LA PETITE FEUILLE MORTE

C'était une petite feuille de peuplier. Un beau matin de printemps, elle avait jailli au bout d'une branche, comme une flamme verte. Lasse d'être depuis si longtemps tenue en bourgeon, elle avait étiré ses fines nervures et défripé sa robe tendre au soleil. Et tout de suite, elle avait pris un goût extrême à la vie.

L'aimable existence! Une sève active lui courait dans les veines, lui donnait cet éclat, ce vernis dont elle était si fière. Pas besoin de se déranger. Tous les sucs de la terre montaient des racines jusqu'à sa tige. Elle déjeunait sur la branche. Puis elle était très bien placée. Ni trop haut, ni trop bas. Etcomme le peuplier poussait au bord d'une route, on se distrayait, toute la journée, à regarder passer les piétons et les voitures.

Tous les chars des saisons défilaient devant elle. Ceux de la fenaison vous envoyaient au passage une bonne et fine odeur de foin coupé. Et dans ceux de la moisson, l'on s'amusait à cueillir au vol un brin de paille que l'on balançait ensuite au vent comme un fil d'or.

Un jour, deux amoureux avaient fait halte à l'ombre du peuplier. Qu'ils étaient charmants! Et quelle tristesse de leur départ! Longtemps, l'herbe foulée garda leur empreinte allongée au pied de l'arbre. Et cela rappelait ces tombes qui, au cimetière voisin, s'allongent au pied de chaque croix.

Ah! on en avait longtemps chuchoté, dans la verdure. Il avait passé, par tout le feuillage, comme un goût, comme un besoin de baisers. Car nous nous y trompons, nous autres hommes. Et ce que nous prenons pour le frémissement du vent dans les feuilles, le soir, c'est le frisson de plaisir des arbres qui enlacent leurs branches en d'immobiles et profondes caresses.

Nous n'imaginons pas tous les ébats des feuilles. Ainsi, par les nuits de lune, elles regardent danser leur ombre sur le velours blanc de la route. Et c'est à qui inventera la sarabande la plus éperdue. Ou bien, par les très beaux jours, dans une ivresse de joie reconnaissante, on s'érige, on se dresse, on se groupe, et l'on offre des bouquets au soleil. Ou encore, quand un vieux chemineau passe, dont les souliers font le même bruit que les cahots des charrettes, on s'élargit, on se rejoint, on s'ingénie à faire au-dessus de sa tête l'ombre meilleure et plus fraîche. Être coquette, être joyeuse, être bonne... Est-ce qu'on pourrait employer mieux la vie?

Mais le divin plaisir, c'est le passage d'une auto. L'amusant défilé de silhouettes cocasses ou gracieuses! Le comique intermède des pannes! On en voit, de ces autos, de toutes les tailles et de toutes les allures. Il y en a de si rapides, de tellement silencieuses, qu'à peine a-t-on le temps de les regarder. Elles aspirent l'espace. «Brouf!» Elles sont déjà loin. D'autres, plus vieilles, s'en vont avec un petit bruit rageur et régulier. Elles ontl'air de radoter. Et toutes soulèvent derrière elles un long sillage de poussière, un troupeau de blanches volutes, une meute qui semble leur courir après et les mordre aux pneus... Puis, las de sa vaine poursuite, le nuage hésite, erre un moment sur les feuillages, et retombe.

La poussière de la route... Vous croyez sans doute que les feuilles riveraines la détestent et la maudissent? Quelle erreur! Mais au contraire, elles l'attendent, elles la bénissent. Car ainsi, elles peuvent se mettre un peu de poudre sur la joue. Cela vous donne un petit air piquant, distingué. On ressemble aux jolies dames que l'on voit passer, souriantes dans leurs voiles légers, ou rêveuses derrière la glace des limousines. Non, non, rien n'est plus délicieux que la poussière fine et craquante, la poussière au goût vanillé, qui vous répand sur la face la même clarté blonde qu'un soir de lune.

Et quand la rosée du matin vous a débarbouillée, c'est dans l'impatience et la fièvre qu'on attend une nouvelle auto, pour vous remettre un peu de poudre au bout du nez. Atel point que les feuilles trop haut perchées ou nées trop loin du chemin en crèvent de jalousie. Elles en dessèchent sur pied. Ce sont des sauvages, des filles des bois. Si on les écoutait, elles voudraient toutes pousser au bord de la route.

Ah! je vous jure que la petite feuille de peuplier ne céderait sa place à personne. Et si l'auto lui donne les meilleures joies parmi toutes celles qui la font palpiter d'aise dans la brise, c'est moins pour l'amusement de la vitesse et du défilé des chauffeurs que pour ce fard léger qu'elle lui jette au passage.

Mais voilà que la petite feuille devient inquiète... On dirait que la vie ne circule plus en elle avec la même intensité qu'autrefois. Elle perd ses couleurs de santé. Elle tient moins solidement à la branche. Elle dépérit. Chaque rayon du soleil la blesse et laisse en elle sa trace d'or, comme un poignard dans une plaie. Est-elle seule atteinte? Mais non. Toutes ses sœurs changent aussi d'aspect. Est-ce qu'il va falloir mourir, déjà? Il y a là, sous bois, des feuilles, mortes avant sa naissance, qui achèvent de pourrir par terre. Ilfaudra donc les rejoindre, subir leur sort, tout quitter, se dissoudre, disparaître?...

Et c'est une sensation atroce, que de deviner en soi ce lent travail de ruine et de n'y pouvoir rien... On voudrait rester belle, éclatante, vernie, et on se dessèche. On voudrait rester aérienne, près du ciel, et le lien qui vous unit à la branche se détache un peu plus chaque jour. Il va falloir tomber sur la route, être broyée sous les pas ou sous les roues, devenir une chose sans nom.

Déjà, la chute commence autour d'elle, avec un bruit de pluie. Les feuilles tournoient. Elles essayent de lutter, de gagner du temps. Leur vol est suppliant comme une prière. Pas encore! Mais la terre les attire. Elle a faim. Elle veut s'engraisser. Et il faut enfin toucher le sol froid et s'y unir, et s'y coller, dans un affreux baiser.

La petite feuille ne tient plus que par une seule fibre. Un souffle en a raison... Elle tombe dans le vide. Ah! pouvoir échapper à la route, remonter vers le ciel, pouvoir se raccrocher à la branche, pouvoir vivre encore... Non, non. La terre la veut. Elle vala toucher. Elle est perdue. Elle est morte...

Mais que se passe-t-il? Un puissant remous la saisit, l'arrache à l'horrible étreinte, la soulève, l'emporte, la jette en spirale glorieuse dans l'espace. Et pendant un temps qu'elle n'ose apprécier, elle flotte, elle se balance, bercée par l'espoir merveilleux de remonter vers les branches...

Dernier bienfait, dernière aumône de l'auto qui passe et qui a donné à la petite feuille l'illusion suprême qu'ont rêvée tous les êtres, de renaître en s'élevant vers le ciel...

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Paris.—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.

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