Ils étaient arrivés à la veille du dimanche des Rameaux. Chaque jour, pendant des heures, ils se voyaient; et ils ne cherchaient même plus à se cacher. Ils n'avaient plus de comptes à rendre au monde. Par de si minces fils, si près de se rompre, ils y étaient attachés!—Deux jours avant, la grande offensive allemande venait de commencer. Sur près de cent kilomètres, la vague déferlait. De continuelles émotions faisaient vibrer la ville:—l'explosion de la Courneuve, qui avait secoué Paris, comme un tremblement de terre; les incessantes alertes, qui brisaient le sommeil et qui usaient les nerfs. Et ce matin du samedi, après une nuit troublée, tous ceux qui n'avaient pu fermer l'œil que très tard se réveillaient sous le grondement du mystérieux canon tapi dans le lointain, qui, au delà de la Somme, ainsi que d'une autre planète, lançait la mort, en tâtonnant.—Pendant les premiers coups qu'on attribuait à un retour des Gothas, on s'était docilement réfugié dans les caves; mais un danger qui dure devient une habitude, dont la vie s'accommode; et même, elle n'est pas loin d'y trouver un attrait, quand le risque est partagé et qu'il n'est pas trop grand. D'ailleurs, il faisait trop beau, c'était pitié de se terrer vivant: avant midi, tout le monde était dehors; et les rues, les jardins, les terrasses des cafés, par cette après-midi radieuse et brûlante, avaient un air de fête.
Ce fut cette après-midi que Pierre et Luce avaient choisie pour aller, loin de la foule, dans les bois de Chaville. Ils vivaient depuis dix jours dans un calme exalté, une paix profonde au cœur, et les nerfs frémissants. On a le sentiment d'être sur un îlot, autour duquel tourne un courant frénétique: le vertige de la vue et de l'ouïe vous emporte. Mais, les paupières baissées, les mains sur les oreilles, quand le verrou est poussé sur la porte, au fond de soi soudain c'est le silence, silence éblouissant, le jour d'été immobile, où la Joie invisible, tel un oiseau caché, chante son chant, liquide et frais, comme un ruisseau. Ô Joie! chanteur magique, ramage du bonheur! Je sais trop qu'il suffit d'une fente entre mes paupières, ou que mon doigt un moment cesse de peser sur l'oreille, pour que rentre l'écume et le bruit du courant. Frêle écluse! De la savoir si frêle exalte encore la Joie, que je sais menacée. La paix et le silence même prennent un visage passionné!...
Arrivés dans les bois, ils se tinrent par la main. Les premiers jours de printemps sont un vin nouveau qui monte à la tête. Le jeune soleil enivre du jus de sa vigne tout pur. Sur les bois dépouillés encore, plane la lumière; et à travers les branches nues, l'œil bleu du ciel fascine et endort la raison... À peine s'ils tentèrent d'échanger quelques mots. Leur langue se refusait à continuer la phrase commencée. Leurs jambes étaient molles et marchaient à regret. Sous le soleil et le silence des bois, ils chancelaient. La terre les attirait. Se coucher sur la route. Se laisser emporter sur la jante de la grande roue des mondes...
Ils grimpèrent sur le talus de la route, entrèrent dans un taillis et, sur les feuilles mortes où pointaient les violettes, côte à côte, ils s'étendirent. Les premiers chants d'oiseaux et l'ébrouement lointain du canon se mêlaient aux cloches des villages qui annonçaient la fête du lendemain. L'air lumineux vibrait d'espoir, de foi, d'amour, de mort. Malgré la solitude, ils parlaient à mi-voix. Leur cœur était oppressé: de bonheur? ou de peine? Ils n'auraient su le dire. Ils étaient submergés par le rêve. Luce, immobile, allongée, les bras le long du corps, les yeux ouverts, absorbés et regardant le ciel, sentait monter en elle une souffrance cachée que, depuis le matin, afin de ne pas troubler la joie de la journée, elle s'efforçait de chasser. Pierre posa la tête sur les genoux de Luce, dans le creux de sa robe, comme un enfant qui dort, la figure blottie contre la chaleur du ventre. Et Luce, sans parler, de ses mains caressait les oreilles, les yeux, le nez, les lèvres du bien-aimé. Chères mains spirituelles, qui, comme dans le conte de fées, semblaient avoir de petites bouches au bout des doigts! Et Pierre, clavier intelligent, devinait, aux petites ondes qui couraient sous les doigts, les émotions qui passaient dans l'âme de l'amie. Il l'entendit soupirer, avant qu'elle eût soupiré. Luce s'était soulevée, le corps penché en avant, et, le souffle oppressé, elle gémit à mi-voix:
—Ô Pierre!
Pierre, saisi, la regardait.
—Ô Pierre! Qu'est-ce que nous sommes?... Qu'est-ce qu'on veut de nous?... Qu'est-ce que nous voulons?... Qu'est-ce qui se passe en nous?... Ce canon, ces oiseaux, cette guerre, cet amour... ces mains, ce corps, ces yeux... Où est-ce que je suis?... et qu'est-ce que je suis?...
Pierre, qui ne lui connaissait pas cette expression d'égarement, voulut la prendre dans ses bras. Mais elle le repoussa:
—Non! Non!...
Et, se cachant la figure dans les mains, elle s'enfonça la figure et les mains dans l'herbe. Pierre, bouleversé, suppliait:
—Luce!...
Il approcha la tête, tout près de celle de Luce.
—Luce! répéta-t-il. Qu'as-tu?... C'est contre moi?...
Elle souleva la tête:
—Non!
Et il vit des larmes dans ses yeux.
—Tu as du chagrin?
—Oui.
—Pourquoi?
—Je ne sais pas.
—Dis-moi...
—Ah! dit-elle, j'ai honte...
—Honte de quoi?
—De tout.
Elle se tut.
Elle était, depuis le matin, hantée par une triste vision, pénible et dégradante: sa mère, affolée par le poison qui fermentait dans la promiscuité des usines de luxure et de meurtre, dans ces cuves humaines, ne gardait plus de retenue. Elle avait eu, chez elle, une scène de jalousie furieuse avec son amant, sans se soucier que sa fille l'entendît; et Luce avait appris que sa mère était enceinte. Ç'avait été pour elle comme une flétrissure, dont elle était atteinte, dont l'amour tout entier, dont son amour pour Pierre était entaché. C'est pourquoi, lorsque Pierre s'était approché d'elle, elle l'avait repoussé; elle avait honte d'elle et de lui... Honte de lui? Pauvre Pierre!...
Il restait là, humilié et n'osant plus bouger. Elle fut prise de remords, sourit au milieu de ses larmes, et appuyant sa tête sur les genoux de Pierre, elle dit:
—À mon tour!
Pierre, inquiet encore, lui pressait les cheveux, comme on caresse un chat. Il murmura:
—Luce, qu'est-ce que c'était? Dis-moi!...
—Rien, dit-elle, j'ai vu des choses tristes.
Il était trop respectueux de ses secrets pour insister. Mais Luce reprit, un moment après:
—Ah! il y a des instants... On a honte d'être des hommes...
Pierre tressaillit.
—Oui, dit-il.
Et après un silence, en se penchant, il dit tout bas:
—Pardon!
Luce se releva impétueusement, se jeta au cou de Pierre, en répétant:
—Pardon!
Et leurs bouches se prirent.
Les deux enfants avaient besoin de se consoler tous deux. Sans le dire tout haut, ils pensaient:
—Heureusement qu'on va mourir!... Le plus affreux serait de devenir un de ces hommes qui sont si fiers d'être hommes, de détruire, d'avilir...
Les lèvres touchant les lèvres, les cils frôlant les cils, ils plongeaient leur regard l'un dans l'autre, souriant, avec une tendre pitié. Et ils ne se lassaient pas de ce divin sentiment, qui est la forme la plus pure de l'amour. Enfin, ils s'arrachèrent à leur contemplation; et Luce, avec des yeux rassérénés, revit la douceur du ciel, des arbres renaissants et du souffle des fleurs.
—Comme c'est beau! dit-elle.
Elle pensait:
—Pourquoi les choses sont-elles si belles? Et nous, si pauvres, si médiocres, si laids!... (Si ce n'est toi, mon amour, si ce n'est toi!...)
Elle regarda de nouveau Pierre:
—Eh! que me font les autres?
Et, avec le magnifique illogisme de l'amour, elle éclata de rire, se releva d'un bond, courut dans le bois, et cria:
—Attrape-moi!
Ils jouèrent comme des enfants, tout le reste du jour. Et quand ils furent bien las, ils revinrent, à petits pas, vers la vallée pleine comme une corbeille des gerbes du soleil couchant. Tout leur paraissait neuf de ce qu'ils savouraient, avec un cœur pour deux, avec deux corps pour un.
Ils étaient cinq amis du même âge, réunis chez un d'eux, cinq jeunes camarades d'études, qu'une certaine conformité d'esprit, un premier tri de pensées, avait groupés, à part des autres. Et cependant, pas deux qui pensassent de même. Sous l'unanimité prétendue de quarante millions de Français, ils sont quarante millions de cerveaux qui restent chacun chez soi. La pensée de la France est pareille à sa terre, un pays de petites propriétés. De l'un à l'autre lopin, les cinq amis tentaient, par-dessus la haie, d'échanger leurs idées. Mais ils ne faisaient ainsi que se les affirmer plus impérativement, chacun pour soi. Tous, d'ailleurs, d'esprit libre, et sinon tous républicains, tous ennemis de la réaction intellectuelle ou sociale, du retour en arrière.
Jacques Sée était le plus enflammé pour la guerre. Ce jeune Juif généreux avait épousé toutes les passions d'esprit de la France. Par toute l'Europe, ses cousins en Israël épousaient, comme lui, la cause et les idées de leur patrie d'adoption. Même, ils avaient tendance, selon leur habitude en tout ce qu'ils adoptent, à l'exagération. Ce beau garçon, à la voix et au regard ardents et un peu lourds, aux traits réguliers, comme marqués d'un contour appuyé, était, dans ses convictions, plus affirmatif qu'il n'était nécessaire, et violent dans la contradiction. D'après lui, il s'agissait d'une croisade des démocraties pour délivrer les peuples et pour tuer la guerre. Quatre ans d'abattoir philanthropique ne l'avaient pas convaincu. Il était de ceux qui n'acceptent jamais le démenti des faits. Il avait un double orgueil, l'orgueil caché de sa race qu'il voulait réhabiliter, et son orgueil personnel qui voulait avoir raison. Il le voulait d'autant plus qu'il n'en était pas sûr. Son sincère idéalisme servait de paravent à d'exigeants instincts, trop longtemps comprimés, à un besoin d'action et d'aventures, qui n'était pas moins sincère.
Antoine Naudé, lui aussi, était pour la guerre. Mais c'était parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. Ce bon gros jeune bourgeois, aux joues roses, placide et fin, qui avait le souffle court et qui roulait sesravec la grâce mignarde des provinces du Centre, contemplait, d'un tranquille sourire, l'enthousiasme éloquent de l'ami Sée; ou, d'un mot négligent, il savait, à l'occasion, le faire monter à l'arbre;—mais le gros paresseux se gardait bien de l'y suivre! À quoi bon s'emballer pour ou contre ce qui ne dépend pas de nous? Ce n'est que dans les tragédies qu'on voit le conflit héroïque et bavard du devoir et du bon plaisir. Quand on n'a pas le choix, on fait son devoir, sans phrases. Il n'en est pas plus égayant! Naudé n'admirait, ni ne récriminait. Le bon sens lui disait qu'une fois le train lancé et la guerre en mouvement, il fallait rouler avec: il n'y a pas d'autre parti. Quant à rechercher les responsabilités, c'était du temps perdu. Lorsque je suis obligé de me battre, cela me fait belle jambe de savoir que j'aurais pu ne pas me battre, si les choses avaient été... ce qu'elles n'ont pas été!
Les responsabilités! Pour Bernard Saisset, elles étaient justement la question primordiale; il s'acharnait à désenchevêtrer ce nœud de serpents; ou plutôt, comme une petite Furie, il les brandissait au-dessus de sa tête. Frêle garçon, distingué, passionné, très nerveux, brûlé par une sensibilité cérébrale trop vive, de riche bourgeoisie, de vieille famille républicaine et qui avait eu part aux plus hautes charges de l'État, il professait, par réaction, des passions ultra-révolutionnaires. Il avait vu de trop près les maîtres du jour et leur séquelle. Il incriminait tous les gouvernements,—le sien, de préférence. Il ne parlait plus que de syndicalistes et de bolcheviki; il venait de les découvrir et il fraternisait avec eux, comme s'il les eût connus depuis l'enfance. Sans trop savoir lequel, il ne voyait de remède que dans un bouleversement total de la société. Il haïssait la guerre; mais il se fût sacrifié avec jouissance dans une guerre de classes,—une guerre contre sa classe, une guerre contre lui-même.
Le quatrième du groupe, Claude Puget, assistait à ces joûtes de paroles, avec une attention froide et un peu dédaigneuse. De très petite bourgeoisie, pauvre, déraciné de sa province par un inspecteur de passage, qui avait remarqué son intelligence, privé prématurément de l'intimité de famille, ce boursier de lycée, habitué à ne compter que sur soi, à ne vivre qu'avec soi, ne vivait que de soi et pour soi. Philosophe égotiste, adonné aux analyses de l'âme, voluptueusement enfoncé dans son introspection, comme un gros chat roulé en boule, il ne s'émouvait pas de l'agitation des autres. Ces trois amis qui ne parvenaient pas à s'entendre, il les mettait dans le même sac,—avec le «populaire». Tous trois ne dérogeaient-ils pas, en voulant partager les aspirations de la foule? À vrai dire, pour chacun, la foule était différente. Mais la foule, quelle qu'elle fût, pour Puget, avait toujours tort. La foule était l'ennemi. L'esprit doit rester seul et suivre ses seules lois, et fonder, à l'écart du vulgaire et de l'État, le petit royaume fermé de la pensée.
Et Pierre, assis près de la fenêtre, regardait distraitement au dehors, et rêvait. D'ordinaire, il se mêlait avec passion à ces assauts juvéniles. Mais aujourd'hui, c'était pour lui un bourdonnement de paroles oiseuses, qu'il écoutait de si loin, de si loin! dans un demi-engourdissement ennuyé et moqueur. Les autres, tout à leurs discussions, furent assez longtemps à remarquer son mutisme. Mais à la fin, Saisset, habitué à trouver en Pierre un écho de son bolchévisme verbal, s'étonna de ne l'entendre plus résonner, et il l'interpella.
Pierre, réveillé en sursaut, rougit, sourit, et dit:
—De quoi parlez-vous?
Ils furent indignés.
—Mais tu n'as rien écouté?
—À quoi pensais-tu donc? lui demanda Naudé.
Pierre, un peu confus, un peu impertinent, répondit:
—Au printemps. Il est bien revenu sans votre permission. Il s'en ira sans nous.
Tous l'écrasèrent de leur dédain. Naudé le traita de «poète». Et Jacques Sée, de «poseur».
Seul, Puget le fixait avec curiosité et ironie, de ses yeux plissés aux prunelles froides. Et il dit:
—Fourmi volante!
—Quoi? fit Pierre, amusé.
—Gare aux ailes! dit Puget. C'est le vol nuptial. Il ne dure qu'une heure.
—La vie ne dure pas plus, dit Pierre.
En cette semaine de la Passion, ils se virent tous les jours. Pierre allait trouver Luce dans sa maison isolée. Le maigre jardin s'éveillait. Ils y passaient les après-midi. Ils avaient maintenant une antipathie pour Paris, pour la foule, pour la vie. Même, à certains moments, une paralysie morale les tenait en silence, immobiles, l'un près de l'autre, sans désir de bouger. Un sentiment étrange les travaillait tous deux. Ils avaient peur. Peur, à mesure que se rapprochait le jour où ils devaient se donner l'un à l'autre,—peur, par excès d'amour, par un épurement de l'âme, que les laideurs, les cruautés, les hontes de la vie effrayaient, et qui, dans une ivresse de passion et de mélancolie, rêvait d'en être délivrée. Ils ne s'en disaient rien.
La plupart de leur temps se passait à bavarder doucement de leur futur logis, de leurs travaux ensemble, de leur petit ménage. Ils arrangeaient d'avance, jusqu'au moindre détail de leur installation, les meubles, les papiers, la place de chaque objet. En vraie femme, l'évocation de ces tendres riens, des images intimes et familiales de la vie quotidienne, émouvait Luce quelquefois jusqu'aux larmes. Ils savouraient les exquises petites joies du foyer à venir... Ils savaient que rien de tout cela ne serait,—Pierre, par pressentiment de pessimisme natif,—Luce, par clairvoyance d'affection qui savait l'impossibilité pratique du mariage... C'est pourquoi ils se hâtaient de le goûter, en rêve. Et chacun cachait à l'autre sa certitude que ce ne serait qu'un rêve. Chacun croyait en avoir le secret, et veillait, attendri, sur l'illusion de l'autre.
Quand ils avaient épuisé les délices douloureuses de l'avenir impossible, ils étaient pris d'une fatigue, comme d'avoir vécu. Alors, ils se reposaient, assis sous la tonnelle aux lianes desséchées, dont le soleil fondait la sève gelée; et, la tête de Pierre sur l'épaule de Luce, ils écoutaient en rêvant le bourdonnement de la terre. Sous les nuages qui passaient le jeune soleil de mars jouait à cache-cache, riait et disparaissait. Rayons clairs, sombres ombres sur la plaine couraient, comme en l'âme joie et peine.
—Luce, dit Pierre brusquement, est-ce que tu ne te rappelles pas?... Il y a longtemps, longtemps... Déjà, on a été ainsi...
—Oui, dit Luce, c'est vrai. Tout, je reconnais tout... Mais où donc étions-nous?
Ils s'amusèrent à chercher sous quelles formes ils s'étaient déjà connus. Hommes déjà? Peut-être. Mais sûrement alors, la fille, c'était Pierre, et Luce était l'amant... Oiseaux dans l'air? Quand elle était enfant, sa mère disait à Luce qu'elle était une petite oie sauvage, tombée par la cheminée: ah! elle s'était bien cassé les ailes!... Mais où il leur plaisait surtout de se retrouver, c'était dans les fluides formes élémentaires, qui se pénètrent, s'enroulent, se déroulent, comme les volutes d'un rêve ou bien d'une fumée: nuages blancs qui se fondent dans le gouffre du ciel, petites vagues qui jouent, pluie sur la terre, rosée dans l'herbe, graines de pissenlit qui voguent au fil de l'air... Mais le vent les emporte. Pourvu qu'il ne se mette pas de nouveau à souffler, et que nous ne nous perdions plus pour toute l'éternité!...
Mais il dit:
—Moi, je crois qu'on ne s'est jamais quittés; nous étions ensemble, ainsi qu'on est maintenant, couchés l'un contre l'autre: seulement, on dormait et on avait des rêves. Par instant, on s'éveille... À peine... Je sens ton souffle, ta joue contre la mienne... On fait un gros effort, nous rapprochons nos bouches... On retombe endormis... Chérie, chérie, je suis là, je tiens ta main, ne me lâche pas!... Maintenant, ce n'est pas tout à fait l'heure encore, le printemps montre à peine le bout de son nez glacé...
—Comme le tien, dit Luce.
—Bientôt, on se réveillera dans un beau jour d'été...
—On sera le beau jour d'été, dit Luce.
—... L'ombre chaude des tilleuls, le soleil entre les branches, les abeilles qui chantent...
—... La pêche à l'espalier et sa chair parfumée...
—... La sieste des moissonneurs et leurs gerbes dorées...
—... Les troupeaux paresseux qui ruminent leur pré...
—... Et le soir, au couchant, comme un étang fleuri, la lumière liquide qui court, au ras des champs...
—... On sera tout, dit Luce, tout ce qui sera bon et doux à voir et à avoir, à baiser, à manger, à toucher, à respirer... Le reste, on le leur laisse, fit-elle, en désignant la ville et ses fumées.
Elle rit, puis embrassant son ami, elle dit:
—Nous avons bien chanté notre petit duo. Dis, mon ami Pierrot?
—Oui, Jessica, fit-il.
—Mon pauvre Pierrot, reprit-elle, nous n'étions pas trop bien faits pour ce monde, où on ne sait plus chanter que laMarseillaise!...
—Encore, si on savait la chanter! dit Pierre.
—Nous nous sommes trompés de station, nous sommes descendus trop tôt.
—J'ai peur, dit Pierre, que la station suivante n'eût été encore pire. Nous vois-tu, ma chérie, dans la société de l'avenir, la ruche qu'on nous promet, où nul n'aura plus le droit de vivre que pour la reine-abeille, ou pour la république?
—Pondre du matin au soir, comme une mitrailleuse, ou, du matin au soir, lécher les œufs des autres... Merci du choix! dit Luce.
—Oh! Luce, petite vilaine, comme tu parles laid! dit Pierre qui riait.
—Oui, c'est très mal, je le sais. Je ne suis bonne à rien. Ni toi non plus, m'ami. Tu es aussi mal fait pour tuer ou estropier des hommes, à la guerre, que moi pour les recoudre, comme ces pauvres chevaux, quand ils sont éventrés aux courses de taureaux, afin qu'ils puissent servir à la prochaine échauffourée. Nous sommes des êtres inutiles, dangereux, qui ont la prétention ridicule, criminelle, de ne vivre que pour aimer ceux que nous aimons, mon petit amoureux, mes amis, les bonnes gens et les petits enfants, la bonne lumière du jour, aussi le bon pain blanc, et tout ce qui est beau et bon à me mettre sous la dent. C'est honteux, c'est honteux! Rougis pour moi, Pierrot!... Mais nous serons bien punis! Il n'y aura pas de place pour nous dans l'usine d'État, sans repos et sans trêve, que sera bientôt la terre... Heureusement que nous ne serons plus là!
—Oui, quel bonheur! dit Pierre...
«Si je trespasse entre tes bras, ma Dame,Je suis content: aussi ne veux-je avoirPlus grand honneur au monde que me voirEn te baisant, dans ton sein rendre l'âme...»
«Si je trespasse entre tes bras, ma Dame,Je suis content: aussi ne veux-je avoirPlus grand honneur au monde que me voirEn te baisant, dans ton sein rendre l'âme...»
—Eh bien, chéri mignon, en voilà une façon!
—Elle est pourtant à la bonne françoise. C'est de Ronsard, dit Pierre:
«...Je ne requiers sinon,Après cent ans, sans gloire et sans renom,Mourir oisif, en ton giron, Cassandre...»
«...Je ne requiers sinon,Après cent ans, sans gloire et sans renom,Mourir oisif, en ton giron, Cassandre...»
—Cent ans! soupira Luce, il n'est pas difficile!...
«Car je me trompe, ou c'est plus de bonheurD'ainsi mourir que d'avoir tout l'honneurD'un grand César, ou d'un foudre Alexandre.»
«Car je me trompe, ou c'est plus de bonheurD'ainsi mourir que d'avoir tout l'honneurD'un grand César, ou d'un foudre Alexandre.»
—Méchant, méchant, méchant petit polisson, est-ce que tu n'as pas honte! En ce temps de héros!
—Ils sont trop, dit Pierre. J'aime mieux être un petit garçon qui aime, un petit d'homme.
—Un petit de femme, qui a encore aux lèvres le lait de mon sein, dit Luce, l'étreignant. Mon petit à moi!
Les survivants de ces jours qui ont, depuis, assisté au revirement éclatant de la fortune, auront sans doute oublié le lourd vol menaçant de l'aile sombre qui, dans cette semaine, couvrit l'Ile-de-France et frôla Paris de son ombre. La joie ne tient plus compte des épreuves passées.—La ruée allemande atteignit la ligne de faîte, entre le Lundi Saint et le Mercredi Saint. La Somme traversée, Bapaume, Nesle, Guiscard, Roye, Noyon, Albert, enlevés. Onze cents canons conquis. Soixante mille prisonniers... Symbole de la terre de grâce piétinée, le Mardi Saint mourut l'harmonieux Debussy. La lyre qui se brise... «Pauvre petite Grèce expirante!...» Que resterait-il de lui? Quelques vases ciselés, quelques stèles parfaites, que l'herbe envahira de la Voie des Tombeaux. Vestiges immortels de l'Athènes ruinée...
Pierre et Luce voyaient, comme du haut d'une colline, l'ombre qui venait sur la ville. Encore enveloppés des rayons de leur amour, ils attendaient sans peur la fin de la brève journée. Ils seraient deux maintenant, dans la nuit. Tel l'Angelus du soir, montait vers eux, évoquée, la voluptueuse mélancolie des beaux accords de Debussy, qu'ils avaient tant aimé. Plus qu'elle ne l'avait fait en aucun autre temps, la musique répondait au besoin de leurs cœurs. Elle était le seul art qui fût la voix de l'âme délivrée, derrière le rideau des formes.
Le Jeudi Saint, ils allaient, Luce au bras de Pierre et lui tenant la main, par les chemins de banlieue, trempés par la pluie. Des coups de vent passaient sur la plaine mouillée. Ils ne remarquaient ni la pluie, ni le vent, ni la laideur des champs, ni la route boueuse. Sur le mur bas d'un parc, dont un pan s'était récemment éboulé, ils s'assirent. Sous le parapluie de Pierre, qui protégeait à peine la tête et les épaules, Luce, les jambes pendantes, les mains mouillées, son caoutchouc trempé, regardait l'eau s'égoutter. Quand le vent remuait les branches, une petite mitraille de gouttes faisait: «clop! clop!». Luce était silencieuse, souriante, tranquillement illuminée. Une joie profonde les baignait.
—Pourquoi est-ce qu'on s'aime tant? dit Pierre.
—Ah! Pierre, tu ne m'aimes pas tant, si tu demandes pourquoi.
—Je te le demande, dit Pierre, afin de te faire dire ce que je sais aussi bien que toi.
—Tu veux que je te fasse des compliments, dit Luce. Mais tu seras bien attrapé. Car si tu sais pourquoi je t'aime, moi, je ne le sais pas.
—Tu ne le sais pas? fit Pierre, consterné.
—Mais non! (Elle riait sous cape.) Et je n'ai pas besoin du tout de le savoir. Quand on se demande pourquoi une chose, c'est qu'on n'en est pas sûr, c'est qu'elle n'est pas bonne. Maintenant que j'aime, plus de pourquoi! Plus de où, de quand, de car, ni de comment! Mon amour est, mon amour est. Le reste existe, s'il lui plaît.
Leurs visages se baisèrent. La pluie en profita, se glissant sous le parapluie maladroit, pour frôler de ses doigts leurs cheveux et leurs joues; ils burent entre leurs lèvres une petite goutte froide.
Pierre dit:
—Mais les autres?
—Quels autres? dit Luce.
—Les pauvres, répondit Pierre. Tous ceux qui ne sont pas nous?
—Qu'ils fassent comme nous! Qu'ils aiment!
—Et être aimés! Luce, tout le monde ne le peut pas.
—Mais si!
—Mais non. Tu ne sais pas le prix du don que tu m'as fait.
—Donner son cœur à l'amour, ses lèvres à l'aimé, c'est donner ses yeux à la lumière: ce n'est pas donner, c'est prendre.
—Il y a des aveugles.
—Nous ne les guérirons pas, Pierrot. Voyons, pour eux!
Pierre restait silencieux.
—À quoi penses-tu? dit Luce.
—Je pense qu'en ce jour, bien loin de nous, bien près, souffrit la Passion Celui qui vint sur terre pour guérir les aveugles.
Luce lui prit la main:
—Est-ce que tu crois en Lui?
—Non, Luce, je ne crois plus. Mais il reste un ami toujours pour ceux qu'il a reçus, une fois à sa table. Et toi, le connais-tu?
—À peine, répondit Luce. On ne m'en parlait jamais. Mais, sans le connaître, je l'aime... Car je sais qu'il aimait.
—Pas comme nous.
—Pourquoi pas? Nous, nous avons un pauvre petit cœur, qui ne sait aimer que toi, mon amour. Lui, il nous aimait tous. Mais c'est toujours le même amour.
—Veux-tu que nous allions demain, demanda Pierre ému, pour sa mort?... On m'a dit qu'à Saint-Gervais on fera de belle musique!...
—Oui, j'aimerais bien aller avec toi, à l'église, en ce jour. Il nous fera bon accueil, je suis sûre. En étant plus près de lui, on est plus près l'un de l'autre.
Ils se taisent... Pluie. Pluie. Pluie. La pluie tombe. Le soir tombe.
—À cette heure, demain, dit-elle, nous serons là-bas.
Le brouillard pénétrait. Elle eut un petit frisson.
—Chérie, tu n'as pas froid? demanda-t-il, inquiet.
Elle se leva:
—Non, non. Tout m'est amour. J'aime tout, et tout m'aime. La pluie m'aime, le vent m'aime, le ciel gris et le froid,—et mon petit bien-aimé.
Le ciel resta tendu, pour le Vendredi Saint, de ses longs voiles gris; mais l'air était doux et calme. Dans les rues on voyait des fleurs, jonquilles, giroflées. Pierre en prit quelques-unes, qu'elle garda à la main. Ils suivirent le paisible quai des Orfèvres et passèrent au pied de la pure Notre-Dame. Le charme de la Cité, vêtue de lumière discrète, les entourait de sa noble douceur. Sur la place Saint-Gervais, des pigeons s'envolèrent sous leurs pieds. Ils les suivirent des yeux, autour de la façade; sur la tête d'une statue, un des oiseaux se posa. Au haut des marches du parvis, comme ils allaient entrer, Luce se retourna, et vit, à quelques pas, au milieu de la foule, une fillette rousse, d'une douzaine d'années, adossée au portail, les deux bras levés au-dessus de la tête, et qui la regardait. Elle avait une figure fine et un peu archaïque de petite statue de cathédrale, avec un sourire d'énigme, mignard, spirituel et tendre. Luce lui sourit aussi, en la montrant à Pierre. Mais le regard de la fillette passait par-dessus elle, et soudain s'effara. Et l'enfant, se cachant le visage dans les mains, disparut:
—Qu'a-t-elle? demanda Luce.
Mais Pierre ne regardait pas.
Ils entrèrent. Au-dessus de leurs têtes, le pigeon roucoulait. Dernier bruit du dehors. Les voix de Paris s'éteignirent. L'air libre s'effaça. Les nappes d'orgue, les grandes voûtes, le rideau de pierres et de sons, les séparèrent du monde.
Ils s'installèrent dans un des bas-côtés, entre la seconde et la troisième chapelle, à gauche en entrant. Dans l'encoignure d'un pilier, tous deux ils se blottirent, assis sur des marches, cachés au reste de la foule. Tournant le dos au chœur, ils voyaient, en levant les yeux, le faîte de l'autel, la croix et les vitraux d'une chapelle latérale. Les beaux chants anciens pleuraient leur pieuse mélancolie. Ils se tenaient la main, les deux petits païens, devant le grand Ami, dans l'église en deuil. Et tous deux, en même temps, à voix basse, murmuraient:
—Grand Ami, devant toi, je le prends, je la prends. Unis-nous! Tu vois nos cœurs.
Et leurs doigts restèrent joints, entrelacés ensemble, comme les pailles d'une corbeille. Ils étaient une seule chair, que les ondes de musique parcouraient de leurs frissons. Ils se mirent à rêver, ainsi que dans le même lit.
Luce revoyait en pensée la fillette rousse. Et voici qu'il lui sembla se rappeler qu'elle l'avait déjà vue en rêve, la nuit dernière. Elle ne parvenait pas à savoir si c'était vraiment vrai, ou si elle projetait sa vision d'à présent dans le sommeil passé. Puis, lasse de cet effort, sa pensée se laissa flotter.
Pierre songeait aux jours de sa vie brève écoulée. L'alouette qui s'élève de la plaine embrumée, pour chercher le soleil... Qu'il est loin! Qu'il est haut! L'atteindra-t-on jamais?... Le brouillard s'épaissit. Il n'y a plus de terre, il n'y a plus de cieux. Et les forces se brisent... Soudain, comme ruisselait sous la voûte du chœur une vocalise grégorienne, jaillit le chant jubilant, et des ombres émerge le petit corps transi de l'alouette, qui vogue sur la mer du soleil sans rivages...
Une pression de leurs doigts leur rappela qu'ils voguaient ensemble. Et ils se retrouvèrent dans l'ombre de l'église, étroitement serrés, écoutant les beaux chants; leurs cœurs, fondus d'amour, touchaient aux cimes de la joie la plus pure. Et tous deux, ardemment, ils souhaitèrent—ils prièrent—de n'en plus jamais descendre.
À ce moment, Luce, qui venait de baiser d'un regard passionné son cher petit compagnon,—(les yeux à demi clos et les lèvres entr'ouvertes, il paraissait perdu dans une extase de bonheur, et il levait la tête, par un élan de joie reconnaissante, vers cette Force suprême qu'on cherche instinctivement en haut)—Luce, avec saisissement, vit, dans le vitrail rouge et doré de la chapelle, la figure de l'enfant rousse du parvis qui souriait. Et comme elle restait muette, glacée d'étonnement, elle vit, de nouveau, sur l'étrange visage, la même expression d'effroi et de pitié.
Et dans le même instant, le gros pilier auquel ils étaient adossés remua; et, jusque dans sa base, l'église entière trembla. Et Luce, dont les battements de cœur étouffaient en elle le bruit de l'explosion et les cris de la foule, se jeta, sans avoir le temps de craindre ou de souffrir, se jeta, pour le couvrir de son corps, comme une poule ses petits, sur Pierre qui, les yeux fermés, souriait de bonheur. D'un mouvement maternel, elle serra de toutes ses forces la chère tête contre son sein; et, repliée sur lui, la bouche sur sa nuque, ils se faisaient tout petits.
Et le pilier massif, sur eux d'un coup, croula.
Août 1918
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