The Project Gutenberg eBook ofPierre et Luce

The Project Gutenberg eBook ofPierre et LuceThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Pierre et LuceAuthor: Romain RollandIllustrator: Gabriel BelotRelease date: January 16, 2021 [eBook #64274]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PIERRE ET LUCE ***

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Title: Pierre et LuceAuthor: Romain RollandIllustrator: Gabriel BelotRelease date: January 16, 2021 [eBook #64274]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)

Title: Pierre et Luce

Author: Romain RollandIllustrator: Gabriel Belot

Author: Romain Rolland

Illustrator: Gabriel Belot

Release date: January 16, 2021 [eBook #64274]Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Credits: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)

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Pacis Amor Deus

(PROPERCE)

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Pierre s'engouffra dans le Métro. Foule brutale et fiévreuse. Debout, près de l'entrée, serré dans un banc de corps humains et partageant l'air lourd qui passait par leurs bouches, il regardait sans les voir les voûtes noires et grondantes sur lesquelles glissaient les prunelles luisantes du train. En son esprit étaient les mêmes ombres, les mêmes lueurs, dures et trépidantes. Étouffant dans le collet de son pardessus relevé, les bras collés au corps et les lèvres serrées, le front moite de sueur et, par moments, glacé par une bouffée du dehors quand la portière s'ouvrait, il tâchait de ne pas voir, il tâchait de ne pas respirer, il tâchait de ne pas penser, il tâchait de ne pas vivre. Le cœur de ce jeune garçon de dix-huit ans, presque un enfant encore, était plein d'un obscur désespoir. Au-dessus de lui, au-dessus des ténèbres de ces voûtes, de ce trou de rat où filait le monstre métallique, grouillant de larves humaines,—était Paris, la neige, la nuit froide de janvier, le cauchemar de la vie et de la mort,—la guerre.

La guerre. Il y avait quatre ans qu'elle s'était installée. Elle avait pesé sur son adolescence. Elle l'avait surpris dans cette crise morale, où l'éphèbe, inquiet de l'éveil de ses sens, découvre avec saisissement les forces bestiales, aveugles, écrasantes de la vie dont il est la proie, sans avoir demandé à vivre. Et s'il est de nature délicate, de cœur tendre, de corps frôle, comme Pierre, il éprouve un dégoût, une horreur, qu'il n'ose confier aux autres, pour ces brutalités, ces saletés, ces non-sens de la nature féconde et dévorante,—cette truie en gésine, qui mange sa ventrée.—Dans tout adolescent, de seize à dix-huit ans, est un peu de l'âme d'Hamlet. Ne lui demandez pas de comprendre la guerre! (Bon pour vous, hommes rassis!) Il a bien assez à faire de comprendre la vie et de lui pardonner. D'habitude, il se terre dans le rêve et dans l'art, jusqu'à ce qu'il soit habitué à son incarnation et que la nymphe ait achevé, de la larve à l'insecte, son angoissant passage. Qu'il a besoin de paix et de recueillement en ces jours d'avril trouble de la vie mûrissante! Mais on vient le chercher au fond de sa retraite, on l'arrache de l'ombre, tout tendre en sa peau nouvelle, on le jette à l'air cru, dans la dure espèce humaine, dont il doit, sur-le-champ, épouser sans comprendre, sans comprendre expier les folies et les haines. Pierre était appelé avec ceux de sa classe, les enfants de dix-huit ans. Dans six mois la patrie avait besoin de sa chair. La guerre la réclamait. Six mois de répit. Six mois! Si du moins, d'ici là, on pouvait ne pas penser! Rester dans ce souterrain! Ne plus revoir le jour cruel!...

Il s'enfonça dans l'ombre, avec le train qui fuyait, et il ferma les yeux...

Lorsqu'il les rouvrit,—à quelques pas de lui, séparée par deux corps étrangers, était une jeune fille, qui venait de monter. D'abord, il ne vit d'elle que le délicat profil, sous l'ombre du chapeau, une boucle blonde sur la joue un peu maigre, une lumière posée sur la suave pommette, la ligne fine du nez et de la lèvre retroussée, et la bouche entr'ouverte qui palpitait encore de la course pressée. Par la porte de ses yeux, en son cœur elle entra, elle entra tout entière; et la porte se referma. Les bruits du dehors se turent. Le silence. La paix. Elle était là.

Elle ne le regardait pas. Elle ne savait même pas encore qu'il existât. Et elle était en lui! Il tenait son image, muette, blottie en ses bras, et n'osait respirer, de peur que son souffle ne l'effleurât...

À la station suivante, une bousculade. Les gens se ruaient en criant dans le wagon déjà plein. Pierre se trouva poussé, porté par la vague humaine. Au-dessus de la voûte, sur la Ville, là-haut, des détonations sourdes. Le train repartit. À cet instant, un homme affolé, qui se couvrait le visage de ses mains, descendait l'escalier de la station et vint rouler en bas. On eut encore le temps de voir le sang qui coulait au travers de ses doigts... Le tunnel et la nuit, de nouveau... Dans le wagon, des cris d'effroi: «Les Gothas sont venus!...» Dans l'émotion commune qui fondait en un seul ces corps entassés, sa main avait saisi la main qui le frôlait. Et quand il leva les yeux, il vit que c'était Elle.

Elle ne se dégagea point. À la pression de ses doigts, les doigts répondaient émus, un peu crispés, et puis s'abandonnèrent doux, brûlants, sans bouger. Ils restèrent ainsi, dans l'ombre protectrice, leurs mains comme deux oiseaux blottis dans le même nid; et le sang de leur cœur coulait, en un seul flot, par la chaleur des paumes. Ils ne se dirent pas un mot. Ils ne firent pas un geste. Sa bouche effleurait presque la boucle sur la joue et le bout de l'oreille. Elle ne le regardait pas. À deux stations de là, elle se délia de lui qui ne la retenait pas, glissa entre les corps, partit sans l'avoir vu.

Quand elle eut disparu, il pensa à la suivre... Trop tard. Le train roulait. À l'arrêt qui suivit, il remonta à la surface. Il retrouva l'air nocturne, le frôlement invisible de quelques plumes de neige, et la Ville, effrayée, amusée de sa peur, sur laquelle très haut, planaient les oiseaux guerriers. Mais il ne voyait rien que celle qui était en lui; et il rentra, tenant la main de l'inconnue.

Pierre Aubier habitait chez ses parents, près du square de Cluny. Son père était magistrat; son frère, plus âgé de six ans, s'était engagé, au début de la guerre. Bonne famille bourgeoise, bien française, braves gens affectueux et humains, n'ayant jamais osé penser par eux-mêmes, et, très probablement, ne se doutant même pas de ce que cela pouvait être. Profondément honnête, ayant une haute idée des devoirs de sa charge, le président Aubier eût rejeté, indigné, comme la suprême injure, le soupçon que ses jugements pussent être dictés par d'autres considérations que celles de l'équité et la voix de sa conscience. Mais la voix de sa conscience n'avait jamais parlé (disons mieux: chuchoté) contre le gouvernement. Elle était née fonctionnaire. Elle pensait en fonction de l'État, variable, mais infaillible. Les pouvoirs établis se revêtaient pour lui d'une évidence sacrée. Il admirait sincèrement les âmes de bronze, les grands magistrats libres et inflexibles du passé; et peut-être secrètement se croyait-il de leur lignée. C'était un tout petit Michel de l'Hospital, sur qui avait passé un siècle de servitude républicaine.—Quant à Madame Aubier, elle était aussi bonne chrétienne que son mari était bon républicain. Aussi sincèrement, honnêtement qu'il se faisait l'instrument docile du pouvoir contre toute liberté qui ne fût pas officielle, elle mêlait ses prières, en toute pureté de cœur, aux vœux homicides que formaient pour la guerre, en chaque pays d'Europe, les prêtres catholiques, les pasteurs protestants, les rabbins et les popes, les feuilles et les gens bien pensants de ce temps.—Et tous deux, père et mère, adoraient leurs enfants, n'avaient, en vrais Français, que pour eux d'affection profonde, essentielle, leur eussent tout sacrifié, et, pour faire comme les autres, les sacrifiaient sans hésiter. À qui? Au dieu inconnu. En tous temps, Abraham a mené Isaac au bûcher. Et sa glorieuse folie reste encore un exemple pour la pauvre humanité.

À ce foyer de famille, comme c'est le cas souvent, l'affection était grande, et l'intimité nulle. Comment les pensées pourraient-elles se communiquer librement de l'un à l'autre, lorsque chacun évite de voir au fond de la sienne? Quoi qu'on sente, on sait qu'il faut réserver certains dogmes; et si c'est une gêne déjà quand les dogmes sont assez discrets pour rester dans leurs limites tracées (c'était le cas, en somme, pour ceux de l'au-delà), que dire lorsqu'ils prétendent se mêler à la vie, la régir tout entière, ainsi que font nos dogmes laïques et obligatoires! Allez donc oublier le dogme de la Patrie! La nouvelle religion faisait rétrograder à l'Ancien Testament. Elle ne se contentait pas de dévotions des lèvres et d'innocentes pratiques, hygiéniques, ridicules, comme la confession, le maigre du vendredi, le repos du dimanche, qui avaient excité la verve de nos «philosophes», aux temps où le peuple était libre,—sous les rois. Elle voulait tout, elle ne se satisfaisait pas de moins: l'homme tout entier, son corps, son sang, sa vie et sa pensée. Son sang surtout. Depuis les Aztèques du Mexique, jamais la divinité ne s'était ainsi gorgée. Il serait profondément injuste de dire que les croyants n'en souffraient pas. Ils souffraient, mais croyaient. Ô mes pauvres frères hommes, pour qui la souffrance même est une preuve du divin!... M. et Mme Aubier souffraient comme les autres, et, comme les autres, adoraient. Mais on ne pouvait demander à un adolescent cette abnégation du cœur, des sens et du bon sens. Pierre eût voulu comprendre au moins ce qui l'opprimait. Que de questions le brûlaient, qu'il ne pouvait pas dire! Car le premier mot de toutes était: «Mais si je n'y crois pas!»—Un blasphème déjà.—Non, il ne pouvait parler. Ils l'eussent regardé, avec une stupeur effrayée, indignée, avec peine, avec honte. Et comme il était à cet âge plastique, où l'âme, d'écorce trop tendre, se ride aux moindres souffles qui viennent du dehors et, sous leurs doigts furtifs, se modèle en frémissant, il se sentait d'avance, lui-même, triste et honteux. Ah! comme ils croyaient tous! (Mais est-ce qu'ils croyaient, tous?) Comment faisaient-ils donc?—On n'osait le demander. À ne pas croire, seul, au milieu de tous qui croient, on est comme quelqu'un à qui manque un organe, peut-être superflu, mais que tous les autres ont; et rougissant, on cache aux yeux sa nudité.

Le seul qui pût comprendre les angoisses du jeune garçon était son frère aîné. Pierre avait pour Philippe cette adoration, qu'ont souvent les petits (mais qu'ils cachent jalousement) pour l'aîné, frère ou sœur, compagnon étranger, parfois même vision d'une heure, disparue,—qui réalise, à leurs yeux, le rêve tout ensemble de ce qu'ils voudraient être et de ce qu'ils voudraient aimer: ardeurs chastes et troubles de l'avenir aux courants mêlés. Le grand frère s'était aperçu de ce naïf hommage, et il en était flatté. Naguère, il tâchait de lire dans le cœur du petit et le lui expliquait, avec des ménagements: car, bien que plus robuste, il était, comme lui, de cette pâte fine qui, chez les meilleurs hommes, garde un peu de la femme, et qui n'en rougit pas. Mais la guerre était venue et l'avait arraché à sa vie de travail, à ses études de sciences, à ses rêves de vingt ans, et à l'intimité avec le jeune frère. Il avait tout laissé, dans l'idéalisme enivré du début, comme un grand oiseau fou, qui se lance dans l'espace, avec l'illusion héroïque et absurde que son bec et ses serres mettront fin à la guerre et restaureront sur terre le règne de la paix. Depuis, le grand oiseau était, deux ou trois fois, rentré au nid; à chaque fois, hélas, un peu plus déplumé. Il était revenu de bien des illusions, mais il s'en trouvait trop mortifié pour le dire. Il avait honte d'y avoir cru. Sottise de n'avoir pas su voir la vie comme elle est! Il s'acharnait maintenant à la désenchanter, et, quelle qu'elle fût, stoïque, à l'accepter. Il ne se châtiait pas seulement lui-même; une souffrance mauvaise le poussait à châtier ses illusions dans le cœur du jeune frère, où il les retrouvait. Au premier retour, quand Pierre était accouru, brûlant de son âme emmurée, tout de suite il fut glacé par l'accueil de l'aîné, certes affectueux toujours, mais, avec, dans le ton, je ne sais quelle âpre ironie. Les questions qui se pressaient sur ses lèvres furent, à l'instant, refoulées. Philippe les voyait venir, et d'un mot, d'un regard, les fauchait. Après deux ou trois tentatives, Pierre, le cœur serré, se replia. Il ne reconnaissait plus son frère.

L'autre le reconnaissait trop. Il reconnaissait en lui ce que naguère il était et ce qu'il ne pouvait plus être. Il le lui faisait payer. Il en avait regret, après, mais il n'en montrait rien, et il recommençait. Tous deux souffraient; et, par un malentendu trop fréquent, leur souffrance si proche, qui aurait dû les unir, les éloignait. La seule différence entre eux était que l'aîné la savait proche, et que Pierre se croyait seul avec elle, sans nul à qui s'ouvrir.

Que ne se tournait-il donc vers ceux de son âge, ses compagnons d'école? Il eût semblé que ces adolescents auraient dû se resserrer et s'être mutuellement un appui. Mais il n'en était rien. Une triste fatalité les tenait au contraire épars, disséminés en petits groupes, et, même à l'intérieur de ces groupes minuscules, distants et réservés. Les plus vulgaires avaient, les yeux fermés, plongé, tête la première, dans le courant guerrier. Le plus grand nombre s'en écartaient, et ils ne se sentaient aucune attache avec les générations qui les avaient précédés; ils ne partageaient en rien leurs passions, leurs espoirs et leurs haines; ils assistaient à l'action frénétique, comme des hommes à jeun regardent ceux qui ont bu. Mais que pouvaient-ils contre elle? Beaucoup avaient fondé de petites revues, dont la vie éphémère s'éteignait, aux premiers numéros, faute d'air; la censure faisait le vide; toute la pensée de France était sous la cloche pneumatique. Les plus distingués d'entre ces jeunes gens, trop faibles pour se révolter et trop fiers pour se plaindre, se savaient livrés d'avance au couteau de la guerre. En attendant leur tour à l'abattoir, ils regardaient et jugeaient en silence, chacun pour soi, avec un peu de mépris et beaucoup d'ironie. Par réaction dédaigneuse contre la mentalité du troupeau, ils s'étaient rejetés dans une sorte d'égotisme intellectuel et artistique, un sensualisme idéaliste, où le moi pourchassé revendiquait ses droits contre la communion humaine. Dérisoire communion, qui ne se manifestait à ces adolescents que sous les espèces du meurtre accompli et subi en commun! Une expérience précoce avait flétri leurs illusions: ils avaient vu ce que valaient ces illusions chez leurs aînés, et qu'eux qui n'y croyaient pas, ils les payaient de leur vie. Leur confiance était atteinte en ceux même de leur âge, dans l'homme en général. Au reste, il en coûtait de se confier, en ce temps! Chaque jour apprenait quelque dénonciation de pensées, d'entretiens intimes, par un mouchard patriotique, dont le pouvoir honorait et stimulait le zèle. Aussi, ces jeunes gens, par découragement, par dédain, par prudence, par sentiment stoïque de leur solitude d'esprit, se livraient peu les uns aux autres.

Pierre ne pouvait trouver chez eux l'Horatio, que cherchent les petits Hamlets de dix-huit ans. S'il avait horreur d'aliéner sa pensée à l'opinion publique (cette fille publique), il avait besoin de l'unir librement à des âmes de son choix. Il était trop tendre pour pouvoir se contenter de soi. Il souffrait de la souffrance universelle. Elle l'écrasait par sa somme de douleur, qu'il s'exagérait:—car si l'humanité la supporte, malgré tout, c'est qu'elle a le cuir plus dur que n'est la peau nouvelle d'un frêle adolescent.—Mais ce qu'il ne s'exagérait pas, et ce qui l'accablait encore plus que la souffrance du monde, c'en était l'imbécillité.

Ce n'est rien de souffrir, ce n'est rien de mourir, si l'on en voit le sens. Le sacrifice est bien, quand on comprend pourquoi. Mais quel est le sens du monde et de ses déchirements, pour un adolescent? En quoi, s'il est sincère et sain, peut-il s'intéresser à la grossière mêlée des nations affrontées, comme des béliers stupides, au-dessus d'un abîme où ils vont tous rouler? La route était pourtant assez large pour tous. Pourquoi donc cette rage de se détruire soi-même? Pourquoi ces patries d'orgueil, ces États de rapines, ces peuples auxquels on apprend le meurtre, comme un devoir! Mais pourquoi la tuerie, partout entre les êtres? Ce monde qui s'entremange? Pourquoi le cauchemar de cette chaîne monstrueuse et sans fin de la vie, dont chacun des anneaux enfonce la mâchoire dans la nuque de l'autre, se repaît de sa chair, jouit de sa douleur, et vit de sa mort? Pourquoi la lutte et pourquoi la douleur? Pourquoi la mort? Pourquoi la vie? Pourquoi? Pourquoi?...

Ce soir, quand l'enfant rentra, le pourquoi s'était tu.

Rien n'avait changé, pourtant. Il était dans sa chambre, encombrée de papiers et de livres. Autour, les bruits familiers. Dans la rue, le clairon qui sonnait la fin de l'alerte. Dans l'escalier, le bavardage satisfait des locataires, remontant de la cave. À l'étage au-dessus, la promenade maniaque du vieux voisin, qui attendait depuis des mois son fils disparu.—Mais dans sa chambre n'étaient plus ses soucis embusqués, qu'il y avait laissés.

Il arrive parfois qu'un accord incomplet sonne, d'une façon rauque; il laisse l'esprit inquiet, jusqu'au moment où une note s'y ajoute qui opère la fusion des éléments hostiles ou froidement étrangers, comme des visiteurs qui ne se connaissent point et attendent d'être présentés. Aussitôt, la glace est rompue, et l'harmonie coule d'un membre à l'autre. Cette chimie morale, un tiède et furtif contact venait de l'opérer. Pierre n'avait pas conscience de la cause du changement; il ne songeait pas à l'analyser. Mais il sentait que l'hostilité habituelle des choses s'était brusquement amortie. Une douleur lancinante à la tête vous habite depuis des heures: soudain, on s'aperçoit qu'elle n'est plus là; comment est-elle partie? À peine si les tempes bourdonnent encore du souvenir... Pierre restait en défiance devant ce calme nouveau. Il le soupçonnait de cacher, sous une trève passagère, un retour plus cruel du mal qui reprend haleine. Il connaissait déjà les répits que l'art procure. Quand pénètre en nos yeux la divine proportion des lignes et des couleurs, ou dans le creux voluptueux de la coquille sonore les beaux jeux variés des accords qui s'égrènent et se nouent, selon les lois des nombres harmonieux, la paix se fait en nous et la joie nous inonde. Mais c'est un rayonnement qui nous vient du dehors; on dirait d'un soleil dont les feux lointains nous tiennent suspendus, fascinés, au-dessus de notre vie. Il ne dure qu'un temps; et ensuite on retombe. L'art n'est jamais qu'un oubli passager du réel. Pierre, craintif, s'attendait à la même déception.—Mais le rayonnement, cette fois, venait du dedans. Rien de la vie n'était oublié. Mais tout s'harmonisait. Les souvenirs, les pensées nouvelles. Jusqu'aux objets, aux livres, aux papiers dans la chambre, s'animaient, reprenaient un intérêt qu'ils avaient perdu.

Depuis des mois, sa croissance intellectuelle était comprimée, comme un jeune arbre qui, en pleine floraison, est flétri par les «Saints de glace». Il n'était pas de ces garçons pratiques qui profitaient des facilités universitaires accordées aux jeunes classes sur le point d'être appelées, pour décrocher hâtivement un diplôme sous le regard indulgent des examinateurs. Pas davantage, il n'éprouvait l'avidité désespérée du jeune homme qui, voyant la mort prochaine, fait les bouchées doubles et dévore les connaissances, qu'il ne pourra jamais vérifier, dans la vie. Le sentiment perpétuel du vide qui était au bout, du vide qui était dessous, partout caché sous l'illusion cruelle et absurde du monde—coupait tous ses élans. Il se jetait sur un livre, sur une pensée,—puis s'arrêtait, découragé. À quoi cela mène-t-il? À quoi bon apprendre? À quoi bon s'enrichir, s'il faut tout perdre, tout laisser, si rien ne vous appartient? Pour que l'activité, pour que la science ait un sens, il faut que la vie en ait un. Ce sens, nul effort de l'esprit, nulle supplication du cœur n'avait pu l'obtenir.—Et voici que, de soi-même, ce sens était venu... La vie avait un sens...

Quoi donc?—Et cherchant d'où venait ce sourire intérieur, il vit la bouche entr'ouverte, sur laquelle sa bouche brûlait de se poser.

En temps ordinaire, cette muette fascination n'eût pas sans doute persisté. À cette heure de l'adolescence où l'on est amoureux de l'amour, on le voit dans tous les yeux; le cœur avide et incertain le butine des uns aux autres; et rien ne le presse de se fixer: il est au début de sa journée.

Mais la journée d'aujourd'hui serait brève: il fallait se presser.

Le cœur du jeune homme se hâtait d'autant plus qu'il était en retard. Les grandes villes qui, de loin, paraissent des solfatares fumantes de sensualité, abritent de fraîches âmes et des corps ingénus. Combien de jeunes hommes, de jeunes filles, qui respectent l'amour et gardent leurs sens vierges jusqu'au mariage! Même dans les milieux raffinés, où la curiosité cérébrale est précocement excitée, que d'étranges ignorances se dissimulent sous les libres propos d'une jeune mondaine, ou de tel étudiant, qui connaît tout et ne sait rien! Il y a dans le cœur de Paris des provinces naïves, de petits jardins de cloîtres, des puretés de sources. Paris se laisse trahir par sa littérature. Ceux qui parlent en son nom, ce sont les plus souillés. Et l'on sait trop, d'ailleurs, qu'un faux respect humain empêche souvent les purs d'avouer leur innocence.—Pierre ne connaissait pas encore l'amour; et il était livré au premier de ses appels.

À l'enchantement de sa pensée, ceci s'ajoutait encore: que l'amour était né, sous l'aile de la mort. En cette minute d'émoi, où ils sentaient passer au-dessus de leurs têtes la menace des bombes, où la vision sanglante de l'homme mutilé leur saisissait le cœur, leurs doigts s'étaient cherchés; et tous deux y avaient lu, en même temps que le frisson de la chair qui a peur, l'affectueux réconfort de l'ami inconnu. Fugitive pression! L'une des mains, celle de l'homme, dit: «Appuie-toi sur moi!»—Et l'autre, maternelle, refoule sa propre crainte, pour dire: «Mon petit!»

Rien de tout cela n'était parlé, ni ouï. Mais ce murmure intérieur remplit l'âme, bien mieux que les paroles, ce rideau de feuillage qui masque la pensée. Pierre se laissait bercer par ce bourdonnement. Tel le chant d'une guêpe dorée, qui flotte dans le clair obscur de l'être. Ses jours s'engourdissaient dans sa langueur nouvelle. Le cœur solitaire et nu rêvait la chaleur du nid.

En ces premières semaines de février, Paris comptait ses ruines du dernier raid et léchait ses blessures. La presse, enfermée au chenil, aboyait aux représailles. Et, selon la parole de «l'Homme qui enchaînait», le pouvoir faisait la guerre aux Français. La saison des procès de trahison s'ouvrait. Le spectacle d'un misérable qui défendait sa tête, âprement réclamée par l'accusateur public, amusait le Tout-Paris, dont l'appétit de théâtre n'était pas rassasié par quatre années de guerre et dix millions de morts croulant dans la coulisse.

Mais l'adolescent restait uniquement absorbé par l'hôte mystérieux qui était venu le visiter. Étrange intensité de ces visions d'amour, imprimées au fond de la pensée, et cependant dénuées de contour! Pierre eût été incapable de dire la forme des traits, ou la couleur des yeux, ou le dessin des lèvres. Il n'en pouvait retrouver que l'émotion en lui. Toutes ses tentatives pour préciser l'image n'aboutissaient qu'à la déformer. Il ne réussit pas mieux, lorsqu'il se mit à sa recherche dans les rues de Paris. À tout instant, il croyait la voir. C'était un sourire, une jeune nuque blanche, une lueur en des yeux. Et le sang lui battait au cœur. Il n'existait aucune, aucune ressemblance entre ces images fuyantes et l'image réelle qu'il cherchait et qu'il croyait aimer. Ne l'aimait-il donc pas? Justement, il l'aimait; et c'est pourquoi il la voyait partout, et sous toutes les formes. Car elle est tout sourire, toute lumière, toute vie. Et le dessin exact serait une limite.—Mais on veut cette limite, pour étreindre l'amour et pour le posséder.

Ne la revît-il plus jamais, il savait qu'elle était, elle était, et qu'elle était le nid. Dans l'ouragan, le port. Le phare dans la nuit.Stella Maris, Amor. Amour, veille sur nous, à l'heure de la mort!...

Sur le quai de la Seine, le long de l'Institut, il passait, regardant distraitement l'étalage d'un des rares bouquinistes restés fidèles au poste. Il se trouvait au bas des marches du pont des Arts. Levant les yeux, il vit celle qu'il attendait. Un carton à dessin sous le bras, elle descendait les marches, comme une petite biche. Il ne réfléchit pas, l'ombre d'une seconde; il s'élança à sa rencontre, et, tandis qu'il montait vers elle qui descendait, pour la première fois leurs regards se posèrent l'un sur l'autre et entrèrent. Et arrivé devant elle, s'arrêtant, il rougit. Et surprise, le voyant rougir, elle rougit. Avant qu'il eût repris souffle, le petit pas de biche avait déjà passé. Quand la force lui revint et qu'il put se tourner, sa robe disparaissait au tournant de l'arcade qui donne sur la rue de Seine. Il ne chercha pas à la suivre. Appuyé sur la rampe du pont, il voyait son regard dans le fleuve qui coulait. Pour quelque temps son cœur avait une pâture nouvelle... (Ô chers stupides adolescents!)...

Une semaine après, il flânait au jardin du Luxembourg, que remplissait le soleil de sa douceur dorée. En cette funèbre année, le radieux février! Rêvant, les yeux ouverts, et ne sachant plus bien s'il rêvait ce qu'il voyait, ou voyait ce qu'il rêvait, dans une langueur avide, obscurément heureux, malheureux, amoureux, imbibé de tendresse autant que de soleil, il souriait en marchant, avec les yeux distraits, et ses lèvres remuaient sans qu'il le sût, disant des mots sans suite, un chant. Il regardait le sable; et, comme le frôlement du vol d'un pigeon qui passe, il eut l'impression qu'un sourire venait de passer. Il se retourna, et vit qu'il venait de la croiser. Et juste à ce moment, sans cesser de marcher, elle retournait la tête, souriante, pour l'observer. Alors, il n'hésita plus, il vint à elle, les mains presque tendues, d'un élan si juvénile et naïf que naïvement elle attendit. Il ne s'excusa point. Ils n'avaient aucune gêne. Il leur semblait poursuivre un entretien commencé.

—Vous vous moquez de moi, dit-il; vous avez bien raison!

—Je ne me moque pas.—(Sa voix, comme son pas, était vive et souple.)—Vous riiez tout seul; j'ai ri, en vous voyant.

—Est-ce que je riais, vraiment?

—Vous riez encore maintenant.

—Maintenant, je sais pourquoi.

Elle ne le lui demanda pas. Ils marchèrent ensemble. Ils étaient heureux.

—Le beau petit soleil! dit-elle.

—Le printemps nouveau-né!

—C'est à lui, tout à l'heure, que vous faisiez risette?

—Pas à lui seulement. Peut-être bien à vous.

—Petit menteur! Vilain! Vous ne me connaissez pas.

—Si l'on peut dire! Nous nous sommes déjà vus, je ne sais combien de fois!

—Trois, en comptant celle-ci.

—Ah! Vous vous souvenez!... Vous voyez que nous sommes de vieilles connaissances!

—Parlons-en!

—Je veux bien. C'est tout ce que je veux... Oh! asseyons-nous là! Un instant, voulez-vous? Il fait si bon, au bord de l'eau!

(Ils étaient près de la fontaine de Galatée, que des maçons couvraient de bâches pour l'abriter contre les bombes.)

—Je ne peux pas, je vais manquer mon tram...

Elle dit l'heure. Il montra qu'elle avait plus de vingt-cinq minutes.

Oui, mais elle voulait d'abord acheter son goûter, au coin de la rue Racine, où il y a de bons petits pains. Il en sortit un de sa poche.

—Pas meilleurs que celui-ci... Est-ce que vous ne voulez pas?...

Elle rit et hésita. Il le lui mit dans la main, et lui garda la main.

—Vous me ferez tant plaisir!... Venez, venez vous asseoir...

Il la mena à un banc au milieu de l'allée qui borde le bassin.

—J'ai encore autre chose...

Il tira de sa poche une tablette de chocolat.

—Gourmand!... Et quoi encore?...

—Seulement, je suis honteux... il n'est pas enveloppé.

—Donnez, donnez!... C'est la guerre.

Il la regardait croquer.

—C'est bien la première fois, dit-il, que je pense que la guerre a du bon.

—Oh! ne parlons pas d'elle! C'est si tellement rasant!

—Oui, fit-il, enthousiaste, nous n'en parlerons jamais.

(L'air, subitement, venait de s'alléger).

—Regardez ces pierrots, dit-elle, qui prennent leur tub.

(Elle montrait les moineaux qui faisaient leur toilette sur le bord du bassin.)

—Mais alors, l'autre soir (il suivait sa pensée), l'autre soir, dans le métro, dites, vous m'avez donc vu?

—Bien sûr.

—Mais jamais vous n'avez regardé de mon côté... Vous êtes restée tout le temps tournée vers l'autre côté!... Tenez, comme à présent...

(Il la voyait de profil, qui grignotait son pain, en regardant devant elle, avec des yeux malins.)

—... Regardez-moi un peu!... Qu'est-ce que vous regardez là-bas?

Elle ne tourna pas la tête: Il lui prit la main droite, dont le gant, déchiré à l'index, montrait le bout du doigt.

—Qu'est-ce que vous regardez?

—Vous qui regardez mon gant... Voulez-vous bien ne pas le déchirer davantage!

(Il était en train d'élargir distraitement l'ouverture.)

—Oh! pardon!... Mais comment pouvez-vous voir?

Elle ne répondit pas; mais dans le profil moqueur, il vit le coin de l'œil qui riait.

—Ah! rusée!

—C'est tout simple. Tout le monde fait ainsi.

—Moi, je ne pourrais pas.

—Essayez!—Vous louchez.

—Je ne pourrais jamais. Pour voir, il faut que je regarde, droit en face, bêtement.

—Mais non, pas si bêtement!

—Enfin! Je vois vos yeux.

Ils se regardèrent, en riant doucement.

—Comment est votre nom?

—Luce.

—Qu'il est joli, joli comme ce jour!

—Et le vôtre?

—Pierre... Bien usagé.

—Un brave nom, qui a des yeux honnêtes et clairs.

—Comme les miens.

—Pour clairs, oui, ils le sont.

—C'est qu'ils regardent Luce.

—Luce!... On dit: «Mademoiselle».

—Non.

—Non?

(Il secoua la tête.)

—Vous n'êtes pas «Mademoiselle». Vous êtes Luce, et je suis Pierre.

Ils se tenaient la main; et, sans se regarder, les yeux dans le bleu tendre du ciel entre les branches des arbres dépouillés, ils se turent. Le flot de leurs pensées, par leurs mains, se mêlait.

Elle dit:

—L'autre soir, on avait peur tous deux.

—Oui, dit-il, c'était bon.

(Plus tard, seulement, ils sourirent d'avoir exprimé, chacun, ce que l'autre songeait.)

Elle arracha sa main et se leva soudain, en entendant l'horloge.

—Oh! je n'ai plus que le temps...

Ils allèrent ensemble de ce petit pas de course que les Parisiennes prennent si joliment, sans qu'à les voir trotter on pense à sa vitesse, tant il paraît aisé.

—Vous passez souvent ici?

—Tous les jours. Mais plutôt de l'autre côté de la terrasse. (Elle montrait le jardin, les arbres de Watteau.) Je reviens du Musée.

(Il regarda le carton qu'elle portait.)

—Peintre? demanda-t-il.

—Non, fit-elle, c'est un bien trop gros mot. Une petite barbouillotte.

—Pourquoi? Pour le plaisir?

—Oh! mais non! Pour l'argent.

—Pour l'argent!

—C'est vilain, n'est-ce pas? de faire de l'art pour de l'argent?

—C'est étonnant surtout de gagner de l'argent, si l'on ne sait pas peindre.

—C'est justement pour cela. Je vous expliquerai, une autre fois.

—Une autre fois, à la fontaine, on goûtera encore.

—On verra. S'il fait beau.

—Mais vous viendrez plus tôt? N'est-ce pas?... Dites... Luce...

(Ils étaient à la station. Elle sauta sur le marchepied du tram.)

—Répondez, dites, petite lumière...

Elle ne répondit pas; mais quand le tram partit, elle fit «oui» des paupières, et sur sa bouche, il lut, sans qu'elle parlât:

—Oui, Pierre.

Tous deux, en s'en allant, pensaient:

—C'est drôle, comme les gens ont l'air content, ce soir.

Et ils souriaient, sans vouloir se rendre compte de ce qui s'était passé. Ils savaient seulement qu'ils l'avaient, qu'ilsletenaient, et quec'étaità eux. Quoi? Rien. On est riche, ce soir!... En rentrant, ils se regardèrent dans la glace, comme on regarde un ami, avec des yeux affectueux. Ils se disaient: «Son regard était sur toi.» Ils se couchèrent de bonne heure, accablés, pourquoi donc? d'une fatigue délicieuse. En se déshabillant, ils pensaient:

—Ce qui est bon maintenant, c'est qu'il y a demain.

Demain!... Ceux qui viendront après nous auront peine à se représenter ce que ce mot évoquait de désespoir muet et d'ennui sans fond, dans la quatrième année de guerre... Une telle lassitude! Tant de fois les espoirs avaient été déçus! Les centaines de demains se succédaient pareils à hier et aujourd'hui, tous également voués au néant et à l'attente, à l'attente du néant. Le temps n'avait plus de cours. L'année était comme un Styx, qui enserre la vie de son cercle aux eaux noires et grasses, avec de sombres moires, qui ne semblent plus couler. Demain? Demain est mort.

Dans le cœur des deux enfants, Demain était ressuscité.

Demain les vit de nouveau assis auprès de la fontaine. Et les demains qui suivirent. Le beau temps favorisait ces très brèves rencontres, un peu moins brèves chaque jour. Chacun apportait son goûter, afin d'avoir le plaisir de l'échanger. Pierre attendait maintenant, à la porte du Musée. Il voulut voir ses œuvres. Bien qu'elle n'en fût pas fière, elle ne se fit nullement prier pour les montrer. C'étaient des reproductions en miniature de tableaux célèbres, ou de fragments de tableaux, un groupe, une figure, un buste. Pas trop désagréable, au premier regard, mais extrêmement lâché. Çà et là, des touches assez justes et jolies; mais à côté, des incorrections d'écolier, étalant non seulement une ignorance élémentaire, mais une désinvolture parfaitement insouciante de ce qu'on pourrait penser.—«Baste! Assez bon comme cela!...»—Luce disait le nom des tableaux reproduits. Pierre les connaissait trop. Sa figure se crispait, de déconvenue. Luce sentait qu'il n'était pas content; mais elle mettait une bravoure à lui montrer tout,—et encore celui-là... Pan!... ce qu'elle avait de plus laid! Elle gardait un sourire moqueur, qui était aussi bien à son adresse qu'à celle de Pierre; mais elle ne s'avouait pas une pinçure de dépit. Pierre serrait les lèvres, pour ne pas parler. Mais à la fin, ce fut trop fort. Elle lui montra la copie d'un Raphaël de Florence.

—Mais ce ne sont pas les couleurs! dit-il.

—Oh! ce serait étonnant! dit-elle. Je n'y ai pas été voir. J'ai pris une photo.

—Et est-ce qu'on ne vous dit rien?

—Qui? Les clients? Ils n'y ont pas été voir, non plus... Et puis, quand ils auraient vu, ils n'y regardent pas de si près! Le rouge, le vert, le bleu, ils n'y voient que du feu. Quelquefois, j'ai le modèle en couleur, mais je change les couleurs... Tenez, par exemple, ceci... (Un ange de Murillo.)

—Vous trouvez que c'est mieux?

—Non, mais cela m'amusait... Et puis, c'était plus commode... Et puis, cela m'est égal. L'essentiel, c'est que ça se vende...

Sur cette dernière forfanterie, elle s'arrêta, lui reprit les coloriages, et éclata de rire.

—Hein! C'est encore plus laid que vous ne vous figuriez?

Il dit, avec chagrin:

—Mais pourquoi, pourquoi faites-vous des choses pareilles?

Elle regarda son visage consterné, avec un bon sourire d'ironie maternelle: ce cher petit bourgeois, pour qui tout avait été si aisé, et qui ne concevait pas qu'on fît des concessions pour...

Il redemandait:

—Pourquoi? Dites pourquoi?

(Il était tout penaud, comme si c'était lui, le peinturlureur!... Bon petit garçon! Elle eût voulu l'embrasser... bien sagement, sur le front.)

Elle répondit doucement:

—Mais pour vivre.

Il en fut tout saisi. Il n'y avait pas songé.

—C'est compliqué, la vie, reprit-elle sur un ton léger et moqueur. Il faut d'abord manger, et manger tous les jours. On a dîné, le soir. Il faut recommencer le lendemain. Et il faut s'habiller. S'habiller tout, le corps, la tête, les mains, les pieds. Cela en fait de la vêture! Et puis, payer pour tout. La vie, c'est de payer.

Pour la première fois, il vit ce qui avait échappé à la myopie de son amour: la fourrure modeste et, par endroits, déplumée, les bottines un peu usagées, les traces de gêne, que l'élégance naturelle d'une petite Parisienne fait oublier. Et son cœur se serra.

—Ah! est-ce que je ne pourrais pas, est-ce que je ne pourrais pas vous aider?

Elle s'écarta un peu et rougit:

—Non, non, fit-elle, contrariée; il n'est pas question... Jamais... Je n'ai pas besoin...

—Mais je serais si heureux!

—Non... On ne parle plus de cela. Ou on ne serait plus amis...

—Nous le sommes, alors?

—Oui. C'est-à-dire, si vous l'êtes encore, après que vous avez vu ces horreurs?

—Bien sûr! Ce n'est pas de votre faute.

—Mais ça vous fait de la peine?

—Oh! oui.

Elle rit, de contentement.

—Cela vous fait rire, méchante!

—Non, ce n'est pas méchant. Vous ne comprenez pas.

—Pourquoi riez-vous alors?

—Je ne vous le dirai pas.

(Elle pensait: «Amour! Que tu es gentil d'avoir de la peine, parce que j'ai fait quelque chose de laid!»)

Elle dit:

—Vous êtes bon. Merci.

(Il la regardait avec des yeux étonnés.)

—Ne cherchez pas à comprendre, dit-elle, en lui tapant doucement sur la main... Là, causons d'autre chose...

—Oui... Un mot encore... Je voudrais pourtant savoir... Dites-moi (ne soyez pas blessée!)... Est-ce que vous êtes, en ce moment, un peu gênée?

—Non, non, j'ai dit cela tout à l'heure, parce qu'il y a eu, quelquefois, de mauvais moments. Mais, maintenant, c'est mieux. Maman a trouvé une place, où elle est bien payée.

—Votre mère travaille?

—Oui, dans une usine de munitions. On touche douze francs par jour. C'est la fortune.

—Dans une usine! Une usine de guerre!

—Oui.

—Mais c'est affreux!

—Dame! On prend ce qui s'offre!

—Luce, mais si vous, vous, on vous offrait?...

—Moi, vous voyez bien, je barbouille... Ah! vous voyez que j'ai raison de faire mes barbouillis!

—Mais s'il fallait gagner et qu'il n'y eût pas d'autre moyen que de travailler dans une de ces usines qui fabriquent des obus, est-ce que vous iriez?

—S'il fallait gagner, et pas d'autre moyen?... Mais bien sûr! J'y courrais!

—Luce! Pensez-vous à ce qu'on fait, là-dedans?

—Non, je n'y pense pas.

—Tout ce qui fera souffrir, mourir, qui déchire, qui brûle, qui torture des êtres comme vous, comme moi...

Elle se mit la main sur la bouche, pour lui faire signe de se taire.

—Je sais, je sais tout cela, mais je ne veux pas y penser.

—Vous ne voulez pas y penser?

—Non, dit-elle.

Et après un moment:

—Il faut vivre... Si on pense, on ne vit plus... Moi, je veux vivre, je veux vivre. Si on me force, pour vivre, à faire ceci, cela, est-ce que je vais me tourmenter pour ceci, pour cela? Cela ne me regarde pas, ce n'est pas moi qui le veux. Si c'est mal, ce n'est pas ma faute à moi. Moi, ce que je veux n'est pas mal.

—Qu'est-ce que vous voulez?

—Je veux vivre, d'abord.

—Vous aimez la vie?

—Mais oui. Est-ce que j'ai tort?

—Oh! non, c'est si bon que vous viviez!

—Et vous, vous ne l'aimez pas?

—Je ne l'aimais pas, jusqu'à...

—Jusqu'à?

(La question ne demandait pas de réponse. Ils la connaissaient tous deux.)

Pierre, suivant sa pensée:

—Vous avez dit: «d'abord»... «Je veux vivre d'abord»... Et quoi, ensuite? Qu'est-ce que vous voulez?

—Je ne sais pas.

—Si, vous savez...

—Vous êtes très indiscret.

—Oui, très.

—Cela me gêne, de vous dire...

—-Dites-le-moi, dans l'oreille. On ne l'entendra pas.

Elle sourit:

—Je voudrais... (elle hésita). Je voudraisun petit peude bonheur...

(Ils étaient tout près l'un de l'autre.)

Elle continua:

—Est-ce que c'est trop demander?... On m'a dit souvent que c'était égoïste; et moi, je me dis quelquefois: «À quoi est-ce qu'on a droit?...» Quand on voit tant de misères, tant de peines, autour de soi, on n'ose pas réclamer... Mais, malgré tout, mon cœur réclame et crie: «Si, j'ai droit, j'ai droit à un peu, à un petit peu de bonheur...» Dites-moi bien franchement: est-ce que c'est égoïste? Vous trouvez cela mal?

Il fut saisi d'une pitié infinie. Ce cri du cœur, ce pauvre petit cri naïf, le remua jusqu'à l'âme. Les larmes lui vinrent aux yeux. Côte à côte sur le banc, appuyés l'un sur l'autre, ils sentaient la chaleur de leurs jambes. Il eût voulu se tourner, la prendre dans ses bras. Il n'osait pas remuer, de peur de ne plus être maître de son émotion. Ils regardaient, immobiles, devant eux, à leurs pieds. Très vite, à voix ardente et basse, sans presque remuer les lèvres, il dit:

—Ô mon cher petit corps! Ô mon cœur! Je voudrais tenir vos petits pieds dans mes mains, sur ma bouche, je voudrais vous manger toute...

Sans bouger, et très vite et tout bas, comme lui, elle dit, pleine de trouble:

—Fou! Petit fou!... Silence!... Je vous supplie...

Un promeneur âgé passa lentement devant eux. Ils sentaient leurs deux corps se fondre de tendresse...

Plus personne dans l'allée. Un moineau ébouriffé s'ébrouait dans le sable. La fontaine égrenait ses claires gouttelettes. Timidement, leurs visages se tournèrent l'un vers l'autre; et à peine leurs regards se furent-ils touchés que, d'un élan d'oiseaux, leurs bouches se joignirent, peureuses et pressées, et puis elles s'envolèrent. Luce se leva, partit. Il s'était levé aussi. Elle lui dit: «Restez.»

Ils n'osaient plus se regarder. Il murmura:

—Luce... Ce petit peu... Ce petit peu de bonheur... dites, maintenant, on l'a!


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