L'HOMME AUX PETITS CADRANS

Il s'appelle Pichat. C'est un aimable inutile. Comme beaucoup d'oisifs, il a comblé le vide de son existence avec des manies. Son vice innocent, c'est le petit cadran, l'aiguille qui marque quelque chose, n'importe quoi. N'ayant pas d'intérêt dans la vie, il s'est attaché à celle de tous ces appareils que nous avons inventés pour mesurer le temps, la pression, l'humidité, la vitesse. Il suit leur marche, leurs variations, leurs soubresauts. Il a en eux une foi absolue. Ce sont ses dieux.

Ainsi, Pichat possède un hygromètre. C'est une énorme et splendide montre de cuivre,couchée dans un écrin de cuir noir tapissé de velours améthyste. Une aiguille unique promène nonchalamment de gauche à droite sa pointe d'acier bleu, selon que le temps est sec ou mou. Et Pichat la suit dans l'émoi. Dès qu'elle indique la grande humidité, il se sent une petite crise d'asthme.

Jamais baromètre ne fut plus sollicité, excité, tapoté d'un doigt nerveux, que celui de Pichat. Mais on peut dire de lui qu'il fait la pluie et le beau temps. Car Pichat lui témoigne une confiance religieuse. La baisse le déprime et la hausse l'exalte. L'anéroïde marque-t-il le beau fixe? Ah! alors, l'orage peut fracasser l'espace et submerger la terre. Pichat voit le ciel bleu.

Quant à son chronomètre, c'est une pièce de sa propre anatomie, un prolongement de lui-même, comme l'horloge insérée dans le ventre du nègre, à la Porte Saint-Denis. Pichat le tient au chaud dans un large et confortable gousset d'où le précieux instrument semble jaillir de lui-même pour venir se nicher dans les doigts de son maître.

En balade, dans la voiture d'un ami,Pichat n'est plus qu'un chronomètre en marche. Naturellement, il mesure la vitesse de village à village, de borne à borne, d'arbre en arbre. Crève-t-on? Pichat prend le temps qu'on met à réparer. Ce qui, soit dit en passant, le dispense de besogner. La durée de la halte, celle du repas, l'intervalle entre les plats, il enregistre tout. Grâce à lui, on saura, au cinquième de seconde, combien l'omelette se fit attendre. Tout, vous dis-je, il mesure tout. Et lorsqu'on surprend, au hasard de la course rapide et silencieuse, un gars en train d'embrasser sa promise à l'abri d'une meule ou d'une haie, Pichat, le doigt en arrêt sur le déclic, chronomètre le baiser.

Mais où la manie de Pichat se répand, prend son essor, s'en donne à pleins gaz, c'est sur sa propre voiture. Il conduit lui-même. Et, sous ses yeux, brille une véritable constellation de petits cadrans. Des aiguilles sautillent, dans un perpétuel et joyeux cake-walk. D'autres se déplacent lentement, à regret,comme lasses de leur fastidieux métier d'indicatrices. Il y en a même qui, dirait-on, ne veulent rien savoir. Mais Pichat connaît leurs mœurs, leur tempérament et sait interpréter aussi bien leur apparente torpeur que leur animation frétillante.

En route, il surveille la petite escouade des agitées et des paresseuses. Il n'a pas son pareil pour savoir à tout instant ce qui se passe dans le ventre de sa voiture. Circulation d'eau, graissage, débit d'essence, nombre de tours du moteur, tout s'inscrit là, sous ses yeux.

Mais ses regards les plus vigilants, les plus tendres, vont à l'indicateur de vitesse. C'est l'enfant chéri, le cadran de prédilection. Sans lui, la promenade serait fade et sans attrait. Que ferait-on, juste ciel, sur une route, sans indicateur de vitesse? Va-t-on à 50? à 60? à 70? On n'en saurait rien. A quoi bon faire vite, si l'on ignore ce qu'on fait? Tandis que, l'indicateur devant soi, on déguste l'allure dans ses plus infimes variations, dans toutes ses nuances. Lorsque la route est vide, plane et droite, on voit croîtrela vitesse à mesure que l'aiguille avance sur le cadran. Et la joie en est décuplée. Dans une descente, cette même aiguille vous avertit: «Attention, tu vas trop vite. Sois prudent.» Bref, c'est une conscience visible. Et c'est une conscience infaillible.

Or, un jour, Pichat, seul dans un des deux baquets de sa voiture, goûtait par les campagnes l'honnête plaisir de la promenade. C'était un fin matin d'août. Un orage, la veille, avait abattu la poussière, rafraîchi l'air, avivé l'odeur des bois. Des brumes diaphanes voltigeaient à ras de terre. (D'ailleurs, l'hygromètre, au départ, marquait la grande humidité et le baromètre montait au beau.) Le moteur donnait bien. Pichat respirait à pleines narines. Il accéléra, comme pour se porter au-devant des pures délices de l'heure.

L'aiguille indiqua 70. C'était à peu près tout ce que pouvait donner d'ordinaire sa voiture. Cependant, tenté par la route déserte,par le beau matin, il poussa encore. L'aiguille avança jusqu'à 72, jusqu'à 73. Sans doute, l'état du sol et de l'atmosphère était exceptionnellement favorable. Pourrait-il aller plus encore? Il essaya. Presque subitement, l'aiguille sauta jusqu'à 80. Ah! déciment, tout se conjurait pour établir un record. La forte griserie de la vitesse lui montait au cerveau. L'aiguille avançait toujours, par saccades: 85, 90. Soudain, elle atteignit 100!

O prodige! il atteignait le 100 à l'heure. Lui aussi, il en connaîtrait donc les voluptés... Le vertige l'arrachait à lui-même. Il ne cherchait même pas à s'expliquer le miracle. Il roulait dans un rêve d'orgueil absolu, une sérénité brutale d'astre lancé dans l'infini. La campagne ne lui semblait plus que des stries brunes, jaunes et vertes.

L'aiguille marqua 110, puis 115. Détrônés, les rois de la route! Pas besoin d'autodrome, de circuit gardé, de monstres, pour atteindre des vitesses de course. Saoul de gloire, Pichat criait des mots que le vent arrachait à ses lèvres.

D'un bond, l'aiguille sauta jusqu'à 125. Pichat se cramponna au volant. Ah! mais... Jusqu'où irait-il ainsi? Un virage approchait. Il ne s'agissait pas de se tuer bêtement. Il voulut ralentir. Atroce sensation: l'aiguille ne broncha pas! La vitesse restait constante!

Pendant une seconde, Pichat crut devenir fou. Son cerveau craquait d'épouvante. D'instinct, il bloqua ses freins... Et, en quelques mètres, la voiture s'arrêta. Alors, dans une grande détente de tout l'être, Pichat s'aperçut, enfin, que son indicateur de vitesse était détraqué.

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