—Mes enfants, une grande nouvelle. Papa va louer une automobile, pendant un mois, l'été prochain.
Et tandis que les petits et les grands l'acclamaient et battaient des mains, l'excellente MmeCourlon jetait à son mari, assis en face d'elle à table, un regard de gratitude et de triomphe.
Elle l'avait enfin décidé. Il préférait les chevaux, la wagonnette qu'il conduisait les mains hautes et la barbe au vent, en excitant ses bêtes de clappements de langue et de bonnes paroles. Parbleu, elle aussi s'en fût contentée! C'était suffisant pour des vieuxretraités comme eux. Mais leurs deux filles, leurs gendres, leurs petits enfants? Il fallait que le séjour aux Aubiers leur fût agréable. Tout ce jeune monde-là avait besoin de mouvement. L'automobile leur serait un attrait de plus... M. Courlon avait cédé. Soit! il louerait une voiture pour un mois. Et il en achèterait une l'année suivante, si l'essai était satisfaisant.
Ah! certes, l'essai serait satisfaisant, à en juger par la joie que répandit la nouvelle, dès que MmeCourlon l'eut annoncée en plein déjeuner du dimanche... Ivresse des projets, enchantement de construire l'avenir! Sans attendre la fin du repas, on étendit une carte sur la nappe. Les imaginations s'élançaient sur les traits rouges des routes, à cent à l'heure. Le domaine des Aubiers était situé près de Melun. De là, on pouvait rayonner vers les Ardennes, les Vosges, le Jura, le Plateau Central; qui sait? pousser même jusqu'aux Causses du Tarn... On allait au-devant de la vie, on domptait l'espace et le temps, dans l'allégresse.
Mais Gustave Lerond, l'un des gendres,jeune fonctionnaire circonspect, froid et régulier, demanda à son beau-père:
—Combien aurez-vous de places?
M. Courlon, encore mal résigné, eut un geste indécis. Et ce fut sa femme qui répondit:
—Mais ce sera un double phaéton, naturellement. Quatre ou cinq places, par conséquent.
Un petit silence recueilli passa. Alors elle reprit:
—Oh! j'ai déjà tout combiné. Chaque ménage aura son tour. Ainsi, chacun sera libre et pourra emmener ses enfants.
L'enthousiasme rejaillit. Les deux filles, Suzanne et Andrée, se montraient surtout ardentes. De couple à couple, on échangeait des vues et des itinéraires. L'émulation excitait les esprits. C'était à qui échafauderait les plus mirifiques projets.
Même, une petite discussion faillit éclater entre les deux sœurs. Suzanne tenait pour les grandes vitesses. Andrée pour des allures de mère de famille. MmeCourlon les calma. Puisque chacune aurait son tour!...
Cependant Gustave Lerond demanda:
—Et de quelle date à quelle date aurez-vous la voiture?
Ce fut encore MmeCourlon qui répondit:
—Je vous dis que j'ai tout prévu. Vous, Gustave, vous prenez votre congé en septembre. Léon le prend en août. Eh bien! la voiture sera louée du 15 août au 15 septembre. A cheval sur les deux congés. N'est-ce pas pour le mieux?
Gustave ne sut pas retenir un geste contrarié.
Elle demanda, maternelle:
—Qu'avez-vous? Cela ne vous arrange pas?
Il répliqua, non sans un peu d'aigreur:
—Oh! si, si, parfaitement. Je déplore seulement d'avoir à choisir entre deux plaisirs, puisque j'ai pris septembre à cause de la chasse.
Andrée, la femme de Gustave, appuya:
—C'est vrai, maman! Gustave, qui adore la chasse, va être obligé de s'en passer pour profiter de l'automobile.
Et, se tournant vers son beau-frère:
—Vous, au moins, Léon, cela ne vous privera pas.
Léon Griset, paisible industriel, d'un blond de pitchpin, en effet n'était pas chasseur. A peine taquinait-il discrètement le gardon. Modeste, il mit au point:
—Je pêche.
Et Suzanne Griset, éclatante de vie et de santé, concilia en riant:
—Que voulez-vous? On ne peut pas tout avoir!
A quoi sa sœur, amère:
—Ceux qui disent ça, ce sont ceux qui ont tout.
Suzanne, de belle humeur, gourmanda sa cadette:
—Voyons, Andrée, tu es stupide. Tu vas finir par te gâter d'avance ton plaisir.
—Avoue cependant, poursuivit MmeLerond, que la chance t'a toujours favorisée...
Elle ajouta à mi-voix:
—Et quand je dis la chance...
Suzanne, amusée:
—Non, mais continue.
Andrée, qu'exaspérait le calme joyeux de sa sœur, répliqua:
—Parfaitement, je continuerai. Oui, tu as toujours été favorisée. Tiens, toute petite, je ne portais jamais que tes robes, tes chapeaux, tes bottines, parce que tu étais l'aînée. Il n'y en avait que pour toi. On ne faisait attention qu'à toi. Tout t'a réussi...
Et comme Suzanne continuait de rire, Andrée, jetant violemment les poings sur la table, sanglota presque:
—Oui, oui... A la fin, c'est trop injuste... trop injuste...
Elle suffoquait, la serviette aux lèvres. Une longue rancœur lui remontait du fond de l'être. De la gêne pesait sur toute la tablée. Les enfants s'arrêtaient de manger, la fourchette haute. Lerond se tourna vers son beau-frère, qui baissait un nez narquois:
—Parfaitement, elle a raison. Et je vous assure, Léon, qu'il n'y a pas de quoi ricaner dans votre moustache.
Griset eut une subite révolte de timide:
—Mon cher, je ris quand j'entends des choses risibles. Sacrebleu! à qui votre femmeen veut-elle? Est-ce de notre faute si elle n'est pas l'aînée et si elle est moins douée que sa sœur? Il faut prendre son parti de ses défauts. Personne n'en est responsable. Et je trouve ridicule qu'on aille chercher querelle aux autres parce qu'on est crétin ou parce qu'on est jaloux.
Gustave se pencha, le buste sur la table:
—C'est pour nous que vous dites ça?
Léon, un peu pâle, murmura:
—Libre à vous de vous reconnaître.
Lerond se dressa, renversant sa chaise:
—Goujat!
Griset se contenta de hausser les épaules. Les enfants poussaient des cris de goélands. Les deux femmes s'étaient jetées sur leur mari. Andrée, tordue par une crise nerveuse, hurlait:
—Allons-nous-en! Allons-nous-en!
Lerond dut l'emporter dans le jardin. La bonne MmeCourlon, éperdue, levait les bras au plafond. Seul, M. Courlon souriait sournoisement dans sa barbe. Eh! eh!... Si, trois mois avant qu'on ne l'ait, la voiture automobile déchaînait de pareils incidents, que serait-cequand on l'aurait? Allons, allons! cette année encore, il garderait sa wagonnette et ses chevaux...