XIII

Quelques jours après le voyage de Robert et de Charlot à Lotbinière, et leur visite par trop intéressée au marchand bossu, un Monsieur Gagnon, barbe grise, figure insignifiante, vint s'installer avec sa femme, une vieille laide, mais alerte et pimpante, et une servante bonne enfant, dans une maison du voisinage, qu'il acheta et paya comptant--Chose assez rare pour être signalée, d'autant plus qu'à la maison attenait une fort belle terre. Le bossu flairant une bonne pratique, alla présenter ses hommages à la dame nouvelle, et, bientôt la plus étroite amitié lia les deux maisons. Si Madame Gagnon ne se fût pas révélée, en même temps, si dévote, on eût pu craindre le jeu des mauvaises langues, car les visites du bossu devinrent bien fréquentes, et Madame allait acheter souvent. Elle achetait sans doute peu à la fois. Le mari passait pour un bonhomme, un de ces hommes commodes qui ferment les yeux pour ne pas voir. Mais qu'avait-il besoin de regarder? Madame se faisait conduire si souvent à l'église, et puis, elle était dans la soixantaine!

Victor Letellier avait été douloureusement surpris de voir l'indigence dans la maison de sa mère. A sa dernière vacance encore, il avait trouvé la demeure modeste enveloppée dans une atmosphère de paix et de félicité. Tout lui avait souri comme autrefois: les arbres feuillus et les fleurs du jardin, le seuil antique et le foyer solitaire. Le pain n'avait pas manqué sur la table, ni la gaîté dans le coeur de sa mère. C'est peut-être que l'écolier, que l'étudiant, fatigué des murs du collège qu'il ne peut franchir impunément, altéré de soleil, d'air et de liberté, se plaît, dans son exaltation, à revêtir, comme d'un nimbe lumineux, tous les objets qu'il a regrettés longtemps, et longtemps évoqués dans ses rêves. Depuis plusieurs années, en effet, la maison de la veuve Letellier s'en allait en ruine. Un contrevent était tombé, et le gond de fer rouillé qui le soutenait depuis vingt ans n'avait pas été remplacé par un gond neuf; le pignon dépeinturé laissait voir, comme une tache honteuse, sa petite fenêtre brisée, où les chapeaux de paille remplaçaient les vitres; le perron devenu poussière sous la pluie et les pieds, se voyait remplacé par une bûche de merisier mal écarrie. Les bardeaux de la couverture se garnissaient d'une mousse verdâtre. Le lambris du carré, blanchi à la chaux autrefois, avait pris une teinte grise et sombre sous l'action de la pluie. La grange ne se portait pas mieux, et, sans de forts étais qui la soutenaient encore, le vent de nord-est qui souffle fort en cet endroit, l'eût couchée sur son vieux châssis en pourriture. La misère s'échappait par tous les ais, par toutes les pièces, et cependant le jeune avocat ne venait que de l'apercevoir. Il en ressentit une profonde commotion. Tout son passé de joie et de lumière se perdit dans une ombre épaisse! il regretta d'avoir été heureux pendant que sa mère souffrait.

Un instant l'amour--ce baume divin auquel nul ne résiste--l'amour calma son chagrin et lui rendit le bonheur. Mais ici encore le calme présageait la tempête, le soleil annonçait l'orage. Marguerite, qu'il avait vue si rieuse et si aimante, était devenue tout à coup chagrine et presque sauvage. Elle semblait se trouver mal à l'aise devant lui, et paraissait le fuir. Un changement aussi prompt était inexplicable et portait le trouble dans son âme. Il était venu débordant d'ivresse et d'espérance, il allait repartir désespéré. Il était venu se reposer dans la solitude des champs, se distraire dans les plaisirs du village, avant d'entrer dans l'arène où chacun combat contre tous pour conquérir sa part des biens de la vie, et il allait, comme un coursier que l'on presse d'atteindre le but, continuer sans repos, sa marche difficile. Il lui tardait de rendre à sa bonne mère un peu de tout ce bien qu'elle lui avait fait; et, si la fortune tardait trop à venir, il trouverait, dans la maison de Picounoc, un refuge à cette femme aimée. Et même, n'était-ce pas là la voie la plus courte pour arriver à la félicité? Le mariage de Picounoc et de Noémie ne serait-il pas le gage de l'union de Victor et Marguerite?

--Oh! les jours sombres achèvent, et j'ai tort de me désespérer, se dit enfin le jeune avocat; encore quelques mois et, sans doute, l'allégresse rayonnera dans tous nos coeurs.

Avant de s'en retourner à Québec, Victor alla faire ses adieux à Marguerite. Il dissimula d'abord, sous un air d'indifférence et un ton badin, le chagrin dont il était rempli. Marguerite éprouva un long serrement de coeur en le voyant parler aussi gaîment de son départ.

--Ta pauvre mère va s'ennuyer, dit-elle....

--Je lui écrirai souvent....

--Viendras-tu cet hiver?

--Peut-être aux jours gras, si je gagne quelques dollars pour payer ma voiture.

--Papa va toujours à la ville pendant l'hiver, il se fera certainement un plaisir de t'emmener.

--Si tu m'aimes encore, dans ce temps-là, tu le chargeras de me voir... mais....

--Mais!... que veux dire ce mais?...

--L'autre jour, t'en souviens-tu? tu m'aimais beaucoup.

--Si je m'en souviens!

--Laisse-moi finir... Aujourd'hui, tu m'aimes un peu.

--Un peu! fit Marguerite avec reproche.

--Laisse-moi finir.

--Non, tu finis trop mal....

--Cet hiver, tu ne m'aimeras plus!...

Marguerite ne répondit pas, mais elle leva sur Victor un regard si doux, si plein de prière et d'amour, qu'il se sentit troublé jusqu'au fond du coeur.

--Marguerite, dit-il, pourquoi me regardes-tu ainsi?

--Victor, pourquoi parles-tu comme cela?

Et les deux jeunes gens se regardaient fixement, avec douceur, avec volupté. Peu à peu leurs yeux se remplirent de larmes, leurs mains se joignirent, un cri parti du coeur:

--Marguerite!

--Victor!

Picounoc parut. Le traître! se montrer dans un pareil moment! qu'il soit honni de tous les amoureux!

--Marguerite, Monsieur Chèvrefils, dit-il, en présentant le bossu. Le bossu suivait.

Picounoc ne savait pas Victor était là, dans un charmant tête-à-tête avec Marguerite. Il parut surpris, et le bossu fit une grimace éloquente. Marguerite s'avança vers lui:

--Je vous présente Monsieur Letellier.

--C'est-à-dire notre voisin, reprit Picounoc, moitié sérieux, moitié badin, le fils de la veuve Noémie que vous connaissez bien.

--Oh! c'est ce jeune homme que nous avons protégé? Je suis heureux de faire votre connaissance, Monsieur, dit-il au jeune avocat, en lui tendant la main.

--J'aurais voulu vous connaître plus tôt, Monsieur Chèvrefils, répondit Victor, j'aurais dû vous connaître plus tôt,... puisque de concert avec M. St. Pierre vous avez fait du bien à ma mère... et vous m'en avez fait à moi-même!...

--Bah! ne parlez pas de cela, je vous prie, c'est si peu de chose!

--Vous avez fait beaucoup, Monsieur, mais cependant, si votre générosité n'est pas satisfaite, il se présente une heureuse occasion de l'exercer encore.

Le bossu se sentit pris. Il balbutia pourtant:

--Que faudrait-il donc faire encore?

--Il faudrait ne pas faire vendre maintenant la terre de ma mère.

--C'est la nécessité, Monsieur. Le commerce a des exigences... ah! vous êtes neuf, vous ne connaissez pas encore les mauvais côtés de l'existence.

--C'est vrai, mon Victor, ajouta Picounoc; et ce serait mal juger M. Chèvrefils, que de le croire dur ou insensible, parce qu'il use de moyens extrêmes pour recouvrer son argent.

--Au reste, ajouta le bossu, si vous désirez parler affaires, Monsieur Letellier, je demeure à la rivière du Chêne, près du grand pont. Nous serons seuls, et les dames, par conséquent, ne s'ennuieront pas à nous entendre.

--Je m'intéresse beaucoup à madame Letellier, dit Marguerite, et vous pouvez parler d'elle en ma présence aussi longtemps qu'il vous plaira.

--Merci, Marguerite, dit Victor.

--Et un peu à Monsieur Letellier, n'est-ce pas? demanda le bossu en essayant de rire.

--Victor est mon ami d'enfance.

--Et je parie, Mademoiselle, que vous pourriez dire plus encore, si vous écoutiez votre coeur.

Marguerite eut envie de dire hautement: oui! mais elle songea à son père, et fit taire le cri de son âme. Victor était blessé du ton fendant qu'avait pris le marchand; il eut envie de répliquer de la même façon, mais la crainte d'être impoli ou de déplaire à Picounoc, retint sur ses lèvres toute parole offensante. Il reprit après quelques minutes, changeant de sujet:

--Vous avez été victime d'un vol? M. Chèvrefils?

--Oui, Monsieur, d'un vol considérable! Et vous comprenez que cela ne règle pas mes affaires, ne paie pas mes comptes.

--Et chasse un peu la bonne humeur, ajouta Victor en riant.

--C'est vrai! c'est vrai! il faut l'avouer.

--Vous n'avez pas retrouvé les voleurs?

--Je les ai suivis à la piste.

--Et ils sont arrêtés?

--Pas encore, mais ils le seront; je sais où les prendre; je connais leur cachette.

--Vraiment!

--Robert et Charlot sont les plus anciennes pratiques de la mère Labourique.

--La mère Labourique! exclama le jeune avocat, la mère Labourique, je connais ça! J'ai voulu voir de mes yeux le sale tripot dont j'ai tant de fois entendu parler. C'est là qu'autrefois une trame infâme avait été ourdie contre mon père, jeune encore, et sans expérience. Toute une société de brigands tenait là ses quartiers généraux et décrétait ses arrêts de mort contre ceux qui lui portaient ombrage. Mais mon père, grâce à Dieu, avait fini par triompher de ces misérables. L'un d'eux, s'il vit encore, doit se souvenir d'un coup de rame qui fit sa marque, un autre perdit un pied, un autre, le plus puni de tous....

Il s'arrêta soudain, et rougit comme un homme qui vient de dire une chose insensée. Il est maladroit de parler de corde dans la maison d'un pendu. Le jeune avocat s'efforça de racheter son imprudence en disant:

--Heureusement que les fils ne tiennent pas toujours de leurs pères!

Marguerite observa le trouble de son ami, et fut frappée de la manière inattendue dont il terminait cette sortie contre les bandits du temps passé. Elle ignorait, la pauvre enfant, que le chef de ces scélérats, celui dont la mort avait été si terrible, était son aïeul, le père de son père.

--Achève donc, Victor, dit-elle ingénument; je n'ai jamais entendu raconter cela, moi....

Picounoc lui imposa silence d'un regard et, quand il vit qu'elle ne comprenait qu'à demi:

--Il y a des choses, dit-il, que les jeunes filles ne doivent pas entendre.

Marguerite crut qu'elle avait manqué de réserve, et se retira toute confuse. Le bossu demeurait inflexible sous son masque de barbe noire. Cependant, il brûlait de ses yeux fauves le jeune homme imprudent.

--"L'Etoile" part vers midi, dit le jeune avocat, je n'ai que le temps d'embrasser ma mère en passant et de m'embarquer: Je vous dis adieu.

--Tu descends à Québec? Je croyais que tu passais un mois au moins avec, nous, dit Picounoc étonné....

--Ma mère est pauvre et je vais travailler pour la secourir.

--Ta mère ne manquera de rien, Victor, je te le jure, reste si tu veux.... Mais enfin c'est le devoir d'un bon fils de travailler pour ses parents.... Dieu te bénira, mon enfant, va, tu fais bien. Et il tendit la main au jeune avocat.

--Au revoir, M. Chèvrefils, dit Victor au bossu.

Le bossu lui serra la main d'un mouvement convulsif comme pour lui rompre les os.

--Est-ce l'amitié? demanda Victor.

--C'est pour vous remercier du souvenir que vous avez évoqué tout à l'heure.

--Le souvenir des brigands?

--Oui, j'ai connu votre père... je l'ai aimé... oh! beaucoup aimé. Ce brave Djos! c'est dommage qu'il soit mort si vite....

--Oui, Monsieur, c'est dommage, car les hommes honnêtes sont assez rares.

--Il est mort trop tôt; j'aurais bien aimé à le revoir. C'est un tour qu'il nous a joué, le gascon! partir si jeune et si vite!

Victor et Picounoc regardaient le bossu avec étonnement.

--Tu as connu Djos! demanda Picounoc.

--Je l'ai connu, bien sûr, et peut-être mieux que toi-même.

--Tu ne m'as jamais dit cela.

--Il y a bien des choses que je ne t'ai jamais dites.

--Où l'as tu connu?

--Où? un peu partout, que diable! Il a voyagé ce garçon, et moi, je ne suis pas resté les deux pieds dans un sabot.

--C'était un brave homme en effet, et, s'il n'eut eu ce moment de folie que vous savez, la jalousie....

--Le vertige! le vertige de l'amour, quoi! c'est quelque chose de dangereux.... Il avait pourtant une femme honnête et dévouée!

--Une belle et adorable femme! ajouta Picounoc avec passion.

--Que voulez-vous? reprit le bossu, la jalousie est le plus horrible des aveuglements, et le fruit défendu sera toujours le meilleur.

Victor expiait les paroles imprudentes qu'il avait dites tout à l'heure. A son tour il souffrait, et le souvenir que l'on évoquait lui était bien amer.

--J'ai pardonné, reprit Picounoc hypocritement; j'ai fait le bien pour le mal, Dieu le sait, cela me suffit. Ne parlons plus de cet homme, ni de ces choses.

--Parlez-en à votre aise, Messieurs, je m'en vais, dit froidement le jeune avocat.

Et il sortit. Marguerite le reconduisit jusque sur le seuil de la porte.

--Marguerite, dit-il, je n'aime pas ce bossu, une voix intérieure m'avertit de me défier de lui.

--Il passe cependant pour un honnête homme; sauf qu'il aime trop l'argent, paraît-il.

--Les hommes qui aiment trop l'argent sont bien dangereux.

--Comment cela?

--Parce que, pour avoir cet argent qu'ils convoitent, ils se font les instruments de toutes les passions, les complices de tous les crimes.

--Il a fait du bien à ta mère.

--Oui, mais afin de lui faire plus de mal; c'est le raffinement de la méchanceté. Je vois clair tout à coup. Cet homme a jeté son argent sur notre terre, comme on jette un filet. Il nous tient et ne nous lâchera que pour nous chasser de notre foyer.

--Si tu savais comme je le hais cet homme, et mon père veut que.... Picounoc et le bossu sortirent de la chambre voisine, ce qui empêcha Marguerite d'achever sa confidence.

Les amoureux sont perspicaces, Victor devina ce que Marguerite n'avait osé achever. Il jeta un regard inquiet sur la jeune fille.

--Je comprends tout... dit-il... ah! voilà pourquoi tu me recevais si froidement tantôt...

--Victor, on nous observe... je t'aime et je le déteste. Es-tu content?

--Marguerite, merci! au revoir! à bientôt!

Picounoc trouva un prétexte pour sortir et laisser seuls Marguerite et le bossu. La jeune fille eut voulu se voir ou plutôt le voir loin. Quoi de plus insupportable eu effet que les assiduités d'un homme que l'on hait? Le bossu se faisait beau autant que possible, prenait des airs câlins, multipliait les sourires agaçants et les regards de feu, tout cela en pure perte, Marguerite était toute ailleurs. Sa pensée voyait d'autres regards et d'autres sourires plus doux, une figure plus jeune, plus belle et plus noble.

--Vous ne m'aimez donc pas un peu, Marguerite? risqua enfin le bossu à bout de patience.

--Pas du tout, Monsieur.

--C'est franc, mais c'est dur.

--Et c'est vrai, ajouta la jeune fille.

--Vous m'aimerez plus tard, quand vous serez ma femme.

--Quand je serai votre femme?

--Oui. Il le faut, vous le savez.

--Je ne suis pas encore convaincue....

--Cependant vous avez vu votre père à vos genoux....

Marguerite, brusquement émue par cette parole, resta silencieuse.

--Je vous l'avais dit, ajouta le bossu. Je sais ce que fais, et j'obtiens toujours ce que je veux.

--Toujours?

--Oui, toujours, et, bien que vous ne m'aimiez pas, je vous aurai.

La froide ténacité de cet homme effrayait Marguerite.

--Qui êtes-vous donc, dit-elle, pour parler ainsi?

--Qui je suis? votre futur mari.

--A quand notre mariage? demanda-t-elle ironiquement.

--A bientôt, mademoiselle.

L'ex-élève et Baptiste, Félix et John s'étaient mis à la poursuite de leurs ennemis avec l'acharnement des loups qui ont trouvé la piste du troupeau. Ils savaient bien qu'ils ne pouvaient pas engager la lutte ouvertement avec eux et les battre quand ils seraient prévenus et préparés, mais ils espéraient les surprendre et peut-être, qui sait? délivrer leur ami, le grand-trappeur; les indiens passent si aisément et si vite de la crainte à l'insouciance, de la prudence à la témérité.

Rendus à l'endroit où Litchanrés et Couteaux-jaunes en étaient venus aux mains, ils hésitèrent un peu, ne sachant quelle direction prendre; car un parti de sauvages s'était dirigé vers la rivière Athabaska, et l'autre, vers le nord. Cependant, ayant examiné attentivement le gazon et les branches, sur le passage des deux tribus, ils trouvèrent celui-là plus foulé et celles-ci plus rompues du côté de la rivière. Ceux qui s'étaient dirigés par là avaient dû passer rapidement, sans prendre le temps de choisir les éclaircies et les endroits les plus favorables. Ils se sauvaient donc. Et les vaincus, c'étaient les Litchanrés puisque leurs morts étaient restés en proie aux bêtes fauves. Kisastari ne put leur fournir aucun renseignement; il ne se souvenait que d'une chose: avoir été frappé par derrière. Et il eut donné beaucoup pour rencontrer le lâche qui l'avait ainsi attaqué. Il ne voulut pas suivre les blancs; il était encore trop faible pour marcher vite. Au reste, il voulait, en chassant, pour se nourrir, rejoindre sa tribu. Les chasseurs canadiens étaient pressés d'atteindre les Couteaux-jaunes. Ils arrivèrent assez tôt pour sauver le grand-trappeur d'une mort certaine, mais, à leur insu, car ils ne le virent point. Ils voulaient seulement appliquer la vieille loi du talion: oeil pour oeil, dent pour dent. Ils savaient que les Couteaux-jaunes étaient des assassins, ils savaient que le grand-trappeur ne devait pas sortir vif de leurs mains sanglantes, et ils étaient d'humeur à venger sur tous la mort d'un seul. Pour eux, tous les Couteaux-jaunes ne valaient pas un grand-trappeur. Ils poursuivirent les fuyards et arrivèrent sur les bords du lac noir. La tribu venait de ployer ses tentes. Au loin, sur le lac, des canots s'en allaient vers le nord, et les avirons fouettaient l'onde avec rapidité.

--Les lâches! ils se sauvent! s'écria l'ex-élève, n'importe, nous les rejoindrons.

Le grand-trappeur n'avait pas vu ses amis. Il crut que les Couteaux-jaunes l'enveloppaient dans un cercle qui allait se rétrécissant toujours, et, pour ne pas perdre toute chance, il se précipita au hasard, courant de toutes ses forces, pour tromper les balles et distancer les assassins. Quand les coups de feu eurent cessé de retentir, il s'arrêta. Un sourire de satisfaction passa sur sa noble figure, et sa pensée monta vers le Seigneur. Il éprouvait un étrange contentement de se savoir libre; il se contemplait avec une sorte de bonheur.

--Dieu m'a protégé, se disait-il, d'une façon évidente, car comment aurais-je pu éviter de pareilles embûches? Le renégat a voulu paraître généreux aux yeux de quelqu'un.... Ah! je le vois! exclama-t-il... tout-à-coup: c'est Iréma qui me sauve à son tour! comment? je n'en sais rien, mais c'est elle! Pauvre enfant! que Dieu te protége, et qu'il te délivre des mains du monstre qui t'a saisie.

Il se dirigea vers la rivière Athabaska, avec l'intention d'en suivre le cours jusqu'au lac de ce nom. Il atteignit la rive droite de cette rivière, le deuxième jour au coucher du soleil. C'était un des plus beaux jours du mois de juin. Son attention fut attirée par une petite lueur lointaine qui se reflétait dans l'eau paisible: Amis ou ennemis, pensa-t-il, je vais voir qui a campé là!

Et il partit, marchant avec précaution pour ne pas donner l'éveil. Il longea la rive et, se glissant comme un serpent sous les feuillages, il arriva à quelques pas du feux. Personne ne rôdait autour de ce foyer, et la flamme allait s'éteignant insensiblement. Il pensa que les chasseurs étaient partis, ou s'étaient cachés à son approche pour le surprendre ou le reconnaître. Sachant que les seuls ennemis qu'il avait à craindre, les Couteaux-jaunes, ne pouvaient se trouver là, il s'approcha du feu hardiment et le réveilla en l'attisant avec un rondin à demi-brûlé. Il se disait qu'il valait autant passer la nuit en cet endroit qu'ailleurs, et que le feu allumé par des inconnus le réchaufferait tout aussi bien que celui qu'il allumerait lui-même. Les flammes pétillaient et jetaient une vive lueur sur le rivage. Un ruban de feu traversait la rivière, et un voile d'une horrible obscurité couvrait le bois et se déroulait dans l'air à une faible hauteur. Cependant cette obscurité n'était que relative. Le voile, sombre pour celui qui se trouvait au dessous, était lumineux pour ceux qui le voyaient de loin.

Deux canots d'écorce descendaient rapidement la rivière, gagnant le lac Athabaska. Le premier portait un missionnaire catholique et trois soeurs de charité, qui s'en allaient catéchiser les pauvres infidèles, au milieu des neiges du Mackenzie; il était conduit par deux chasseurs indiens. Le second n'était monté que par deux rameurs; il portait des provisions et du bagage.

--Ohé! ohé! dit tout à coup l'un des sauvages du premier canot, il y a des chasseurs là-bas; le feu se répand sur la rivière comme le soleil levant, et nous fait une route de lumière.

--Ce sont peut-être de pauvres amis qui n'ont pas vu la robe-noire depuis longtemps, reprit le missionnaire, arrêtons-nous en cet endroit pour y passer la nuit.

--Si nous chantions un cantique? proposa une des religieuses, ceux qui ont campé là ne prendraient point ombrage de notre arrivée et ce serait peut-être plus prudent.

Aussitôt les soeurs de charité, le prêtre et les sauvages, se mirent à chanter:

Je mets ma confiance,Vierge, en votre secours.

Je mets ma confiance,Vierge, en votre secours.

Je mets ma confiance,

Vierge, en votre secours.

Et loin, bien loin, dans la forêt solitaire, on entendit les échos fidèles répéter tour à tour.

Je mets ma confiance,Vierge, en votre secours.

Je mets ma confiance,Vierge, en votre secours.

Je mets ma confiance,

Vierge, en votre secours.

Et les voyageurs écoutaient, plongés dans une admiration profonde, ces voix mystérieuses qui louaient Marie, dans le calme de la solitude et dans le silence de la nuit. Tout à coup une voix qui n'était pas l'écho, renvoya, puissante et sonore, du bord du rivage, aux messagers du Seigneur le couplet sacré.

--Des amis! des chrétiens! s'écrièrent les bonnes soeurs en se frappant dans les mains.

--Gagnons terre, dit le prêtre. Et les deux canots vinrent s'échouer sur la glaise de la rive, vis-à-vis le bûcher qui flambait. Un homme debout sur le rivage les regardait approcher.

--Le grand-trappeur! dit l'un des indiens!

--Le grand-trappeur! s'écrièrent les autres.

--Renard d'argent! Ours grognard! fit le grand-trappeur tout étonné.

--Etes-vous seul? je ne vois que vous, demanda le missionnaire.

--Oui, mon père, du moins, je le crois....

Une voix sourde gémit tout à coup sous les rameaux épais à quelques pas en arrière.

--Tout le monde eut un mouvement de surprise, et les yeux se tournèrent vers l'endroit d'où partait cette plainte.

Le grand-trappeur s'arma d'un tison de feu pour s'éclairer et entra hardiment dans le fourré. Ce pouvait être une embûche, n'importe! il avait des moments de folle témérité. Le prêtre et les indiens le suivirent. Il n'avait pas fait dix pas qu'il s'arrêta, poussant un cri de terreur: Kisastari! A ce cri répondit un gémissement; et les quatre indiens, se penchant à leur tour sur le corps de leur jeune chef, se mirent à faire de grandes lamentations.

Kisastari, se croyant tout à fait hors de danger, n'avait, pour ainsi dire, plus songé à sa blessure, et il s'était mis à chasser en se dirigeant vers la rivière. La plaie se rouvrit et nul n'était là pour la cicatriser. Une plaie dans le dos ne peut être guère soignée que par une main étrangère. Le sang se mit à couler, et, bientôt le chasseur épuisé descendit au bord de la rivière et s'efforça d'allumer un petit feu, pour réchauffer ses membres refroidis, et appeler, peut-être, un secours trop tardif. Le feu s'éteignait et il voulut aller ramasser de nouvelles branches sèches, quand, son pied s'embarrassant dans les chicots, il tomba sur la face et ne se releva plus.

Le missionnaire se hâta, de fermer la plaie saignante, sur laquelle il appliqua un bandage de toile de lin, et fit prendre quelques gouttes d'eau de vie au malade que les indiens déposèrent sur une couche de branches près du feu. Les Soeurs de Charité veillèrent en prière toute la nuit, craignant qu'il ne mourut sans pouvoir parler et se confesser, car Kisastari était un converti. Le missionnaire lui donna l'absolution.

Le grand-trappeur, était pensif; il s'apercevait que les indiens le regardaient avec froideur et défiance et cela lui causait du chagrin. Il n'avait pu dire comment Kisastari était venu tomber ainsi, sous un coup presque mortel, près de ce feu mourant, seul, au bord de la rivière. Il avait raconté l'attaque des Litchanrés par les Couteaux-jaunes, et la captivité d'Iréma, mais il ne savait pas que le jeune chef, tombé d'abord sur le champ de bataille, avait été trouvé et soigné par les trappeurs canadiens. Il crut et dit que Kisastari, blessé, s'était sans doute sauvé loin du champ du carnage.... Ours grognard répliqua en secouant la tête: Notre frère, le grand-trappeur, sait bien que le jeune chef ne se sauve jamais, et qu'il serait mort en se battant contre les Couteaux-jaunes ses ennemis.

--Oh! oui, affirma Renard d'argent, notre frère sait bien cela.

--Et vous autres, vous savez bien aussi que le jeune chef à toujours été mon ami, et que je n'ai jamais frappé un ami....

Les deux indiens secouaient la tête....

--Et puis, ajouta le grand-trappeur, ignorez-vous que le grand-trappeur ne frappe jamais par derrière, mais toujours eu pleine face?

Le missionnaire intervint: Mes enfants, dit-il, le grand-trappeur est un enfant de la prière, il aime le bon Dieu et ne lui fait pas de peine.

Les indiens, muets, penchaient la tête.

--Si le jeune chef ne revient pas à la vie, et ne parle point, ces hommes me croiront toujours un assassin, murmura avec douleur le chasseur canadien.

Le lendemain matin les voyageurs continuèrent leur course vers le grand lac, emportant dans leurs canots Kisastari, trop faible encore pour parler, et le grand-trappeur, toujours sombre et rempli d'un triste pressentiment. Les jours s'écoulèrent et les voyageurs, après avoir bravé les périls de toutes sortes, fatigués mais non découragés, entrèrent dans le lac Athabaska long de près de cent lieues, mais assez étroit, qu'ils traversèrent à l'extrémité ouest, pour atteindre le fort Chippeway. Le blessé fut pris de la fièvre pendant la traversée, et, dans son délire, il vit passer devant ses yeux les images de ceux qu'il aimait et de ceux qu'il avait en horreur. Il appela Iréma, et le mot de traître s'échappa aussi de ses lèvres; il prononça le nom du grand-trappeur, le nom du Lièvre qui court, et des paroles de vengeance. Ours grognard et Renard d'argent l'écoutaient avec surprise et terreur, croyant que c'était le Manitou qui le faisait ainsi parler, afin que fut connu le traître qui s'était caché pour frapper par derrière. S'ils n'eussent pas eu peur de la robe-noire et que l'occasion de frapper le grand-trappeur se fut offerte, ils auraient souillé leurs mains du sang de ce juste, car, dans leur simplicité, ils le croyaient coupable. Ils attendirent.

La petite caravane passa quelques jours au fort Chippeway, ayant besoin de réparer ses forces avant de s'avancer plus loin dans cette région de plus en plus désolée. Juillet était arrivé et déjà le soleil, avare de ses rayons, réchauffait à peine les plantes frileuses et les mousses pauvres qui remplaçaient les sapins, les sycomores, et les frênes de la région du sud. L'hiver arrive de bonne heure sous ces latitudes éloignées et il demeure longtemps. A peine le sol dégelé donne-t-il à la petite fleur sauvage le temps d'ouvrir son calice humide; à peine une brise tiède a-t-elle passé sur la nature souriante; à peine une baie timide s'est-elle accrochée rouge et mûre au buisson, que déjà tout se fane, tout meurt et tombe sous le givre implacable.

--Nous partirons demain, après le service divin, dit le missionnaire à ses guides.

Et les guides avaient répondu machinalement: C'est bon.

Le lendemain, à l'heure fixée pour le départ, ni les guides, ni le grand-trappeur ne se rendirent aux canots. Le missionnaire les fit en vain chercher partout, on ne les trouva pas. Il dut prendre au fort de nouveaux hommes pour conduire son canot, et laisser aux soins du gardien, le malade dont l'état inspirait encore des craintes sérieuses.

C'était le premier dimanche de juillet que le missionnaire avait laissé le fort Chippeway, pour descendre la rivière des Esclaves avec ses nouveaux guides; ce même dimanche, si pénible pour l'homme de Dieu qui se voyait trahi par les siens, fut plus triste encore pour la veuve Noémie. La vente de sa terre fut annoncée officiellement à la porte de l'église:

Tout le monde fit cercle autour de la tribune. Défunt Pierrot Martin, l'huissier--que Dieu ait son âme en sa sainte garde!--monta sur le tréteau et lut, en se donnant de l'importance:

Fieri facias de terris.

COUR SUPÉRIEURE--DISTRICT DE QUÉBEC.

Lotbinière, à savoir: Etienne-Charles-Pierre No. 80, Chèvrefils, écuyer, de Ste Emmélie de Lotbinière, marchand, demandeur, contre les terres de dame Noémie Normand, veuve de feu Joseph Letellier, de Lotbinière, défenderesse, à savoir:

1° Une terre sise et située dans le rang St. Eustache de la paroisse de Lotbinière, district de Québec, de quatre arpents de front sur trente arpents de profondeur, plus ou moins, bornée, au nord, au chemin royal du dit rang ou concession, au sud, partie à la route de St. Charles et partie aux héritiers Moraud, à l'est à Hilaire Charette, et, à l'ouest à la terre de Etienne Biron,--avec ensemble les bâtisses sus-érigées, circonstances et dépendances.

2° Une terre à bois sise et située, dans la concession du Portage, de la Paroisse de Ste Emmélie de Lotbinière, même district, de deux arpents de front sur 30 arpents de profondeur, bornée, au nord, à la terre de Stanislas Firmin, au sud, au domaine Seigneurial, à l'est à Jérôme Daigle et à l'ouest à Petoche Miquelon.

Pour être vendu à la porte de l'église de St. Louis de Lotbinière, jeudi prochain à dix heures A. M.

F. X. Alène,Shérif.

Les remarques allèrent leur train, et plusieurs donnèrent à la malheureuse femme le coup de pied de l'âne.

--Voilà ce que c'est! dit Prisque Martineau, elle a voulu faire un gros monsieur de son garçon, au lieu de l'accoutumer comme les nôtres aux travaux de la terre, et son bien passe à payer des livres, des écoles, des études qui ne rendent pas le monde plus fin.

--Elle a fait pour le mieux, la pauvre femme! elle a suivi les conseils de son excellent voisin Picounoc, ajouta François Lapointe.

--Picounoc voyait de loin, reprit Jacques Dumais, il est un peu vaniteux, sa fille est jolie; il voulait la pousser dans la société, et, à cet effet, il lui a préparé pour mari un homme de profession.

--Qui?

--Victor, parbleu! le garçon de la veuve.

--C'est une idée que tu as là, Dumais.

--Pourtant, dit un autre, il paraît que M. Chèvrefils, a déclaré l'autre jour, chez Madame Fleury, qu'il était fiancé avec Marguerite Saint Pierre, et que son mariage aurait lieu avant longtemps.

--Si le bossu se met dans la tête, ou dans le coeur, d'avoir Marguerite, le diable ne saurait y mettre obstacle.

--Il a la bosse de la persévérance, cet homme-là.

--Oui, et c'est sa moindre.

Le jour de la vente arriva. Les citoyens se rendirent en grand nombre à l'église où se faisait la criée. Plusieurs avaient l'intention d'acquérir cette belle propriété, pour eux-mêmes ou pour leurs garçons en âge de s'établir. Trois habitants avaient fait le voyage de la ville pour s'assurer de la somme d'argent nécessaire dans le cas où là terre leur serait adjugée. L'un s'était adressé à Monsieur Larivière, le second à M. Venner; l'autre, plus heureux, n'avait pas trouvé de prêteur. L'encanteur lut les conditions de la vente, et chacun écouta des deux oreilles.

--Maintenant, Messieurs, une offre, s'il vous plaît, dit le crieur, une offre pour commencer, une offre pour la terre de St. Eustache. Vous la connaissez; c'est la meilleure et la plus belle terre de la paroisse....

--La veuve avec? demanda un farceur.

Ce fut un éclat de rire.

--La veuve est pour Picounoc, répondit un autre.

--Allons, Messieurs, allons! reprit l'encanteur, décidez-vous! décidez-vous! il n'y a que le premier pas qui coûte, c'est comme la confession....

--C'est le premier péché qui coûte à dire à la confession.

--On commence par le dernier!

--Allez-vous faire silence! on dirait des enfants, reprit l'encanteur.

--Cent louis! cria une voix.

--Cent cinquante.

--Deux cents....

--Quand je vous le disais qu'il n'y a que le premier pas qui coûte, dit l'encanteur ça va aller! ça va aller! A deux cents louis! deux cents louis! rien que deux cents louis! c'est pour rien! ce n'est pas la moitié de la valeur! Voyons, vous, Baptiste, vous avez envie de mettre un cinquante louis, je lis ça dans votre figure.

--C'est bon, envoyez!

--A deux cent cinquante louis, deux cent cinquante! rien que deux cent cinquante! ce n'est pas le quart de la valeur.

--Ce n'est pas même la valeur du quart! riposta un habitant.

--Bonnet blanc, blanc bonnet! allons; mon farceur, mets un cinquante louis, toi, tu as de l'argent en veux-tu? en voilà!

--Va pour trois cents! répondit un gros gaillard jovial.

--Bon, voilà au moins une offre un peu acceptable, et pourtant, il n'est pas possible que l'on donne pour un si vil prix une pareille propriété.

--Elle est bien détériorée! observa l'un.

--Il n'y a plus de clôtures! ajouta l'autre.

--Les fossés sont remplis! dit un troisième.

--Il faut de l'engrais, partout!

--Les mauvaises herbes pullulent!

--La maison est en ruine!

--Elle va tomber sur le dos de la veuve!...

--Pendant que vous faites des farces la terre s'en va; je vais l'adjuger! A trois cents louis, une fois, à trois cents louis, deux fois... à trois cents louis,... voyons! est-ce tout? vous allez la regretter; dépêchez-vous!... à trois cents....

--Trois cent cinquante!

--Et cinq! dit une voix.

--Qu'il la garde! j'ai fini!...

--Qui est-ce qui vient de mettre? demanda le crieur.

--Moi! répondit une voix.

--A trois cent cinquante cinq louis, rien que trois cent cinquante cinq louis!... c'est pour rien! ce n'est pas la moitié de la valeur.... Faut la rendre à quatre cents au moins.... Voyons! êtes-vous, bien décidés! avez-vous tous fini? A trois cent cinquante cinq louis, une fois! à trois cinquante cinq louis deux fois! à trois cent cinquante cinq louis... eh! eh! attention! personne? fini? toi? vous? Non?... eh bien! ça y est!... eh! trrrois! fois! Adjugé M. Saint-Pierre!

--Picounoc! c'est Picounoc qui l'a achetée! il paraît que le voilà grand propriétaire!

Comme le prix de vente rencontrait les frais et les créances du bossu, la vente fut suspendue, et la terre à bois ne fut pas mise à l'enchère.

Cette journée fut bien triste pour Noémie et pour Victor, le jeune avocat. Victor s'était donné bien du mal pour trouver de l'argent, et empêcher le bien paternel d'être vendu par le shérif, mais il se heurta contre des coeurs insensibles ou indifférents. Il eut toutefois un éclair d'espérance; l'un des notaires agents qu'il vit, lui fit croire que le prêt serait bien possible, si les renseignements qu'il donnait étaient exacts; et Victor savait qu'il n'avait pas même fait valoir toutes les raisons qu'il avait d'emprunter, ni toutes les garanties qu'il pourrait offrir. Le notaire écrivit à une personne de Lotbinière qu'il connaissait bien, pour lui demander s'il y avait quelque risque à prêter trois cents louis à la veuve Letellier. Le jeune avocat attendait la réponse avec impatience, car il connaissait cette démarche du notaire. La réponse arriva. La voici:

Ne prêtez pas plus de deux cents louis, vous perdriez; et, comme deux cents ne paient pas toutes les dettes, vous ne pourriez pas être substitué au demandeur et avoir la première hypothèque.

PIERRE-E. ST. PIERRE.

P. S.--Ne montrez pas cette lettre à Victor, et ne parlez pas de moi.

Victor entra plein de confiance dans l'étude du notaire.

--Eh bien! avez-vous une réponse? demanda-t-il.

--Oui, monsieur.

--Favorable, j'espère?

--Non, monsieur. Je le regrette beaucoup, mais il m'est impossible de vous rendre le service demandé.

--De qui tenez-vous vos renseignements, s'il vous plaît?

--Je ne puis le dire.

--De quelqu'un qui veut acquérir pour rien la terre de ma mère, je suppose?...

--Je n'en sais rien: mais c'est d'un homme en qui j'ai confiance moi, et vous comprenez que cela me suffit.

--Je le comprends!

Et il sortit la tête en feu. Il se dirigea du côté de Ste. Foye, passant, rêveur et désolé, sous les grands arbres qui voilent la route, devant les demeures des riches et des heureux de la ville.

Quand il apprit que Picounoc était l'acquéreur de cette ferme qu'il avait tant raison de regretter, il éprouva une consolation: Au moins cet homme nous aime, pensait-il, et il ne chassera pas ma mère, j'en suis sûr. Et une pensée toute de soleil vint à son esprit: Marguerite sa fille unique, sa fille bien aimée, Marguerite m'aime; elle sera ma femme un jour... à elle tous les biens de son père!... à moi par conséquent!... Et ce rêve légèrement ambitieux égayait son âme.

Il rencontra, deux jours après, le notaire qui avait failli lui prêter de l'argent.

--Eh bien! dit le notaire, savez vous à qui a été adjugée la terre de votre mère?

--Oui, Monsieur, répondit le jeune avocat d'un ton tout-à-fait ragaillardi, à M. P. St. Pierre, un vieil....

Le notaire fit un pas en arrière....

--A M. Pierre-Enoch Saint Pierre? Vous badinez? et à quel prix?

--Trois cent cinquante cinq louis!

--Trois cent cinquante cinq louis!... et à M. Saint Pierre?

--Mais oui! et pourquoi pas? cela vous surprend? M. Saint Pierre est très à l'aise.

--Je n'en doute pas, mais....

--Mais?

--Je ne dis rien! j'aime mieux ne pas parler... salut, monsieur Victor: Qui peut connaître les hommes? murmura-t-il en s'éloignant....

Victor entendit cette remarque et en fut frappé. Cela le conduisit à réfléchir sur la surprise qu'avait manifestée le notaire au nom de St. Pierre, et de là il se reporta à Lotbinière, et il évoqua ses souvenirs encore tout nouveaux. Il revit Picounoc plus sombre et moins empressé auprès de lui que de coutume; il se rappela les paroles mystérieuses de Marguerite, les visites du bossu, les entretiens intimes de cet homme détestable avec le père de Marguerite, et une immense angoisse serra son coeur: Je suis perdu, pensa-t-il!... nous sommes perdus! Cet homme si bon s'est tourné contre nous!... c'est lui, je le parierais, qui a dit au notaire de ne pas me prêter d'argent.... Ah! veut-il donc se dédommager du bien qu'il nous a fait, par un redoublement de malice?... Et, plein de ces pensées douloureuses, il retourna sur ses pas et rejoignit le notaire.

--Je puis bien vous reprocher maintenant, monsieur le notaire, dit-il en l'abordant, d'avoir mis trop de confiance en votre ami.... Vous voyez qu'il était intéressé à me nuire....

--Comment! qui vous a dit?...

--Je sais tout: et si je n'avais rien su, votre étonnement de tout à l'heure m'aurait éclairé complétement....

--On ne connaît pas le monde!... J'étais loin de penser cela de mon ami Pierre-Enoch... enfin, le mot est lâché, tant pis pour lui! s'il a agi indignement, je ne veux être ni son complice, ni le cacher.... Le jeune Victor était horriblement tourmenté. Comment cet homme dont le dévoûment et l'amitié semblaient inépuisables, se montrait-il tout-à-coup sans pitié? Comment la protection qu'il avait depuis tant d'années accordée à la femme pauvre et souffrante se pouvait-elle changer en une lâche persécution? Rien ne désole notre âme comme l'éloignement des amis aux jours du malheur. Victor comprit que sa mère avait besoin de consolations dans les circonstances douloureuses où elle se trouvait. Et qui, après Dieu, peut apporter mieux que l'enfant soumis, à la veuve affligée, le baume sacré de la consolation? Il attendit avec impatience le départ du bateau. Or les bateaux qui voyagent entre Québec et les paroisses d'en haut, ne viennent que deux fois par semaine, le lundi et le vendredi. Ils laissent la ville avec la marée montante, le mardi et le samedi. Et c'est un spectacle curieux que de voir comme des ruches serrées, ces vaisseaux, accostés les uns contre les autres, pleins de monde, pleins de produits de toutes sortes. C'est un va et vient singulier et qui réjouit les yeux; c'est un bourdonnement incessant, ce sont des cris, des rires, des adieux, des saluts qui s'échangent longtemps, et que viennent interrompre de temps en temps les sifflets à vapeur stridents, rauques ou sonores, des divers bâtiments sur le point de partir. Victor monta à Lotbinière le samedi qui suivit la vente.

Noémie avait espéré jusqu'à la dernière heure que le bossu se laisserait attendrir et lui ferait grâce de quelques mois encore: elle avait espéré aussi que Victor trouverait de l'argent pour payer avant la vente. Quand elle apprit qu'elle n'avait plus de demeure et qu'il lui faudrait bientôt sortir de cette maison où elle avait si longtemps vécu; où elle avait d'abord éprouvé des joies si vives et si pures et, ensuite, des douleurs si grandes elle se prit à pleurer. Elle entra dans sa chambre à coucher et, tombant à genoux devant le crucifix suspendu à la muraille: Jésus! Jésus! s'écria-t-elle, en sanglotant, vous voulez que je boive, à votre exemple, le calice jusqu'à la lie, que votre sainte volonté soit faite! mais soutenez-moi, car mon courage m'abandonne, et je me sens défaillir!...

Puis elle demeura longtemps silencieuse, et, de temps en temps, on l'entendait prononcer, au milieu de profonds soupirs, les noms sacrés de Jésus et de Marie, et, dans la chambre voisine, Agnès, sa nièce, pleurait aussi en tournant son rouet.


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