VIII

Lorsque le docteur avait proposé d'emmener à Houdan les deux blessés,Mademoiselle était demeurée silencieuse.

«Je crois notre Aimée guérie, avait-elle dit en prenant la main de son vieil ami; depuis le mariage de Gaston, elle a vaillamment combattu son amour devenu sans espoir. La flamme s'est éteinte, faute d'aliment. Mais si nous nous trompions, si la flamme qui nous semble morte n'était qu'endormie, ne serait-il pas à craindre que la vue de Gaston malheureux ne la ranimât à l'improviste?

—Vous avez raison comme toujours, avait répondu le docteur; je vous devance à Houdan afin de conduire Aimée à Dreux.

—Non; c'est moi qui vais partir, afin de tout préparer pour recevoir nos chers malades. Laissez-moi faire, et ne nous effrayons pas avant l'heure.»

Aimée, sans en connaître la cause, savait que les deux amis, blessés en duel, avaient été en danger de mort. Au premier mot de départ, elle se jeta dans les bras de Mademoiselle:

«Gardez-moi près de vous, s'écria-t-elle; vous aurez besoin de moi pour vous aider à les soigner. Gaston est marié, heureux, je ne l'aime plus d'amour et je puis le revoir sans danger.

—Ne te trompes-tu pas toi-même? chère enfant.

—Je ne le pense pas. D'ailleurs, depuis deux ans, j'ai eu le temps de guérir de ma folie.

—Ces folies-là sont indépendantes de la volonté.

—J'ai pu l'aimer lorsqu'il était libre; je ne luttais pas alors, je prenais mon amour pour de l'amitié. Il n'en serait plus de même aujourd'hui que j'ai l'expérience.

—Promets-moi de me raconter sérieusement tes impressions durant la première semaine qu'il passera ici.

—Je vous le promets; s'il y a du danger, je demanderai de moi-même à partir: j'ai trop souffert pour vouloir recommencer ces terribles épreuves.»

À l'arrivée des deux jeunes gens, pâles, maigres, les yeux agrandis, et qu'on dut transporter dans leur chambre, Aimée fondit en larmes. Le soir venu, Mademoiselle interrogea sa petite amie.

«Je crois pouvoir rester ici sans danger, répondit-elle.

—Ton émotion m'a inquiétée.

—Me croyez-vous donc plus forte que vous et que Catherine? Vous sanglotiez aussi fort que moi lorsqu'on a porté Gaston et M. des Étrivières chez eux.

—C'est vrai; mais tu vas le revoir tous les jours, maintenant.

—Dois-je cesser d'aimer Gaston d'une façon absolue?

—Tout ce qui troublerait ta tranquillité serait en trop, mon enfant.

—Eh bien, si mon mal veut me reprendre, j'aurai le courage de vous le dire et de m'éloigner.

—Je crois en toi, chère petite; le malheur nous a assez éprouvés pour que nous puissions espérer quelques jours paisibles.»

Aimée, sans être d'une beauté remarquable, était cependant jolie. Son visage, à la peau fine et rosée, plaisait plus encore par l'expression que par la régularité des traits. Elle avait de grands yeux aux regards veloutés, de belles dents, des cheveux noirs abondants, la taille bien prise, la démarche légère et gracieuse. Petite et mignonne, on la voyait partout à la fois, comme un lutin narquois et bienfaisant. On retrouvait en elle beaucoup de ce charme indéfinissable que Mademoiselle possédait à un si haut degré, et ceux qui approchaient l'aimable jeune fille, quel que fût leur âge ou leur sexe, ne pouvaient se défendre de l'aimer.

Un mois environ après l'installation des deux amis dans la petite maison, Aimée s'établit un soir près du lit de Mademoiselle.

«Je viens d'examiner mon cœur, dit-elle, et de lui faire passer un examen scrupuleux.

—Et quel a été le résultat?

—C'est que Gaston m'intéresse un peu plus que M. des Étrivières.

—Voilà qui est mauvais, répondit Mademoiselle avec vivacité.

—Je ne crois pas, bonne amie.

—Tu l'aimes encore?

—Oui, mais sans passion, comme un ami plus cher et que je connais depuis plus longtemps. D'ailleurs, ce n'était pas de moi que j'avais peur, c'était de lui.

—Que veux-tu dire?

—Que, sans l'indifférence qu'il me témoigne, je me serais peut-être remise à l'aimer. Je suis guérie, bien guérie.

—Sérieusement?

—Oui, j'ai pu m'en assurer hier en acquérant la certitude d'un malheur que je soupçonnais.

—Lequel?

—C'est que le ménage de Gaston n'est pas heureux. Il y a un an, une semblable nouvelle m'eût impressionnée.

—Et aujourd'hui?

—Mon premier mouvement a été de le plaindre et de former le vœu sincère de le voir retourner près de la marquise.

—Il y retournera, je l'espère, répondit Mademoiselle; mais comment as-tu appris?…

—Dame, sans être curieuse, je me suis demandé, comme tout le monde, pourquoi Gaston n'allait pas à la Mésangerie, où mon grand-père eût pu le soigner aussi bien qu'ici.

—Il a voulu être transporté chez moi, une idée de malade.

—Alors, pourquoi madame de La Taillade n'est-elle pas venue s'établir près de lui? Vous ne lui avez pas défendu votre porte, je suppose.

—Tu sais bien que ma belle nièce dédaigne notre médiocrité; elle ne pourrait vivre dans nos chambres étroites; mais laissons ce sujet. Demain, peut-être, Gaston se réconciliera avec sa femme, et leurs secrets ne nous appartiennent pas.»

Aimée se pencha pour embrasser Mademoiselle, qui demeura pensive.

«Qu'avez-vous donc? Mes paroles vous ont-elles affligée?

—Non, mon enfant, rassurée par ta franchise, je faisais un rêve et je songeais à quelqu'un…

—Je devine à qui, dit la jeune fille qui sourit.

—Voyons!

—Vous songiez à M. des Étrivières.

—Je ne connais personne qui soit plus digne de toi.

—Mon grand-père l'aime beaucoup.

—Et moi, et Catherine, car je crois inutile de nommer Gaston.

—C'est-à-dire, s'écria joyeusement Aimée, qu'il ne manque plus que mon consentement.

—Et le sien, s'empressa d'ajouter Mademoiselle.

—Bien sûr; cependant… faut-il vous le dire, bonne amie?

—Il faut toujours tout me dire, mon enfant.

—Eh bien, depuis quelques jours, M. des Étrivières me regarde avec une éloquence dont il ne paraît pas se douter.

—Tu crois qu'il t'aime?

—Je ne crois rien, bonne amie, je vous dis tout.

—Te déplairait-il?

—Après Gaston, c'est le seul homme au monde qui ne me paraisse pas désagréable. Ils ne sont pas beaux, les hommes.

—M. Bouchot est joli garçon.

—Quand je dis que les hommes ne sont pas beaux, je ne veux parler ni deGaston ni de son ami.

—Tu m'inquiètes, c'est toujours le nom de mon neveu que tu mets en avant.

—N'est-ce pas vous qui m'avez appris, que, dans une lettre, il faut prendre garde surtout au post-scriptum?

—Oh! mais, voilà un symptôme.»

La jeune fille rougit et se cacha les yeux.

«J'aimerai peut-être un jour M. Bouchot, dit-elle en s'enfuyant; seulement, je veux que ce soit lui qui commence.

—Prends garde! lui cria Mademoiselle, qui murmura ensuite: Dieu, qui nous a prodigué les épreuves, devrait bien nous donner à tous ce bonheur-là.»

C'était une joie pour les deux convalescents que de sentir autour d'eux la petite Aimée, comme ils la nommaient familièrement. Bouchot surtout se plaisait à la voir, à l'entendre chanter, rire ou causer. La présence de la vive jeune fille faisait battre son cœur avec force, circuler son sang avec plus de vitesse. Le matin, il descendait toujours le premier, presque certain de trouver Aimée déjà établie près de la fenêtre du salon. Gaston ne tardait guère à le rejoindre; mais il s'installait sur un fauteuil, s'absorbait dans la lecture d'un livre ou demeurait pensif. A mesure que sa guérison avançait, une tristesse invincible semblait s'emparer de lui.

«A qui songes-tu? lui demanda un jour son ami.

—Tu veux dire à quoi?

—Non pas, je parle français et je le répète: A qui songes-tu?

—Au passé, à l'avenir, à la gloire.

—Je te prie de remarquer que je parle chien et que tu réponds chat.

—Je songe à Hélène.

—Depuis notre arrivée elle habite la Mésangerie et fait demander soir et matin de nos nouvelles.

—Par son intendant, répondit Gaston; elle n'a pas songé à venir elle-même.

—Sa position est difficile, il faut être indulgent.

—Tu la crois donc à la Mésangerie?»

Bouchot regarda son ami d'un air surpris.

«Elle y est restée trois semaines, continua Gaston; aussitôt qu'elle nous a su hors de danger, elle est partie pour Paris.

—Ne jugeons pas à la hâte. Elle doit être blessée: car enfin tu l'as accusée à tort, et elle attend sans doute…»

Le marquis tendit un journal à son ami; on y parlait d'une fête officielle où la marquise avait brillé.

«Décidément, elle n'a pas de cœur, s'écria l'artiste indigné; tu as tort de t'occuper d'elle.

—Je dois la mépriser?

—Oublie-la, elle ne mérite rien de plus.

—C'est fait.» dit Gaston, qui secoua la tête et se leva.

Prenant alors le bras de l'artiste, il l'entraîna dans le jardin.

Trois semaines s'écoulèrent encore; de temps à autre, Bouchot parlait de retourner à Paris; mais il se laissait convaincre sans peine qu'un séjour de quarante-huit heures de plus à Houdan achèverait de le fortifier. Il avait commencé le portrait de Mademoiselle et d'Aimée dans l'espoir de les terminer assez tôt pour le Salon. Le Salon allait ouvrir, et les portraits étaient loin d'être achevés.

Une après-midi que Gaston travaillait dans sa chambre, l'artiste prit une canne et gagna la campagne. Il semblait préoccupé et marcha jusqu'à l'entrée d'un bois, où il s'assit. L'air était doux, le soleil radieux, les arbres commençaient à verdir, un vent léger courbait les moissons vertes. Bouchot contempla longtemps le paysage qui se déroulait devant lui; puis son regard s'arrêta sur la vieille tour que Gaston lui avait si souvent décrite.

«Monsieur Bouchot, dit-il enfin en se parlant à lui-même, ainsi que son caractère expansif lui en avait fait contracter l'habitude, vous devez supposer que je ne vous ai pas amené ici, seul, loin du monde et de son tourbillon, uniquement pour vous divertir. J'ai à vous adresser une série de questions auxquelles je vous prie de répondre avec une entière franchise. Rassurez-vous, je serai indulgent et je ne vous trahirai pas. Donc, mon cher Bouchot, je voudrais savoir pourquoi vous êtes tantôt triste, tantôt gai, et tantôt ni l'un ni l'autre; pourquoi votre esprit, votre cœur, votre âme débordent de poésie. Autrefois, dans la nature, dont vous êtes un admirateur si fervent, vous voyiez avant tout des rayons, des ombres, des effets de lumière, du pittoresque, des tons, des perspectives, d'inimitables tableaux. Aujourd'hui, vous écoutez gazouiller les oiseaux, bruire le feuillage, murmurer les ruisseaux, siffler le vent, et, dans l'azur splendide du ciel, vous découvrez, même en plein jour, des lunes, des étoiles, jusqu'à des soleils. Vous vous intéressez au brin d'herbe que la brise incline, vous protégez les hannetons contre les enfants, la mouche contre l'araignée, et la petite chanson plaintive du grillon vous rend si joyeux le soir, qu'elle vous donne envie de pleurer. Vous êtes distrait, rêveur, sérieux par instant, sans avoir pour excuse, comme votre cousin le marquis de La Taillade, le grand ouvrage que vous composez sur le bonheur de vos semblables. Je voudrais savoir encore, monsieur Bouchot, pourquoi vous trouvez que le docteur Fontaine a toujours raison, surtout quand il a tort; pourquoi Mademoiselle vous semble non-seulement adorable comme par le passé, mais belle à ravir; pourquoi Catherine, qui n'est que bonne, vous paraît spirituelle; et, enfin, pourquoi cette vieille tour, au-dessus de laquelle planent ces hirondelles dont les cris vous réveillent chaque matin, vous semble aussi nécessaire à votre existence qu'elle le paraissait autrefois à votre ami Gaston?..»

L'artiste se leva, se rapprocha du bord de la route, et du bout de sa canne il écrivit en lettres énormes sur la poussière blanche:

«J'aime Mlle Aimée!»

«Ouf! dit-il, je m'en doutais bien un peu: à présent, j'en suis sûr. Ah! j'aime Mlle Aimée! Quel est donc l'animal qui nie l'existence des anges? Est-ce assez beau, ce champ aux teintes d'émeraude, dont les ondulations s'étendent à perte de vue! et cette chaumière qui, comme une coquette, ne se montre qu'à demi à travers les taillis, il y a des heureux là-dedans! Comme cette cloche qui tinte tout là-bas est éloquente, et que de choses elle dit à ceux dont l'intelligence comprend à demi-mot! Je suis si content que, Dieu me pardonne, j'ai des larmes dans les yeux; ce n'est pas l'heure des grillons, pourtant. C'est peut-être la voix de cette grenouille qui m'émeut. Après tout, ce n'est pas si désagréable qu'on veut bien le dire, les coassements.»

Bouchot relut deux ou trois fois avec complaisance ce qu'il avait écrit; la brise, en rasant la terre, effaçait peu à peu les caractères tracés par l'artiste.

«Ça m'est bien égal, dit-il en posant la main sur son cœur, c'est gravé là.»

Tout à coup il fit deux ou trois gambades; puis, au grand ébahissement d'un paysan et de sa compagne, il se mit à danser son fameux pas deGiselleautour du nom d'Aimée. Encore essoufflé, il exécuta avec sa canne une série de moulinets auxquels le paysan répondit en brandissant son gourdin.

«Voilà un brave cultivateur qui comprend ma joie, dit Bouchot; est-il heureux, cet homme des champs! Ce doit être sa femme, cette grosse joufflue qui se cache derrière lui comme si je lui faisais peur. Le gredin manie bien sa trique. Allons, en route! Si je rencontre un monsieur assez hardi pour me soutenir que le soleil, la lune, les étoiles et les vers luisants n'ont pas été faits pour moi, je lui casse les reins.

Allons, enfants de la patrie!

Chut, ne soyons désagréable à personne, pas même au gouvernement.»

Bouchot reprit le chemin de la ville. Il salua au passage la paysanne et son compagnon qui, toujours méfiant, prit une attitude défensive, qu'il n'abandonna que lorsque l'artiste eut disparu, entre deux haies d'aubépine en fleur.

Arrivé dans la Grande-Rue, Bouchot ralentit le pas; un doute affreux venait de lui traverser l'esprit. Il aimait la petite-fille du docteur, mais réussirait-il à s'en faire aimer? L'artiste eut un moment d'angoisse; toutes les chimères qui tourmentent le cerveau des amoureux l'assaillirent à la fois: il sentit la jalousie le mordre au cœur, vit un rival dans chacun de ceux qui approchaient d'Aimée, un rival qu'il faudrait combattre à outrance. Un moulinet énergiquement exécuté changea le cours des pensées de l'artiste.

«Consultons Gaston, se dit-il; il m'en voudrait avec justice si je lui cachais que j'ai une boîte à musique dans le cœur.»

Au moment d'agiter la sonnette de la porte d'entrée, Bouchot hésita.

«Allons, murmura-t-il, voilà que j'ai peur de me trouver en face de Mlle Aimée! Tout n'est pas rose, à ce qu'il paraît, dans le métier d'amoureux. Si je lui parle, elle a l'oreille si fine qu'elle est capable d'entendre ma musique; que lui répondre, si elle m'interroge? car les lois du monde m'obligent, jusqu'à nouvel ordre, à déguiser mes sentiments. Je voudrais bien savoir si ça chante aussi dans son cœur? Pourvu que ce soit le même air que dans le mien! Allons, du calme et surtout de la tenue.

—C'est vous, monsieur Bouchot, s'écria Catherine, vous n'avez donc pas rencontré M. Gaston?

—Gaston est donc sorti?

—Il y a plus d'une heure qu'il est parti avec l'intention de vous rejoindre.

—Pourquoi n'avez-vous pas deviné, Catherine, que j'allais rentrer et que je désirais lui parler?

—Dame, monsieur, je ne l'ai pas fait exprès; je vais appelerMademoiselle.

—Ne la dérangez pas… Ah! ma chère Catherine, il va des moments bien solennels dans la vie.

—Est-ce qu'il vous arrive un malheur, monsieur Bouchot?

—Je ne sais pas encore au juste. Voyons, Catherine, vous avez de l'expérience; vous ne sauriez donner que de bons conseils. Répondez-moi avec franchise; dussiez-vous briser la boîte à musique, je ne vous en voudrais pas. Au nom de votre père et de votre mère, Catherine, dois-je rire ou dois-je pleurer?

—À propos de quoi?

—Je vous le dirai plus tard; pour le moment, je vous demande un oui ou un non; consultez votre expérience et répondez.

—Riez, monsieur Bouchot; je ne vous ai jamais vu triste, et tout le monde y perdrait si vous changiez de caractère.

—J'essayerai de rester moi-même pour vous égayer, Catherine; Mlle Aimée est-elle au salon?

—Je la crois au jardin avec M. Fontaine, qui est rentré plus tôt que de coutume.

—Est-ce que tous ses malades sont morts?

—Vous savez bien qu'il les ressuscite, au contraire, le digne homme.

—Attendez, ma bonne Catherine; j'ai encore besoin de votre expérience.Vous n'avez rien sur vos fourneaux qui réclame votre présence immédiate?

—Non, monsieur.

—Que pensez-vous du mariage en tant qu'institution sociale, Catherine?»

La vieille servante parut réfléchir.

«Se marier, dit-elle, c'est vouloir doubler ses chagrins lorsqu'on a bien assez des siens propres.

—Il y a de la profondeur dans cette réflexion. Continuez.

—Le mariage, monsieur Bouchot,—Mme Hoddé me le disait encore l'autre jour,—c'est une loterie où les bons numéros sont si rares que l'on prétend qu'il n'y en a pas.

—Vous n'êtes pas consolante, Catherine; par bonheur j'ai le moral solide; continuez.

—Voyez-vous, monsieur Bouchot,—n'allez pas croire au moins que ce soit pour vous que je le dis:—mais le meilleur des hommes ne vaut pas les quatre fers d'un chien.

—Je vous trouve sévère pour mon sexe, Catherine; est-ce tout?

—Oui, monsieur.

—Alors concluez.

—La fin des fins, monsieur Bouchot, et, je le répète à qui veut m'entendre, c'est que je ne conseillerai jamais à personne de se marier, pas même à mon plus cruel ennemi.

—Mais à vos amis, Catherine?

—À ceux-là, je leur conseillerai plutôt de se pendre.

—Merci. Votre maîtresse partage-t-elle votre manière de voir?

—Oui, monsieur; il n'y a que les amoureux qui pensent autrement, parce qu'ils sont aveugles, comme autrefois M. Gaston. Mais pourquoi me faites-vous toutes ces questions, monsieur Bouchot?

—Je songeais à vous marier, Catherine, et je tenais à connaître votre opinion; je suis fixé.

—Me marier, répéta la servante en riant aux éclats; le ferblantier du coin de la place me l'a proposé une fois; il n'y est pas revenu, le gredin.

—Comment l'avez-vous guéri, Catherine?

—À l'aide d'une raclée dont on reverra la pareille le jour où je rencontrerai cette Blanchote qui vous a fait tant de misères, à M. Gaston et à vous.

—Je plains le ferblantier, en attendant que je plaigne Mme de La Taillade. Oubliez tout ce que je viens de vous dire, Catherine; je ne voudrais pas vous rendre rêveuse.»

Bouchot se dirigea vers le jardin; le docteur, assis près d'une tonnelle, était plongé dans une lecture qui semblait l'absorber.

«Quand je pense que ce brave homme tient ma destinée dans sa main, se dit l'artiste, je suis épouvanta de sa puissance. Que pourrais-je bien lui dire pour la flatter? Soyons dissimulé; avant de lui laisser entendre ma boîte à musique, sachons d'abord si la chanson est de son goût.

«Te voilà, mon filleul, s'écria gaiement le docteur, qu'as-tu donc fait de Gaston?

—Nous jouons à cache-cache, mon parrain; il me cherche par monts et par vaux, et je vais m'asseoir pour l'attendre. Tout le monde se porte donc bien que vous avez le temps de vous dorloter?

—Ne sais-tu pas que le printemps est la morte saison pour les médecins?

—Ils doivent bien le détester, alors. Je viens d'avoir un entretien avec Catherine, qui m'a fait une profession de foi dont je suis encore ému.

—C'est le bon sens incarné, cette fille-là, répondit le vieux médecin qui releva ses lunettes sur son front; elle ne voit jamais qu'un côté de la question, mais elle le voit bien.

—Elle me racontait l'histoire d'un ferblantier qui n'est peut-être pas de votre avis.»

Le docteur se mit à rire.

«Je le crois bien, répondit-il; dans son indignation, Catherine l'a presque assommé.

—Savez-vous comment elle définit le mariage, mon parrain? Une loterie!

—Et elle n'a pas complètement tort; qu'est-ce, en effet, que cette alliance de deux êtres réunis par le hasard, et qui, parce qu'ils se sont plu durant quinze jours, engagent leur avenir d'une façon indissoluble?

—Arrêtez, mon parrain; vous avez été marié, et je ne voudrais connaître que vos impressions personnelles.

—Il y a des anges…

—Ah! je le savais bien, s'écria l'artiste.

—Mais il y a aussi des démons.

—Ne parlons que des anges, mon parrain.

—J'ai été heureux, murmura le vieillard; ma pauvre compagne, si nous pouvions l'interroger, en dirait-elle autant?

—Vous allez vous calomnier!

—Non, je ne me crois ni meilleur ni pire que je ne suis, et c'est froidement que j'envisage la question. On part ensemble; mais deux passions marchent rarement d'un pas égal; et ce n'est pas gai, les cahots d'un véhicule dont l'un des chevaux tire à droite, tandis que l'autre tire à gauche.

—Les cahots ne sont rien tant qu'on ne verse pas, dit Bouchot.

—On finit toujours par verser; regarde autour de toi sans te laisser prendre aux apparences, et dis-moi combien de mariages heureux tu découvres.

—Ça ne corrige personne, mon parrain; depuis Adam, les hommes aiment les femmes, de père en fils.

—L'amour n'a rien à voir avec le mariage.

—Vous êtes léger, mon parrain.

—Je me place au point de vue philosophique; nos lois sont mauvaises et notre façon de procéder plus mauvaise encore; il ne me sera pas difficile de te le démontrer. Je ne veux pas remonter jusqu'à l'antiquité, qui ne voyait dans la femme qu'un être inférieur; je prendrai mon exemple dans notre société actuelle, qui se croit en progrès parce que le cercle dans lequel elle tourne s'est simplement élargi. Tu veux te marier?…

—Oui, mon parrain.

—De deux choses l'une, ou tu aimes ta future, ou tu fais une spéculation.

—Fi donc! j'aime ma future, mon parrain.

—Tu l'aimes, soit; nous reprendrons ensuite l'autre hypothèse. Tu l'aimes! alors, comme l'a fort bien dit Lucrèce:

L'illusion te berce, et ton œil enchantéPrête des traits charmants à la difformité.

Tu rêves, chez celle dont l'aspect t'a séduit, toutes les grâces, toutes les qualités, toutes les vertus.

—Ce n'est pas un rêve…

—Tu n'es plus libre, continua le docteur; ta raison, jetée hors des voies, ne connaît plus la vérité. Il te semble impossible de vivre hors de la présence de celle que tu crois avoir choisie et qu'un hasard t'a imposée; le bonheur, tu le places à ses côtés…

—Vous y êtes, mon parrain.

—Tu te maries…

—Le plus vite possible, répondit Bouchot.

—Le temps passe; peu à peu la raison reprend son empire, le bandeau tombe, l'amour s'affaiblit, meurt…

—Jamais, il est éternel.

—Tu te réveilles; ta femme est légère, acariâtre…

—Arrêtez, mon parrain. Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle soit bonne, douce, aimante?

—Alors, c'est toi dont l'humeur se transforme, qui deviens exigeant, dominateur, injuste, d'autant plus cruel que ton erreur a été plus profonde, et vous êtes liés à jamais! L'enfer chrétien, si riche en supplices, n'en compte peut-être pas de plus affreux…

—Aïe! aïe! cria Bouchot.

—Qu'as-tu donc? demanda le docteur qui s'interrompit avec surprise.

—Une fausse alerte; j'ai cru que vous aviez cassé ma boîte à musique.

—Quelle boîte à musique?»

Catherine vint appeler le docteur qu'un fermier voulait consulter; l'artiste, demeuré seul, se perdit dans ses réflexions.

«Elle est jolie, leur expérience, se dit-il; en voilà des encouragements. Gaston! ne manquera pas de me citer son exemple, et Mademoiselle? Je crois que c'est encore elle qui me comprendra le mieux. Moi qui étais si content de ma découverte, je n'ai plus envie de rire. Je crains que mon parrain n'ait élevé sa petite-fille dans des idées de célibat qui gêneraient singulièrement les miennes.»

Une fenêtre s'ouvrit, Aimée parut. Elle émonda une glycine dont les belles grappes de fleurs commençaient à se flétrir; puis, appuyée sur la balustrade, elle regarda au loin, pensive, sérieuse, le menton posé sur sa main fine et blanche.

«La gracieuse petite fée, murmura Bouchot; allons, la boîte à musique est intacte. Quel vacarme là-dedans, ajouta-t-il en se croisant les bras; je voudrais savoir fabriquer les vers, je remplirais cent pages avec ce seul nom: Aimée! La voilà partie, tous les soleils se couchent donc à la fois, maintenant. On ne dîne pas encore, j'ai le temps de monter dans ma chambre et de composer un sonnet. Dans la poésie, ce n'est ni la rime ni la raison qui m'embarrassent, c'est la longueur du vers. Bah! ça doit lui être bien égal à Mlle Aimée que les vers rampent sur douze ou sur quatorze pieds.»

Vers sept heures du soir, l'aide de Catherine prévint Bouchot qu'on l'attendait pour passer dans la salle à manger; Gaston, en retard, venait enfin d'arriver; l'artiste, en habit noir, en cravate blanche, en souliers vernis et ganté de frais, pénétra dans le petit salon; une exclamation de surprise le salua.

«Est-ce que vous allez au bal, mon neveu? demanda Mademoiselle.

—Non pas, ma chère tante.

—En soirée chez le percepteur? dit Aimée.

—Je ne bougerai pas d'auprès de vous, mademoiselle, si vous le permettez.

—Alors tu fais prendre l'air à tes habits? s'écria Gaston.

—Non, mon cousin; mais il est dans la vie des jours graves, solennels, où l'homme qui se respecte se doit à lui-même de garder le décorum.

—Je le connais ton décorum, ta vas nous exécuter le pas deGiselle.

—C'est fait depuis tantôt, répondit Bouchot sans sourire. Je rêvais dans ma chambre à la destinée des empires, lorsque j'ai senti le besoin de composer des vers. Comme je ne trouvais que le premier et le troisième, je me suis souvenu de M. de Buffon; à défaut de manchettes, j'ai endossé mon habit pour attirer l'inspiration.

—Des vers! s'écria Aimée, vous allez nous les dire? monsieur desÉtrivières.

—J'ai mis mon habit trop tard; au moment où j'allais en fabriquer un second, Jeanne est venue m'annoncer prosaïquement que la soupe attendait.

—Quel air cérémonieux, monsieur des Étrivières!

—Un air digne, mademoiselle Aimée; l'habit noir, la cravate blanche surtout, élèvent la pensée. On comprend, lorsqu'elle vous serre le cou, pourquoi les diplomates, les notaires et les journalistes ont une si haute idée d'eux-mêmes et peuvent régenter leurs contemporains. Les augures romains portaient la cravate blanche.»

Le dîner fut gai; la toilette de Bouchot mit tout le monde en verve, lui excepté. Gaston, contre son habitude, se montra d'un entrain qui contrastait avec l'air compassé de son ami. Au fond, en dépit de sa plaisanterie, l'artiste était trop sérieusement amoureux pour ne pas être un peu triste. Il ne doutait ni du consentement du docteur ni de celui de Mademoiselle; il se savait aimé d'eux autant qu'il les aimait. Ses inquiétudes venaient d'Aimée. Il ne la quittait guère des yeux, et, selon les allures de la jeune fille, il se répétait tout bas, comme s'il eût effeuillé une marguerite: Elle m'aime, un peu, beaucoup; puis, au lieu d'achever, il secouait la tête et se sentait ému.

Gaston, le docteur et Mademoiselle s'établirent devant une table de jeu; Bouchot, qui devait remplacer le perdant, s'assit près d'Aimée qui brodait. De temps à autre, la jeune fille levait les yeux sur l'artiste, comme surprise de le voir si taciturne, lui qui d'ordinaire troublait les joueurs, de façon à se faire constamment rappeler à l'ordre par Mademoiselle. Parfois le regard des deux jeunes gens se rencontrait; Aimée baissait la tête, souriait ou rougissait. Tout à coup on appela Bouchot, qui prit la place de son ami.

Gaston, devenu libre, se promena de long en large; il lutinait Aimée au passage, dénouant les rubans qui retenaient les cheveux de la jeune fille, dont le doigt le menaçait en riant.

«Est-il heureux, lui, avec son titre de grand frère!» pensait Bouchot.

Et l'artiste, distrait, jouait une carte pour une autre, à la grande indignation de Mademoiselle.

«Je ne vous veux plus pour partenaire lorsque vous serez en habit noir, mon neveu; voilà deux fois que vous oubliez que les as et les rois sont tombés.

—C'est ma boîte à musique, ma chère tante; mon habit est innocent.

—Quelle est cette nouvelle folie dont tu nous parles au moins pour la dixième fois ce soir? demanda Gaston.

—Une surprise que je ménage à l'aimable société, mais dont tu auras la primeur.»

Gaston se pencha vers l'oreille d'Aimée, qui partit d'un éclat de rire.

«Atout, atout, et atout, s'écria triomphalement le docteur; l'avez-vous fait exprès, mon filleul?

—Non, mon parrain. Je vous demande humblement pardon, ma chère tante, vous avez perdu par ma faute.

—Un peu; mais Gaston va m'aider à prendre ma revanche.»

Bouchot alla s'asseoir au fond du salon, dans un coin obscur. Il demeura silencieux, ne répondant même pas aux plaisanteries que lui décochait son ami. Aimée se rapprocha de lui.

«Souffrez-vous donc, monsieur Bouchot? lui demanda la jeune fille avec hésitation.

—Oui et non, Mademoiselle, ce n'est pas encore décidé.

—Parlez-vous sérieusement?

—Certes, selon mon habitude.»

Aimée regarda l'artiste d'un air indécis.

«Demain, reprit-il, je serai guéri ou très-malade.

—Vous m'effrayez. Vous ne songez pas à vous battre de nouveau, au moins?

—Non, rassurez-vous, et merci pour l'intérêt que vous paraissez prendre à mon chétif individu.

—Ne me comptez-vous donc pas au nombre de vos amis?

—Je serais trop malheureux si je ne croyais occuper une place dans votre cœur, lorsque vous en occupez une si grande dans le mien.

—Eh bien! confiez-moi la cause de votre tristesse.

—Je ne demanderais pas mieux, si je pouvais me l'expliquer à moi-même; je suis ému comme le sont les enfants, sans trop savoir pourquoi. Est-ce que cela ne vous arrive jamais, mademoiselle Aimée, de n'avoir aucun motif de chagrin appréciable, et cependant de vous sentir le cœur si gros que vous portez envie à ceux qui peuvent pleurer?

—Mais si; seulement je me donne la satisfaction de pleurer et, le lendemain, je ris de mon enfantillage.

—Vous êtes bien heureuse; chez moi, je crois que c'est tout le contraire, je ris de ne pouvoir pleurer.

—Voulez-vous que je me mette au piano, afin de tenter de vous distraire.

—Je vous en prie même.»

Aimée préluda; elle joua l'ouverture deLucie, puis un morceau de laNormaaffectionné par l'artiste. Soudain, il se couvrit le visage de ses mains comme pour mieux écouter; mais, en réalité, pour cacher une larme qui, de son cœur, venait de monter à ses yeux. La jeune fille s'en aperçut, ses doigts tremblants laissèrent mourir les notes une à une, elle cessa de jouer.

Bouchot releva la tête; Aimée, visiblement émue, le regardait avec ses grands yeux bleus si brillants et si purs.

«Je pensais à ma mère,» dit l'artiste qui essaya de sourire.

Puis, secouant la tête, il reprit:

«Décidément, mon habit m'a rendu maussade; on dirait que je vous ai attristée. Me pardonnez-vous?»

Sans réfléchir, elle lui tendit une main dont il s'empara; leurs regards se croisèrent avec lenteur, tous deux se sentirent trembler et rougir; ils venaient, sans échanger une parole, de s'avouer mutuellement qu'ils s'aimaient.

Aimée, dégageant sa main, retourna près de Mademoiselle, tandis que l'artiste, dont le cœur bondissait, luttait contre l'envie d'embrasser tous ceux qui l'entouraient.

Vers onze heures on se sépara; Bouchot pressa les mains du docteur avec effusion, baisa celles de Mademoiselle à quatre ou cinq reprises, et dut se cramponner au bras de Gaston pour ne pas sauter au cou d'Aimée, qui n'osait plus le regarder. Bientôt les deux amis, retirés dans la chambre de Gaston, s'assirent face à face. L'artiste se dépouilla de son habit et bourra sa pipe. Par un renversement singulier de leur humeur, c'était Bouchot qui gardait le silence, tandis que Gaston causait et plaisantait.

«Tu as marché sur une mauvaise herbe, aujourd'hui, disait-il à son ami.

—Et toi sur une bonne, mon cousin.

—Oui, répondit Gaston, arrière les préoccupations, les soucis, la tristesse, les chagrins! je veux ma part de soleil, à la fin; je veux vivre. Je suis jaloux de toi, mon cher Bouchot, tu es célèbre, l'Europe sait ton nom, tandis que Paris bégaye à peine le mien. J'ai quelque chose là, continua-t-il en se frappant le front, il est temps d'écouter la voix de l'ambition. J'étais garrotté; me voilà libre, pauvre, indépendant; à moi l'avenir.

—Bravo! s'écria l'artiste; M. de Champlâtreux, qui s'y connaît, est un admirateur de ton premier livre, et il se plaint de ton silence. Remets-toi à l'œuvre: l'heure de la justice sonne tard quelquefois, mais elle sonne.

—Dès demain, je reprends la plume; on ne doit pas se taire tant qu'on a des choses utiles à dire, et cette fois je forcerai les indifférents à se tourner de mon côté.

—Moi, répondit Bouchot, je suis devenu philosophe, je ne demande plus qu'une chaumière pour y cacher un cœur que j'ai trouvé.

—Que veux-tu dire?

—J'ai fait une singulière découverte.

—Confie-la moi bien vite.

—Attends que j'endosse mon habit, il est de rigueur pour la circonstance.

Bouchot, se rapprochant alors de Gaston, lui posa la main sur l'épaule.

«Monsieur le marquis de la Taillade, dit-il, j'ai l'honneur de vous faire part que j'aime Mlle Aimée.»

Gaston se dressa comme soulevé de son fauteuil par un ressort, il ferma à demi les yeux, ses lèvres pâlirent; puis il prit son ami entre ses bras et l'y tint longtemps pressé.

«Tu donnes ton consentement? s'écria l'artiste.

—Ton bonheur n'est-il pas une partie du mien?» répondit le jeune marquis d'une voix altérée.

Vers deux heures du matin, Bouchot se disposait à énumérer pour la vingtième fois les qualités de la petite-fille du docteur, lorsque Gaston, qui s'était assis de façon à tourner le dos à la lumière, proposa de prendre un peu de repos.

«Il faut garder quelque chose à nous dire pour demain, ajouta-t-il en pressant la main de son ami.

—Pour demain? répéta l'artiste. Ne t'inquiète pas, va; il faudrait des siècles, rien que pour vider le trop plein de mon cœur. Mais je suis généreux et j'ai pitié de ta faiblesse; dors donc, et bonne nuit. Moi, je vais rêver à elle, tout en préparant le discours qui doit amener ton parrain à m'accorder son vote.»

Gaston, demeuré seul, s'étendit sur son fauteuil et se couvrit le visage de ses deux mains. Il se releva tout à coup; l'image d'Aimée venait de passer devant ses yeux.

«Ah! malheureux, s'écria-t-il avec angoisse, toi aussi, tu l'aimes!»

Gaston ne dormit pas.

Tantôt résigné, tantôt désespéré, il comptait les heures une à une, se promenant de long en large, s'arrêtant parfois pour ne plus entendre que l'impassible tic-tac de la vieille horloge. Le cœur meurtri, l'âme accablée par une immense douleur, il maudissait le monde et la vie. Mais la droiture de son caractère, aussi bien que l'affection qu'il portait à Bouchot, lui traçait son devoir, et il n'était pas homme à hésiter. Il devait hâter l'union de son ami et d'Aimée, puis s'éloigner au plus vite pour étouffer sa passion coupable et la cacher aux yeux perspicaces de ceux qui l'entouraient. Cette résolution, il eût voulu l'exécuter sur l'heure. Quelle fatalité présidait donc aux événements de sa vie? Quoi, après la catastrophe qui l'avait rejeté sanglant, désolé sons le toit de Mademoiselle, alors qu'il aspirait au calme, au repos, à l'oubli, voilà qu'un orage imprévu venait l'assaillir et livrer de nouveau son âme à la douleur!

Rival de Bouchot! cette idée l'irritait. Le secret de son tardif amour, aussi bien que de celui de l'artiste, s'expliquait facilement. D'abord, dans la jeune fille transformée par l'âge, les deux amis avaient continué à voir la petite compagne qu'ils considéraient comme une sœur. Mais le temps et la douleur, en mûrissant Aimée, avaient développé ses qualités morales. Si la beauté d'Hélène troublait les sens, la petite fille du docteur, avec son regard profond, sa grâce et son naturel, faisait des conquêtes moins rapides, mais plus durables. Aimée, à son insu, sans coquetterie, séduisit à la fois les deux convalescents, dont l'âme, en dépit de la diversité de leur humeur, était si propre à comprendre la sienne.

Le jour parut; Gaston regardait sans voir, écoutait sans entendre; son âme seule veillait et souffrait. Le bruit d'une porte qui s'ouvrait le ramena à la réalité; il secoua la tête à la vue d'un rayon de soleil qui dorait les vitres de sa fenêtre et se leva.

«Quels terribles adversaires que l'amour et l'amitié lorsqu'ils se mettent à lutter, pensa-t-il. Ma raison a beau faire, il n'y a qu'une route à suivre; il faut, dussé-je en mourir, que Bouchot soit heureux.»

Vers sept heures il gagna le jardin, il y trouva Mademoiselle, toujours matinale.

«Qu'as-tu donc? s'écria-t-elle en le voyant pâle, défait, les yeux rouges.

—Je n'ai pu dormir, répondit-il avec un peu d'embarras.

—On te croirait malade; remonte chez toi bien vite, je vais recommander à Aimée de ne pas s'approcher de son piano de la matinée, et tu reposeras jusqu'à l'heure du déjeuner.

—C'est inutile, chère tante, je vais vous dire adieu tout à l'heure, je pars.

—Pour Maulette?

—Pour Paris.»

Mademoiselle regarda son neveu comme pour s'assurer qu'il parlait sérieusement; puis elle se laissa tomber sur un banc. Gaston s'assit près d'elle, silencieux, préoccupé. Il appuya soudain la tête sur l'épaule de celle qui lui avait servi de mère et ne put contenir un sanglot.

«Tu souffres? que t'arrive-t-il, bon Dieu? confie-moi vite la cause de ton chagrin. Réponds, réponds-moi donc, cruel enfant, répéta Mademoiselle dont les larmes coulaient à la vue de la douleur de son neveu; ne vois-tu pas que tu me fais mourir?»

Gaston se redressa; il essaya de sourire.

«Ce n'est rien, chère tante, dit-il, rien qu'un enfantillage. Au moment de vous quitter, je me suis souvenu de cette époque où l'on m'a entraîné loin de vous, et toutes les anciennes blessures de mon cœur se sont rouvertes.»

Mademoiselle secoua la tête d'un air de doute.

«Il se passe quelque chose que tu veux me cacher. Ce départ, tu n'y songeais pas hier.»

Gaston demeura muet.

«Voyons, continua Mademoiselle qui l'attira sur sa poitrine comme lorsqu'il était petit, confesse-toi, je réussirai peut-être à te consoler. Ce n'est pas pour un enfantillage qu'un homme comme toi pleure. Tu aimes encore Hélène, tu souffres de ne plus la voir, et c'est elle que tu vas chercher?

—Non, s'écria Gaston, je ne puis plus que maudire celle que vous venez de nommer.

—Je le regrette, mon pauvre ami; elle est ta femme, après tout, et ce sont les plus belles années de votre existence à tous deux qui vont s'écouler dans l'isolement. Voyons, n'est-il aucun moyen de vous rapprocher.

—Je ne l'aime plus.

—Reste près de moi, alors; que vas-tu chercher à Paris?

—La gloire, répondit Gaston; il est temps que je vous rende fière de votre neveu.

—Je le suis, répondit Mademoiselle qui le baisa au front. Toute mon ambition est satisfaite lorsque tu es là près de moi, que je m'appuie sur ton bras et que je sens combien tu m'aimes.

—Mais vous avez l'âme trop haute, chère tante, pour vouloir que je me condamne à l'oisiveté. Il est un vide dans mon cœur qu'il me faut combler, puisque l'amour ne doit plus le remplir. Je veux essayer d'être utile.

—Vous autres hommes d'imagination, répondit Mademoiselle, vous placez le bonheur si haut que vous réussissez rarement à l'atteindre, et vous rendez le sort responsable de vos déceptions. Ce n'est pas un blâme que j'exprime, dit-elle à un mouvement de Gaston, c'est un regret. Du reste, tout ce qui pourra te distraire, je le trouve bon. Va donc, mon pauvre enfant, mais reviens vite; personne n'est heureux ici lorsque tu es absent.»

Elle demeura un instant pensive, puis elle ajouta:

«Ta détermination a donc été prise ce matin? hier au soir, tu parlais d'accompagner ton parrain à Dreux.

Gaston prononça le nom de son ami.

Mademoiselle sourit tout à coup.

—Ah! dit-elle, me voila soulagée et je suis sûre de te revoir bientôt;M. Bouchot te ramènera.

—Il me ramènera, répéta machinalement Gaston.

—Oui, sans doute; tu peux bien me mettre dans la confidence, il aime notre petite Aimée, n'est-ce pas?»

Gaston dut faire un effort suprême pour cacher son trouble.

«Oui, répondit-il; mais elle?

—Je puis te confier l'autre moitié du secret; tu ne la trahiras pas: elle aussi, l'aime. Quand je songe que, pendant dix années, c'est toi que j'ai rêvé comme mari de ma chère Aimée. Dieu, les beaux châteaux en Espagne que je construisais, dans ce temps-là! Un jour, tu as soufflé dessus, il n'en a pas fallu davantage pour les détruire de fond en comble. J'en ai pleuré, car cette union… Mais à quoi bon rappeler un passé irrémédiable? Voyons, est-ce que cela ne te fait pas plaisir de songer que ton ami se charge du bonheur d'Aimée?

—Allons, pensa Gaston qui fit quelques pas; comme le gladiateur antique, sachons sourire avec une blessure mortelle au cœur.

—Où vas-tu? demanda Mademoiselle avec vivacité.

—Appeler Bouchot et lui apprendre que son amour est partagé.

—Reste, s'il te plaît; tu sembles oublier que c'est un secret que je t'ai confié. Laisse agir ton ami, c'est à lui qu'il appartient de porter le premier la parole, et son habit noir d'hier trahissait des intentions qui se révéleront probablement aujourd'hui. Tout ce que je te permets, c'est de l'encourager au besoin.»

Gaston se rassit; il parut oublier la présence de sa tante.

«Quoi! dit-elle, la pensée de voir heureux tous les êtres qui te sont chers ne suffit pas à te dérider?

—Le mariage m'apparaît sous un jour si sombre, ma chère tante, que je suis tenté de plaindre ceux pour lesquels vous croyez devoir vous réjouir.

—Je comprends l'amertume de tes souvenirs, répondit Mademoiselle d'une voix grave; mais je sais aussi que tu as une grande âme, et que le bonheur des antres ne saurait te porter ombrage. Nous savons souffrir, toi et moi, car Dieu ne nous a pas épargné les épreuves, et cependant il en est d'autres que sa main traite encore plus sévèrement. Te voilà veuf, continua-t-elle avec affection, tu as aimé sans être payé de retour. Eh bien, tu vivras comme ta vieille tante, qui possédait un cœur que l'on a dédaigné comme le tien. Aujourd'hui nous n'avons plus guère qu'un malheur à redouter, c'est que Dieu ne nous ravisse l'un à l'autre.»

Gaston s'empara de la main de Mademoiselle.

«Je dois te précéder, continua-t-elle un peu émue, dans ce monde où je rendrai compte à ta mère de ton bonheur dont je m'étais chargée. Si je n'ai pas réussi, c'est que Dieu ne l'a pas voulu, tu me rendras toi-même témoignage. Ne te chagrine pas; je le ferai le plus tard possible, ce terrible voyage. J'en voulais venir à ceci: je comprends tes idées d'ambition, ce n'est pas à Houdan qu'on peut devenir célèbre; pars donc, mais reviens souvent, tu ne m'auras pas toujours, et je serai bien aise moi-même d'embrasser de temps à autre le petit enfant que j'ai bercé.»

Gaston se précipita aux genoux de sa tante et lui couvrit les mains de baisers.

«Allons, dit Mademoiselle en le relevant, la tristesse est contagieuse; je voulais te consoler, et c'est moi qui me suis laissé attendrir. Heureusement que ton parrain n'est pas là pour nous gronder. Je me retire; nous avons besoin l'un et l'autre de reprendre notre sang-froid.»

Mademoiselle s'éloigna, gravit avec lenteur les marches du perron, et se retourna pour sourire à son neveu, qui la contemplait immobile.

«Je vais t'envoyer Aimée, lui cria-t-elle au moment de disparaître.

—Noble et sainte femme! murmura Gaston; quoi qu'il arrive, ton fils adoptif sera digne de toi.»

Longtemps il demeura pensif, préparant, étudiant à l'avance le rôle qu'il devait jouer, afin que nul ne pût soupçonner la passion qui le torturait. C'était surtout aux yeux de Bouchot qu'il fallait à tout prix cacher ce secret. L'artiste, qui déjà avait exposé sa vie pour Gaston, était capable de tous les héroïsmes et renoncerait certainement au bonheur plutôt que de causer le désespoir de son ami. Peu à peu, comme il arrive aux caractères élevés, Gaston trouva un apaisement, une sorte de joie amère dans l'abnégation que lui imposait son amitié. Il se sentait à la hauteur des épreuves que lui préparait le sort, et ce fut avec résolution qu'il entreprit de combattre et de vaincre la plus impérieuse des passions humaines: l'amour.

«Ah! pauvre cœur, dit-il, en pressant sa poitrine de ses deux mains, tes battements, si douloureux qu'ils soient, ne m'empêcheront pas d'obéir à ma conscience.»

A l'heure du déjeuner, Gaston, reprenant le ton enjoué qui, la veille, avait si fort égayé ses amis, se plut à embrasser à la fois Aimée et Bouchot. A la brusque révélation de leur passion mutuelle, faite à haute voix, les deux jeunes gens se levèrent interdits, anxieux, lançant à Gaston des regards indignés. Aimée s'enfuit confuse, tandis que l'artiste, pris d'une toux subite, saisissait le bras de son ami pour lui imposer silence. Mademoiselle et M. de Champlâtreux, tout en souriant, avaient peine à ne pas laisser déborder leurs larmes à la pensée du bonheur qui attendait leurs enfants d'adoption. Le soir, ce fut encore Gaston qui, vêtu de noir à son tour et d'un ton cérémonieux, demanda au docteur la main d'Aimée pour Bouchot. Certes, le bon docteur s'attendait à cette demande; pourtant il chancela, ses lèvres tremblèrent, et, moins vaillant que Mademoiselle et M. de Champlâtreux, il se jeta dans les bras de son filleul sans dissimuler son émotion.

«Tu as entendu? dit-il à Aimée accourue près de lui. Réponds toi-même, je te laisse libre.

—Elle a déjà répondu ce matin, s'écria Catherine, qui déroulait un immense mouchoir à carreaux.

—Et qu'a-t-elle dit?

—La même chose que nous, pardine! elle s'est mise à pleurer.»

Durant trois semaines, Gaston, plus actif, plus gai en apparence qu'on ne l'avait jamais vu, s'occupa des démarches nécessaires pour hâter l'union des deux fiancés, se montrant aussi pressé qu'eux. Chaque soir, alors que le tic-tac de la vieille horloge retentissait seul dans la maison, il écoutait les interminables confidences de Bouchot, qui, sans le savoir, tournait et retournait un fer rouge dans le cœur de son ami. Plus d'une fois, défaillant, prêt à se trahir, Gaston sentit un sanglot monter à sa gorge et l'étouffer. La chair, torturée, meurtrie, se révoltait; mais l'âme implacable la forçait à souffrir en silence. Les plus rudes épreuves qu'eût à subir le jeune marquis lui vinrent d'Aimée. Familière, confiante avec celui qu'elle considérait depuis longtemps comme un frère, elle l'embrassait dix fois par jour à l'adresse de Bouchot, ou l'entraînait au fond du jardin pour parler à son aise de celui dont elle allait porter le nom. Gaston, souriant, héroïque, appréciait alors l'adorable candeur de cette enfant qui aurait pu être sa femme. «Je te la destinais», avait dit Mademoiselle. Quoi, sans le soupçonner, sans le deviner, il avait effleuré ce bonheur dont Bouchot plus clairvoyant allait s'emparer! Dans ces moments, Gaston ne pouvait s'empêcher de songer à Hélène, de déplorer sa froideur et sa frivolité.

Mais si l'âme de Gaston se trouva à la hauteur de la tâche qu'il s'était imposée, son corps, plus rebelle, trahit bientôt, par son affaissement, les luttes secrètes qui l'épuisaient. Mademoiselle s'inquiétait de temps à autre de sa pâleur, de son activité fébrile, de l'éclat de son regard à l'expression si calme et si douce d'ordinaire. A plusieurs reprises, elle avait remarqué qu'il s'arrêtait au milieu d'un sourire commencé, qu'aussitôt qu'il se croyait seul son visage devenait soudain grave et morne. Aux questions de sa tante, le jeune homme répondait en l'embrassant ou en se plaignant de migraines imaginaires.

Le grand jour arriva. Gaston, épuisé par une nuit d'insomnie, était prêt avant l'aube. Absorbé, immobile, il comptait les heures où, se retrouvant enfin libre, il pourrait s'enfuir, arracher le masque dont il se couvrait, et, loin de tout regard importun, s'abandonner à son désespoir. Son énergie, son empire sur lui-même avaient pu lui donner la force de dissimuler, mais ses efforts avaient été vains pour arracher de son cœur la cruelle passion qui le consumait. Il fut arraché à sa rêverie par le bruit d'un joyeux carillon qui, du clocher de la vieille église, éparpillait ses notes dans l'air comme une volée d'oiseaux.

«C'est le glas de ma dernière illusion», se dit-il avec tristesse; puis, le sourire aux lèvres, il alla baiser la main d'Aimée et embrasser Bouchot.

Le ciel, clément pour l'artiste, était sans nuages, et le soleil déjà chaud éblouissait les yeux. Une foule de femmes, de vieillards, d'enfants endimanchés, se joignit au cortège pour faire honneur à Mademoiselle et au docteur, aussi aimés, aussi respectés l'un que l'autre. L'église, inondée de rayons, avait sa grande porte de chêne ouverte à deux battants, et le maître-autel, blanc et or, scintillait sous l'éclat lumineux de cinquante cierges. Sur les dalles grises, autour des deux fiancés, se reflétaient les mosaïques multicolores des vitraux; on eût dit des fleurs de feu. Le curé parut, leva les bras vers le ciel, et l'on s'agenouilla.

Durant la cérémonie, le regard de Gaston s'arrêta d'abord sur un grand christ en ivoire dont la tête à l'expression douce, triste, résignée, ceinte de sa triomphale couronne d'épines et penchée sur l'épaule gauche, semblait contempler les assistants. Gaston souffrait, il courba le front devant le divin martyr et pria; l'orgue, s'éveillant tout à coup, fit résonner sa voix puissante, dont les sons, d'abord lents, graves, solennels, l'attendrirent. Il laissa couler ses larmes sans honte et son cœur se dégonfla. Bientôt l'instrument eut des notes plus vives, plus tendres, plus émues, auxquelles vinrent s'unir les voix fraîches des enfants de chœur, et l'esprit de Gaston, comme il arrive dans les moments suprêmes, se retourna vers le passé. Il se revit isolé, perdu, grelottant sur la place Saint-Jacques, en face de Bouchot exécutant le pas de Giselle. En un instant, il passa en revue sa misérable enfance, si cruelle, si éprouvée, mais soutenue, réchauffée, consolée par la bonne humeur, la droiture, le dévouement du cher être qui, agenouillé en ce moment près d'Aimée, était encore pâle du sang qu'il avait répandu pour épargner celui de son ami. L'immensité de sa dette envers l'artiste apparut plus clairement que jamais à Gaston.

«Quoi que je fasse, pensa-t-il en regardant Bouchot, je ne pourrai jamais que l'égaler.»

Il se leva, fier de la victoire qu'il avait remportée sur lui-même, le regard calme et assuré. Ce fut d'un bras ferme qu'il soutint le poêle frangé d'or au-dessus de la tête des fiancés; ce fut d'une voix sincère qu'il mêla sa prière à celle du prêtre appelant les bénédictions du ciel sur les nouveaux époux; et ce fut du fond de l'âme qu'il applaudit aux cloches, dont la voix, un instant contenue, porta soudain vers Dieu le serment que venaient d'échanger Aimée et Bouchot.

L'artiste, convaincu par les conseils de son ami, s'était décidé à partir pour l'Italie, et, le soir même de son mariage, en compagnie d'Aimée, du docteur et de M. de Champlâtreux, il regagna Paris. Vers dix heures du soir, Gaston, revenant du chemin de fer, rentra dans la petite maison redevenue solitaire et silencieuse. Il embrassa Mademoiselle et se retira.

Par une contradiction étrange, il était à la fois tranquille et triste, satisfait et navré. Il lui semblait sentir un autre lui-même se révolter et se désespérer. Il s'agenouilla près de son lit et pleura longuement sans en avoir conscience. Tout à coup il sentit une main s'appuyer sur son épaule; il se redressa et se trouva en face de sa tante, qui l'enveloppait de son beau regard.

«Du courage, lui dit-elle d'une voix émue; tu as noblement agi et tu dois être content de toi.»

Gaston, surpris, allait répondre.

«J'ai tout deviné, continua Mademoiselle, qui pressa la tête de son neveu contre sa poitrine; ne suis-je pas ta mère, moi? Mais ne parlons que de l'avenir. Que comptes-tu faire?

—Retourner à Paris et reprendre mes travaux.»

Mademoiselle parut réfléchir.

«J'aurais voulu te garder près de moi, reprit-elle enfin; mais tu as raison, ici tu te souviendrais trop. Songe toujours à moi, continua-t-elle, les mains étendues comme pour bénir, et laisse agir ce grand auxiliaire de Dieu: le temps.»


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