—Elle est délicieuse. Elle a vingt ans. Elle est grande, potelée, châtain doré, rieuse. Au moral, droite, fine et bonne. Une jolie plante poussée de jet, et saine comme un matin aux champs. Elle est fille unique. Ses parents sont riches, discrets, et marchent avec leur siècle. Pour tout dire d'un mot, je l'épouserais si je n'étais pas marié. Mets-toi donc sur les rangs, puisque tu cherches femme. Jamais tu ne trouveras mieux.
—Mais je ne dis pas non! s'écria Petitport excité.
Henri Petitport dépassait de peu la trentaine. Il était ingénieur dans une maison d'automobilesencore toute jeune, mais déjà florissante, la marque «La Semeuse». Passionnément épris de son métier, il avait apporté aux derniers modèles quelques retouches heureuses. Sa situation s'affermissait. Il sentait le moment venu de choisir une compagne de vie.
Mais déjà son ami Bongaston reprenait:
—Ah! dame, il faudra lui plaire MlleMiliane n'est pas de ces jeunes filles qui acceptent un époux des mains d'un notaire. Elle répugne à ces unions où l'on met avant tout d'accord les fortunes et les convenances. Elle entend se marier pour elle-même. Et elle prendrait en horreur le candidat que d'officieux amis lui présenteraient selon les traditions.
—Mais alors? interrogea piteusement Petitport.
—Eh bien! voilà. Il faut que le hasard seul semble vous mettre en présence. Or, les Miliane passent leurs dimanches à vingt lieues de Paris, dans leur propriété du Grand-Fossard, une maison blanche à tourelles, isolée au bord de la route. Alors, dimanche,tu sautes dans la voiture, sans même un mécanicien, que tu serais obligé de mettre dans le secret, et, devant la maison à tourelles, tu simules la panne. On accourt, on t'aide, car on est chauffeur, on met le téléphone à ta disposition, car on est l'obligeance même, et la présentation est faite!
—C'est une idée! s'écria Petitport.
—Elle n'est pas de moi, observa modestement Bongaston. On y a songé depuis qu'il y a des pannes, c'est-à-dire depuis qu'il y a des autos. Au théâtre, dans les romans, et peut-être dans la vie, on a vingt fois usé de ce moyen. Mais s'il ne fallait employer que des ruses inédites! En tout cas, celle-ci a moins servi que la loge à l'Opéra-Comique...
—Comment te remercier?...
—En réussissant. Ah! une recommandation majeure: simule la grosse panne, la panne essentielle, la panne qui vous immobilise sept heures au moins. Car, tu comprends, si tu feins une crevaison, tu risques qu'on te laisse tranquille par discrétion. La panne d'essence, on te cède un bidon et tu t'en vas sans avoir vu l'enfant. Non, il tefaut la panne profonde, qui nécessite du temps, des recherches, le capot béant, les coffres éventrés sur la route, enfin la panne qui te permette de faire connaissance avec ta fiancée...
⁂
Petitport passa sous les vieilles poternes de Moret, franchit le Loing, retrouva la route. Quatre lieues à peine le séparaient du Grand-Fossard. Il faisait une de ces journées bleues où la terre vibre et palpite sous le baiser de la lumière. Il avait la sensation aiguë de se précipiter au-devant du bonheur.
Et l'on eût dit que sa machine le devinait. Comme elle marchait bien, sa chère «Semeuse»! Une idée à lui, d'estampiller le capot de l'effigie vulgarisée par le Timbre et la Monnaie. Et elle justifiait le jeu de mots, la vaillante Semeuse, car elle semait ses pareilles. Elle glissait sur la route comme unracersur un fleuve. Et pas plus de bruit qu'une dame en robe de soirée. Ah! si ces Miliane aimaient la belle mécanique, ils seraient bien servis. Vrai, il y avait de quoi déciderune jeune fille au mariage. Dommage d'être obligé de prétexter une panne sérieuse.
Au fait, quelle panne choisir? Bongaston avait raison. Il fallait feindre le gros accroc, la réparation de longue haleine. Tout de même, c'était vexant. La Semeuse en carafe, quelle chose invraisemblable!
Voyons, quelle panne choisir?... Le différentiel? Mais, de l'aveu des clients eux-mêmes, c'était un pur bijou. Personne n'avait jamais eu d'ennui de ce côté-là. Le carburateur? Oh! le carburateur de la maison! Ça giclait, un vrai plaisir. Une rosée, un vaporisateur de dame. La boîte des vitesses? Mais, sacristi, Petitport lui-même vérifiait ses aciers. Et il y avait dans les baladeurs quelques dispositifs de son cru dont il n'était pas mécontent. On changeait de vitesse sans s'en apercevoir. Non. Il fallait trouver autre chose. La magnéto? Mais un monsieur de la partie ne pouvait pas rester des heures en panne sur une question d'allumage. Lui faudrait-il donc passer pour un idiot, sous couleur de ne pas passer pour un prétendant? Alors quoi? Le moteur? Mais c'était le chef-d'œuvre!Un refroidissement idéal, dont il était l'inventeur. Ah! non, non et non.
Cependant, le Grand-Fossard approchait. Quinze cent mètres l'en séparaient à peine. Il fallait se décider pour une panne. Il n'allait tout de même pas mettre en balance un sot orgueil professionnel avec cette occasion unique de faire sa vie, la promesse de bonheur qui l'attendait au bord de la route?
La maison aux tourelles apparut. Il n'avait pas encore trouvé. Eh bien, tant pis. Il improviserait. Il allait s'arrêter, ouvrir son capot, lever les bras au ciel. Et l'inspiration viendrait. Qui sait? Ces Miliane la lui suggéreraient peut-être.
Et tout à coup, comme il s'apprêtait à stopper devant la maison, une affreuse pensée le traversa: ces Miliane avaient une voiture! Ils étaient du bâtiment. Il faudrait déshonorer la chère Semeuse, injustement, devant des chauffeurs! Cela, jamais!
Et, tandis que la maison aux tourelles disparaissait dans la poussière, il accéléra:
—Ah! zut!... Bongaston trouvera autre chose...