Ah! combien ce qui se passait alors dans sa tête était pénible, vague, confus! Le prisonnier atterré ne s'en pouvait rendre compte que comme d'un sentiment de douleur dominant tous les autres. Il n'avait même pas eu un sourire de pitié à donner au triomphe de ces hommes, si fiers d'emporter, comme pièces de procédure, comme preuve d'un complot, ses observations sur sa plante! Il allait être à jamais séparé de ses souvenirs! L'amant à qui l'on enlève les lettres et le portrait d'une maîtresse adorée qu'il ne doit plus revoir peut seul comprendre l'angoisse profonde du prisonnier. Pour sauver Picciola, il a compromis son orgueil, son honneur; il a brisé le cœur d'un vieillard et l'existence d'une jeune fille; et, de ce qui l'avait rattaché à la vie, rien ne lui reste, pas même ces lignes tracées par lui, et qui résumaient ses saintes études!
L'intercession de Joséphine n'avait donc pas été aussi puissante qu'elle promettait de l'être d'abord? Non. Après sa douce plaidoirie en faveur de la plante et du prisonnier, lorsqu'elle remit le mouchoir contenant la missive entre les mains de Napoléon, celui-ci se rappela les singulières distractions, offensantes pour son orgueil, que l'impératrice avait eues le matin même, durant les cérémonies guerrières de Marengo, et la signature de Charney redoubla la fâcheuse impression qu'il en ressentit.
—Cet homme est-il devenu fou? avait-il dit, et quelle comédie prétend-il jouer avec moi? Un jacobin botaniste! Il me semble entendre encore Marat s'extasier sur les beautés de la nature champêtre, ou voir Couthon se présenter à la Convention avec une rose à sa boutonnière!
Joséphine voulut élever la voix, et réclamer contre ce titre de jacobin, si légèrement donné au noble comte; mais, dans ce moment, un chambellan vint prévenir l'empereur que messieurs les généraux, ainsi que les ambassadeurs et députés des provinces italiennes, l'attendaient dans le salon de réception. Il se hâta de les rejoindre; et, inspiré bien plus par leur présence que par le contenu de la pétition, il prit occasion du nom du pétitionnaire pour faire une sortie vigoureuse contre les idéologues, les philosophes; revenant encore sur les jacobins, qu'il saurait bien, disait-il, mater et amener à merci!—Et il élevait la voix d'un ton de résolution et de menace, non qu'il fût aussi vivement animé qu'il le faisait paraître; mais, habile à profiter des circonstances, il voulait que ses paroles fussent entendues et répétées, surtout par l'ambassadeur prussien, présent à cette assemblée. C'était son acte de divorce avec la Révolution qu'il proclamait là!
Pour complaire au maître, chacun renchérit sur ses discours. Le général gouverneur de Turin surtout, Jacques-Abdallah Menou, oubliant ou plutôt reniant ses anciennes convictions, se répandit en brusques attaques contre les Brutus des clubs et des tavernes d'Italie et de France, et ce fut bientôt, dans le cercle impérial, un chorus unanime d'imprécations virulentes contre les conspirateurs, les révolutionnaires, les jacobins, tel, que Joséphine se sentit troublée un instant devant ce terrible orage qu'elle venait de soulever. Remise de sa terreur, elle s'approcha de l'oreille de Napoléon; et d'une voix demi-railleuse.
—Eh! sire, dit-elle, pourquoi donc tout ce bruit? Il ne s'agit ni de jacobins ni de révolutionnaires, mais d'une pauvre fleur qui n'a jamais conspiré contre personne.
L'empereur haussa les épaules.
—Croit-on me duper par de pareilles sornettes? s'écria-t-il. Ce Charney est un homme dangereux, mais non pas un niais! La fleur est le prétexte... le but l'enlèvement des pavés. C'est une évasion qu'il prépare, sans doute! Vous y veillerez, Menou. Et comment cet homme a-t-il pu écrire sans que sa demande passât par les mains du commandant? Est-ce ainsi que la surveillance s'exerce dans les prisons d'état?
L'impératrice essaya encore de défendre sa protégée:
—Laissons cela, madame! dit le maître.
Et Joséphine, interdite, découragée, se tut, et baissa les yeux sous le regard qu'il venait de lui adresser.
Menou, gourmandé par l'empereur, n'avait pas ménagé les reproches au colonel-commandant de la citadelle de Fénestrelle; et celui-ci, à son tour, s'était hâté de sévir contre les prisonniers auxquels il devait d'avoir reçu de si vertes réprimandes.
Déjà séparé de sa fille, qui, le cœur plein d'espoir, n'avait revu les donjons de la forteresse que pour recevoir l'ordre de quitter sur-le-champ le territoire de Fénestrelle et de n'y plus reparaître, Girhardi avait, le matin même, été soumis, comme Charney, à une visite domiciliaire; mais il n'en était rien résulté de compromettant pour lui.
Quant au comte, des émotions plus pénibles que l'enlèvement de ses manuscrits lui étaient encore réservées.
Lorsque, pour se rendre à la loge du bastion, il fut descendu dans le préau, à la suite du commandant et de ses deux acolytes, soit que le colonel Morand n'y eût prêté nulle attention en arrivant, soit plutôt qu'il se voulût venger du silence obstiné de Charney durant la visite, sa colère sembla redoubler à la vue des frêles échafaudages élevés autour de la plante.
—Qu'est-ce que tout cela? dit-il à Ludovic, accouru aussitôt sur son ordre. Est-ce ainsi que vous surveillez les prisonniers?
—Ça, mon colonel? répond avec une sorte de grognement et d'hésitation le geôlier, retirant d'une main sa pipe de sa bouche, tandis qu'il porte l'autre à son bonnet, comme au salut militaire:—c'est la plante que vous savez... qui est si bonne pour la goutte et autres maladies.
Puis, faisant graviter ses bras dans un sens contraire au mouvement précédent, il laissa glisser sa main droite le long de sa poitrine, jusqu'à sa cuisse, et la gauche, en se relevant, remit la pipe à sa place habituelle.
—Malepeste! reprit le colonel, si on laissait faire ces messieurs, les chambres et les préaux de la citadelle deviendraient des jardins, des ménageries, des boutiques, et se transformeraient en champ de foire! Allons! faites disparaître cette mauvaise herbe, ainsi que tout ce qui l'entoure!
Ludovic regarde tour à tour la plante, Charney, le commandant; il veut murmurer quelques mots de justification.
—Taisez-vous! lui crie ce dernier, et obéissez sur-le-champ!
Ludovic se tait. Il retire de nouveau sa pipe de sa bouche, l'éteint, la secoue, la dépose sur l'un des rebords de la muraille, et se prépare à exécuter l'ordre.
Il ôte sa veste, son bonnet, se frotte les mains pour se donner du courage. Tout-à-coup, comme s'il se fut retrempé à la colère de son chef, il saisit, il enlève les nattes et les paillassons; il les déchire, il les disperse dans la cour avec une sorte d'emportement. Vient le tour des étais qui servaient à les soutenir; il les arrache l'un après l'autre, les brise sur son genou, les jette à ses pieds. Il semble, à le voir, que son ancienne affection pour Picciola s'est changée en haine, et que lui aussi a une vengeance à exercer.
Pendant ce temps, Charney se tenait immobile, les yeux avidement fixés sur sa plante, mise à découvert, comme si son regard devait la protéger encore.
La journée avait été fraîche, le ciel nuageux; la tige s'était redressée depuis la veille, et du sein des branches flétries sortaient de petits rameaux verdoyans. On eût dit que Picciola prenait des forces pour mourir!
Quoi! Picciola, sa Picciola! son monde réel et son monde d'illusions, le pivot sur lequel tournait sa vie, l'axe qui faisait rayonner sa pensée, elle ne sera plus! Et lui, pauvre captif dont la Providence avait suspendu l'expiation, il lui va donc falloir s'arrêter dans son vol vers les sphères de la vraie science! Comment occupera-t-il ses tristes loisirs maintenant? Qui remplira les vides de son cœur? Picciola, le désert peuplé par toi redevient le désert! Plus de projets, plus d'études, plus de songes enivrans, plus d'observations à inscrire, plus rien à aimer! Oh! que sa prison à lui sera étroite! que l'air qu'on y respire y sera lourd! Ce n'est plus qu'un tombeau! celui de Picciola! Quoi! ce rameau d'or; ce rameau sibyllin, qui a chassé loin de lui les démons malfaisans dont il était obsédé, il ne sera plus là pour le défendre contre lui-même! Le philosophe incrédule et désenchanté devra-t-il vivre encore de son ancienne vie, avec ses pensées amères, et face à face avec le néant?—Non! plutôt mourir que de rentrer dans cette nuit froide d'où elle m'a tiré!
En ce moment, Charney vit comme une ombre apparaître à la petite fenêtre grillée. C'était le vieillard.
—Ah! se dit-il, je lui ai ravi son seul bien, je l'ai privé de sa fille! Il vient jouir de mon tourment, me maudire, sans doute! N'en a-t-il pas le droit? et qu'est donc mon malheur près de son désespoir?
Lorsqu'il se tourna de ce côté, il l'aperçut étreignant les barreaux de ses mains débiles, tremblantes d'émotion. Charney n'osait lever le front pour crier grâce du cœur à ce seul homme dont il eût voulu conserver l'estime; il craignait de trouver sur cette noble figure le signe mérité du reproche ou celui du dédain; et, quand leurs yeux se rencontrèrent, au regard plein de tendre compassion que lui adressa le pauvre père, oublieux de ses propres douleurs pour partager celles de son compagnon d'infortune, il se sentit remuer jusqu'au fond des entrailles, et deux larmes, les seules qu'il eût jamais répandues, jaillirent de sa paupière.
Ces larmes lui étaient douces; mais un reste de fierté les lui fit essuyer vivement. Il craignit d'être soupçonné d'une lâche faiblesse par ces hommes dont il était entouré.
De tous les témoins de cette scène, les deux sbires seuls, spectateurs indifférens, ne semblaient rien comprendre à ce drame auquel ils assistaient. Ils examinaient tour à tour le prisonnier, le vieillard, le commandant, le geôlier, s'étonnaient des émotions vives et diverses empreintes sur toutes ces figures, et se demandaient tout bas si quelque cachette importante ne devait pas exister sous cette herbe si bien barricadée.
Cependant l'œuvre fatale s'achevait. Excité par le colonel, Ludovic avait essayé d'enlever les appuis du banc rustique; mais ils opposaient résistance.
—Un merlin! prenez un merlin! cria le colonel.
Ludovic en prit un; il lui échappa des mains.
—Finissons-en, morbleu! répéta l'autre.
Du premier coup, le banc craqua; au troisième, il était abattu. Alors Ludovic se courba vers la plante, seule restée debout au milieu des débris.
Le comte était hâve, défait; la sueur ruisselait de son front.
—Monsieur! monsieur! pourquoi la tuer? Elle va mourir! s'écria-t-il enfin, redescendu encore une fois à l'état de suppliant.
Le colonel le regarda, sourit ironiquement, et, à son tour, ne répondit rien.
—Eh bien! reprit Charney avec violence, je veux la briser! je veux l'arracher moi-même!
—Je vous le défends! dit le commandant avec sa forte voix, et il étendit sa canne devant Charney, comme pour placer une barrière entre le prisonnier et sa compagne. Alors, sur son geste impératif, Ludovic saisit Picciola de ses mains pour la déraciner du sol.
Charney, atterré, anéanti, attacha de nouveau ses yeux sur elle.
Au bas de la tige, vers les derniers rameaux, là où la séve continuait de monter, une petite fleur venait de s'entr'ouvrir brillante et nuancée. Déjà les autres pendaient abattues sur leurs pédoncules brisés. Seule elle avait vie encore, seule elle n'était point froissée, comprimée, étouffée, entre les mains larges et rudes du geôlier. Sa corolle, à peine voilée de quelques feuilles, s'épanouissait, tournée vers Charney. Il en crut sentir les parfums, et, les paupières humides de larmes, il la vit scintiller, grandir, disparaître et se remontrer.
L'homme et la plante échangeaient un dernier regard d'adieu.
Si, en ce moment où tant de passions et d'intérêts s'agitaient autour d'un faible végétal, des hommes étaient apparus soudain dans cette cour de prison, où le ciel ne jetait alors que des teintes sombres et blafardes, au tableau qui aurait frappé leur vue, à l'aspect de ces gens de justice, revêtus de leurs écharpes tricolores, de ce chef militaire dictant ses ordres impitoyables, n'auraient-ils pas cru assister à quelque exécution secrète et sanglante, où Ludovic jouait le rôle du bourreau, et Charney celui du criminel à qui l'on vient de lire sa sentence? Oui, n'est-il pas vrai? Eh bien! ces hommes, ils viendront! ils viennent! les voilà!
L'un, c'est un aide de camp du général Menou; l'autre, un page de l'impératrice. La poussière qui les couvre dit assez qu'ils ont fait bonne diligence pour arriver.
Il était temps!
Au bruit qui signale leur entrée, Ludovic lâche Picciola, relève la tête, et Charney et lui se regardent, pâles tous les deux!
L'aide de camp remit au colonel Morand un ordre du gouverneur de Turin; le colonel en prit connaissance, parut saisi d'un mouvement d'hésitation, fit deux tours dans le préau en agitant sa canne, compara le message qu'il venait de recevoir avec celui qu'il avait reçu la veille; puis enfin, après avoir, à plusieurs reprises, fait monter et descendre ses sourcils en témoignage de grand étonnement, il affecta un air semi-courtois, se rapprocha de Charney, et déposa gracieusement entre ses mains la lettre du général.
Le prisonnier lut à haute voix ce qui suit:
«Sa majesté l'empereur et roi vient de me transmettre l'ordre, monsieur le commandant, de vous faire savoir qu'il consent enfin à la demande du sieur Charney, relative à la plante qui croît parmi les pavés de sa prison. Ceux qui la gênent seront enlevés. Je vous charge de veiller à l'exécution du présent ordre, et de vous entendre à ce sujet avec le sieur Charney.»
—Vive l'empereur! cria Ludovic.
—Vive l'empereur! murmura une autre voix qui semblait sortir de la muraille.
Pendant cette lecture, le commandant s'appuyait de la hanche sur sa canne, pour se donner un maintien; les deux hommes en écharpe, ne pouvant encore trouver le mot de tout ceci, semblaient confondus, et cherchaient en eux-mêmes par quels moyens ils rattacheraient ces événemens à la conspiration rêvée par eux, l'aide de camp et le page se demandaient pourquoi on les avait fait venir si vite. Enfin, ce dernier s'adressant à Charney:
—Il y a une apostille de l'impératrice, lui dit-il.
Et Charney lut sur la marge:
«Je recommande M. de Charney aux bons soins de M. le colonel Morand. Je lui serai particulièrement reconnaissante de ce qu'il voudra bien faire pour adoucir la position de son prisonnier.
«SignéJoséphine.»
—Vive l'impératrice! cria Ludovic.
Charney baisa la signature, et tint quelques instans le message sur ses yeux.
Le commandant de Fénestrelle avait repris toute sa courtoisie envers le protégé de sa majesté l'impératrice et reine. Non seulement Charney n'alla point occuper la loge du bastion, mais on l'autorisa à reconstruire les échafaudages et les abris dont plus que jamaisPicciolalanguissante, à demi transplantée, réclamait le secours. Les fureurs du colonel Morand contre l'homme et la plante s'étaient si bien calmées, que, chaque matin, Ludovic venait de sa part demander au prisonnier s'il n'avait rien à désirer, et comment se portaitla Picciola.
Usant de cette bonne volonté, Charney obtint de sa munificence des plumes, de l'encre, du papier, afin de relater sur de nouveaux frais, par le souvenir, ses études et ses observations de physiologie végétale; car la lettre du gouverneur de Turin n'annulait point le droit d'enquête et de saisie; les deux sbires judiciaires avaient emporté ses archives sur toile, et, après un examen approfondi, déclarantne pouvoir, malgré leurs efforts, trouver la clef de cette correspondance, ils avaient dépêché le tout vers Paris, au ministère de la police, pour y être commenté, analysé, déchiffré, par de plus habiles et de plus experts qu'eux.
Une privation autrement importante, car il n'y put suppléer aussi facilement, fut encore imposée à Charney. Le commandant, punissant Girhardi des reproches adressés à lui par le général Menou sur son défaut de surveillance, l'avait fait reléguer dans une autre partie de la forteresse, où il ne pouvait communiquer avec personne. Cette séparation, qui jetait le vieillard dans un complet isolement, retombait sur le cœur de Charney comme un remords, et paralysait l'effet des faveurs du colonel.
Il passait une grande partie de sa journée les yeux attachés sur la grille et sur la petite fenêtre close. Il y croyait voir encore le bon vieillard au moment où, avec effort, passant son bras à travers les barreaux inférieurs, il avait essayé vainement de lui faire toucher une main amie; il voyait sa supplique à l'empereur frôler le mur et remonter jusqu'à cette grille au bout d'un cordon, pour aller de lui à Girhardi, de Girhardi à Teresa, de Teresa à l'impératrice; et derrière ces barreaux, brillait et s'animait de nouveau ce regard de pitié et de pardon qu'il l'était venu soutenir récemment au milieu de ses angoisses, et il entendait ce cri de joie sortir d'un cœur brisé quand la grâce de Picciola était enfin venue!
Cette grâce, c'est à lui, c'est à eux qu'il la doit, et de cette tentative insensée, qui ne pouvait profiter qu'à Charney, seuls ils ont été punis, punis cruellement! Pauvre père! pauvre jeune fille!
Elle aussi se montrait souvent à lui, à cette même place, où il l'avait vue apparaître un instant, au sortir de ce rêve pénible qui lui prédisait la mort de sa plante. Alors, dans le trouble de ses idées, il lui avait semblé découvrir en elle tous les traits de la Picciola de ses songes, et c'est encore ainsi qu'il croyait la revoir aujourd'hui.
Un jour que le prisonnier se nourrissait de ces douces visions, quelque chose s'agita derrière le vitrage terne et dépoli; on ouvrit la petite fenêtre; une femme se montra à la grille. Elle avait la peau brune et terreuse, un goître énorme, et des yeux avares et méchans. C'était la femme de Ludovic.
Depuis ce temps, Charney n'y vit plus rien.
Dégagée de ses entraves, entourée de bonne terre, largement encadrée dans ses pavés, Picciola réparait ses désastres, se redressait, et sortait triomphante de toutes ses tribulations. Elle y avait perdu ses fleurs néanmoins, à l'exception de la petite fleur, qui, la dernière, s'était ouverte au bas de la tige.
Devant son terrain agrandi, devant la graine qui se gonflait, qui mûrissait dans le calice, Charney pressentait de nouvelles et sublimes découvertes, et rêvait même auDies seminalis, à la fête des semailles! Car maintenant le terrain ne manque plus; il est plus que suffisant pour Picciola; elle peut devenir mère, et voir ses filles croître sous son ombre!
En attendant ce grand jour, il est possédé du désir de connaître le nom véritable de cette compagne avec laquelle il a passé de si doux instans.
—Quoi! ne pourrai-je donc jamais donner à Picciola, la pauvre enfant trouvée, ce nom dont la science ou l'usage l'ont dotée d'avance, et qu'elle porte en communauté avec ses sœurs des plaines ou des montagnes!
Le commandant l'étant venu visiter, Charney lui parla du désir qu'il avait de posséder un ouvrage de botanique. Sans se refuser à sa demande, l'autre, voulant mettre sa responsabilité à couvert, songea d'abord à obtenir l'autorisation du gouverneur du Piémont; et Menou non seulement s'empressa de la lui donner complète, mais encore il lui envoya, de la bibliothèque de Turin, une masse énorme de volumes, pour aider le prisonnier dans ses recherches.—Espérant, écrivait-il,que S. M. l'impératrice et reine, très-versée elle-même dans ce genre de connaissances, comme dans bien d'autres, ne serait pas fâchée de savoir le nom de cette fleur, à laquelle elle s'était si vivement intéressée.
À la vue de cet amas de science que lui apporta Ludovic, ployant sous le faix, Charney sourit.
—Est-il donc besoin de si grosse artillerie, dit-il, pour contraindre la fleur à me dire son nom?
Néanmoins, c'est avec un sentiment de plaisir qu'il pose encore une fois sa main sur des livres. Il les feuillète avec ce frémissement d'amour qu'il avait ressenti naguère, quand le savoir était pour lui chose mystérieuse et désirable! Depuis si long-temps, il n'a pu promener ses yeux sur des caractères d'imprimerie! Déjà dans sa tête fermentait un projet d'études saintes et douces!
—Si jamais je sors de ces lieux, se dit-il, je serai botaniste! Là, plus de ces controverses scolastiques et pédantesques qui vous égarent au lieu de vous éclairer. La nature doit se montrer la même à tous ses disciples, toujours vraie quoique changeante, toujours belle quoique nue!
Et il interroge ces livres nouveau-venus, leur demandant aussi à eux leurs titres et leurs noms. C'étaient leSpecies plantarumde Linnée, lesInstitutiones rei herbariæde Tournefort, leTheatrum botanicumde Bauhin, puis laPhytographia, laDendrologia, l'Agrostographia, de Plukenet, d'Aldrovande et de Scheuchzer; puis d'autres livres, écrits en français ou en italien.
Quoique un peu effrayé de cet appareil tout scientifique, Charney ne se découragea pas, et, pour se préparer à des recherches plus sérieuses, il ouvrit tout d'abord le plus mince volume, afin d'y chercher au hasard, dans la table, les plus charmantes dénominations que puisse porter un végétal.
Qu'il eût voulu se trouver le maître de choisir dans ce calendrier floral, entre Alcea, Alisma, Andryala, Bromelia, Celosia, Coronilla, Euphrasia, Helvella, Passiflora, Primula, Santolina, ou tout autre nom doux à la lèvre, harmonieux à l'oreille!
La crainte lui vient tout-à-coup dans l'esprit que sa plante ne porte, avec un nom bizarre et disgracieux, une termination masculine ou neutre, ce qui eût brouillé toutes ses idées à l'égard de son amie, de sa compagne.
Que deviendrait la jeune fille de ses rêves, s'il allait falloir lui appliquer une désignation commeRumex obtusifolius, ouSatyrium hyoscyamus, ouGossypium,Cynoglossum, ouCucubalus,Cenchrus,Buxus! ou même quelque nom français, plus barbare encore, tel que Arrête-bœuf, Attrape-mouche, Herbe à pauvre homme, Bec de grue, Casse-lunette, Dent de chien, Langue de cerf ou Fleur de coucou! N'y aurait-il pas là de quoi le désenchanter à jamais? Non! il ne risquera point une semblable épreuve!
Malgré lui, pourtant, il reprenait tour à tour chaque volume, l'ouvrait, le feuilletait de nouveau, s'extasiant devant les merveilles innombrables de la nature, s'irritant contre l'esprit systématique des hommes, qui, de cette étude jusque alors si attrayante pour lui, avaient fait la science la plus rude, la plus technique, la plus embrouillée de toutes les sciences!
Durant huit jours entiers, il tenta l'analyse de sa plante pour arriver à connaître son nom; il n'y put réussir. Dans le chaos de tant de mots étranges, rejeté d'un système à l'autre, égaré au milieu de cette lourde et vaste synonymie, véritable filet de Vulcain, qui couvre la botanique d'un réseau comme pour cacher ses charmes, et pèse sur elle au point de l'étouffer, en vain il consulta tous ses auteurs les uns après les autres, descendant de la classe à l'ordre, de l'ordre à la famille, de la famille au genre, du genre à l'espèce; sans cesse il perdait la trace, et finissait toujours par maudire ses guides infidèles, qui souvent n'étaient d'accord entre eux ni sur les caractères généraux, ni même sur l'usage et la dénomination de chacune des parties du végétal!2
[2]Je ne citerai ici qu'un seul exemple de cette singulière divergence d'opinions entre les botanistes. Pour lesAsclépiades(famille desApocynées), Linnée regarde les écailles comme les étamines; Adanson prend les cornets pour les filamens des étamines, et les écailles pour les anthères; Jacquin pense que les anthères sont enfermées dans les loges des écailles; Desfontaines regarde les corpuscules noirs comme les vraies anthères, Richard comme des stigmates mobiles; enfin, Lamarck regarde les écailles comme des étamines, et les deux loges de leur face interne comme des anthères. (Voyez laFlore française, t. III. p. 668.)
[2]Je ne citerai ici qu'un seul exemple de cette singulière divergence d'opinions entre les botanistes. Pour lesAsclépiades(famille desApocynées), Linnée regarde les écailles comme les étamines; Adanson prend les cornets pour les filamens des étamines, et les écailles pour les anthères; Jacquin pense que les anthères sont enfermées dans les loges des écailles; Desfontaines regarde les corpuscules noirs comme les vraies anthères, Richard comme des stigmates mobiles; enfin, Lamarck regarde les écailles comme des étamines, et les deux loges de leur face interne comme des anthères. (Voyez laFlore française, t. III. p. 668.)
Au milieu de ces investigations mille fois renouvelées, la petite fleur, la fleur unique, interrogée pétale par pétale, fouillée jusque dans son calice, se détacha tout-à-coup sous la main de l'analyseur, du disséqueur, et tomba, emportant avec elle les projets d'étude sur la graine, l'espoir des semailles, et la maternité de Picciola!
Charney demeura consterné; et après un long silence, apostrophant d'une voix émue et d'un regard courroucé les livres qu'il tenait encore ouverts sur ses genoux:
—Elle se nomme Picciola! s'écria-t-il, rien que Picciola, la plante du prisonnier, sa consolatrice, son amie! Qu'a-t-elle besoin d'un autre nom, et que voulais-je donc savoir? Insensé! quoi! contre cette soif de connaître, n'est-il donc pas un remède certain, et n'en peut-on guérir?
Dans un mouvement de colère, saisissant l'un après l'autre les livres qu'il avait devant lui, il les lança vivement contre terre. Un petit papier sortit des feuillets de l'un d'eux, et vola dans la cour. Charney le ramassa aussitôt. Il contenait quelques mots, récemment tracés, et d'une écriture de femme. Il lut ce qui suit:
Espérez, et dites à votre voisin d'espérer, car ni lui ni vous, je ne vous oublie.
(Évangile selon saint Matthieu.)
Charney avait lu et relu vingt fois ce billet, dont le sens ne pouvait être douteux, car parmi les femmes une seule avait été pour lui tout cœur et tout dévouement: et cette femme, il l'avait à peine entrevue, pensait-il, il ignorait le son de sa voix; et si tout-à-coup elle se fût présentée devant lui, il ne l'eût pu reconnaître sans doute. Mais par quel moyen, trompant la vigilance de ses argus, a-t-elle pu lui faire parvenir ces lignes?—Dites à votre voisin d'espérer. Pauvre fille, qui n'osait nommer son père! Pauvre père, à qu'il ne pourra même montrer le souvenir de sa fille!
En songeant à ce bon vieillard, dont il avait comblé le malheur, dont il lui était interdit d'adoucir la peine, Charney se sentait navré de regrets, et au milieu de ses nuits sans sommeil, l'idée de Girhardi venait l'assaillir douloureusement.
Durant une de ces nuits, un bruit inaccoutumé se fit entendre au-dessus de lui, dans la chambre de l'étage supérieur, jusque là restée vide, et lui tint l'esprit rempli de conjectures plus bizarres les unes que les autres.
Vers le matin, Ludovic entra dans sa chambre, l'air affairé, et quoiqu'il essayât de contraindre ses traits à la discrétion, ses yeux brillans et animés annonçaient une grande nouvelle.
—Qu'y a-t-il? lui dit Charney, et que s'est-il passé là-haut cette nuit?
—Oh! rien,signor conte, rien; sinon qu'il nous est arrivé d'hier une recrue de prisonniers et que les logemens vacans vont cesser de l'être. Oui, poursuivit-il avec un ton emprunté de commisération, il vous va falloir partager la jouissance de votre cour avec un compagnon de captivité; mais rassurez-vous, nous ne recevons ici que de braves gens... Quand je dis braves gens, reprit-il aussitôt: c'est-à-dire qu'il n'y a pas de voleurs parmi eux! Mais tenez, voilà lenouveauqui vient vous faire sa visite d'installation.
À cette annonce inattendue, Charney s'était levé, saisi de surprise, ne sachant s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce changement, quand soudain il vit entrer dans sa chambre... Girhardi!
Tous deux se regardèrent comme s'ils doutaient encore de la réalité de cette rencontre, et au même instant leurs mains, pressées et confondues, témoignèrent du plaisir qu'ils éprouvaient à se revoir.
—Allons, allons, dit Ludovic en riant, je vois que la connaissance sera bientôt faite; et il sortit, les laissant tous deux en extase l'un devant l'autre.
Après un moment de silence:—Qui donc nous a réunis? dit Charney.
—C'est ma fille, je n'en saurais douter! Et comment m'y tromperais-je? Tout ce qui m'arrive d'heureux dans la vie ne me vient-il pas d'elle?
Charney baissa le front d'un air interdit, et ses mains pressèrent de nouveau avec force celles du vieillard. Enfin, tirant de sa cassette un petit papier, il le lui présenta:—Connaissez-vous cette écriture?
—C'est la sienne! s'écria Girhardi; c'est celle de ma fille! de ma Teresa! Non, elle ne nous a pas oubliés, et sa promesse n'a pas tardé à se réaliser, puisque nous voilà réunis tous deux. Mais comment ce billet vous est-il parvenu?
Charney le lui dit, et ensuite par un mouvement irréfléchi, il fit un geste comme pour rentrer en possession du billet; mais voyant Girhardi le tenir entre ses mains tremblantes d'émotion, le lire lentement, mot par mot, lettre par lettre, le baiser cent fois, il comprit qu'il ne lui appartenait plus, et il en éprouva au fond du cœur un vif sentiment de regret, qu'il ne sut comment s'expliquer à lui-même.
Les premiers momens passés, quand ils eurent épuisé à l'égard de Teresa toutes leurs conjectures sur son sort, et sur le lieu habité par elle, Girhardi, promenant ses yeux avec un sentiment naïf de curiosité sur le logement de son hôte, s'arrêta devant chacune des inscriptions de la muraille. Deux d'entre elles avaient été modifiées déjà; il comprit l'influence de la plante, et s'expliqua aussitôt le rôle important qu'elle avait dû jouer près du prisonnier. À son tour il prit un charbon. Une des sentences contenait ces mots:
Les hommes se tiennent sur la terre, comme, plus tard, ils se tiendront dessous: les uns près des autres, mais sans liens entre eux. Pour les corps, ce monde est une arène populeuse, où l'on se heurte de tous côtés; pour les cœurs, c'est un désert.
Il ajouta:
Si l'on n'a pas un ami!
Puis, se retournant doucement vers son compagnon, il lui tendit les bras.
Encore ému des pensées qui venaient de l'agiter, le cœur palpitant, les yeux humides, Charney s'y précipita, et tous deux scellèrent ce saint pacte d'amitié par une étreinte vive et prolongée.
Le lendemain, ils déjeunaient ensemble, en tête-à-tête, dans lacameradu premier étage, l'un assis sur le lit, l'autre sur la chaise, ayant entre eux la petite table sculptée, supportant alors, avec la double ration de la prison, une belle truite du lac, des écrevisses de la Cenise, une bouteille de l'excellent vin de Mondovi, et un appétissant morceau de ce délicieux fromage de Millesimo, connu dans toute l'Italie sous le nom deRubiola. C'était là un festin pour des captifs! Mais Girhardi ne manquait point d'argent, ni le commandant de complaisance, depuis de nouveaux ordres reçus.
Une causerie pleine de confiance et de douceur s'établit entre les deux amis. Jamais Charney n'a si bien et si long-temps savouré les plaisirs de la table; jamais repas ne lui a semblé si succulent. C'est que, si l'exercice et les eaux de l'Eurotas pouvaient servir d'assaisonnement au brouet noir des Spartiates, la présence et la conversation d'un ami ajoutent mieux encore au goût des mets les plus fins.
Bientôt les confidences suivirent leur cours. Ils s'aimaient déjà si bien tous deux, quoique se connaissant à peine! Sans y être autrement excité, sans hésitation, sans préambule, seulement comme exécution de ce contrat d'amitié passé la veille, Charney raconta les travaux orgueilleux et les folies vaniteuses de sa jeunesse. Le vieillard prit la parole à son tour, et confessa de même les premières erreurs de sa vie.
Girhardi était né à Turin, où son père possédait de vastes manufactures d'armes. Le Piémont a de tout temps servi de passage aux marchandises et aux idées qui vont de France en Italie, comme aux idées et aux marchandises qui vont d'Italie en France. De cela, il reste toujours quelque chose en route. Le vent de France avait soufflé sur son père; il était philosophe, voltairien, réformiste; le vent d'Italie avait soufflé sur sa mère; elle était dévote à l'excès. Quant à lui, pauvre enfant, les aimant, les respectant, les écoutant tous deux avec la même confiance, il devait nécessairement participer des deux natures; c'est ce qui lui arriva. Républicain dévot, il rêvait le règne de la religion et de la liberté, alliance fort belle sans doute; mais il l'entendait à sa manière, et il avait vingt ans. On était jeune alors à cet âge.
Il ne tarda pas à donner des gages aux deux partis.
Dans ce temps, la noblesse piémontaise jouissait de certains priviléges fort humilians pour les autres classes de la société. Ses membres seuls, par exemple, pouvaient se montrer en loge au spectacle, et, le croirait-on, danser dans un bal public! car la danse était alors réputée exercice aristocratique, et les bourgeois n'y devaient assister que comme spectateurs.
À la tête d'une bande de jeunes gens de la bourgeoisie, Giacomo Girhardi brava publiquement un jour ce singulier privilége. Il ne craignit pas d'établir un quadrille roturier au milieu des nobles quadrilles. Les danseurs gentilhommes s'indignèrent; danseurs et spectateurs plébéiens poussèrent un cri terrible en réclamantla danse pour tous! À cette clameur séditieuse, d'autres cris de liberté succédèrent, et, dans le tumulte qui s'ensuivit, après vingt cartels proposés et refusés, non par lâcheté, mais par orgueil, l'imprudent Giacomo, emporté par la fougue de son âge et de ses idées, appliqua un soufflet sur la joue du plus fier et du plus haut titré de ses adversaires.
L'insulte était grave. La puissante famille de San-Marsano jurait de se venger. Les chevaliers de Saint-Maurice, ceux même de l'Annonciade, toute la noblesse du pays enfin, qui, dans le péril, ne fait qu'un corps, semblait n'avoir plus qu'un visage, tant chacun se sentit offensé pour son propre compte.
Par l'ordre de son père, Giacomo se réfugia chez un de ses parens, curé d'un petit village de la principauté de Masserano, aux environs de Bielle. Mais malgré sa fuite, il fut condamné par contumace à cinq ans d'exil hors de Turin.
L'importance maladroite donnée à cette affaire, qu'on nomma la conspiration dansante, grandit Giacomo aux yeux de ses compatriotes. Les uns le regardèrent comme le vengeur du peuple; les autres, comme un de ces novateurs dangereux qui rêvaient encore l'indépendance du Piémont; et tandis qu'à la cour on signalait le donneur de soufflets comme l'un des membres les plus actifs du parti démocratique, le pauvre petit factieux servait tranquillement la messe au village, et ne sortait point de l'église où il venait de communier saintement.
Ce terrible début d'une vie qui devait s'écouler si calme, influa bien long-temps sur le sort de Giacomo Girhardi. Le vieillard paya chèrement les folies du jeune homme, car, lors de son arrestation pour l'attentat prétendu contre le premier consul, ses accusateurs ne manquèrent pas de faire valoir le jugement qui l'avait atteint déjà comme perturbateur et républicain effréné.
À compter de sa sortie de Turin, et durant son exil, Giacomo, laissant s'éteindre entièrement cet amour de l'égalité que son père avait fait naître en lui, vit se développer de plus en plus au contraire les sentimens religieux qu'il tenait de sa mère. Il les porta bientôt à l'excès, et son parent, brave et digne ecclésiastique, dont l'esprit peut-être manquait d'étendue, mais dont l'âme était noble et les convictions sincères, au lieu de chercher à calmer en lui ce commencement d'exaltation, l'excita, espérant faire pour lui de l'humilité chrétienne un bouclier contre la vivacité de son caractère. Plus tard, il comprit lui-même l'imprudence de son calcul. Giacomo n'avait plus qu'un désir, ne formait plus qu'un vœu, celui d'être prêtre.
Pour parer à ce coup, qui les eût privés de leur fils unique, son père et sa mère le rappelèrent auprès d'eux, et, s'appuyant sur la vive tendresse qu'il leur conservait, ils firent tant qu'ils le décidèrent, ou plutôt le contraignirent, à force de supplications et de larmes, à se marier.
Giacomo se maria donc; mais son mariage tourna d'abord bien autrement qu'on ne s'y attendait. Il vécut avec sa femme comme avec une sœur. Elle était jeune et belle, et ressentait pour lui la plus tendre affection. Il se servit de son influence sur son cœur, il usa de son éloquence naturelle et passionnée, non pour lui faire comprendre le bonheur du ménage, mais les douceurs de la vie religieuse. Il y réussit complètement, si bien qu'après une année passée pour eux dans une union chaste comme celle des anges, la jeune épouse se retira dans un couvent, et lui, il retourna dans les environs de Bielle.
À peu de distance du village qu'il habitait, se dresse une chaîne de hauteurs, dernier embranchement des Alpes pennines. À la base dumonte Mucrone, le pic le plus élevé de ces montagnes, une petite vallée, s'enfonçant tout-à-coup, sombre, noire, couverte de vapeurs, hérissée de rochers, bordée de précipices, semble de loin répondre à la description que Virgile et Dante nous font des bouches de l'enfer. Mais à mesure qu'on s'en approche, les rochers se montrent parés d'une belle verdure, plaisante à la vue, les précipices offrent des versans en pente douce, où des arbustes fleuris s'échelonnent en petites collines charmantes, couvertes de bosquets naturels, et la vapeur, changeant de nuance aux rayons de soleil, tour-à-tour blanche, rose, violacée, finit par s'évanouir tout-à-fait. Alors on aperçoit, au fond de la jolie vallée, un lac de cinq cents pas de largeur, alimenté par des sources, et d'où sort, en murmurant, la petite rivière d'Oroppa, qui va, à quelque distance de là, ceindre un des mamelons de la chaîne, au sommet duquel s'élève une église consacrée à grands frais à la Vierge Marie par la piété des peuples. Cette église est la plus célèbre du pays.
Si l'on en croit la légende, saint Eusèbe, à son retour de la Syrie, déposa dans cet endroit isolé la statue en bois de la Vierge, sculptée par saint Luc l'évangéliste, et qu'il voulait soustraire aux profanations des ariens.
Eh bien! dans cette petite vallée, sur la pointe de ces rochers, sur les versans de ces précipices, sur les bords de ce lac et de cette rivière, sur cette montagne, dans cette église, au pied de cette statue, Giacomo Girhardi passa encore cinq années de sa vie, oubliant le monde entier, ses amis, sa famille, sa femme, sa mère, pour la Vierge d'Oroppa!
Ignorant que la crédulité n'est pas la croyance, que la superstition mène à l'idolâtrie, et que tous les excès éloignent de Dieu, ce n'était pas la Marie céleste, la mère du Christ, qu'il adorait, c'était sa Vierge à lui! sa Vierge de la montagne! Ses jours et ses nuits s'écoulaient à prier, à pleurer devant elle, sur des fautes imaginaires, car son cœur était celui d'un enfant. En vain, son parent, le bon curé, s'alarmant de plus en plus de cette trop vive ferveur, cherchait à le ramener à la raison; rien n'y faisait. En vain, pour le distraire de cette ardente et dangereuse préoccupation, il lui proposa de visiter d'autres lieux où la Vierge était honorée: qu'importaient à Giacomo Notre-Dame de Lorette et Sainte-Marie de Bologne ou de Milan? ce n'était que l'objet matériel, l'image, ce morceau de bois noir et vermoulu, qu'il adorait, et non la sainte femme représentée là si indignement!
Ce sentiment d'exaltation ne perdit de sa profondeur que pour gagner en étendue.
La Vierge d'Oroppa avait autour d'elle son cortége de saints et de saintes.
Sur eux Giacomo avait distribué tous les pouvoirs célestes, toutes les attributions de la divinité. À l'un, il demandait de dissiper les nuages chargés de grêle, qui parfois, des hauteurs duMonte-Mucrone, descendaient sur sa montagne; à l'autre, d'adoucir les regrets de sa mère ou de soutenir sa femme dans ses épreuves; à celui-ci, de veiller sur son sommeil; à celui-là, de le défendre contre le tentateur; ainsi du reste; et sa dévotion devenait un polythéisme impur, et sa montagne d'Oroppa un Olympe, où Dieu seul n'avait pas sa place.
S'imposant les privations et les pénitences les plus rudes, il jeûnait, il se macérait, restait parfois jusqu'à trois jours sans prendre de nourriture, et il tombait dans des faiblesses honorées par lui du nom d'extases. Il avait des visions, des révélations; comme certains quiétistes, à force de dompter sa nature matérielle, il croyait être parvenu à rendre son âme visible, et il conversait avec elle, et sa santé se détruisait, sa raison se perdait; il était fou!
Un jour, il entendit une voix, venue d'en haut, lui ordonner d'aller convertir des Vaudois hérétiques, dont quelques débris existaient encore, non loin de lui, dans le Valais. Il se mit en route, traversa les pays arrosés par la Sesia, atteignit au sommet des grandes Alpes, du côté du mont Rosa; mais soudainement enfermé par l'hiver au milieu d'une peuplade de pâtres, il lui fallut passer plusieurs mois abrité sous le vaste toit d'un chalet; car les neiges amoncelées avaient obstrué tous les passages.
Ce chalet, appelé dans le payslas strablas, ou les étables, était un carré long de cinq cents pieds d'étendue, ouvert seulement du côté du sud, et fermé, calfeutré, dans ses autres parties, de fortes planches de sapin, liées entre elles par des gommes, des résines, des mousses et des lichens. Dans la saison rigoureuse, hommes, femmes, enfans, troupeaux, tout s'y réunissait sous le sceptre du plus ancien de la peuplade. Au centre de l'habitation, un foyer sans cesse alimenté y faisait bouillir à grands flots une énorme chaudière où, tour à tour, et parfois ensemble, s'apprêtaient pour la communauté, les légumes secs, le lard, le mouton, les quartiers de chamois et les côtelettes de marmottes, qu'on accompagnait, durant les repas, d'un pain de châtaignes, et, en guise de vin, d'une liqueur aigre-douce composée de busserolles et d'airelles fermentées.
Là, des occupations nombreuses, le soin des troupeaux et des enfans, les fromages à préparer, le chanvre à filer, des instrumens aratoires à fabriquer, pour forcer plus tard, durant le rapide été de ces climats, les rochers à produire, les vêtemens de peau de mouton, les paniers d'écorces, les petits meubles élégans de bois de mélèse et de sycomore, destinés à la ville, tenaient en éveil toute la population du chalet, population laborieuse et enjouée, qui mêlait ses rires et ses chansons au bruit des haches, des roues et des marteaux. Là le travail semblait doux; l'étude et la prière étaient réputées devoirs et plaisirs. On y chantait de saints cantiques avec des voix harmonieuses et exercées; les plus vieux y enseignaient aux plus jeunes la connaissance des livres et du calcul, aux mieux disposés la musique et même un peu de latin; car la civilisation des Hautes-Alpes, comme sa végétation, se conserve sous la neige, du moins parmi ces peuplades, et il n'est pas rare de voir, au retour des premières chaleurs, descendre de cesétablesvers les villages de la plaine des ménétriers et des maîtres d'école, qui vont propager au bas de la montagne l'instruction et le plaisir.
Les hôtes de Giacomo étaient Vaudois.
Pour un convertisseur l'occasion se montrait belle; mais, dès le premier mot articulé par lui au sujet de sa mission, le chef de la famille, vieillard octogénaire, moins respectable encore par son âge que par les travaux et les vertus dont tous les instans de sa vie avaient été marqués, lui imposa silence.
—Nos pères, lui dit-il, ont souffert l'exil, la dispersion, la mort même, plutôt que de consentir au culte des images: n'espérez donc pas faire sur nous ce que n'ont pu sur eux des siècles de persécution. Étranger, vous voilà condamné à vivre sous notre toit: priez à votre manière, nous prierons à la nôtre; mais unissez vos efforts à nos efforts dans un travail commun; car ici, loin des bruits et des distractions de la terre, l'oisiveté vous tuerait. Soyez notre compagnon, notre frère, tant que les neiges pèseront sur nous. Ensuite, les chemins libres, vous pourrez nous quitter, si bon vous semble, sans bénir le foyer qui vous aura réchauffé, sans vous retourner même pour saluer du geste ceux qui vous auront logé et nourri. Vous ne leur devrez rien, car vous aurez travaillé avec eux; et si le reste du compte est de notre côté, Dieu l'acquittera.
Forcé de se soumettre, Giacomo resta pendant cinq mois le compagnon de ces braves gens; pendant cinq mois, il fut le témoin de leurs vertus; pendant cinq mois, matin et soir, il entendit les actions de grâces qu'ils adressaient à Dieu seul. Son esprit, cessant d'être excité par la vue des objets de son culte exclusif, se calma; et quand cette prison, que la glace avait fermée derrière ses pas lui fut rouverte par le soleil, à l'aspect de ce soleil et des magnificences de la nature dont il avait été sevré durant si long-temps, et qui se développaient à ses regards du haut des Alpes, l'idée du Maître éternel et tout-puissant entra grande et vive dans son cœur, et y reprit sa place usurpée.
L'arrivée des premiers oiseaux, la vue des premières plantes qui sortaient toutes fleuries de dessous la neige; autour d'elles, les frémissemens des essaims d'abeilles, tout excitait ses transports de joie et d'amour!
Un volume entier ne suffirait pas pour peindre les sensations nombreuses et diverses par lesquelles passa alors Giacomo. Le bon vieillard l'avait pris en affection; il connaissait peu les livres des savans; mais il avait joint ses propres observations à celles de ses pères, et se plaisait à lui expliquer le créateur par la création. Enfin, de cet asile devant lequel il s'était présenté la tête remplie d'idées de fanatisme et d'intolérance le convertisseur sortit presque entièrement converti lui-même. L'habitude du travail, le spectacle de la famille, ramenèrent les idées de Giacomo vers les devoirs qui lui restaient à remplir.
Il courut se présenter au parloir de sa femme.
Ce serait là encore une histoire complète à raconter, que celle des moyens qu'il dut employer afin de reconquérir ce cœur d'abord repoussé par lui. Cette histoire vaudra peut-être d'être dite un jour.
Bref, après des efforts inouïs pour arracher sa femme à la vie claustrale, pour détruire lui-même l'effet de ses premières leçons, de ses premiers enseignemens, Giacomo Girhardi, revenu à la raison, au bonheur, aux croyances vraies, devint le meilleur des époux, et, quelques années après, le plus heureux des pères.
Vingt-cinq ans de sagesse et de vertus rachetèrent ses erreurs.
De retour à Turin, au milieu des siens, il s'était créé, par son industrie, des occupations dignes de lui. Il possédait une assez belle fortune, que le travail eût augmentée encore, si sa bienfaisance n'avait su donner un écoulement à ses bénéfices. Faire du bien lui était si doux! L'amour de ses semblables remplissait son cœur de joie, et l'étude de la nature ajoutait un charme inépuisable à sa vie. La nature animée excita surtout ses curieuses investigations; et comme Dieu est grand jusque dans ses plus minimes ouvrages, les insectes, s'offrant plus facilement sous la main du philosophe religieux, obtinrent la préférence sur les autres productions du sublime ouvrier. Voilà comment, plus tard, durant ses jours de captivité, le vieux Girhardi s'était attiré de la part de Ludovic le surnom singulier de l'attrapeur de mouches.
Les deux captifs n'eurent bientôt plus de secrets l'un pour l'autre. Après s'être rapidement raconté les principaux événemens de leur existence, ils la reprenaient en détail, pour se faire part des moindres émotions qui en avaient signalé le cours. Ils parlaient aussi de Teresa; mais, à ce nom, Charney, embarrassé, sentait tout-à-coup la rougeur lui monter au front; le vieillard lui-même devenait pensif, et un moment de silence, triste et solennel, accompagnait toujours le souvenir de l'ange absent.
Plus volontiers, leurs récits étaient interrompus par quelque grande discussion sur un point de morale, ou par des observations sur les bizarreries de la nature humaine. La philosophie de Girhardi, douce et consolante, faisait consister le bonheur dans l'amour du prochain; et Charney, parfois en désaccord avec lui, ne pouvait comprendre que ce foyer d'indulgence et de tendresse se fût ainsi entretenu pour les hommes, malgré l'injustice et les persécutions que le vertueux Piémontais avait eues à supporter d'eux.
—Mais, lui disait-il, ne les avez-vous donc pas maudits ces hommes, le jour où, après vous avoir lâchement calomnié, ils vous privèrent de votre liberté et de la vue de..... votre enfant?
—La faute de quelques-uns devait-elle retomber sur tous? Ceux-là même qui m'ont nui, qui sait? abusés par les apparences, aveuglés par un fanatisme politique, peut-être étaient-ils de bonne foi! Croyez-moi, mon ami, il faut penser au mal qu'on nous a fait avec l'idée du pardon au fond du cœur. Qui de nous n'en a eu besoin pour lui-même? qui de nous n'a pris l'erreur pour la vérité? L'apôtre saint Jean a dit que Dieu était tout amour. Oh! que cette parole est belle et vraie! Oui, et c'est en aimant qu'on s'élève à Dieu, et qu'on prend de lui sa force pour supporter le malheur. Si j'étais entré en prison avec une pensée en haine contre l'humanité, j'y serais mort de désespoir sans doute! Mais non, le ciel en soit loué! ces sentimens pénibles étaient loin de moi! Le souvenir de tant de bons amis, restés fidèles à mon infortune, de tant de cœurs qui ont souffert de mes souffrances, me faisait aimer plus encore mes semblables, et le moment néfaste de ma captivité fut celui où la vue même d'un homme me fut interdite!
—Quoi! usa-t-on de telles rigueurs envers vous? dit Charney.
—Dès le premier moment de nom arrestation, poursuivit son nouvel ami, j'avais été transporté à la citadelle de Turin, mis au secret et renfermé dans une galerie souterraine, où les geôliers eux-mêmes ne pouvaient communiquer avec moi. On me passait ma nourriture au moyen d'un tour, et, durant un long mois, rien ne vint interrompre cette muette solitude. Il faut savoir ce que j'éprouvai alors pour comprendre combien, malgré toutes les rêveries de nos philosophes sauvages, l'état de société est l'état naturel de la race humaine, et quelle privation supporte le malheureux condamné à l'isolement! Ne pas voir un homme! vivre sans être soutenu par un regard, sans qu'une voix retentisse à votre oreille, sans toucher une main de votre main! ne reposer son front, sa poitrine, son cœur, que sur des objets froids et insensibles! c'est affreux! et la raison la plus forte y succomberait! Un mois, un mois éternel s'écoula ainsi pour moi cependant. Il avait à peine commencé, et déjà, quand mon porte-clefs venait, tous les deux jours, renouveler mes provisions, le bruit seul de ses pas me causait des joies inexprimables. J'attendais ce moment avec anxiété. Je lui criais bonjour à travers la porte de fer qui nous séparait; mais il ne me répondait point: je m'appliquais à tâcher, durant le mouvement de rotation du tour, d'entrevoir sa figure, sa main, son habit même! Je n'y pouvais réussir, et je m'en désolais! Eût-il porté sur ses traits le signe de la cruauté et du vice, je l'eusse trouvé beau! Il aurait tendu son bras vers moi, ne fût-ce que pour me repousser, je l'aurais béni! Mais rien! rien! Je ne le vis qu'au jour de ma translation à Fenestrelle. J'avais donc pour toute distraction, pour unique plaisir, pour seule compagnie, de petites araignées que j'observais des heures entières; mais j'en avais déjà tant observé! Je m'en étais fait des amies, car j'émiettais mon pain pour elles. Les rats non plus ne manquaient point dans mon cachot; mais ces animaux m'ont toujours causé un effroi, un dégout invincibles. Je les nourrissais aussi de mon mieux, tout en me défendant de leur approche et de leur contact. Cependant, le soin que je prenais de mes araignées, la terreur même que m'inspiraient mes pauvres vilains rats, ne suffisaient point pour me distraire, et le désespoir s'emparait de moi en songeant à ma fille!
Charney fit un mouvement. Girhardi comprit ce qui se passait en lui, et se hâta de poursuivre en reprenant un air de sérénité.
—Oh! mais une bonne fortune ne tarda pas à m'arriver! La lumière pénétrait dans ma galerie par une lucarne fortement barrée au moyen d'une croix de fer (c'est même devant cette croix de ma prison que je faisais ma prière matin et soir); un auvent oblique, qui allait en s'élargissant, s'élevait devant la lucarne, et ne me permettait d'arrêter mes yeux qu'à l'extrémité supérieure d'un large pan de muraille, jeté comme attache entre deux bastions. Au-dessus de moi était situé le donjon de la citadelle. Un jour, Ô céleste Providence, combien je t'en rendis grâce! l'ombre d'un homme se dessina tout-à-coup sur la partie du mur qui se développait sous mes regards! Le corps, je ne pus le voir; mais je devinais ses mouvemens par ceux de son ombre! Cette ombre allait et venait. C'était celle d'un soldat récemment mis en sentinelle sur la plate-forme du donjon. Je distinguais la coupe de son habit, ses épaulettes, la saillie de sa giberne, la pointe de sa baïonnette, les vacillations de son plumet! Comment vous dire, mon ami, la joie dont mon âme fut alors remplie? Je n'étais plus seul! un compagnon venait de m'arriver! Le lendemain, les jours suivans, l'ombre projetée du soldat reparut sur le mur, son ombre ou celle d'un autre! Mais enfin c'était toujours un homme, un de mes semblables, qui se mouvait, qui vivait, là, presque sous mes yeux! J'observais, je suivais les alternations d'allée et de venue de l'ombre; je me mettais en communication avec elle; je marchais le long de ma galerie, dans le même sens que le soldat le long de la plate-forme. Quand on venait relever la sentinelle, je disais adieu au partant, bonjour à l'arrivant, dont c'était le tour de faction. Je connaissais le caporal; je connus même bientôt tous mes gardiens militaires, rien qu'à leur silhouette. Vous le dirai-je, pour quelques-uns je me sentais des préférences inexplicables. D'après leur attitude, leur démarche, la lenteur ou la vivacité de leurs gestes, je prétendais deviner leur âge, leur caractère, leurs sentimens! Celui-ci précipitait son pas, faisait rapidement tourner son fusil entre ses mains, ou balançait sa tête en mesure; sans doute il était jeune, d'un naturel gai; il fredonnait ou se berçait de rêves d'amour. Celui-là passait, le front courbé, s'arrêtait parfois, et s'appuyant des deux bras sur son arme, il restait long-temps dans une attitude mélancolique; il pensait à sa mère absente, à son village, à tout ce qu'il avait laissé derrière lui! Sa main se portait à sa figure... pour essuyer une larme peut-être! Et il y avait de ces chères ombres que je prenais en affection; je m'intéressais à leur sort, et je faisais des vœux, et je priais pour eux; et c'étaient de nouvelles tendresses qui germaient dans mon cœur et le consolaient! Croyez-moi, mon ami, il faut aimer ses semblables: il faut les aimer de tous ses efforts; le bonheur n'est que là!
—Homme excellent! lui dit Charney attendri; qui ne vous aimerait, vous! Pourquoi ne vous ai-je pas connu plus tôt! Ma vie eût été changée. Mais dois-je me plaindre? N'ai-je point trouvé ici ce que le monde m'avait refusé, un cœur dévoué, un appui solide, la vertu, la vérité, vous et Picciola?
Car, au milieu de ces épanchemens, Picciola n'était pas oubliée. Les deux compagnons avaient construit ensemble, auprès d'elle, un banc plus large, plus doux, plus commode que le premier. Ils s'y asseyaient l'un près de l'autre, en face de la plante, et ils croyaient être trois à converser. Ce banc était appelé par eux lebanc des conférences. C'est là que l'homme simple, modeste, s'efforçait d'être éloquent pour être persuasif, d'être persuasif pour être utile, et l'éloquence naturelle et la persuasion ne lui manquaient pas. Ce banc, c'est le banc de l'école et la chaire d'instruction. C'est là que siégent le professeur et l'élève; le professeur, c'est celui qui sait le moins, mais qui sait le mieux; le professeur, c'est Girhardi; l'élève, c'est Charney; le livre, c'est Picciola!
Ils étaient assis à leur place accoutumée. L'automne s'annonçait: Charney, perdant l'espoir de voir refleurir sa Picciola, entretenait son ami de ses regrets sur la chute de sa dernière fleur; et celui-ci, pour suppléer cette perte autant qu'il était en son pouvoir de la faire, développait devant lui le tableau général de la fructification des plantes.
Là, comme ailleurs, l'empreinte d'une main divine se montrait dans tous les actes de la nature. Girhardi racontait comment certains végétaux, à feuilles larges et étalées, et qui s'étoufferaient mutuellement en croissant les uns près des autres, ont leurs semences couronnées d'aigrettes, afin que le vent puisse opérer plus facilement leur dispersion; comment, quand les aigrettes manquent, ces graines naissent renfermées dans des cosses, dans des siliques pourvues d'un ressort élastique, dont la détente jouant tout-à-coup au moment de leur maturité, les lance au loin pour les isoler. Aigrettes et ressorts, ce sont des pieds, ce sont des ailes que Dieu leur donne, afin que chacune puisse aller à son choix prendre sa place au soleil.
Quel œil pourrait suivre dans leur vol rapide à travers les airs agités les fruits membraneux de l'orme, ceux des érables, des pins et des frênes, tournoyant dans l'atmosphère au milieu d'une poussière d'autres graines, auxquelles leur légèreté suffit pour s'élever, et qui semblent d'elles-mêmes courir au-devant des oiseaux dont elles vont apaiser la faim?
Le vieillard expliquait aussi comment les plantes fluviatiles, les plantes destinées à l'ornement des ruisseaux, ou à parer le bord des étangs, affectent dans leurs semences une forme qui leur permet de voguer sur l'eau pour aller s'implanter sur les flancs de la berge, et d'une rive à l'autre; comment, quand leur pesanteur les entraîne au fond, c'est qu'elles doivent croître dans le lit même du fleuve, ou dans la vase des marais: ainsi, les fucus, les roseaux, sortant comme une armée de lances du sein des eaux stagnantes, et ces brillans nénuphars qui, les pieds dans la fange, viennent étaler à la surface de l'onde leurs feuilles luisantes et arrondies, et leurs belles fleurs blanches ou dorées. Et il lui disait alors les amours de la Vallisnérie, séparée de son époux, et s'allongeant, détendant la spirale qui lui sert de pédoncule pour fleurir au-dessus des flots, tandis que l'époux, privé de cette faculté d'extension, brise violemment les liens qui le retiennent pour venir s'épanouir près d'elle, et mourir en la fécondant.
—Quoi! ces choses existent, s'écria Charney, et la plupart des hommes ne daignent point tourner leurs regards de ce côté!
Ce fut là une des leçons du vieillard.
—Mon ami, lui disait un jour son compagnon, tandis qu'ils siégeaient encore tous deux sur le banc des conférences, les insectes, dont vous avez fait votre étude chérie, ont-ils donc pu vous offrir autant de merveilles à observer qu'à moi ma Picciola?
—Tout autant, répondit le professeur. Croyez-moi vous n'apprécierez même bien votre Picciola qu'en faisant connaissance avec ces petits êtres animés qui viennent parfois la visiter, voler et bourdonner autour d'elle. Alors vous verrez ces nombreux rapports, ces lois secrètes qui lient l'insecte à la plante, comme l'insecte et la plante au reste du monde; car tout est né de la même volonté, tout est gouverné par la même intelligence! Newton l'a dit: L'univers a été créé d'un seul jet. De là cette harmonie, cet accord général que nous ne pouvons saisir dans son vaste ensemble, mais qui existe cependant.
Girhardi allait donner du développement à sa pensée, quand, s'arrêtant tout-à-coup, les yeux fixés sur Picciola, il garda quelques minutes un silence attentif.
Un papillon aux riches couleurs se tenait sur un des rameaux de la plante, les ailes agitées d'un frémissement tout particulier.
—À quoi pensez-vous, mon ami?
—Je pense, répliqua le professeur, que Picciola va m'aider à répondre à votre précédente question. Regardez ce papillon. Dans le moment où je parle, il force votre plante de contracter un engagement avec lui. Oui, car il a déposé l'espoir de sa postérité sur une de ses branches.
Charney se pencha pour vérifier le fait. Le papillon partit après avoir enduit ses œufs d'un suc gommeux capable de les bien fixer à l'écorce du végétal.
—Eh bien! reprit Girhardi, est-ce par hasard et à la bonne aventure qu'il est ainsi venu, charger Picciola de son précieux dépôt? Gardez-vous de le croire! La nature a réservé une espèce de plantes à chaque espèce d'insectes. Toute plante a son hôte à loger, à nourrir. Maintenant, comprenez ce qu'il y a de saisissant dans l'action de ce papillon. Il a d'abord été chenille lui-même, et, chenille, il s'est nourri de la substance d'une plante pareille à celle-ci; ensuite il a subi ses transformations; et, infidèle à ses premières amours, il a volé indistinctement sur toutes les fleurs pour aspirer les sucs de leurs nectaires. Eh bien! quand le moment de la maternité est venu pour lui, pour lui, qui n'a point connu sa mère, et qui ne verra point ses enfans (car son œuvre est accomplie, et il va mourir), pour lui, que, par conséquent, l'expérience n'a pu instruire, il est venu confier sa ponte à la plante, semblable à celle qui l'a nourri lui-même sous une autre forme et dans une autre saison. Il sait que de petites chenilles sortiront de ses œufs, et il a oublié pour elles ses habitudes vagabondes de papillon. Qui lui a donc appris cela? Qui donc lui a donné le souvenir, le raisonnement et la faculté de reconnaître cette végétation, dont le feuillage n'est plus aujourd'hui ce qu'il était au printemps? Des yeux exercés s'y trompent parfois, mais lui il ne s'y est pas trompé!—Charney allait témoigner de sa surprise.—Oh! vous n'y êtes pas! interrompit Girhardi. Examinez maintenant la branche choisie par lui. C'est une des plus anciennes, des plus fortes; car les nouvelles pousses, faibles et tendres, peuvent être gelées et détruites par l'hiver, ou brisées par le vent. Voilà ce qu'il sait aussi. Encore une fois, qui donc le lui a enseigné?
Charney restait confondu.—Mais, dit-il, pardon, mon ami; je crains que vous ne soyez abusé par quelque illusion.
—Silence! sceptique, lui cria le vieillard avec un de ses fins sourires. Vous croirez peut-être à ce que vous verrez! Écoutez-moi bien. Picciola va jouer son rôle à son tour! Il ne s'agit plus seulement de la prévoyance de l'insecte, mais de celle de la nature, d'une de ces lois d'harmonie dont je vous entretenais tout-à-l'heure, et qui forcent la plante d'accepter le legs du papillon. Au printemps prochain, nous pourrons vérifier le prodige ensemble,—dit-il en retenant un soupir adressé à sa fille.—Alors, quand les premières feuilles de Picciola se montreront, les petites larves renfermées dans les œufs se hâteront de briser leurs coquilles. Vous le savez sans doute, les bourgeons des divers arbustes ne s'ouvrent pas tous à la même époque; de même les œufs des différentes espèces de papillons n'éclosent pas au même jour; mais ici une loi d'unité va régler l'essor de la plante, comme celui de l'insecte. Si les larves venaient avant les feuilles, elles ne trouveraient pas de quoi se nourrir; si les feuilles prenaient de la force avant la naissance des petites chenilles, celles-ci seraient impuissantes à les broyer avec leurs faibles mâchoires. Il n'en peut être ainsi; la nature ne trompe jamais! Chaque plante suit dans ses progrès la marche de l'insecte qu'elle est chargée de nourrir; l'une ouvre ses bourgeons, quand s'ouvrent les œufs de l'autre; et après avoir grandi et s'être fortifiés ensemble, ensemble ils déploient leurs fleurs et leurs ailes!
—Picciola! Picciola! murmura Charney, tu ne m'avais pas encore tout dit!
Ainsi de jour en jour se succédaient les doux enseignemens, et, le soir venu, les captifs s'embrassaient en se disant adieu, et rentraient dans leurcamerapour y attendre le sommeil, ou pour y penser, souvent à l'insu l'un de l'autre, au même objet, à la fille du vieillard. Qu'est-elle devenue depuis qu'un ordre du capitaine l'a forcément exilée de la prison de son père?
Teresa avait d'abord suivi l'empereur à Milan; mais elle apprit bientôt là, par expérience, qu'il est plus difficile parfois de traverser une antichambre qu'une armée. Cependant les amis de Girhardi, excités de nouveau par elle, redoublaient d'efforts, promettaient de faire, avant peu, cesser sa captivité; et Teresa, plus tranquille, avait repris la route de Turin, où une parente lui offrait un asile.
Le mari de cette parente était bibliothécaire de la ville. Ce fut lui que Menou chargea du choix des livres à envoyer à la forteresse de Fénestrelle. La nature de ces livres mit Teresa à même de deviner facilement à qui ils étaient destinés. De là, dans un des volumes, l'insertion de ce petit billet dont la forme mystique ne pouvait compromettre ni son parent ni son protégé. Elle ignorait alors que son père et Charney vivaient plus que jamais séparés l'un de l'autre; et quand la nouvelle lui en vint par le messager même chargé du transport des livres, effrayée des conséquences que pouvait avoir pour le vieillard un isolement peut-être complet, une seule pensée avant tout remplit son cœur: la réunion des deux captifs!
Quelque temps après, lorsque, présentée par madame Menou au gouverneur du Piémont, elle vint lui offrir ses remerciemens et s'épancher devant lui en témoignages de reconnaissance, le vieux général, doucement surpris à sa vue, touché de cette onction de tendresse filiale qu'elle laissait éclater devant lui, se dépouilla un instant de sa rudesse ordinaire, et lui prenant affectueusement la main:
—Venez me voir de temps en temps, lui dit-il, ou plutôt venez voir ma femme. Peut-être, avant un mois, aura-t-elle une bonne nouvelle à vous donner!
Teresa pensa aussitôt que la faveur lui allait être accordée de retourner à Fénestrelle, d'y passer une partie de ses journées en prison, près de son père; elle se jeta aux pieds du général, et le remercia vingt fois, avec une figure rayonnante de bonheur!
Par un de ces beaux soleils d'octobre, qui rappellent ceux du printemps, Girhardi et Charney se tenaient sur leur banc. Tous deux étaient silencieux, pensifs, et, accoudés à chacune des extrémités de leur siège rustique, on les eût crus indifférens l'un à l'autre, si, parfois, le regard du comte, avec une expression d'intérêt et d'inquiétude, ne s'était tourné vers son compagnon, alors entièrement absorbé dans une profonde rêverie.
Les traits de Girhardi ne revêtaient que bien rarement cette sombre apparence de tristesse. Charney pouvait facilement se tromper sur la cause qui la faisait naître, et il s'y trompa.
—Oui, oui, s'écria-t-il, sortant tout-à-coup de ce long silence: la captivité est horrible! horrible! quand elle n'est pas méritée! vivre séparé de ce qu'on aime!
Girhardi leva la tête, et se débarrassant à son tour de cette enveloppe méditative:
—La séparation, c'est la grande épreuve de la vie; n'est-il pas vrai, mon ami?
—Moi, votre ami! reprit le comte; ce nom me convient-il? N'est-ce pas moi qui vous ai séparé d'elle? le pouvez-vous oublier? Ah! ne vous en défendez pas, vous songiez à votre fille, et en y songeant, vous n'osiez tourner vos yeux vers les miens! Lorsque ces pensées vous viennent, je le comprends, ma vue doit vous être odieuse!
—Vous vous trompez étrangement sur les causes de ma rêverie, dit le vieillard. Jamais peut-être le souvenir de ma fille ne m'est revenu à l'esprit plus consolant qu'aujourd'hui, car elle m'a écrit, et j'ai sa lettre!
—Il serait possible! Elle vous a écrit? on l'a permis!—Et Charney se rapprocha de l'heureux père avec un mouvement de joie aussitôt réprimé:—Mais cette lettre vous instruit-elle donc de quelque nouvelle sinistre?
—Nullement... au contraire.
—Alors, pourquoi cette tristesse?
—Hélas! que voulez-vous, mon ami? l'homme est ainsi fait! Un regret se mêle toujours à nos plus belles espérances! nos bonheurs ici-bas portent leur ombre devant eux, et c'est sur cette ombre que s'arrêtent d'abord nos regards! Vous parliez de séparation!... tenez, la voici cette lettre; lisez, et vous devinerez pourquoi, ce matin, un sentiment de tristesse m'a saisi près de vous.
Charney prit la lettre, et il la tint quelque temps sans l'ouvrir. Les yeux fixés sur Girhardi, il semblait vouloir deviner, par la physionomie de son cher compagnon, ce que la lettre contenait; puis il examina la suscription, et s'émut doucement en reconnaissant l'écriture. Enfin, dépliant le papier, il essaya d'en faire la lecture à haute voix; mais sa voix tremblait, les mots séchaient ses lèvres en passant: il s'interrompit et acheva la lettre en lui-même.
Voici ce qu'il lut:
«Mon bon père, ce billet que vous tenez maintenant entre vos mains, baisez-le mille et mille fois; mille fois je l'ai baisé moi-même, et il y a pour vous une moisson complète à faire sur lui!»
—Oh! je n'y ai pas manqué, murmura Girhardi... Chère enfant!
Charney poursuivit.
«C'est pour vous, comme pour moi, une vive satisfaction, n'est-il pas vrai, qu'il nous soit permis enfin de correspondre ensemble? Nous en devons garder au général Menou une éternelle reconnaissance! C'est lui qui a mis fin à ce silence qui nous séparait plus encore que la distance. Béni soit-il! Désormais, du moins, nos pensées pourront voler au-devant les unes des autres; je vous dirai mes espérances, et elles vous soutiendront; vous me direz vos chagrins, et en pleurant sur eux, je croirai pleurer près de vous! Mais, mon bon père, si une faveur plus grande encore nous était réservée!... Oh! de grâce, suspendez ici pendant quelques instans la lecture de ce billet, et, avant d'aller plus loin, préparez votre âme aux joies soudaines qu'il me reste à vous faire connaître!... Père, s'il m'était bientôt accordé de retourner près de vous! Vous voir de temps en temps, vous entendre, vous entourer de mes soins; durant deux années ce bonheur m'a suffi, et alors la captivité vous paraissait légère! Eh bien! si mon espoir se réalise... bientôt je rentrerai dans ces murs dont je fus exilée!»
—Elle va revenir! Quoi! ici? près de vous? interrompit Charney avec un cri de joie.
—Lisez, lisez, répondit tristement le vieillard.
Charney relut la dernière phrase, et continua:
«Bientôt, je rentrerai dans ces murs dont je fus exilée!... Vous voilà content, bien content, j'en suis sûre. Reposez-vous donc encore un peu sur cette consolante idée... Votre fille, votre Teresa, vous en supplie! ne vous hâtez pas trop de parcourir la fin de cette lettre. Une émotion trop vive est parfois bien dangereuse! ce que j'ai dit ne vous suffit-il pas? Chargé d'accomplir vos souhaits, un ange fût descendu des cieux, vous n'auriez osé lui en demander plus... Moi, trop exigeante peut-être, avant qu'il reprît son vol, j'aurais intercédé près de lui pour votre liberté, pour votre délivrance complète! À votre âge, il est si cruel de vivre privé de la vue du pays natal! Les bords de la Doria sont si beaux, et dans vos jardins de la Colline les arbres plantés par ma défunte mère et par mon pauvre frère ont pris tant d'accroissement! Là, leur souvenir vit plus que partout ailleurs! Puis, vous devez tant regretter vos amis, vos amis dont les efforts généreux ont si bien aidé à mes faibles tentatives!... Oh! père, père! la plume me brûle les doigts; mon secret va s'échapper. Il m'est échappé déjà, sans doute! De grâce, armez-vous de force et de constance, car voici le bonheur qui vient! Dans peu de jours, j'irai vous rejoindre, non plus seulement pour adoucir votre captivité, mais pour la faire cesser! non plus pour rester près de vous aux heures marquées et dans l'enceinte d'une prison, mais pour vous emmener avec moi, libre et fier! Oui, fier! vous aurez le droit de l'être, car vos fidèles Delarue et Cotenna, ce n'est point une grâce qu'ils ont obtenue, c'est une justice, c'est une réparation!