartuferie des critiques sur le reste....» Aussi quelle joyeuse surprise lorsque je reçus de Mlle Claudia Larcher, la tante de mon malheureux ami, un dernier paquet de notes, retrouvées dans un coin de secrétaire où Claude les avait sans doutes cachées et oubliées! C'était un nouveau projet des deux premières méditations. Il y reste trop d'inutile cynisme. Du moins ce texte-ci ne permettra plus au lecteur de bonne foi de se méprendre sur l'intention de l'écrivain. D'autre part, les curieux de variantes, s'il en est pour ce livre incomplet, retrouveront à travers la collection dela Vie Parisienneles pages remplacées dans le volume par une version plus conforme au ton général de l'œuvre. Sur la feuille de garde qui enveloppait les morceaux corrigés, Claude avait écrit: «Ces brutalités sont nécessaires pour amener laMéditation IV, d'un si essentiel enseignement.» On jugera de cet enseignement et de cette nécessité. Quant à moi, quoiqu'il me fût cruel de voir lancer à mon meilleur ami le reproche d'avoir spéculé sur le scandale, je n'aurais pas supprimé de mon chef une ligne d'un manuscrit qui m'était sacré. Je me réjouis qu'un hasard inattendu ait levé mes doutes, et je livre cet ouvrage, sans crainte, aujourd'hui, qu'on y voie autre chose—j'entends légitimement—qu'un recueil de remarques plus ou moins intéressantes sur un sujet dont les sages passent leur vie à dire: «Il n'y a pas que cela dans le monde,» et à prouver par leur conduite qu'il n'y a pourtant que cela. Car cela, ce mystérieux et fatal charme d'amour,—heureux, c'est le paradis,—malheureux, c'est l'enfer. J'ajouterai, pour ne pas manquer au goût de ce que mon ami appelaitl'auto-ironie, qu'il en est de cet enfer comme de l'autre. «Ce grand roi,» disait le prince de Ligne de Frédéric II, «attachait beaucoup d'importance à sa damnation. Il en parlait trop....» J'ai souvent pensé à cette phrase en lisant les plaintes de Claude.—Que sa sincérité lui serve d'excuse!
P.B.Rapallo, 3 octobre 1890.
J'avais dit beaucoup de mal de Colette dans la journée,—ce qui ne m'avait ni changé ni soulagé. Je rentrai mécontent de moi, comme un homme qui s'est abaissé à commettre l'action qu'il blâmerait le plus chez un autre, et malade d'elle comme je ne l'avais jamais été. Ces fins d'après-midi de février, avec leurs brumes aigres et cruelles, vous pincent les nerfs à vous les casser. Mon domestique alluma la lampe. Je m'assis au coin du feu dans mon «souffroir» de la rue de Varenne, qui fut autrefois mon «aimoir». Des baisers de cet autrefois me revinrent, un autrefois d'il y a pourtant deux ans,grande meretricii oevi spatium, eût dit le père Aubert, mon vieux maître de rhétorique.—Je sentis une amertume infinie noyer mon cœur, et, comme d'habitude, je me raisonnai:
—«Hé quoi! Claude Larcher, mon ami, tu souffres, et tu l'as quittée! Oui, c'est toi qui l'as quittée, et tu possèdes là, dans un tiroir à la portée de ton bras, des lettres où elle te supplie de revenir et auxquelles tu as répondu, comme il sied, par du persiflage. Ton imbécile amour-propre d'homme doit être satisfait, que diable!... Elle est bien jolie avec ses cheveux cendrés, ses yeux couleur d'eau et sa bouche à la Botticelli. Mais n'a-t-elle pas prostitué cette beauté à tous tes désirs? Y a-t-il une place de ce corps, si jeune et si frais, que tu n'aies profanée dans des heures de délire? Donc, avec cette femme, pas de recherche d'une sensation nouvelle. Quant à son cœur, c'est par horreur de lui que tu l'as quittée, ayant éprouvé qu'il n'en est pas de plus perfide, de plus gangrené par les vices de son métier de comédienne en vogue, de plus incapable d'aimer. Pourquoi donc, pensant tout cela, éprouves-tu cette brûlure affreuse à la seule idée de son existence, là, sous le sein gauche? Pourquoi cette étreinte de ton cerveau par ce souvenir que tout rappelle: une nuance du ciel, un mot entendu, un coin de rue tourné, un camarade rencontré? Pourquoi surtout ce cuisant et monstrueux désir de lui faire du mal?... Ah! si je pouvais aller jusqu'à l'extrémité de ce désir!...»
Je fermai les yeux. Je vis devant moi ce corps dont je connais chaque ligne, ces épaules pleines à la fois et minces, cette gorge souple, ces hanches sveltes, toute sa nudité, et moi, avec un couteau, déchirant cette chair, ensanglantant ces membres, et leur frémissement sous la pointe de l'acier,—etsa douleur.... Non, je ne ferai jamais cela, parce que chez moi, civilisé de décadence, l'action ne sera jamais la sœur du désir.... Dieu juste! que je l'ai rêvé de fois, et rien que de le rêver me soulage.—Ah! la hideuse chose!...
—«C'est positif pourtant que cet accès de fureur m'a soulagé,» me disais-je un peu plus tard, en vaquant aux soins de ma toilette de soirée. J'eus un moment de franche gaieté à répéter tout haut la phrase de Boisgommeux dansla Petite Marquise: «C'est ça, l'amour....» Ah! j'aurais cette gaieté-là, le soir, j'en suis sûr,je le sais, si j'avais tué Colette le matin, et puis, quel divin sommeil! Oui, comme je dormirais bien avec la certitude que personne ne possédera plus ce corps de femme, qu'aucune bouche ne la salira plus de ses baisers!... Si tout à l'heure, dans la maison où je vais dîner, un des hommes de cercle qui viendront là prononçait cette phrase, seulement cette petite phrase: «Vous vous rappelez Colette Rigaud?... Elle est morte hier, à Pétersbourg, subitement....» quel flot de délices inonderait mon cœur! Non, ce ne serait pas assez, je voudrais apprendre qu'elle a souffert.—Et je l'aime! Que lui souhaiterais-je donc si je la haïssais?...»
J'avais fini de m'habiller en dégustant cette absinthe amère de la rancune, qui a ceci de commun avec l'autre qu'elle ne donne guère d'appétit et qu'elle rend méchant et fou. Je continuai dans mon fiacre, et je me réveillai comme d'un songe quand j'entrai dans le vestibule de l'hôtel où je devais dîner,—en plein décor du luxe le plus moderne, le luxe du boursier qui peinait dans la coulisse, voilà dix ans, et que des chances extraordinaires ont porté à un degré invraisemblable de fortune. Simple remisier, Michel Mayence se donnait déjà les gants de frayer avec des artistes. Il ne manquait pas une première, pas une ouverture d'exposition. Avec son teint pâle et comme fané une fois pour toutes, avec ses yeux noirs qui trahissent l'origine sémitique et qui prennent dans cette face exsangue l'éclat des yeux d'un portrait, avec ses mains maigres où luisent quelques bagues, avec son élégance impersonnelle et irréprochable, sa moustache fine et son front dénudé,—il est le type de ce personnage nouveau qui peut être bookmaker ou grand seigneur, simple reporter ou grand financier, usurier ou emprunteur, diplomate habile ou mondain véreux,—on ne sait pas. Le krach, qui a ruiné tant de personnes, acheva de l'enrichir. Tout jeune, je ne lui ai connu que des maîtresses utiles, et qu'il lâchait—avec une légèreté!—comme le pied quitte une marche d'escalier pour se poser sur une autre. Voilà un homme dont j'envie le cœur. Une fois riche, il s'est marié dans les mêmes principes, à une femme laide comme la vertu, mais qui lui représentait quatre millions de plus et un parentage de choix. Et il l'a réduite en servitude avec les formes les plus courtoises, d'une manière si absolue que c'en est beau de travail. C'est une des rares maisons où je me plaise. Je m'y sens vengé de mes lâchetés devant le sexe. Aussi le dîner se passa-t-il pour moi sans trop de mélancolie, à voir l'esclave aux quatre millions, assise en face de son maître et seigneur, et médusée par lui, du regard, comme une négresse, dont elle a la bouche, par son négrier. Nous étions seize à table, en me comptant. Mais à quoi bon nommer ces personnages, figurants de la coterie dont je fais un peu partie? Toujours les mêmes, comme les soldats dans les pièces militaires, ils s'asseyent tous les soirs dans les mêmes maisons, devant le même dîner, pour dire les mêmes paroles. Il s'en trouve, de ces coteries, cinquante à Paris, chacune avec ses anecdotes, ses préjugés, ses exclusions. Et les anecdotes ne sont pas trop sottes ni les préjugés trop étroits. Car c'est encore une des naïves fatuités répandues parmi les gens de lettres que la croyance à la bêtise des gens du monde. C'est comme de prétendre que leurs dîners sont mauvais et que leur luxe sent le parvenu. Nous avons changé tout cela. Le dîner de Mayence était remarquable, son château-margaux 74 de premier ordre, et Raymond Casal, qui a consenti à parler, est, quand il le veut, un des plus jolis diseurs de mots que je connaisse. C'est lui qui répondait un jour, ou plutôt une nuit, à une drôlesse devenue sentimentale, et très occupée à regarder la lune après boire en soupirant: «Comme elle est pâle!...»—«Elle a passé bien des nuits.» Enfin la salle à manger, comme le service, comme le salon, comme le fumoir où nous nous retirâmes après le dîner, étaient du goût le plus exquis. Peu de tableaux dans cet hôtel, mais de choix, entre autres un Pietro della Francesca, un profil de femme aux cheveux blonds, presque blancs sous la coiffe roidie de perles, qui vaut celui du musée Poldi-Pezzoli à Milan. Peu de tapisseries, mais italiennes, celles qu'un duc de Ferrare fit exécuter sur les dessins de Raphaël. Aucun encombrement de bibelots. Rien qui sente le bric-à-brac. Il n'y a qu'un prince héritier ou un seigneur d'Israël qui puisse s'offrir les quelques objets d'art dont se décore cette demeure. Voilà encore un trait de nos mœurs contemporaines qui ne sera dans aucun livre avant vingt ans: l'enrichi intelligent, si bien conseillé ou de tant de flair qu'il cherche du coup la demi-teinte dans le luxe, cette coquetterie par laquelle les vrais patriciens humiliaient autrefois leurs rivaux.... Seulement,—il y a toujours un seulement au travail où l'homme essaie de se passer du temps,—c'est un peu trop réussi. On ne rencontre pas une fausse note, et de là une vague impression de factice. C'est comme la politesse de Mayenne, c'est trop égal, trop complet, trop soigné. On la croirait faite à la main, comme les cigarettes de contrebande. Il a trop bien réalisé le type idéal de l'homme du monde. Malgré moi, je songe, devant la perfection de ses manières, à ce personnage de comédie que l'on accuse d'avoir volé de l'argent dans la caisse, «Si c'est possible!» s'écrie-t-il; et, pour mieux attester son innocence: «J'en ai remis....»
Nous étions donc, après dîner, dans le fumoir, à digérer paresseusement et à prendre de la véritable eau-de-vie, de 1810, devant un Rubens enlevé à la vente d'un duc anglais.—D'ici à cinquante ans, tous les tableaux de valeur s'achèteront là-bas, à mesure que se dépècera cette vieille aristocratie britannique. Notre hôte a deviné le premier le coup à faire. Pour ma part, je regardais attentivement cette merveilleuse toile, la musculature de l'Hercule étouffant le lion et le coloris bleuâtre du paysage, tout en comparant ce faire au faire si différent du Pietro, et pensant paresseusement à ce problème insoluble: les conditions de la vie dans l'œuvre d'art.... Le nom d'une femme dont j'ai remarqué la beauté, à je ne sais quelle soirée, ayant frappé mon oreille, j'écoutai, et il me fut donné d'assister à une des plus aiguës et des plus complètes dissections de caractère que j'aie suivies. Je m'y connais, c'est mon gagne-pain. L'opérateur était un joli et mince jeune homme en gilet blanc, qui n'avait pas dit grand'chose à dîner. En ce moment ses moindres phrases portaient, ne laissant rien d'intact de la charmante femme, la montrant fausse dans sa nature plus encore que dans ses actes, toujours en train de se jouer un personnage à elle-même, incapable d'une émotion vraie, mais adroite en diable à se servir de ses moindres nuances de sentiment, comme d'une mouche que l'on se pose au coin de l'œul, et une description physique non moins évocatrice. Je voyais, tandis qu'il parlait, la créature fine et blonde, d'un blond d'ondine, toujours comme les cheveux du portrait de Pietro, avec des dents de jeune louve dans une bouche mince, avec un estomac d'acier sous des formes frêles, des nerfs invincibles dans une langueur de jeune saule.
—«Quel coup d'œul!» dis-je à Casal comme nous sortions du fumoir; «savez-vous qu'il aurait du talent s'il écrivait comme il parle, ce jeune homme?...»
Raymond mit son doigt sur sa bouche:
—«C'est bête, et bourgeois, et de dixième ordre....» dit-il. «Mais la haine ce soir l'a rendu étonnant.... Il a été son amant dix-huit mois, à ma connaissance.... C'est toujours drôle, n'est-ce pas?»
—«Casal a raison,» me disais-je en sortant de l'hôtel Mayence à pied, et tout seul, par cette belle et froide nuit. «C'est toujours drôle.... Hé bien! je ne suis donc pas le seul que l'amour conduise à la fureur. Faut-il que ce garçon déteste cette femme, pour en oublier ainsi les plus élémentaires principes de la délicatesse et diffamer devant dix personnes sa maîtresse d'hier, de demain peut-être? Et c'est ça l'amour!... Une haine féroce entre deux accouplements....» Cette définition m'amusa. Puis j'avais découvert un nouveau compagnon de bagne. Cela console toujours. Bref, je marchai allègrement jusqu'au boulevard, puis de là vers la place Vendôme. J'entrai au cercle, espérant rencontrer un camarade avec qui tuer un peu de nuit avant d'aller me coucher. Personne. Il était onze heures. L'idée me vint de pousser jusqu'aux bureaux du journalle Conservateur, où je me croyais sûr de trouver l'homme de Paris qui dit le plus volontiers du mal des femmes, mon vieux confrère Rodolphe Accard, le journaliste de ce temps qui a peut-être le plus écrit d'articles et qui en a le moins signé. Et quel original!... Accard a cinquante ans environ aujourd'hui. Il est sale, je dirais comme son peigne, s'il avait jamais peigné ses cheveux embroussaillés et sa barbe inculte. Des dents fortes à broyer des noyaux de pêche, mais jaunes comme le culot de sa pipe; des mains à croire qu'il en ferait de l'encre au besoin, rien qu'en les lavant; la taille d'un géant, une carrure de buveur de bière et l'œul bleu le plus fin derrière un lorgnon dont le cordon toujours cassé en vingt endroits a l'air d'une petite corde à nœuds pour bateau d'enfants. Voilà un homme aussi sage que Michel Mayence dans ses rapports avec le sexe. Ses mœurs sont simples et franches. Il proteste lui-même n'avoir jamais fréquenté que des «fenestrières». Pour s'expliquer ce goût particulier, il faut se rendre compte que ces dames sont des personnes de l'après-midi, qu'elles abondent rue Montmartre et dans le voisinage, que c'est là le quartier où sont établis les bureaux de beaucoup de journaux et que ledit Accard est le journaliste maniaque, le professionnel le plus enragé, celui qui n'a qu'une passion, qu'une idée, qu'un vice: le Journal. Le vieux Buloz était ainsi pour sa Revue. Depuis sa mort, je crois que personne n'a aimé l'odeur de l'imprimerie comme Accard.
Vers deux heures, il arrive à la rédaction. Remarquez qu'il est officiellement simple bulletinier. Mais ne faut-il pas lire les feuilles du matin? A quatre heures, il les connaît toutes. Puis vient le tour des dépêches, puis le compte rendu des commissions et de la Chambre. A six heures, il s'enferme dans un petit bureau qu'il s'est fait attribuer et que meuble une collection du journal depuis 1840, époque de sa fondation, par Montalembert, s.v.p.! Il écrit un premier article, quitte à en écrire un second, si l'actualité l'exige. Vers sept heures, il va dîner, dans un petit restaurant,—pas loin duConservateur,—où il possède son rond de serviette. Vers huit heures, il fait sa promenade hygiénique,—cent pas de long en large pendant quelque cinquante minutes,—sur le trottoir du boulevard qui longe le journal. A neuf heures, il monte. Personne encore. Le directeur dîne en ville. Le rédacteur en chef est au théâtre. Les reporters courent les cafés. Le secrétaire lui-même est en retard, ayant accepté une invitation chez un romancier qui prépare le lançage de sa prochaine «Etude» psychologique, intuitiviste, naturaliste, symboliste, vériste,—ou rienologiste! Alors commence, pour le vrai, le pur ouvrier en journal, une petite angoisse quotidienne. Elle lui représente ce que peut être, pour le cuisinier de race, le dîner à ne pas manquer, le mat à donner pour le joueur d'échecs, un contre à tromper pour l'escrimeur, une bataille à livrer pour un général. Toutes les passions sont sœurs. Elles se ressemblent par l'intensité du paroxysme et sa spécialité. Accard revoit en détail toute la portion de la feuille déjà composée. Il s'agit de ne pas laisser passer quelques-unes de ces monstrueuses bourdes qui déshonorent notre presse: un lord Churchill au lieu d'un lord Randolph Churchill, un sir Dilke au lieu d'un sir Charles Dilke. Et puis il reste la place vide à remplir, et c'est aufiletque notre ami s'attaque. Ah! le filet, les dix lignes où l'on rive son clou à tel ministre, où l'on donne sur les doigts à tel confrère, où on larde d'une savante épigramme un député!... Le filet! Voilà l'épreuve du journaliste! Avec quelle mélancolie Accard rappelle ceux duFrançais, il y a encore un an!... «Le moule en est perdu....» gémit-il. Vers minuit et demi, tout le monde est sur les dents, excepté lui. Le directeur va se coucher. Le rédacteur en chef aussi. Accard reste là, auprès du secrétaire, pour lamorasse, l'épreuve dernière du journal. Il la voit. Il la corrige. Il rentre au logis, en chantonnant un air d'opéra que personne n'a jamais reconnu. Il consacrera le lendemain matin à son grand ouvrage toujours inachevé: «Du droit divin dans ses rapports avec le droit historique.» Il y établit cette thèse d'où dépend, d'après lui,—et d'après moi,—l'avenir du pays: l'identité entre la conception moderne et scientifique de l'évolution par hérédité et la monarchie, entre la loi de sélection et l'aristocratie, entre la réflexion et la coutume. Ce profond politicien, qui s'appelle lui-même un Bonaldiste Tainien, est l'homme le plus heureux que je sache. Quant aux femmes, son opinion est carrée sur elles: «Il n'y en a pas une qui ait su corriger une épreuve. Pas même la mère Sand.... Ah! sans Buloz!...»
—«M. Accard?» me dit le garçon de bureau. «Mais il est parti d'hier.... Sa mère est mourante....»
—«Ça n'arrive qu'à moi, ces choses-là....» murmurai-je dans un bel élan d'égoïsme qui me divertit à constater. J'entrai malgré tout dans la salle de rédaction, pour jeter un coup d'œul sur les journaux du soir, machinalement. J'y trouve deux jeunes gens, que je ne connais pas, en train de boire de la bière; un troisième, que je connais un peu, qui découpe des «échos»; un quatrième, que je ne connais plus depuis qu'il m'a diffamé après m'avoir emprunté de l'argent pour l'accouchement de sa maîtresse, qui joue au bilboquet. Je m'assieds sans trop savoir pourquoi, je parcours deux ou trois feuilles, et je tombe sur ce fait divers:
—«Un drame épouvantable vient de consterner la jolie petite commune de Saint-Sauve (Puy-de-Dôme). Un jeune cultivateur du nom de Pierre Trapenard était sur le point d'épouser une fille du village. Tout était préparé pour la noce, quand Trapenard reçut une lettre anonyme lui racontant que cette fille avait été la maîtresse d'un des grands propriétaires du pays. En proie à un accès de jalousie inexplicable autrement que par la fureur de la passion, Trapenard, ayant surpris sa fiancée en train de causer avec celui qu'il croyait son rival, les a tués tous les deux et s'est pendu ensuite. La jeune fille avait reçu plus de trente coups de couteau, dont vingt au visage, qui était comme déchiqueté et méconnaissable.»
J'étais de nouveau sur le boulevard, et je songeais: «A la campagne aussi, dans la libre nature, la haine toujours, comme dans le monde où a aimé le jeune homme de tout à l'heure, comme dans le demi-monde où j'ai aimé. Oui la haine, si l'on aime, et le désespoir;—et, si l'on n'aime pas, si l'on traite la femme en instrument d'ambition, comme Mayence, ou d'hygiène, comme Accard, c'est la paix absolue, la joie profonde. Et poussé par une bizarre association d'idées, me voici m'acheminant vers Phillips, le bar de la rue Godot-de-Mauroy, dans l'espérance, comme c'était minuit, d'y trouver quelque membre de la société d'intempérance mutuelle où je suis apprenti. Il y aura bien là toujours deux ou trois amis avec qui aller chercher quelque maison de débauche,—celle que nous appelons la maison-mère, ou une autre,
De l'amour sans scandale et de plaisirsans cœur.
De l'amour sans scandale et de plaisirsans cœur.
Et voilà qu'à la porte même du bar je me heurte à Machault l'escrimeur et à La Môle, qui montent en voiture.
—«Venez-vous avec nous souper chez le petit Figon?» me dit ce dernier, qui se tenait à peine sur ses jambes; «il y aura là Saveuse, Jardes et Bohun avec quelquesbébés. C'est moi qui invite....»
Et j'accepte, et qui trouvé-je parmi les cinq filles racolées au hasard de la soirée par les viveurs? Mme de Saint-Elme,—«de la meilleure noblesse de lit,» comme dit Gladys Harvey,—ou plus familièrement Léda-Canot, par allusion à ses goûts peu distingués pour Bougival et la Grenouillère. Mais elle s'appellerait d'un nom plus vulgaire encore: Léda-Bouffe-toujours ou Léda-la-Soif, qu'elle ferait frémir mon cœur malade, chaque fois que je la rencontre, d'un frisson presque sacré, tant cette mince et jolie fille ressemble à Colette,—une Colette plus usée, auprès de laquelle, depuis trois mois, je suis bien souvent allé oublier à la fois et me rappeler l'autre!... Et, ce soir encore, je la reconduisais chez elle vers les deux heures, dans le logement meublé qu'elle habite, comme une débutante, rue de Téhéran. Il y a là une maison qui sert au lançage des nouvelles recrues du Tout-Cythère. J'y ai connu depuis dix ans bien d'autres créatures, mais aucune que j'aie serrée contre moi avec la même sauvage ardeur que cette fausse Colette. Dieu! l'étrange sensation que d'avoir à soi, là, dans ses bras, une femme qui n'est pas celle que l'on aime, et sur la bouche de laquelle on cherche les baisers de celle que l'on aime, parce que c'est presque le même visage, les mêmes yeux, je ne sais quoi de si pareil! Et, pendant ce temps-là, on se met à se figurer celle que l'on aime, et qui n'est pas elle, dans les bras d'un homme, et qui n'est pas vous. Et il y a une minute, une seconde, où la douleur de cette pensée, l'amertume de cette substitution, l'ardeur de la chair, se fondent en une volupté si triste! Ah! le plaisir sans cœur! Il faudrait, pour le goûter, n'avoir pas l'âme malade que m'ont faite tant de souffrances. O folie! folie!...
J'étais assis sur une chaise, près du large lit de cette chambre de prostituée, à la fois riche et pauvre, où il traîne des bracelets de mille francs sur des tapis tachés de bougie, et nous fumions des cigarettes de caporal, Léda, couchée, ses cheveux dénoués, un de ses bras passé sous sa tête, et moi, rhabillé, la regardant avant de m'en aller. Je voyais son joli visage, le frère de celui qui m'a fait si mal, avec les profonds stigmates d'infinie fatigue dont l'a marquée son existence de fille à cinq louis. Que j'aurais pleuré facilement, en proie à l'inexprimable mélancolie de la débauche que je savais si bien devoir trouver là! Léda m'est devenue, depuis ces trois mois que je la connais, une espèce d'amie. Elle sait qui je suis, elle a vu mes pièces. Des camarades lui ont raconté mon histoire.
—«Et ta Colette?» me dit-elle en me voyant si triste. «Tu y penses toujours?»
—«Toujours....» fis-je en haussant les épaules.
—«Pauvre!» reprit-elle, «n'est-ce pas que ça fait mal d'aimer?»
Cette fille a une douceur infinie, quelque chose de vaincu, de lassé et de tendre dans le vice qui me fait comprendre les piresRédemptoristes, ceux qui vont chercher leur maîtresse—leur femme quelquefois—dans des entresols comme celui-ci, ou dans la susdite maison-mère et ses succursales. Elle se dressa à demi pour me donner un baiser, par compassion. Le geste qu'elle fit déplaça un petit ruban de velours qu'elle portait au cou. Alors seulement je vis qu'elle y avait une place toute meurtrie, une tache jaune de la grandeur d'un écu de cinq francs. On avait dû la pincer avec une violence inouïe et tordre la peau exprès pour lui faire plus de mal.
—«Ce n'est rien,» répondit-elle à ma question: «Qu'as-tu là?» et elle ajouta avec son rire fanoché: «C'est Alfred!...»
—«Qui ça, Alfred?» lui demandai-je.
—«C'est mon amant,» dit-elle, «tu sais, pas comme toi, mais quelqu'un qui m'aime....»
—«Il te bat?...» lui demandai-je.
—«Quelquefois,» dit-elle simplement.
—«Et tu l'aimes?...»
—«Oh! oui,» fit-elle, «et lui aussi. Qu'est-ce que tu veux? Il est jaloux, c'est un pauvre employé. Il ne peut pas me prendre chez lui. C'est tout naturel si ça le rend méchant....»
Ce mot de fille—il n'y a qu'elles pour en trouver de si navrés dans leur naïveté—s'accordait tellement avec les pensées qui m'avaient hanté tout le soir, que je me le répétais encore, étendu dans mon lit, à moi, une heure plus tard, après avoir quitté Léda pour ne pas connaître l'horreur de la rentrée en habit à dix heures du matin. Je ne pouvais pas dormir. La misérable luxure d'où je sortais avait exaspéré mon énervement. Je pensais à Colette avec plus de malaise que jamais. C'était comme un jet de bile qui m'inondait toute l'âme. Et puis je reprenais: «C'est ça, l'amour....» mais, cette fois, sans les ironies de Boisgommeux. Machinalement, un vieux fonds d'homme de lettres, qui vit en moi et qui me suivra jusqu'à la mort, me faisait repasser en idée toutes les définitions qui ont été données de ce mot «amour», celles du moins que je me rappelais. Aucune ne correspondait à ce que je sentais si vivement. Je me souvins alors que mon maître Adrien Sixte parle quelque part avec admiration d'une phrase du dictionnaire de médecine de Nysten, citée déjà par Dumas dans une de ses belles préfaces. Je saute à bas de mon lit, et, à la lueur de la bougie, me voilà, dans ma bibliothèque, cherchant ce gros livre que j'ai acheté, il y a cinq ans, lorsque je croyais encore à cet autre mensonge: le travail, pour avoir du génie,—comme si Prévost avait travailléManon, Diderotle Neveu, VoltaireCandide, BenjaminAdolphe, tous chefs-d'œuvre griffonnés sans rature!—Et je découvre en effet dans ce dictionnaire les lignes suivantes: «Amour. En physiologie, ensemble des phénomènes cérébraux qui constituent l'instinct sexuel. Il devient le point de départ d'actes intellectuels et d'actions nombreuses, variant suivant les individus et les conditions,—et souvent il est la source d'aberrations que l'hygiéniste, le médecin légiste et le législateur sont appelés à prévenir ou à interpréter....Chez la plupart des mammifères et même quelquefois chez l'homme, l'instinct de destruction entre en jeu en même temps que l'instinct sexuel....»
Le plaisir que me causa cette phrase fut si vif que je cessai de souffrir, pour quelques minutes. Je me remis au lit, je soufflai ma bougie. Nouvelle insomnie, nouvelles pensées, mais tout impersonnelles celles-là, les pensées d'un docteur qui voit dans sa maladie un cas curieux et qui l'étudié. Oui, cette phrase est vraie du mâle originel, je le sens, et de moi aussi, qui en suis si loin. Etait-elle vraie du temps de la chevalerie et de l'amour dantesque? Etait-elle vraie du temps de Pascal et de son discours, de Racine et de ses tragédies? Evidemment non, et pas même du temps de Beyle?... L'homme des arrière-fins de civilisation rejoindrait il donc la brute primitive? J'ai si souvent entrevu cette idée, quand je songeais à l'étrange Europe où nous sommes en train de recommencer les grandes guerres des barbares, avec la science en plus!... L'amour moderne et l'amour sauvage seraient-ils donc la même chose, avec l'adultère, la prostitution et le sadisme—par-dessus le marché?... L'amour moderne?... Je n'eus pas plus tôt prononcé mentalement ces quatre syllabes—tout l'écrivain est là dedans—que j'aperçus une couverture jaune, et en belles lettres:
PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNEPAR CLAUDE LARCHER
Ce titre me fascine, ma tête s'exalte. J'oublie le fenestrier Accard, le diplomatique Mayence, le jeune sycophante qui diffamait sa maîtresse devant le Rubens, l'assassin Fauchery. J'oublie Casal, Machault, La Môle!... J'oublie Colette! Je m'enveloppe de ma fourrure pour ne pas avoir froid. Je me mets à la table de ma chambre à coucher, et j'écris dare-dare ce premier chapitre,—sur l'envers d'une demi-douzaine de lettres de faire part de mariage ou de mort. Si les autres m'amusent autant à griffonner, cela vaudra bien autant que d'aller chez Phillips m'entonner du gin, ou chez une Léda quelconque me «friper la moelle», comme il est dit dans leSuccube.—Nous verrons bien.
Je ne voudrais cependant pas ressembler au parasite prodigieux que nourrit si longtemps mon vieux camarade André Mareuil, et qui répondait au nom fatidique de M. Legrimaudet. Un jour qu'André, revenu de voyage, lui demandait:
—«Hé bien! monsieur Legrimaudet, comment vous êtes-vous porté durant mon absence?»
—«Mais, pas mal,» répondit l'autre; «sauf que j'ai eu une petite éruption, comme tout le monde.»
Et nous apprîmes par le docteur Noirot, qui soignait le malheureux gratis, que cette petite éruption avait été, tout simplement,—la gale! Chaque fois que je rencontre, dans un article ou dans un livre, quelqu'une de ces généralisations auxquelles les écrivains actuels se complaisent si volontiers,—prenant leur petite lèpre sentimentale pour une grande maladie humaine, et leur expérience de boulevard ou de brasserie pour de la vivante et large observation,—je me souviens du «comme tout le monde» de feu Legrimaudet. Ne serait-ce pas le cas, encore à présent?
Cet Amour cruel et si mêlé de haine que j'ai éprouvé, que j'éprouve; cette passion si voisine du meurtre dont la formule de Nysten détermine l'origine sauvage, ne serait-ce pas, même aujourd'hui, une maladie rare, ou bien, en racontant mon cœur, raconterai-je le cœur de beaucoup de mes frères? Ah! cette question, tout écrivain peut toujours se la poser, à la fin de chaque livre, et qui lui répondra? C'est le grand doute du métier, cela, et qui devrait à jamais nous démontrer la vanité de la gloire. Qu'un lecteur nous dise, devant une de nos pages: «Je n'ai jamais senti comme cela....» quelles raisons lui donner pour lui prouver qu'il est dans le faux de l'Ame humaine, et que nous sommes, nous, dans le vrai de cette même Ame? Le mieux est de rester simplement sincère et de nous attendre à déplaire à ceux qui ne sont pas de notre race. Je n'essaierai donc pas de savoir si, oui ou non, Nysten y a vu juste pour tous les hommes, ni même si, en croyant retrouver des émotions pareilles chez tant de mes contemporains, je suis la victime de ma jaunisse morale. Je ne discuterai pas un point de départ qui ne peut être légitime que pour mes collègues en sensibilité souffrante. Et pour ne pas manquer à la politesse que l'on doit au lecteur ami, je demanderai simplement à ce lecteur de ne pas aller plus avant dans ce livre, s'il n'admet pas comme vrai l'axiome suivant,—toutes excuses faites pour l'à-peu-près inévitable de la forme:
AXIOME
Il existe un certain état mental et physique durant lequel tout s'abolit en nous, dans notre pensée, dans notre cœur et dans nos sens: ambition, devoir, passé, avenir, habitudes, besoins,—à la seule idée d'un certain être, qui devient pour nousle bonheur.J'appelle cet état l'Amour.
Et je prie ce même lecteur de considérer les trois propositions suivantes comme démontrées par leur énoncé même:
I
Tout amant qui cherche dans l'amour autre chose que l'amour, depuis l'intérêt jusqu'à l'estime, n'est pas un amant.
II
L'amour complet suppose la possession, comme le courage suppose le danger. Un amoureux est à un amant ce qu'est un soldat en temps de paix à un soldat qui fait la guerre. Il ne connaît pas son cœur.
III
On n'est l'amant d'une maîtresse que si elle vous aime ou vous a aimé.
Ceci fait, nous nous trouverons à l'aise pour entrer aussitôt au plein de notre sujet en traitant le problème suivant, qui s'impose comme une conséquence immédiate de ces trois principes:
PROBLÈME
Tout homme peut-il être amant une fois dans sa vie?
Si l'on raisonneà priori, et en s'appuyant sur cette idée que la femme est par excellence l'être absurde, illogique, impossible à diriger comme à prévoir, on doit répondre que oui. Et l'observateur superficiel de triompher. Il énumère les divers cas de bonne fortune survenus à des manchots, des bossus, des boiteux, des borgnes, des crétins—et des malpropres! Il y a des proverbes là-dessus: «On trouve toujours chaussure à son pied,» «Tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle secase,» et des anecdotes: celle du Chinois échoué àl'hôtel des Grands-Hommes, place du Panthéon. Lorsqu'il lui prenait fantaisie d'une bonne fortune, ce subtil fils du ciel montait en omnibus. Il n'avait même pas besoin de demander une correspondance. Il n'est jamais arrivé au bout de la ligne sans avoir été cueilli par quelque curieuse. Mais, avec un peu de réflexion, il est trop facile de reconnaître que ces cas variés prouvent seulement cette vérité banale:
IV
Les hommes ne sont jamais bons juges des qualités par lesquelles un autre homme plaît ou déplaît aux femmes.
Le succès du manchot, du bossu, du boiteux, du borgne, de l'imbécile, du malpropre et du Chinois démontre que ni la droiture de la taille, ni l'équilibre des bras, des jambes et des yeux, ni le brillant du jugement, ni l'habitude dutubquotidien, ni le blanc du visage, ne représentent cette qualité nécessaire qui fait la séduction,—qualité dont j'entendis un jour une vieille dame donner une formule simple, mais frappante. Nous nous trouvions dans un salon où je m'occupais beaucoup d'elle. Je faisais la cour à sa nièce, et, en galanterie, c'est comme au billard, il faut quelquefois viser la blanche pour toucher la rouge.
—«Quel est donc ce monsieur qui entre?» me demanda-t-elle en me montrant un visiteur qui venait de passer la porte. Je le lui nommai. Elle le dévisagea avec son lorgnon, que maniaient d'une façon si impertinente ses mains à mitaines, sèches et maigres, et elle me dit d'un air de satisfaction:
—«Ce doit être un bon amant.»
J'avais quelques années de moins alors, et je me souviens que je regardai la vieille dame avec stupeur et dégoût. J'avais interprété son mot dans un sens tout physique, et cela m'étonna. Car l'homme en question, robuste pourtant et bien planté, avec ses cheveux blonds et son teint un peu pâle, ne donnait pas l'impression d'un de ces fougueux payeurs d'arrérages qui font rêver certaines grosses femmes mariées à des gringalets. Je compris plus tard que cette phrase de ma tante du côté gauche signifiait autre chose, quand je vis en effet ce personnage, épris d'une femme infiniment séduisante, dépenser pour la conquérir des trésors d'énergie et de délicatesse, l'envelopper, l'emprisonner de sa cour, et l'emporter auprès d'elle sur des rivaux qu'il n'égalait ni en beauté, ni en fortune, ni en esprit, ni en audace. C'était unamant supérieur. Nous verrons plus tard ce qu'il convient d'entendre par ce mot. Pour en revenir au problème posé, j'ai repassé tous mes souvenirs, remué des centaines de notes prises autrefois, et ma conclusion est que les hommes, par rapport à cette qualité d'amants, se divisent en trois grandes classes: ceux qui ne seront jamais amants, ou les Exclus;—ceux qui le sont à une certaine époque de leur vie sous l'influence de certaines circonstances, et jamais avant, jamais depuis, ou les Temporaires;—ceux qui le sont, l'ont été, le seront toujours. Les derniers seuls méritent d'être appelés les Amants.
La monographie de l'Exclu mériterait seule un gros volume. Je me contenterai d'indiquer quelques-unes des raisons en vertu desquelles un homme traverse la vie sans arriver à cet incendie partagé du cœur qui s'appelle l'Amour. On peut être exclu pour toujours du nombre des amants:
1°Par timidité.—J'entends par là non point ce joli défaut dont les femmes raffolent et qui consiste à se demander, le cœur battant, devant une blanche main qui évente un blanc visage, comme Thomas Diafoirus: «Baiserai-je, papa?» Non, mais cette timidité presque sauvage qui n'est plus un ridicule, tant la douleur en est aiguë et paralysante. Rousseau paraît avoir été timide de cette timidité-là, comme d'ailleurs la plupart de ses confrères dans le triste péché de solitude qu'il a confessé,—ce Rousseau dont ses ennemis ont prétendu, non sans vraisemblance, qu'il s'était vanté d'avoir mis ses enfants à l'hôpital pour faire croire qu'il était capable d'en avoir. Ce timide obscur et farouche est souvent un homme qui adore les femmes, que son invincible accablement en leur présence précipite en de dégradantes débauches, et qui devient l'esclave de quelque bas et facile concubinage. La plupart desancillaires(d'ancilla, servante), ceux dont la bourgeoise dit avec un envieux mépris qu'ils aiment les poches grasses, sont des exclus par timidité: ainsi le passionné et malheureux Sainte-Beuve, dont on n'a pas assez admiré le mot si profond, si révélateur, comme on lui demandait ce qu'il voudrait être: «Lieutenant de hussards!...» répondit-il.
2°Par schlémylade.—C'est un mot d'origine juive, je crois, et qui mériterait droit de cité dans la langue. Les Juifs, esprits éminemment positifs et d'une analyse tout utilitaire, ont observé qu'il existe de par le monde une espèce d'hommes auxquels il suffit de remuer le petit doigt pour qu'ils fassent manquer l'affaire la mieux ajustée, la plus voisine de la réussite. Ils ont appelé ces hommes-là des Schlémyls. Le Schlémyl n'est pas exactement le «pas de chance»; il peut être né si riche, par exemple, que ses pires maladresses ne lui nuisent en rien. Ce n'est pas non plus le «gaffeur». Il y a des «gaffeurs» à qui leur «gaffe» sert de moyen de succès. Un exemple fera mieux comprendre la souplesse de ce terme, qui va d'un bout à l'autre des gaucheries et des défaites de la vie. Celui de mes camarades de collège auquel je dois cette révélation sur l'argot sémitique était atteint d'un rhumatisme articulaire, qui gagna le cœur et l'emporta. Son père, après de longues années de patient travail, avait réalisé une assez belle fortune et acheté du coup un hôtel, une terre avec un château et un titre. «Hein! papa,» disait Samuel à ce vieil homme dont il était le fils unique, «si je meurs, quelle Schlémylade!...» Qui n'a connu le Schlémyl en amour? Qui ne l'a été une heure? Qui n'a rencontré, à dix ans de distance, une femme passionnément désirée autrefois, et qui vous dit avec un malicieux sourire: Ah! tel jour, vous vous rappelez? Si vous aviez osé!...» Il y a des gens pour qui la Schlémylade galante est l'habitude, voilà tout: ceux qui choisissent, pour essayer de faire une déclaration à une femme, un jour où elle agonise de migraine;—ceux qui tentent de lui ravir un baiser quand le matin même elle est allée chez le dentiste et qu'elle a encore dans sa jolie bouche l'affreux arôme de l'acide phénique ou de la créosote;—ceux qui, à la campagne et pour se ménager une déclaration, l'entraînent dans des chemins caillouteux et détournés, l'après-midi où elle a aux pieds des bottines neuves qui lui écorchent la peau.... Ce sont des mille riens que le Schlémyl ne sait pas deviner, sur lesquels il marche comme il marcherait sur un cor, avec un sourire inconscient qui achève de rendre furieuse la femme la mieux disposée. Et le personnage reste bouche bée devant un accueil glacé, là où il avait d'abord rencontré le plus engageant des sourires.
3°Par donquichottisme.—Ici le cas est plus compliqué. Il se rencontre de par le monde une légion d'hommes toujours très délicats, souvent très intelligents, qui n'ont qu'une infirmité d'esprit, mais inguérissable, celle de prendre au sérieux les mystifications variées des fausses pudeurs. Jamais ces mousquetaires du Royal-gogo n'admettront qu'une femme qu'ils voient à cinq heures leur offrir du thé avec un profil de madone, de grands yeux candides et des frissons de sensitive lorsque l'on dit un mot léger, ait pu dans la journée monter en fiacre, entrer dans un grand magasin, sortir par une autre porte, prendre un autre fiacre, débarquer dans un appartement meublé et là....—«Mme une telle, un amant!» dit le donquichottiste, «vous ne l'avez donc pas regardée?» Comme vous êtes, par exemple, l'ami intime de l'amant de cette dame, qui vous a dit avec sa délicatesse de fat, à propos d'elle: «Ah! mon cher, il n'y a que les femmes du monde pour....» vous regardez, vous, le donquichottiste avec une certaine curiosité, et vous reconnaissez l'homme que les femmes estiment, par qui elles se font accompagner en voiture, auprès de qui elles pleurent sans donner d'autre raison qu'un: «C'est nerveux, mon ami, laissez-moi un peu, ça passera,»—avec qui elles sont en correspondance suivie, qui fait leurs menues commissions, dont elles disent avec sentiment: «En voilà un qui sait ce que c'est qu'une femme....» Mais elles ont, en attendant, un billet dans leur corsage qui leur fixe le prochain rendez-vous avec le don Juan, lequel n'est bien souvent qu'un don Jeannot. Seulement Juan ou Jeannot, celui-là sait que les robes des femmes galantes sont leur seul spiritualisme, vérité que le donquichottiste ignorera jusqu'à soixante-dix ans et qu'il ignore à vingt. Car il en est de tout âge, et le platonisme dans lequel les relèguent les femmes auxquelles ils ont consacré des années de ce culte ne sert qu'à prouver cet étrange mais indiscutable paradoxe: ces poétiques personnes ne méprisent rien tant au monde que le respect qu'on leur porte.
4°Par beauté.—Nous en avons tous connu, de ces trop jolis garçons, astiqués, cirés, lustrés, qui se regardent dans toutes les glaces, se sourient sans cesse en pensée, prennent des attitudes comme ils respirent, sans le vouloir, contemplent inconsciemment leurs ongles, les pointes de leurs bottines, la coupe de leurs pantalons. Nos ancêtres, qui avaient le verbe libre et autant d'observation que de franchise, les appelaient «des miroirs àdonzelles».—C'est un mot plus cru qui tinte dans le texte.—Quand vous voyez un de ces jolis garçons-là, vous pouvez parier neuf fois sur dix, à coup sûr, que s'il est «l'amant d'Amanda»,—comme disait la stupide chanson, jadis si chère au spirituel Paris,—c'est à prix d'or, et qu'il traversera la vie sans jamais être aimé pour lui-même. Si un homme de cette sorte de beauté se marie, soyez certain que sa femme le trompera avec n'importe qui, fût-ce le Chinois dont j'ai raconté l'histoire. Comment et pourquoi une certaine beauté trop jolie et inexpressive de l'homme fait-elle horreur à la femme? En joignant le scalpel au microscope, je ne peux arriver à découvrir la fibre d'antipathie qui explique ce phénomène. Peut-être y a-t-il pour elle quelque chose de répugnant à rencontrer dans notre sexe le défaut le plus spécial au sien, cette sottise de la poupée en train de tourner à la devanture du coiffeur qui vient de la friser et de la pomponner. On objectera qu'elle aime le fat, mais le fat est fort différent du Narcisse. Il est enivré des succès qu'il a eus ou qu'il aura, au lieu que le Narcisse n'est enivré que de lui-même. Peut-être aussi le Narcisse est-il un triple sot, préoccupé de sa propre figure avec tant d'intensité qu'il néglige d'observer l'effet qu'il produit, ce qui le conduit à tomber de Schlémylade en Schlémylade? Quoi qu'il en soit, le pommadin est le plus exclu d'entre les exclus, et le plus ironiquement de tous, attendu que chacun dirait volontiers de lui ce que Figaro dit de Chérubin: «Si jamais celui-là manque de femmes!...»
5°Par laideur.—Ce triste motif a-t-il besoin de commentaires? Voici quelque quarante ans, un écrivain de beaucoup de talent, G—- F—-, était l'amant d'une très jolie femme,—une des chaussettes bleues les plus bleues et les plus ... chaussettes de l'époque. Un académicien, âgé mais passionné, faisait, prétend-on, la cour à cette dame. F—- aurait demandé à sa maîtresse d'assister à une des déclarations de l'Immortel en train d'essayer de transformer son fauteuil en canapé. La gueuse, qui n'avait guère de scrupules, cache un soir F—— et un poète de ses amis derrière les rideaux,—comme au théâtre. L'Immortel arrive. Le flirt commence,—un mélancolique flirt avec promesses d'articles dans les journaux officiels.—Enfin, à bout d'éloquence, le galantin se jette à genoux avec des sanglots: «Mais je suis si laid que j'aurais beau le raconter, on ne me croirait pas....» Sur quoi F——, avec sa voix de brigadier de dragons, aurait crié: «Allons-nous-en, ami, ce vieux est trop répugnant....» Et les deux jeunes gens de passer avec des attitudes de commandeurs indignés devant le pauvre Lovelace d'Institut, épouvanté de la perfidie féminine. Si l'anecdote était authentique,—il suffit, hélas! d'avoir subi la grande publicité pour savoir ce qu'elles valent,—elle prouverait à quel degré la nature, si prodigue pour lui d'autres dons avait refusé à F—— le sens psychologique. Le mot du vieillard était admirable. C'était l'homme avouant, sous l'influence de la passion, et cherchant à utiliser la conscience de sa laideur, le supplice secret de toute sa vie. Il y a en effet une laideur qui tue l'amour, et ceux qui en sont atteints s'en savent atteints dès leur première adolescence C'est la laideur malheureuse et malsaine, maladroite et chétive, pauvre et vieillie avant l'âge. Soyez bossu, mais ayez de jolies dents, on vous aimera peut être de votre infirmité. Soyez borgne, mais ayez un charmant profil. Soyez boiteux, avec un joli regard. Soyez hirsute et sale, avec une encolure d'hercule. Soyez un monstre même. Il y a des chercheuses qui vous désireront. Mais si votre glace à barbe vous révèle chaque matin sur votre visage et toute votre personne lalaideur commune, n'attendez pas l'expérience pour suivre le conseil que la courtisane vénitienne donnait à Jean-Jacques:«Lascia le donne e studia la matematica.»
6°Par profession.—J'ai connu dans un hôpital de femmes un médecin qui avait le génie de la statistique. Il s'appliquait, entre autres curiosités, à dresser la liste des déflorateurs. Pas une malheureuse ne lui passait par les mains qu'il ne lui posât cette question: «Quel a été votre premier amant?» Il était devenu, de radical, réactionnaire outrageux, parce que cette enquête lui avait révélé que les déflorateurs appartiennent tous à la classe ouvrière. La profession qui en fournit le plus est, chose étrange, celle des maçons, environ cinquante pour cent. Puis viennent les domestiques et les autres corps de métier. Il y a de la logique dans ces chiffres. Le maçon, c'est celui qui passe, que l'on ne reverra plus. Le domestique, c'est celui qui est le voisin de la pauvre fille dans ce dortoir de mansardes qui règne en haut des maisons et où les maîtres chrétiens d'autrefois, ceux qui avaient, avec le souci de leur salut, celui du salut de leurs serviteurs,—quelle noble et sage vision du patronat!—n'auraient jamais laissé dormir une enfant de vingt ans. Le bourgeois, lui, ignore ce que c'est que la virginité d'une fille du peuple. Un des internes de ce docteur avait essayé autrefois, sur des données malheureusement très incomplètes et un peu pour mystifier son maître, de dresser un bilan des professions par rapport à l'amour. Les résultats qu'il avait obtenus, pour approximatifs qu'ils puissent être, contiennent une certaine philosophie sociale,—et cela vaut que l'on en consigne ici quelques-uns: