Victor, Noémie, le vieil Asselin et leur bon ami, l'ex-élève, ressentirent une vive douleur de la mort tragique de Geneviève: mais ils s'efforcèrent d'en tirer--pour la cause sacrée qu'ils avaient à défendre--tout le bénéfice possible.
--Je retourne à Québec, dit à l'ex-élève, le jeune avocat, et, je ne reviendrai peut-être pas avant la cour; marchez, voyez, agissez! Les paroles de Geneviève ont une signification.... La pauvre folle savait quelque chose, et elle a trop tardé à parler. Ce fanal, cette chandelle, cette cheminée, je ne sais ce que cela veut dire, mais à coup sûr cela veut dire beaucoup. Cherchons.... Ce fanal, ce doit être celui.... Mais, non, mon Dieu! puis qu'il s'est éclairé au moyen d'une simple allumette....
--C'est vrai! dit l'ex-élève, saisissant au bond la pensée de Victor, mais Picounoc peut bien avoir prévu le cas... et qui sait si, dans son témoignage, il ne sera pas fait mention d'un fanal?...
--Vous avez raison, mon ami, reprit Victor, vous avez raison!... Il était neuf heures du soir, alors, il faisait noir, et une simple allumette chimique pour aller au jardin avec sa femme, cueillir des pommes... non! non!... Il y aurait du louche en cela. Ce fanal! cherchez-le, trouvez-le!... Mais, mon Dieu! après vingt ans?... Ah! c'est folie!... Et puis si on le trouve, cela ne sera-t-il pas contre nous?
--Monsieur Victor, cela ne sera pas contre nous, puisque Geneviève a dit de le chercher... On le cherchera, Monsieur Victor, et, s'il existe encore... soyez tranquille, on n'a pas passé vingt ans pour rien dans les bois, parmi les sauvages!
Et quand Victor fut parti, l'ex-élève se mit à l'oeuvre. Il réussit à voir tous ceux qui, le soir du meurtre, étaient venus dans le jardin et dans la maison de Picounoc. Personne n'avait eu connaissance du fanal... seulement on se souvenait que Picounoc en avait acheté un neuf.
--Arrêtez donc! dit tout à coup Normand, à qui Paul Hamel parlait de l'affaire, si vous n'avez pas vu François Bernier, vous n'avez pas vu tous ceux qui sont venus au jardin de Picounoc ce soir-là.
--Je ne l'ai pas vu, répondit l'ex-élève, se raccrochant à un dernier espoir.
--François Bernier, qui est un homme à cette heure, n'avait que neuf ou dix ans alors; je me souviens qu'il était là parce qu'en courant il est venu se jeter sur moi, a tombé et s'est démis un poignet. C'est la Catoche qui l'aremmanché.
--Je le verrai, reprit l'ex-élève; où demeure-t-il?
--Il demeure au troisième rang de Ste. Croix maintenant.
L'ex-élève partit de suite. Le temps d'atteler un cheval et ce fut tout. François Bernier était chez lui. L'ex-élève ne se laissait pas retarder par les préambules:
--Vous êtes allé dans le jardin de Picounoc, n'est-ce pas, lors du meurtre de sa femme? demanda-t-il.
--Oui, monsieur, même que c'est moi qui ai ramassé le fanal.
L'ex-élève faillit jeter un cri: Le fanal? dit-il, et il avait la gorge serrée par l'angoisse ou la fièvre.
--Oui, monsieur, et je l'ai donné à une femme, une pauvre folle qui s'appelait Geneviève....
--Et savez-vous ce qu'elle a fait de ce fanal?
--Pour cela non, Monsieur, je n'en ai jamais plus entendu parler....
--C'est toujours autant de gagné! murmura l'ex-élève. Il remercia Bernier, tout surpris de ce qu'un homme se dérangeât pour si peu, et revint à Lotbinière, le coeur joliment refait.
Victor assis à son bureau écrivait, et de temps en temps une larme tombait sur le papier étalé devant lui. Le pauvre jeune homme avait peur de ne pas être assez éloquent, assez habile pour sauver son père. Quelqu'un frappa et entra de suite. Ce quelqu'un accusait bien soixante ans, et portait une figure vulgaire et fatiguée... par le vice, sous un front complètement dénudé....
--En quoi puis-je vous être utile, Monsieur? demanda l'avocat.
Le rustre roula son chapeau entre ses doigts:
--Je voudrais avoir uneconsulte, Monsieur; on m'a dit que vous êtes bon avocat.
--Parlez! je vous écoute.
--Je voudrais poursuivre en dommage un de mes voisins qui a dit que ma femme avait empoisonné une autre femme.
--C'est grave....
--J'en ai bien le droit, n'est-ce pas?
--Certainement, et même c'est votre devoir, non pas de poursuivre pour avoir de l'argent, mais pour faire reconnaître l'innocence de votre femme, et faire punir un calomniateur....
--Je voudrais poursuivre pour mille piastres.
--Vous avez tort, parce que l'on croira que vous spéculez sur l'honneur de votre femme.
--Alors faites comme vous l'entendrez.
--Quel est le nom de cet homme?
--André Barabé....
--Et le nom de votre femme et le vôtre?...
--Gagnon, Madame Alexis Gagnon, de Lotbinière.
Le jeune avocat bondit sur son siége. Il prétexta une douleur névralgique et fit un tour dans la pièce, en s'efforçant de se remettre de sa surprise.
--M'y voici, dit-il, je prends votre cause. Nous irons au "criminel." Elle sera sur le rôle pour le terme prochain. Je vais intenter l'action immédiatement.
--Et vous avez bon espoir?...
--Oh! oui! restez tranquille, ça va marcher....
--On m'avait dit aussi que je pouvais m'adresser à vous en toute sûreté....
--Et qui vous a dit cela?
--Un vieux chasseur arrivé à Lotbinière dernièrement. Les gens l'appellent l'ex-élève, je crois; je ne sais pas pourquoi, ni ce que cela veut dire.
C'était un tour de l'ex-élève. Il avait mis dans sa confidence ce nommé Barabé, un riche cultivateur, et Barabé n'hésita pas à prêter son concours aux desseins de l'ex-élève en lançant la terrible accusation. Madame Gagnon était défendue par sa grande réputation de piété: c'était bien une protection magnifique. Elle connut les soupçons que l'on tâchait de faire planer sur elle, et poussa son mari, pardon! son associé, à faire, pour imposer silence aux mauvaises langues, la démarche que nous savons.
Cependant Marguerite voyait approcher avec terreur le jour fixé pour la cérémonie de son union avec le bossu. La pensée de son irrévocable et malheureux destin l'absorbait toute entière, et les douleurs de son âme se manifestaient par la pâleur de son front et la tristesse de son regard. Elle n'attendait point de secours du monde où elle se trouvait de plus en plus isolée, et elle s'adressait avec plus de ferveur et de foi au ciel qui seul pouvait la sauver encore. Son père croyait qu'elle s'était soumise sans effort et sans amertume. Tout occupé de lui-même il ne songeait guère à sa fille. Et puis son propre sort lui semblait bien autrement important que ce qu'il appelait un caprice d'enfant. Un soir Marguerite resta longtemps assise auprès du foyer. Elle était frileuse et la flamme pétillante ne la réchauffait point. Ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, ses lèvres étaient brûlantes, et un reflet de pourpre embrasait sa figure. Dieu va-t-il m'exaucer, pensa-t-elle. Elle espérait mourir. La maladie s'aggravait de jour en jour et la fièvre, avec ses hallucinations fantastiques et ses délires navrants, fit oublier à la fiancée le monde réel qui l'entourait, et la transporta dans des régions imaginaires où l'amour et la félicité règnent sans fin.
Marguerite ne mourut pas cependant. Elle était mieux, mais faible encore, au grand désespoir du bossu qui voyait son bonheur indéfiniment retardé. L'ex-élève demanda à la voir, et, quand il approcha de son lit, elle sourit avec tristesse. Il lui dit quelques bonnes paroles, puis, lui demanda la permission de chercher dans tous les bâtiments, à commencer par la maison, un fanal qui avait été perdu autrefois. La pauvre enfant n'eut garde de refuser une aussi simple chose, et, pendant plusieurs jours consécutifs, on vit l'ex-élève rôder dans le voisinage des bâtisses de Picounoc, comme un homme qui veut étudier des lieux nouveaux, ou se familiariser avec ceux qu'il connaît déjà, pour exécuter quelque dessein secret. On le vit entrer dans la grange, dans l'étable, dans la bergerie, et n'en sortir chaque fois que longtemps après. Il se glissa sous le pavé des hangars et destasseries; il descendit dans la cave de la maison et en interrogea tous les coins et recoins; il monta au grenier et fureta partout. Un visible découragement commençait à se lire sur son front. Tout à coup une pensée subite lui rendit un faible espoir: la cheminée! se dit-il, la cheminée dont parlait Geneviève!... Il courut à la cheminée qui longeait le pignon sans le toucher; mais, fatalité! il n'y avait pas d'espace pour le plus petit fanal: Il y a une cheminée au hangar, pensa-t-il, et il retourna au hangar. La sablière qui couronnait le carré du hangar, forçait la cheminée à passer à une distance de six pouces environ des planches du pignon. L'ex-élève eut un tressaillement presque douloureux, tant il eut peur d'une nouvelle déception. Il s'approcha avec crainte de la cheminée, et regarda derrière. Rien! il n'y avait rien que des toiles d'araignées. Restait encore une chance, pourtant, et la dernière. La sablière était élevée de huit ou neuf pouces au dessus du plancher; donc sous la sablière, derrière la cheminée, on pouvait fourrer un fanal en le mettant sur le côté. L'ex-élève se coucha sur le plancher et plongea son bras dans la petite cachette ménagée par le hasard. Il toucha un objet. Un frisson courut dans ses veines et un éclair jaillit de ses yeux. Il saisit cette chose qui se trouvait au bout de sa main, et, tremblant d'éprouver encore une déception, la plus cruelle de toutes, il l'amena à lui. Le fanal! c'était le fanal! noir de poussière et enveloppé de fils d'araignées. Il l'essuya un peu et voulut l'ouvrir pour voir s'il n'y avait pas dedans quelque chose d'extraordinaire, mais il était scellé par une bande de papier collé avec de la pâte. Respectons le secret, se dit-il, tout ému, et emportons ce document à la cour.
Picounoc était venu à la ville quelques jours avant l'ouverture du terme, et c'est en son absence que l'ex-élève avait fait ses recherches.
La veille de l'ouverture de la Cour Criminelle, l'ex-élève, tenant sous son bras et précieusement enveloppé dans une gazette, un objet qu'il eut été assez difficile de reconnaître ou de deviner, entra, la figure souriante, dans le bureau de Victor Letellier. Le jeune avocat arpentait la chambre monologuant, gesticulant, comme un homme fortement exalté par une impression subite.
--Si je pouvais prouver complicité! s'écriait-il, oui, si je pouvais! Picounoc se trouverait à moitié démoli.... Dis moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es!...
Il aperçut l'ex-élève: Ah! bonjour! dit-il, quelle nouvelle?... qu'apportez-vous donc là?
--Antiquum documentum! répondit gravement l'ex-élève.
--Un vieux document?
--Le fanal! mon cher! le fanal....
--Le fanal dont parlait Geneviève?
--Eh oui! ni plus, ni moins,... qu'est-ce que cela vaut? je l'ignore. Enfin nous verrons....
Victor prit le fanal des mains de l'ex-élève, le débarrassa de son enveloppe de gazette, le tourna en tous sens.
--Qui l'a ainsi scellé? demanda-t-il.
--Elle, répondit laconiquement l'ex-élève...
--Voilà qui est singulier!... reprit Victor.
Mon Dieu! fit-il plus haut, y a-t-il donc là de quoi perdre ou sauver mon père!... Cette Geneviève n'était donc pas folle autant qu'elle le paraissait?...
--Folle? interrompit l'ex-élève, je pense qu'elle ne l'était pas du tout... seulement, elle a été imprudente:... elle a trop tardé à parler. Se croyant sûre de triompher et de faire éclater la vérité, elle s'est plu à attendre jusqu'à la dernière heure.... Dieu veuille que toute chance de succès ne soit pas morte avec elle!...
--Oui, Dieu le veuille!
--J'ai travaillé de mon côté, reprit Victor, et mes recherches n'ont pas été infructueuses.
--Vite, parlez! qu'avez-vous découvert? Voilà le courage qui me revient au coeur. Il me semble que le ciel est pour nous enfin.
--J'espère, mais n'ose m'abandonner trop vite à la joie... si j'allais être déçu!... Ma pauvre Marguerite! il faut que l'un de nous soit couvert de honte et abîmé dans la douleur....
Et Victor, le visage caché dans ses mains, demeura longtemps silencieux.
--Voyons! qu'avez-vous trouvé? demanda l'ex-élève, cela m'intéresse fort, allez!...
--Je connais l'histoire du bossu!...
--Vraiment!...
--J'ai remonté à la source de cet homme comme on remonte à la source d'un ruisseau.... Il m'a fallu écarter bien des broussailles entassées à dessein, gravir bien des rochers, faire bien des détours; mais enfin j'ai triomphé des obstacles, et maintenant, je puis lui jeter à la figure, comme une souillure ou un défi, son véritable nom....
--Il ne se nomme pas Chèvrefils?
--Il ne s'appelait pas de ce nom il y a vingt ans....
--L'ai-je connu?
--Vous avez dû le connaître....
--Et c'est un vaurien?
--Pis que cela.
--Un voleur?
--Pis que cela.
--Un assassin?
Tout cela ensemble!... Et c'est l'intime ami de Picounoc! Vous comprenez?
--Ça va venir; laissez faire le procès de Madame Gagnon: On va les envelopper là-dedans. Ce n'est pas pour rien que l'ex-élève est revenu des régions lointaines du McKenzie!... ce n'est pas pour rien qu'il a dit à Picounoc de se défier de la folle! ce n'est pas pour rien qu'il aura avancé la mort, par sa faute, de cette infortunée Geneviève!... On ne fait pas les choses à moitié!...
Victor serra la main du brave chasseur:
--C'est demain, dit il.
Le 27 octobre est arrivé. Dès avant dix heures la salle d'audience est remplie d'une foule anxieuse. L'arrestation du grand-trappeur a fait du bruit et réveillé bien des souvenirs. Les avocats, revêtus de leur toge noire, entrent avec un air solennel qui impose le respect à la foule et relève à ses yeux la grandeur du tribunal.
--Silence! fait l'huissier audiencier.
Le juge entre; le peuple se lève; l'huissier crie: Oyez! oyez! oyez! Vous tous qui avez quelque procès à la Cour Criminelle dans et pour le district de Québec, approchez et soyez attentifs.
«Vous tous, juges de paix, coroners et autres qui avez des enquêtes on des obligations de comparaître, déposez le tout devant ce tribunal afin que la justice de la Reine puisse avoir son cours.
«Vous tous, honnêtes gens, qui faites partie du jury de ce district pour notre Souveraine Dame la Reine, répondez de suite et épargnez vous l'amende.God save the Queen.
Le grand jury rapporta «true bills» accusation fondée contre André Barabé, pour calomnie, et contre Michel Lépingle et Nicolas Calumet, deux jeunes fripons qui se sont bêtement laissés prendre en escamotant une chaîne d'or au célèbre établissement de Duquet, pendant que la chef de la maison, renfermé dans une pièce voisine, causait au moyen du téléphone, avec les employés de son magasin de St. Roch.
Le procès de ces deux jeunes délinquants fut le premier entendu. Il ne prit qu'un moment, car les accusés plaidèrent coupables. La cause de Gagnon contre Barabé fut appelée ensuite. Beaucoup de gens éprouvèrent un désappointement. Ils n'étaient venus que pour voir le grand-trappeur, et le grand-trappeur n'avait pas même paru à la barre des criminels.
Les témoins de la demanderesse se tiennent debout près du banc des juges. Ils sont trois: Onézime Desruisseaux, Jacques Letendre et Philias Normandeau. Desruisseaux, appelé le premier, entre dans la «boîte» et prête serment.
--Votre nom? demanda le procureur.
--Onézime Desruisseaux.
--Vous connaissez l'accusé en cette cause?
--Je le connais bien.
--Est-ce un homme dont l'opinion et la parole ont de l'influence généralement sur les autres?
--Il a toujours passé pour respectable et naturellement on a confiance en lui.
--Quand il dit une chose on le croit?
--Quand cette chose est croyable.
On rit. Silence! crie l'huissier.
--Est-ce que vous ne croiriez pas plutôt une chose affirmée par lui que par le premier venu? reprend le procureur.
--Quant à cela, oui.
--Eh bien! l'accusé vous a-t-il parlé de la demanderesse, depuis la mort de Geneviève Bergeron?
--Rien qu'une fois, mais aplomb!
--Répétez tout ce qu'il vous a dit.
--Il m'a dit comme ça: Onésime, crois-tu à l'hypocrisie, toi? Et j'ai répondu en badinant: je crois à tout ce qui est mal.
--Eh bien! reprit-il, je crois à l'hypocrisie de Madame Gagnon ma nouvelle voisine. Elle va trop souvent à l'église et chez le bossu, et le bossu vient trop souvent chez elle.
--Vous badinez! une vieille couenne comme ça, que je réponds.
On éclate de rire de nouveau, et de nouveau un formidable «silence» retentit. Le juge s'adressant au témoin lui recommande de ne rien dire d'inutile, et de rapporter seulement les paroles de l'accusé.
--C'est bien, votre honneur, j'y suis. Donc André Barabé me dit: Je ne crois pas que cette femme soit étrangère à la mort de Geneviève....
--Pas possible!... que je... pardon! j'oubliais.
--Geneviève sortait de chez Madame Gagnon, où elle avait bu et mangé, me dit-il encore, et c'est une demi-heure après que les symptômes d'empoisonnement se manifestèrent. Geneviève est morte en sept heures: donc le poison était violent. S'il était violent, il venait d'être administré, et s'il venait d'être administré, c'est chez Madame Gagnon qui l'avait été.... Cela me parut clair et je dis la même chose à d'autres.
--On ne vous demande pas ce que vous avez dit? reprit le juge.
--L'accusé vous a-t-il dit autre chose?
--Oui, mais pas à ce sujet-là....
--Après qu'il vous eut dit cela, perdîtes-vous confiance en l'honnêteté de Madame Gagnon?
--Oui, raide!
--Et savez-vous si d'autres personnes ont, par le fait de l'accusé, perdu aussi confiance en la demanderesse?...
--Oui, Jérôme Dufresne, la Maurice Déchéne, la Michel Roy, Archange Pépin, et je pourrais en nommer bien d'autres....
--Vous n'avez plus rien à ajouter? demanda l'avocat de la reine.
--Non monsieur.
--Transquestionné.--Avez-vous vu Madame Gagnon, depuis la mort de Geneviève?
--Oui, monsieur.
--Et que vous a-t-elle dit au sujet de cette mort?
--Que c'était une mort bien extraordinaire, et qu'elle ne pouvait pas expliquer.
--Savait-elle alors que quelqu'un la soupçonnait de ce crime?
--Elle ne m'en a rien dit....
--Vous a-t-elle parlé de ce que Geneviève avait mangé ou bu chez elle?
--Pas un mot....
--Retirez-vous.
Desruisseaux sortit en s'essuyant le front avec la manche de sa blouse. Jacques Letendre et Normandeau vinrent, tour à tour, subir à peu près les mêmes interrogations et faire les mêmes réponses. Seulement, dans les transquestions, Normandeau rapporta que Madame Gagnon, sachant l'accusation qui pesait sur elle, leva les yeux et les mains au ciel en s'écriant: Dieu soit béni! qui permet que l'on me persécute ici-bas! Bienheureux ceux qui souffrent la persécution!... C'est au moins une petite ressemblance que j'aurai avec les saints et le Divin Sauveur....
Plusieurs personnes, dans l'assistance, se sentirent touchées par cette vertu aux prises avec la calomnie: d'autres flairaient un scandale nouveau, et commençaient à prendre intérêt au procès. Les témoins de la défense furent appelés. Ils étaient trois aussi, Paul Hamel, Picounoc et la servante de Madame Gagnon.
--Votre nom? demanda l'avocat.
--Paul Hamel, chasseur, dit fièrement le vieux voyageur. Et il continua sans qu'on eut le temps de l'interroger: Je dis un jour à M. Victor: j'ai une idée qui peut nous être utile dans notre grande entreprise--Cette grande entreprise, c'était de sauver son père, mon ami, l'ancien Pèlerin de Ste Anne--Je vais voir Picounoc et tâcher de lui faire croire que Geneviève dont il n'a jamais dû se défier, va lui jouer, au procès, quelque bon tour. En effet, j'accoste l'ancien camarade Picounoc, et je joue si habilement mes cartes que bientôt je m'aperçois qu'il a peur de Geneviève. Alors, que je pense, il y a quelque chose qui va mal pour toi, mon vieux, et je n'ai pas été mal inspiré. Mais je me dis en moi-même: cette pauvre Geneviève est exposée par notre faute, il faut veiller sur elle. En effet, après ce jour je ne l'ai pas perdue de vue.... Cependant elle a été tuée sans que j'aie pu la défendre. Le jour de sa mort, Geneviève fut envoyée par Picounoc à la rivière du Chêne, chez M. Chèvrefils, le bossu, pour porter une lettre. Je la suivis. Quand elle sortit de chez M. Chèvrefils elle portait un petit paquet. Elle reprit le chemin de Lotbinière et entra chez Madame Gagnon, dont la maison se trouve à une distance d'une demi-lieue environ de chez le bossu. J'attendis assis sur la clôture, à un arpent de la maison, et je repris mon chemin, deux heures après, alors que la défunte fut sortie. Elle ne portait plus de paquet. Je me proposai de la rejoindre et de la faire parler.... Je m'aperçus bientôt qu'elle était sous une influence étrange. Elle chancelait en marchant, se serrait la gorge avec ses doigts et avait des hoquets. Quand elle m'aperçut elle s'écria: je suis empoisonnée!... je vais mourir!... Picounoc et le bossu!... la Gagnon!... il est trop tard! Un instant après je fus obligée de la prendre dans mes bras comme un enfant, et de la porter dans la maison la plus proche où elle expira bientôt. Quelques mots qu'elle a dit en mourant: Fanal! chandelle et cheminée... m'ont convaincu que quelqu'un avait intérêt à sa mort... Le lendemain, je sus par la servante de madame Gagnon, que la folle avait bu du thé préparé par madame elle même. Je ne voulus pas, toutefois, faire part de mes soupçons lors de l'enquête, et j'avais mes raisons pour agir ainsi. Quelques jours après je racontai tout, et je dis hautement que madame Gagnon devrait être arrêtée. Pour rendre l'affaire plus piquante je conseillai à André Barabé de lancer l'accusation, et à M. Gagnon de revendiquer, devant les tribunaux, l'honneur de sa femme. Cette affaire est intimement liée au procès qui va commencer bientôt.
Les transquestions ne firent pas broncher d'un point le vaillant témoin, et la Cour prit un intérêt énorme à cette cause qui tournait si fatalement pour sa demanderesse. La servante de madame Gagnon fut entendue. Elle dit que Geneviève avait en effet apporté une livre de thé, et qu'elle l'avait remise à madame Gagnon; que celle-ci l'infusa elle même contre son habitude, et le servit à la folle qui en but deux tasses en mangeant du pain et du beurre; qu'aucune autre personne ne but de ce même thé dont le reste fut perdu; qu'il y avait dans l'armoire, quand la folle est venue, du thé pour au moins deux mois encore. Bref, non seulement la demanderesse ne prouva pas qu'on l'avait calomniée, mais elle demeura sous le coup d'un soupçon général, tellement motivé, qu'il était presque une condamnation.
Picounoc fut appelé à son tour. Il parut extrêmement mal à l'aise et troublé. Son masque d'assurance, sa voix nasillarde et couverte le trahirent. Le criminel peut être fort, audacieux et provocateur devant la foule des ignorants et des simples; mais en face de la justice implacable et solennelle; au milieu d'hommes habitués à lire dans les coeurs et sur les figures, habiles à démasquer l'hypocrisie, il n'a pas, d'ordinaire, la puissance de se revêtir de sa fausse livrée, et baisse la tête honteusement.
--Vous connaissez la demanderesse? commença le procureur.
--Oui.
--Depuis longtemps?
--Depuis trois mois environ.
--Elle passait pour une femme comme il faut?
--Oui.
--Que pensez-vous d'elle maintenant?
--Je crois qu'elle est calomniée.
--De sorte qu'à vos yeux elle n'éprouve aucun tort dans sa réputation?
--Sa réputation d'honnêteté et de piété est déjà si bien établie....
--Saviez-vous que Geneviève devait arrêter chez Madame Gagnon en revenant de la rivière du Chêne?
Objecté comme tendant à incriminer le témoin lui-même. Objection maintenue.
--Madame Gagnon vous a-t-elle, avant ou depuis la mort de Geneviève, parlé de cette pauvre folle? et en quels termes?
Objecté comme tendant à faire une preuve qui ne découle pas de la cause. Objection maintenue.
--N'avez-vous pas dit que Madame Gagnon faisait bien de revendiquer son honneur devant les tribunaux?
--Je puis avoir dit cela; je puis ne l'avoir pas dit. Ma mémoire s'en va....
--Vous pouvez vous retirer.
Un homme qui ne triomphait pas c'était Monsieur Gagnon. Il vit bien qu'il s'était fourré dans un guêpier, et il songea à s'en tirer le mieux possible. André Barabé fut acquitté, et, singulier jeu de la fortune, Madame Gagnon et le bossu qui se trouvaient à Québec furent immédiatement arrêtés.
Après l'audition de la cause Gagnon-Barabé, la cour s'ajourna. La foule s'écoula lentement et à regret, tant elle était avide de voir se dérouler l'affaire de Letellier, qui venait de se couvrir d'un voile mystérieux, grâce aux témoignages de la servante et de l'ex-élève. Dans toute la ville on ne s'entretint, ce soir-là, que de la femme Gagnon, si malheureuse dans la revendication de son honneur, de Geneviève la folle, et des rapports que pouvait avoir avec le procès du lendemain, la mort subite de cette infortunée....
Victor et l'ex-élève, rendus confiants par le résultat de la cause qui venait d'être jugée, augurant bien de cette première victoire, le coeur ouvert à l'espérance, entrèrent dans la prison où le grand trappeur se consumait depuis un mois dans l'inaction et l'ennui.
--Espérons! mon père, espérons plus que jamais! s'écria Victor en se jetant dans les bras du grand-trappeur.
--Quoiqu'il arrive, mon fils, je resterai homme et chrétien... répondit avec fermeté le prisonnier.
L'entretien fut long entre les trois amis.
Le lendemain matin, à l'ouverture de l'audience, il n'y avait pas plus de monde que la veille, dans la vaste salle, car, la veille, elle regorgeait, mais la foule anxieuse débordait jusque dans les corridors et sous le vieux portique du vieil édifice. Quand le juge fut assis dans son fauteuil surmonté, comme d'une égide, des armes royales sculptées et dorées, les grands jurés rapportèrent «accusation fondée» contre Joseph Letellier. Le greffier debout se tourna vers le fond de la salle.
--Geôlier, dit-il, faites mettre Joseph Letellier à la barre.
Un mouvement onduleux agita la salle, et tous les regards se tournèrent vers le prisonnier qui parut entre deux sergents de police. Letellier était ferme sans forfanterie et résigné sans faiblesse. Personne ne put lire ce qui se passait dans son esprit; personne ne put voir sur son front la pâleur de la crainte ni les défis de la jactance.... Le shérif mit devant la cour la liste des jurés, et le greffier procéda à l'appel en ces termes:
--Vous qui êtes sur la liste des jurés pour décider l'issue jointe entre notre Souveraine Dame la Reine et le prisonnier à la barre, répondez à vos noms, sous les peines de droit.
Ensuite il s'adressa à l'accusé et lui dit:
«Les personnes dont vous allez maintenant entendre appeler les noms, sont celles qui vont décider entre Notre Souveraine Dame la Reine et vous, de votre vie et de votre mort. Si donc vous voulez les récuser ou aucune d'elles, vous devez les récuser lorsqu'elles s'avanceront pour prendre le livre et être assermentées, et avant qu'elles soient assermentées, et vous serez écouté.
Les jurés furent appelés. Le prisonnier pouvait en récuser trente-cinq, attendu que l'accusation était capitale, il n'en récusa qu'un seul dont l'intelligence lui parut réellement trop limitée. Alors le greffier leur administra le serment suivant:
--«Vous examinerez bien et fidèlement et ferez un vrai rapport entre notre Souveraine Dame la reine et le prisonnier à la barre que vous avez maintenant sous votre charge, et donnerez un verdict exact suivant la preuve; ainsi que Dieu vous aide.» Cela fait, et les douze jurés assermentés, il dit à l'huissier de la cour: Comptez les jurés. Celui-ci, après les avoir comptés leur dit:--«Vous, douze hommes, demeurez ensemble et écoutez la preuve qui va vous être soumise.» Après cela le crieur fit la proclamation suivante:
--«Si quelqu'un peut informer les juges de notre Dame la reine, le procureur de la Reine, dans l'enquête qui va se faire entre notre Souveraine Dame la reine et le prisonnier à la barre, de quelque trahison, meurtre, félonie ou «misdemeanor» par lui commis, qu'il s'avance, et il sera écouté: le prisonnier est à la barre pour subir son procès: que toutes les personnes obligées par cautionnement ou reconnaissance de donner leur témoignage contre le prisonnier à la barre, s'avancent pour donner leur témoignage; sinon, elles forfairont leurs dites reconnaissances.»
Le greffier alors se leva et appelant le prisonnier lui dit:
--«Joseph Letellier, levez la main. Prisonnier, regardez les jurés, jurés regardez, le prisonnier, vous qui êtes assermentés, et écoutez l'accusation portée contre lui: Québec, à savoir: Les jurés de notre Dame la reine déclarent, sur leur serment, que Joseph Letellier, de la paroisse de Lotbinière, cultivateur, dans le comté de Lotbinière, n'ayant point la crainte de Dieu, mais obéissant aux inspirations du démon, a, le 24 septembre 1851, dans la quatorzième année du règne de Notre Souveraine Dame Victoria, par violence et avec un bâton, dans la paroisse susdite, dans le susdit comté, commis félonieusement avec malice et préméditation, un meurtre sur la personne d'Aglaé Larose, contre la paix de Dieu et de notre Dame la Reine, sa couronne et sa dignité. A cette accusation il a plaidé non coupable et s'en est rapporté à la décision de Dieu et de son pays que vous représentez. Votre devoir est donc de vous enquérir s'il est coupable ou non du crime de félonie dont il est accusé. Ecoutez maintenant les témoignages.
Pendant cette procédure empreinte d'une triste solennité, et presque lugubre comme les préludes de l'échafaud, une sensation pénible oppressa bien des âmes dans cette foule compacte qui voulait voir comment un accusé arrive à être convaincu et un crime, puni, par la prudence et la sagesse des lois. L'avocat de la Couronne s'adressant aux petits jurés, leur fit avec un soin méticuleux le récit du meurtre commis il y avait vingt ans, par le prisonnier à la barre, et l'audition des témoins commença. Picounoc, c'est-à-dire Pierre-Enoch St-Pierre entra dans la «boîte» et jura, sur les Saints-Evangiles, de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. A sa vue, il y eut un long chuchotement dans l'auditoire.
--Silence! cria l'huissier.
Picounoc fit un suprême effort pour retenir son audace qui tombait, et paraître tout à fait rassuré. Les yeux de la foule qui venaient de se fixer sur lui le brûlaient. Il courba la tête comme pour se recueillir. Il déclina son nom et ses prénoms.
--Vous connaissez l'accusé à la barre? demanda l'avocat de la Couronne.
--Oui, monsieur, c'est Joseph Letellier.
--Vous connaissiez mieux encore Aglaé Larose sa victime?
--Aglaé Larose était ma femme bien-aimée, répondit le témoin, en poussant un soupir.
--Voulez-vous raconter à la Cour ce qui s'est passé dans la soirée du 24 septembre 1851, en rapport avec la cause actuelle.
--Il y a déjà longtemps, reprit Picounoc en relevant hypocritement un visage attristé, il y a déjà longtemps que cette soirée fatale est passée, mais je m'en souviendrai toujours. On m'avait dit que Letellier aimait ma femme; elle-même m'avoua qu'il la poursuivait de ses assiduités, et la menaçait même de sa vengeance si elle demeurait toujours aussi insensible. J'avertis Letellier, en ami--car nous étions intimes--de respecter ma femme. Il me répliqua que ce qu'il avait dit à Aglaé n'était que du badinage. La chose en demeura là pendant quelque temps. Je surveillai les démarches et les regards de l'accusé, et je m'aperçus bien qu'il n'avait pas renoncé à ses coupables espérances. Mais j'étais sans inquiétude, car la vertu d'Aglaé m'était connue. Cependant Aglaé paraissait triste depuis quelques jours. A la remarque que je lui fis à ce sujet, elle se mit à pleurer, se jeta dans mes bras et me dit: j'ai peur de Djos--c'est ainsi qu'on appelait Joseph Letellier--il a juré qu'il me tuerait.... Je la consolai de mon mieux et lui répondis que ses craintes étaient vaines... que Djos n'était ni si méchant, ni si amoureux d'elle qu'elle le pensait.... Cela se passait sept ou huit jours avant la fête de l'église. La veille de la fête de l'église, au soir, ma femme me demanda d'aller avec elle au jardin pour cueillir des pommes. Nous partîmes tous les deux, laissant, pour cinq minutes, notre petite fille seule dans son berceau. Rendus au jardin, nous nous dirigeâmes vers le meilleur pommier, et j'en secouai les branches pour faire tomber les pommes les plus mûres. Ma femme se mit à genoux à terre pour les ramasser à mesure que j'agitais l'arbre. Pendant qu'elle était ainsi penchée, et que j'étais occupé à secouer le pommier, l'accusé s'avança, un rondin à la main. Je ne le vis qu'au moment où, le bras levé, il abattait son bâton sur la tête de ma pauvre femme.... Je poussai un cri, mais il était trop tard. Je reconnus bien Letellier; je l'appelai par son nom, mais il était loin déjà. Je me précipitai au secours de ma femme; elle n'avait plus besoin de secours, elle était morte. Le bâton lui avait fracassé le crâne.
Ce récit court, succinct et net, gagna à Picounoc les sympathies générales de l'assemblée, et des regards de haine se dirigèrent dès lors vers l'accusé. Mais ce n'était pas tout, il fallait répondre aux transquestions, et les transquestions sont des écueils où viennent souvent faire naufrage la fourberie et la mauvaise foi.
--Vous avez dit, commença Victor, qu'on vous avait informé des empressements de l'accusé auprès de la défunte, nommez donc quelqu'un de ceux qui alors vous ont donné ces renseignements.
--Plusieurs le disaient; mais je ne me souviens pas des noms de ces personnes.
--Comment avez-vous pu oublier leurs noms vous qui vous souvenez si bien de ce qu'elles vous ont dit alors?...
--Ce n'est pas de ma faute, si je n'ai pas la mémoire des noms....
--Quelle heure était-il quand vous êtes allés au jardin, vous et la défunte?
--Environ neuf heures du soir.
--Et quand le meurtre a eu lieu?
--Environ une vingtaine de minutes plus tard.
--Faisait-il noir?
--Oui, passablement.
--S'il faisait noir, comment avez vous pu reconnaître l'accusé?
--Nous avions un fanal.
--Comment était ce fanal?
--De fer-blanc percé à jour.
--Qu'est-il devenu?
--Il m'a été volé ce soir-là, car je ne l'ai jamais revu depuis.
--Le reconnaîtriez-vous si vous le voyiez?
--Je le pense.
--Est-ce lui, ce fanal? Et l'avocat montra au témoin le fanal trouvé par l'ex-élève....
--Picounoc le prit, l'examina attentivement comme on fait d'une connaissance, et répondit:
--C'est lui, on c'en est un pareil: mais il n'était pas attaché comme ça par une lisière de papier.
--A-t-il été longtemps allumé?
--Pas bien longtemps, dix ou quinze minutes peut-être, je ne me rappelle pas au juste.
--L'aviez-vous allumé avant de sortir de la maison?
--Oui, du moins je le crois.
--Maintenant dites à la cour, s'il vous plaît, comment était habillée votre femme ce soir-là.
--Je ne m'en souviens plus.
--Avait-elle un châle sur ses épaules?
--Non.
--Vous veniez de lui acheter un châle de soie?
--Je ne me souviens pas de cela.
--Comment pouvez-vous dire qu'elle apportait pas un châle, si vous ne vous souvenez plus comment elle était habillée?
--Je ne me souviens plus quelle robe elle portait.
--Et vous jurez qu'elle n'avait pas de châle?
--Je le jure.
--Avait-elle un chapeau?
--Non.
--Ne lui avez-vous pas recommandé de se couvrir la tête de son châle, à cause du serein?
--Non, puisqu'elle n'avait point de châle.
--Vous deviez épouser prochainement Madame Letellier qui se croyait veuve?
--Oui.
--Vous l'aimiez depuis longtemps?
--C'est possible.
--Vous avez voulu lui faire la cour moins d'un an après la mort de votre femme?
--Je ne me rappelle pas au juste....
--Vous l'aimiez avant qu'elle fut... ou se crut libre?
--Comme on en aime bien d'autres?
--Vous l'aimiez quand vous vous êtes marie avec Aglaé Larose?
--Qui vous l'a dit?
--Je vous le demande.
--Je n'ai pas remarqué le jour où j'ai commencé à l'aimer.
--N'avez-vous pas souvent dit à l'accusé... Djos, ta femme est légère... ou Djos, défie toi de ta femme? ou quelque chose comme cela?
--Je ne pense pas....
--Ne lui avez-vous pas dit que vous vous feriez aimer de sa femme, si vous le vouliez?
--Je ne lui ai jamais parlé de cela.
--Vous le jurez?
--Oui.
--Savez-vous où l'accusé avait pris le bâton dont il s'est servi?
--Je n'en sais rien.
--N'y avait-il pas des rondins près de la clôture de votre jardin?
--C'est possible.
--Pourquoi ces rondins se trouvaient-ils là?
--Je ne m'en souviens pas, assurément.
--Aviez-vous coutume de corder du bois en cet endroit?
--J'en ai mis quelquefois....
--Vous avez écrit à M. Chèvrefils le jour de la mort de Geneviève?
--C'est possible.
--Et vous avez envoyé Geneviève porter votre lettre?
--Oui.
--Au nom de qui écriviez-vous?
--En mon nom, je suppose.... C'est-à-dire, c'est ma fille....
--Entendons-nous. Est-ce vous ou votre fille qui avez écrit?
--C'est ma fille....
--Alors, ce n'est pas vous?
--Elle écrivait en mon nom.
--Pourquoi?
--Par rapport à son prochain mariage... de sorte que je puis dire aussi bien que c'est elle qui envoyait cette lettre.
--Combien de pages a-t-elle écrites?
--Je ne saurais le dire, je ne les ai pas comptées.
--Deux, trois, quatre?
--Pas si vite....
--Une page?
--Plus ou moins.
--A-t-elle signé son nom ou le vôtre?
--Le mien... le sien!... Je n'en sais rien, je ne sais pas lire.
--Et vous savez mentir! grommela Victor. C'est bien; vous pouvez vous retirer.
Picounoc poussa un soupir de soulagement. Il promena son regard dans la salle et toutes les figures parurent lui sourire. Charlot Grismouche fut appelé et assermenté.
--Vous connaissez le prisonnier à la barre? demanda l'avocat de la couronne.
--Oui, répondit-il, je l'ai vu à Montréal, il y a un mois à peu près. Nous avons soupé et passé une partie de la nuit ensemble à l'hôtel.
--Vous a-t-il parlé de l'affaire du 24 septembre 1851?
--Nous avions sablé quelques coups ensemble et nous avions la langue déliée; nous nous vantâmes d'avoir fait quelques bons coups dans notre vie. Il dit, lui, qu'il en avait fait un, il y a une vingtaine d'années, et qu'il l'avait bien regretté, parce que cela l'avait obligé de fuir et de se faire passer pour mort. Sollicité par nos questions il avoua qu'il avait tué une femme qu'il aimait beaucoup: Ne parlez de rien, ajouta-t-il, j'espère que l'affaire est oubliée et qu'on me laissera en paix.
Transquestionné, il dit que la femme à laquelle l'accusé avait fait allusion se nommait Aglaé. Latransquestiontournait contre l'accusé. Le témoignage de Robert Picouille fut le même que celui de son ami. Les deux rusés compères s'étaient fort bien entendus. La Couronne fit entendre plusieurs autres témoins pour faire éclater les vertus civiques et les qualités du citoyen Picounoc. L'un d'eux poussa la bonne volonté jusqu'à déclarer qu'il était grandement question de l'élire marguillier à la Noël prochaine. D'autres vinrent déclarer qu'ils avaient entendu dire que l'accusé aimait Aglaé la femme de Picounoc; mais aucun ne put, toutefois, citer un seul fait à l'appui de ces on-dit. D'après tous ces témoignages explicites et formels, il était difficile de croire à l'innocence de l'accusé. Aussi, malgré son apparence honnête et paisible, commença-t-il à perdre les sympathies du publique. Pendant les dépositions des témoins il fronça souvent les sourcils, comme un homme qui sent la colère bouillonner au fond de son âme: il sourit aussi par fois, mais avec amertume. La défense fit comparaître ses témoins à son tour.
L'ex-élève fut entendu le premier.
--L'accusateur et l'accusé sont mes amis du jeune âge, dit-il.
--Il n'y a pas d'accusateur, reprit le juge, M. St. Pierre n'est que témoin, et la cause est celle de la Couronne.
--Monsieur Pierre-Enoch Saint-Pierre, répliqua l'ex-élève, a été maudit de son père, qui avait été maudit du sien aussi lui.
--On ne vous demande pas de faire la biographie de M. Saint-Pierre ou de ses aïeux, observa l'avocat de la couronne, parlez de la cause....
--Pardon, mon savant confrère, reprit Victor, mais il est nécessaire de bien connaître un homme pour bien comprendre ce qu'il peut faire....
L'ex-élève continua:
--C'est en ma présence que Picounoc--pardon! que M. Saint-Pierre....
On se mit à rire, mais le formidable "Silence!" éclata derechef.
--C'est en ma présence, reprit l'ex-élève, que Saint-Pierre a été maudit de son père, il y a vingt-deux ans de cela. Plus tard un peu je le rencontrai; il me dit qu'il se mariait et qu'il n'aimait pas sa fiancée, mais qu'il se laissait faire parce qu'elle possédait une belle propriété. Je le blâmai. Il répliqua: Tiens! je n'ai pas de secret pour toi! j'ai aimé, j'aime et j'aimerai toujours. Celle que j'aime, tu la connais, c'est Noémie. Elle est la femme d'un autre. Eh bien! puisque de ce côté le bonheur m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'après leur dot, et je voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des filles avantageuses.
--Si tu parlais sérieusement, que je lui répliquai, j'irais de ce pas avertir ta fiancée: Je suis sérieux, qu'il me répond, je suis un maudit et le fils d'un maudit, donc il faut que je fasse mon oeuvre.
Ces premières paroles du témoin à décharge bouleversèrent profondément la salle toute entière, et les idées les plus opposées jaillirent tout à coup de partout: Quel est le monstre? quel est le martyre? est-ce l'accusé? est-ce l'accusateur? se demandait-on avec effroi. Et l'on cherchait à deviner, sur les traits impassibles de Letellier et sur la figure hypocrite de Picounoc, le secret de ce mystère.
L'ex-élève continua: Je prévins la défunte, et j'avertis aussi l'accusé, car de ce moment je perdis toute confiance en Picounoc,--pardon! en Saint-Pierre--mais ni Aglaé Larose, ni Joseph Letellier ne s'occupèrent de mes avis. Je partis pour l'ouest quelque temps après le meurtre d'Aglaé. Je savais bien que Letellier était accusé de ce meurtre; mais j'ai toujours pensé qu'il y avait une ruse en cette affaire, et quoique ne m'expliquant pas la fuite ou la mort de Djos Letellier je ne le croyais pas coupable. Un jour, il y a trois mois de cela environ, nous étions réunis, sauvages et trappeurs, dans une petite chapelle, au fort Providence, sur le lac des Esclaves. Le grand-trappeur arriva. Nous le connaissions tous comme chasseur et l'aimions beaucoup, mais nous ne savions ni son nom véritable, ni d'où il venait. Jamais il n'avait voulu desserrer les dents à ce sujet. Ce grand-trappeur d'alors, c'est l'accusé d'aujourd'hui. Moi je me mets à parler de Lotbinière, à propos du vieux chef des Couteaux-jaunes, le Hibou-blanc, qui venait de se trahir et de s'avouer Canadien renégat, autrefois instituteur. Ce misérable s'appelait Racette de son vrai nom, et il avait bien maltraité, quand il faisait l'école, mon ami Djos Letellier. Là dessus je chante pouille au vieux renégat, et je ne sais comment, mais j'arrive à dire: Pauvre Djos! s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, il serait encore heureux, son enfant ne serait pas orphelin--tous les yeux se braquèrent sur le jeune avocat--et sa femme ne serait pas veuve, sa femme ne serait pas veuve, remarquez bien cela!
--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur qui pleurait.
--Et oui, depuis vingt ans.
--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant la tête, Djos a tué sa femme dans un moment de folle jalousie.
--Il ne l'a pas tuée puisque je l'ai vue il y a cinq ans, que je riposte; c'est la femme de Picounoc qu'il a tuée!...
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur en tombant à genoux.
--Le missionnaire lui demande ce qu'il a. Il pleurait comme une Madelaine, et criait: Noémie! Noémie, pardon!... ah! je n'ai pas tué ma femme!... mon Dieu, soyez béni!...
--Toutes ces choses me sont bien restées dans la tête, allez! ça m'a fait assez d'impression. Et tout le monde pleurait dans la chapelle....
Et dans la cour aussi, pendant cette rapide et pittoresque esquisse du témoin, bien des gens s'essuyaient furtivement les yeux.
--Voilà, votre honneur, une lettre du missionnaire du fort Providence qui confirme le récit du témoin, dit le jeune avocat, et il déposa sur la table, parmi d'autres documents, la lettre que le juge fit lire de suite.
--Alors poursuivit l'ex-élève, je revins de suite au pays avec le grand-trappeur, pour éclaircir cette triste et inexplicable affaire. Comme je l'ai dit, dans mon témoignage, hier, j'ai fait croire à Picounoc que Geneviève la folle pourrait peut-être nous être plus utile qu'il ne le croyait. Et Geneviève a été empoisonnée quelques jours après. Dans son délire elle a parlé de fanal, de chandelle et de cheminée.... J'ai compris que cela avait rapport au meurtre d'Aglaé, et je me suis mis à chercher. J'ai fouillé partout. A la fin, derrière la cheminée du hangar de Picou... pardon! de M. Saint-Pierre, j'ai trouvé le fanal que voici. Je ne sais pas ce qu'il va dire, par exemple, ce fanal....
La cour éclata de rire malgré la solennité de la circonstance.
Transquestionné.--L'accusé a avoué, en votre présence, qu'il a tué Aglaé Larose, la femme de Saint-Pierre?
--Pour ça, oui! mais il croyait avoir tué sa propre femme, comprenons-nous. Il pensait l'avoir surprise dans les bras de Picounoc....
--Qui a conseillé à l'accusé de revenir au pays?
--Personne. Il s'est dit comme ça: Puisque c'est la femme de Picounoc que j'ai tuée, j'ai été le jouet et l'instrument d'un grand scélérat; allons à la grâce de Dieu: il faut que la clarté se fasse.... Et nous sommes partis tous deux.
La fortune inconstante allait tourner encore, et l'accusé apparaissait déjà, aux yeux de plusieurs, avec l'auréole du martyre. Madame Letellier fut appelée. Elle parut vêtue de noir et voilée; mais, pour rendre témoignage, elle rejeta en arrière les replis de deuil de son grand voile, et sa douce figure fit entrer la compassion dans les coeurs. Victor laissa à son adjoint la tâche délicate d'interroger Noémie.
--Je suis la femme de l'accusée, dit-elle d'une voix émue.
--Après une année de bonheur, Madame, votre mari ne vous a-t-il pas rendue malheureuse en se laissant aller à la jalousie.
--Oui, monsieur... sans que je puisse deviner pourquoi, il est devenu jaloux....
--Et il se montrait violent, n'est-ce pas?
--Que mon savant confrère veuille bien donner une autre tournure à ses questions, et ne pas provoquer ainsi la réponse qu'il désire, observa l'avocat de la couronne.
--Se montrait-il violent? repartit l'avocat de l'accusé.
--Très-violent.
--Sortait-il souvent?
--Pour ses travaux seulement.
--Avait-il des amis bien intimes?
--M. Saint-Pierre était son plus intime ami.
--Avez-vous connaissance qu'on l'ait averti de se défier de son ami?
--M. Paul Hamel l'en a averti en ma présence....
--Et votre mari a-t-il profité de cet avertissement?
--Il a répondu à Paul Hamel que c'était probablement le dépit qui le faisait parler ainsi, parce qu'il ne pouvait pas avoir en mariage Emmélie la soeur de Saint-Pierre.
--Vous aperceviez-vous alors que M. Saint-Pierre vous aimait?
--Cela ne me venait pas à l'idée: mais plus tard, lorsqu'il me demanda en mariage, il m'avoua qu'il m'aimait depuis le jour où il m'avait vue pour la première fois.
--Depuis combien de temps sa femme était-elle morte quand il vous rechercha en mariage?
--Depuis six mois.
--Et combien de temps avez-vous pris à vous décider à l'épouser?
--Vingt ans.
Il y eut un murmure approbateur dans la salle.
--Où étiez-vous le soir du meurtre?
--A l'église.
--Savez-vous comment le meurtre a eu lieu?
--Oui... mon mari m'a tout expliqué.
--Racontez fidèlement, s'il vous plaît?
Le silence, déjà profond, se fit encore plus absolu; chacun retenait son souffle pour ne rien perdre de ce récit nouveau.
--Ce fut Saint-Pierre qui alluma la jalousie dans le coeur de mon mari, en lui disant, à chaque instant, que j'étais légère et oublieuse de mes devoirs. D'abord, mon mari n'en crut rien; mais il m'observa davantage et interpréta mal mes actions les plus innocentes. Il devint véritablement jaloux sans que j'eusse la plus légère faute à me reprocher, Dieu le sait. Quand Saint-Pierre le jugea assez prévenu, il lui jura que je serais à lui-même Saint-Pierre quand il le voudrait, et, la veille de la fête de l'église, quand je fus partie pour aller à confesse, il vint de nouveau trouver mon mari et lui dit: Rends-toi ce soir, vers neuf heures, dans mon jardin, et cache-toi bien, tu verras si je suis un menteur. Mon mari répliqua: Ma femme est à l'église.--C'est pour mieux te tromper, répondit Saint Pierre.--Elle n'aurait pas mis, pour aller courir dans les jardins, le beau châle que je lui ai acheté dernièrement, observa mon mari.--Pour aller au rendez-vous, on ne se fait jamais trop belle, reprit Saint-Pierre. Mon mari, tout bouleversé, se rendit dans le jardin, il prit un rondin sur un tas de bois que Saint-Pierre lui avait montré, comme par hasard, un peu auparavant, et se cacha sous les arbres. L'obscurité se répandit. Alors il entendit venir quelqu'un, et vit deux personnes s'avancer vers la barrière. Quand elles furent entrées, il entendit Saint-Pierre s'écrier: je t'aime!... et la femme qui l'accompagnait poussa un soupir. Au bout d'un instant Saint-Pierre dit: Asseyons-nous ici, ma douce Noémie--comme s'il m'eut parlé--puis, il ajouta d'autres paroles encore... et embrassa sa femme.... Il fit brûler une allumette exprès pour se faire voir. Alors mon mari qui se tenait tout près, un bâton à la main, aperçut une femme, la tête penchée sur l'épaule de Saint Pierre, et enveloppée presqu'entièrement dans un châle absolument pareil au mien. Il fut trompé par ce vêtement; il crut que j'étais infidèle, et il voulut me tuer... et il aurait eu raison, si.... Mais, épuisée par ce long effort, Madame Letellier s'affaissa tout à coup et fondit en larmes. On lui apporta un peu de vin et d'eau, et, quand elle se fut remise, on continua à recevoir son témoignage. Picounoc apparaissait déjà comme le plus rusé des monstres.
--Vous avez eu dernièrement la visite d'une dame Gagnon?
--Oui, monsieur.
--Voulez-vous raconter à la cour ce qui s'est dit alors au sujet du châle de la défunte?
--Mon fils disait: Il y a quelque chose cependant qui va embarrasser Picounoc, et qu'il expliquera difficilement: c'est le châle.
--Madame Gagnon parut surprise un peu: Est-ce qu'il l'a détruit ce châle? demanda mon fils.--Je n'en sais rien, répondit-elle.--Ensuite elle se reprit: Il ne m'en a jamais parlé, ajouta-t-elle: Mon fils se leva vivement, ouvrit ma commode:--Il ne l'a pas détruit, Madame, le voici, dit-il, et il déplia le châle que j'avais pris pour aller à l'église, le soir du meurtre.... Madame Gagnon demeura un instant sans parler, puis elle dit en balbutiant: N'est-ce pas celui de votre mère?
--Etiez-vous l'amie de la défunte Aglaé?
--Oui.
--Vous a-t-elle jamais dit que votre mari l'importunait de ses assiduités?
--Jamais. Elle m'a dit que c'était une fausse rumeur que des méchantes langues faisaient courir.
Transquestionnée.--Savez-vous, madame, si la défunte avait un châle semblable au vôtre?
--Je ne lui en ai jamais vu.
--Avez-vous entendu dire qu'elle en eut un?
--Jamais....
--Si elle en avait eu un, croyez-vous que vous ou les voisines en eussiez pris connaissance de quelque façon?
--Si ce châle devait servir à induire mon mari en erreur, il a dû être tenu caché.
--C'est tout, Madame, vous pouvez vous retirer.
Le médecin Noël Dubois fut cité à son tour. Il dit qu'un jour, pendant que penché sur le berceau de l'enfant du prisonnier, il regardait, en causant avec la mère, la petite créature, le prisonnier entra subitement, et, se montrant animé de la plus sotte jalousie, l'accabla d'injures et l'appela séducteur de femme. Il dit aussi que l'accusé passait pour bien jaloux....
Madame Gagnon comparut. Elle arriva escortée de deux hommes de police, car elle était prisonnière depuis la veille. Elle regarda l'assistance d'une façon suppliante, car elle n'avait encore rien perdu de son hypocrisie. Vieille, laide, rousse et l'air bégueule, elle ne pouvait compter que sur son mérite pour s'attirer les coeurs.
--Votre nom, madame? demanda Victor.
--Eugénie Laroche, femme Gagnon, monsieur.
--Eugénie Laroche? répéta Victor en la regardant fixement.
--Oui, monsieur, reprit la vieille, est-ce que mon nom ne vous va pas?
On se mit à rire, et l'huissier imposa son éternel "silence!"
--Depuis quand êtes-vous dans la paroisse de Lotbinière?
--Depuis un mois et demi environ.
--Vous avez été chez Madame Letellier, il y a quelques jours, pourquoi?
--Pour la consoler de ses peines....
--Vous avez regardé un châle assez joli et bien conservé que l'on vous a montré alors?
--Oui....
--Et qu'avez-vous dit?
--Je ne me rappelle pas d'avoir fait des remarques.
--N'avez-vous pas dit que ce châle appartenait à madame Letellier?
--Oui, Monsieur.
--Comment saviez-vous cela?...
--Parce que... parce que... il sortait de sa commode.
--Mais quelqu'un vous affirmait que c'était le châle de la défunte, quelle raison aviez-vous de dire que c'était celui de madame Letellier... répondez! Est-ce parce que les deux étaient pareils?
--Probablement....
--Et qui vous a dit que les deux châles étaient pareils?
--Personne.
--Vous l'avez deviné?...
La vieille ne voulut plus ajouter un mot. De guerre lasse on dut l'éloigner. Plusieurs témoins vinrent déclarer que Letellier s'était presque tout à coup montré terriblement jaloux. Puis vint Angèle Mercier, femme de Noé Delorme. Elle déclara que lorsqu'elle était enfant, Picounoc la payait pour lui faire dire qu'elle portait des billets doux de la part de madame Letellier au Docteur et de la part du Docteur à madame Letellier, et pour lui faire dire aussi à Joseph Letellier qu'il allait, lui Picounoc, en cachette voir Noémie; que tout cela était faux....
La malice hypocrite de Picounoc se dessinait peu à peu, mais sûrement. On voyait un rayon d'espoir briller sur le front du prisonnier. François Bernier, de Ste. Croix, suivit. Il dit que le soir du meurtre de la femme de Saint-Pierre, il avait ramassé un fanal, dans le jardin, et qu'il l'avait donné à Geneviève, une espèce de folle qui demeurait la plupart du temps dans le voisinage. C'est tout ce qu'il savait. Vint ensuite le tour de la petite José Antoine--Héloïse Hamel--qui était gardienne chez Letellier, le soir da meurtre, pendant l'absence de Noémie.
--Vous étiez gardienne chez Letellier, le soir du meurtre?
--Oui, Monsieur.
--Quel âge aviez-vous alors?
--J'avais douze ans, Monsieur.
--Que s'est il passé alors?
--Madame Letellier m'avait demandé pour avoir soin de son enfant, pendant qu'elle irait à confesse. Je berçais le petit sur mes genoux--Plusieurs sourirent en regardant le petit qui était maintenant le beau grand garçon qu'on appelait M. l'avocat Victor--Je berçais le petit sur mes genoux, continua le témoin. Tout à coup, vers neuf heures ou neuf heures et demie, M. Letellier entre. Il était affreusement changé. Il s'approche de l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans ses bras, l'embrasse plusieurs fois, et me le rend en disant: Aies-en bien soin... car il n'a plus de mère!
--Sa mère est allée à confesse, que je réponds, il la verra demain.
--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, qu'il dit d'une voix à faire peur,... et moi, qu'il ajoute, vous ne me reverrez jamais.... Et il sortit pour ne plus revenir. J'avais peur. J'ai couru avertir le monde.
Le témoignage naïf et concluant de la petite gardienne fut corroboré par ceux à qui en effet, le soir du meurtre, elle alla annoncer la nouvelle de la mort de Madame Letellier.
Le marchand bossu de Ste. Emmélie, prisonnier aussi lui, fut questionné à son tour.
--Geneviève, la pauvre folle morte l'autre jour, vous a porté une lettre le jour de sa mort, demanda le jeune avocat.
--Oui, Monsieur?
--De la part de qui?
--De la part de M. Letellier.
--Pouvez-vous dire à quel sujet cette lettre était écrite....
--Non, Monsieur....
--Pouvez-vous dire combien de pages d'écriture elle renfermait?
--Je n'ai pas remarqué ce détail.
--Vous l'avez lue cette lettre?
--Oui.
--Y avait-il plus d'une page d'écriture?
--Je ne puis le dire.
--Avez-vous cette lettre?
--Peut-être la retrouverai-je.
--Saint-Pierre l'a-t-il signée lui-même?
--Non, puisqu'il ne sait pas écrire.
--C'est une autre personne qui l'a signée pour lui?
--Apparemment.
--De son nom?
--Comme de raison.
--Voici, votre honneur, dit le jeune avocat, s'adressant au juge, la déposition certifiée de Mademoiselle Marguerite Saint-Pierre au sujet de cette lettre. Mademoiselle Saint-Pierre est malade et n'a pu venir à la cour.
--Mon père m'a dit d'envoyer à M. Chèvrefils, par Geneviève, une lettre qui se trouvait sur la table dans la salle. Comme j'éprouvais quelque répugnance à obéir, mon père ouvrit la lettre et, me montrant les quatre pages toutes blanches, il me dit: Tu vois que ce n'est pas compromettant. Il n'y avait pas un mot d'écriture en effet. Je mis mon nom, entrelacé avec celui, de Victor, sur le coin d'une page, et je remis la lettre à Geneviève qui partit pour ne plus revenir....