CHAPITRE XIX

—Ah! marmotta Nick Whiffles entre ses dents, c'est pas pour dire, mais le capitaine commence à entendre un peu dur. On voit bien qu'il n'a plus ses vingt ans! Le moindre bruit, un caillou qui se détache d'un rocher, une feuille qui tombe lui fait peur. Peur! non, car il n'a jamais peur, le capitaine! mais ça lui donne sur les nerfs. Moi qui ne suis plus tout à fait jeune, non plus, à ce qu'on prétend, mais du diable si je sais mon âge…

Le bruit d'un coup de feu arrêta le trappeur dans son soliloque.

—Tiens! tiens! vous aviez donc raison, capitaine? dit-il.

Poignet-d'Acier se releva vivement.

—Ce sont, dit-il, des Indiens qui poursuivent des blancs.

—Vous croyez.

—Oui, je l'ai reconnu au grincement de la neige soin leurs raquettes.Ils sont à un demi-mille d'ici.

—Vraiment, capitaine! vous avez encore de bonnes oreilles, oui bien, je le jure, votre serviteur! Moi je pensais, au contraire…

—Écoutez!

Diverses détonations se succédèrent: les unes rapides, pressées, mais lointaines; les autres beaucoup plus proches, mais séparées par de longs intervalles.

—Qu'en dites-vous? demanda Poignet-d'Acier.

—Hum! repartit Nick, je suis de votre avis, capitaine. Cependant, sans vous désobliger, rien ne prouve…

—Que ce soient des Peaux-Rouges qui donnent la chasse à des gens de notre couleur?

—Tout juste, capitaine, tout juste!

—Est-ce bien Nick Whiffles qui m'adresse cette question? fitPoignet-d'Acier avec un accent de surprise.

Le trappeur baissa la tête d'un air humilié, en murmurant:

—Ours et buffles! je ne connais pas vos vermines du Nord, moi! Pour ce qui est de celles de l'Ouest, je les connais toutes, depuis la première jusqu'à la dernière, ô Dieu oui!

Eh bien! dit Poignet-d'Acier, rappelez-vous, ami Nick, que les sauvages courent sur la neige aveu dix fois plus de légèreté que les civilisés. Et comme nous sommes près de l'embouchure d'un cours d'eau gelé, immédiatement au-dessus de l'endroit où il se verse dans la baie, personne ne saurait passer à un mille d'ici sur la glace qui le recouvre, sans qu'une oreille exercée comme la mienne entendît…

Oui-dà, capitaine; Alors, nous allons…

—Apprêtez vos armes.

—Oh! ce ne sera pas long.

—Et en route!

—Mais, observa Nick, si c'étaient des Anglais!

—Des Anglais! Qu'est-ce que cela fait?

—Comment! capitaine, qu'est-ce que cela fait?

—Oui.

—Vous secourriez des Anglais!

—Pourquoi non?

Whiffles, qui rechargeait sa carabine, suspendit l'opération pour fixer sur Poignet-d'Acier un regard où se peignait la stupeur.

—Mais vous oubliez donc, dit-il, que les Anglais sont vos ennemis acharnés, qu'ils ont mis votre tête à prix; qu'ils vous assassineraient s'ils le pouvaient; qu'il y a huit jours, le gouverneur du fort du Prince-de-Galles a voulu s'emparer de vous; que tout dernièrement encore, quand nous avons sauvé ce pauvre Louis-le-Bon…

—Je n'oublie rien, ami Nick. Mais un adversaire dans le malheur n'est plus pour moi un adversaire. C'est un homme à aider.

—Avec ça que les Anglais, c'est des hommes! grommela le trappeur.

Des pas précipités retentirent à ce moment au-dessus de leurs têtes.

—Allons! allons! Nick, en avant! dit Poignet-d'Acier en s'avançant vers l'orifice de la caverne.

Mais, comme il allait sortir, un homme apparut tout essoufflé.

—Sauvez-moi! sauvez-moi! pour l'amour du ciel sauvez-moi! cria-t-il en entrant.

Ces paroles avaient été prononcées en anglais.

—Qui êtes-vous et que voulez-vous? interrogea Poignet-d'Acier.

—Les Indiens! les Indiens! répondit l'homme, fou de terreur.

—Quels Indiens?

—Les Chippiouais.

—Je m'en doutais, se dit le capitaine.

Et à haute voix:

—Vous êtes un des employés du fort du Prince-de-Galles?

—Oui, monsieur.

—Vous avez été attaqué par les Chippiouais, n'est-ce pas?

Le nouveau venu fit un signe de tête affirmatif.

Poignet-d'Acier poursuivit:

—Puis vous vous êtes mis sur leur trace?

—Ils ont tué notre gouverneur.

—M. Boyer?

—Lui-même.

—Ah! dit le capitaine en réfléchissant, je comprends! Mais où sont-ils maintenant?

—Ils approchent! répondit l'étranger, en jetant autour de lui des yeux inquiets.

—Où donc les avez-vous rejoints?

—Près de leurs villages.

—Pourriez-vous me dire s'ils avaient avec eux une jeune femme blanche?

—Madame Robin?

—Vous savez son nom?

—Je l'ai entendu prononcer plusieurs fois au fort.

—Était-elle avec eux?

—Je l'ignore.

—Les Chippiouais sont-ils nombreux?

—Plus de deux cents!

—Et votre parti?

—Nous pouvions compter une centaine d'hommes, mais les Indiens en ont tué plusieurs. Le reste est dispersé.

—Comment vous appelle-t-on?

—Peter.

—Eh bien, Peter, suivez-nous. On vous montrera la manière dont les francs trappeurs traitent les Peaux-Rouges.

—Vous oseriez leur résister à vous deux!

Poignet-d'Acier sourit.

—Je vous le répète, dit-il en lui tendant un pistolet, suivez-nous, et prenez cette arme.

—Oui bien, je le jure, votre serviteur! appuya Nick.

—Jamais… commença Peter.

Le chien de Whiffles se mit à gronder.

—Une vermine qui approche, dit le trappeur. Mais qu'elle y vienne, je vas lui servir sa dernière maladie, ô Dieu oui!

Comme il proférait ces mots, un Indien de haute taille, le visage enluminé par des peintures bizarres, se montra tout à coup à la bouche de la caverne.

Le chien se jeta sur le Peau-Rouge avec une rage inexprimable.

—Attrape! attrape! criait Nick en ajustant le sauvage.

Tristesse n'avait pas besoin d'être excitée.

De ses dents, de ses griffes elle déchirait l'Indien.

Nick Whiffles pressa la détente de sa carabine. Malheureusement, dans la crainte d'atteindre son chien, il avait visé un peu haut. Sa balle effleura la joue du Chippiouais, et s'écrasa sur la roche en faisant voler cent éclats.

—Le Grand-Lièvre! c'est le Grand-Lièvre! clamait le commis du fort.

C'était bien réellement Kit-chi-ou-a-pous.

Alors que Tristesse fondait sur lui, il lui avait plongé son couteau dans le ventre. L'animal tomba presque aussitôt, mortellement blessé, et à l'instant où Nick Whiffles, se ruant sur l'Indien et l'étreignant dans ses bras, enlevait à ses compagnons tout moyen de l'aider de leurs armes à feu. Une demi-minute au plus avait suffi à l'accomplissement de cette scène.

Les deux lutteurs roulèrent à terre, hors de la grotte.

Là, au bout de l'étroite esplanade dont nous avons parlé, une pente abrupte, hérissée de pointes de roc, descendait au pied de la falaise: le précipice avait cinquante ou soixante pieds de profondeur.

Les deux antagonistes y furent lancés avec une rapidité foudroyante.

Poignet-d'Acier et Peter sortirent pour secourir Nick Whiffles. Mais comme le crépuscule régnait encore, et comme le cap surplombait en plusieurs endroits, il leur fut impossible de rien distinguer.

L'air résonnait, cependant, ébranlé par des clameurs horribles: dans l'ombre on voyait passer et repasser—ainsi que des fantômes—des formes étranges.

—Ah! s'écria Peter, je suis mort!

Et il chancela, pirouetta sur lui-même, s'affaissa aux pieds dePoignet-d'Acier.

Il avait le coeur percé d'une flèche.

—Il faut rentrer! se dit le capitaine en se réfugiant dans la caverne.

Il y était à peine, qu'un cri forcené monta jusqu'à lui.

—C'en est fait, ajouta Poignet-d'Acier, le pauvre Nick Whiffles a succombé…

Non, le brave trappeur n'avait pas péri.

Son ennemi et lui, s'embrassant, se serrant comme deux fiancés de la mort, arrivèrent à la base de la falaise, sans s'être fait d'autre mal que quelques écorchures.

La neige, qui formait un épais tapis en ce lieu, amortit leur chute. Dans le parcours de la déclivité, Kit-chi-ou-a-pous avait perdu son couteau. Les chances du combat se trouvaient donc égalisées, l'Irlandais et l'Indien n'étant plus désormais servis que par la vigueur et l'agilité de leurs membres.

L'un et l'autre possédaient ces qualités à un degré remarquable. Toutefois, Nick, plus vieux que Kit-chi-ou-a-pous et plus gêné par ses vêtements, ne tarda pas à sentir que le sagamo l'emportait sur lui.

Alors il lâcha cette exclamation de détresse qui fut entendue parPoignet-d'Acier.

—Help! help! A moi! à moi!

Hélas! le capitaine ne pouvait lui donner assistance, car une nuée d'Indiens environnait sa retraite.

Nick étouffait, étranglé par Kit-chi-ou-a-pous, qui avait réussi à lui nouer autour du cou ses doigts souples comme l'acier, durs comme ce métal.

Maintes fois, l'honnête trappeur avait juré qu'il aimerait mieux le plus atroce des supplices imaginables, que de jamais demander grâce «à une de ces vermines de Peaux-Rouges.»

Mais, en cette circonstance, l'instinct de la conservation l'emporta sur tout autre sentiment.

—Mon frère ne me reconnaît-il pas? balbutia-t-il d'un ton altéré.

—Kit-chi-ou-a-pous, qui l'avait sous lui, et dont l'haleine lui brûlait la face, releva la tête pour l'examiner.

—Barbe-Rouge! s'écria-t-il en desserrant les doigts.

—Barbe-Rouge! oui bien, je le jure, votre serviteur! repartit immédiatement Nick, avec sa jovialité habituelle.

—Pourquoi mon frère m'a-t-il attaqué le premier!

—Pourquoi mon frère n'a-t-il point parlé plus tôt! reprit Whiffles. Quand je l'aidai à se tirer des mains des Clallomes ses ennemis, il promit qu'il y aurait entra nous alliance éternelle.

—C'est vrai.

—Mon frère n'a pas tenu sa parole.

—C'est parce que, dans l'obscurité, il n'avait pas vu le visage de Barbe-Rouge, dit Kit-chi-ou-a-pous en rendant à Nick Whiffles la liberté de ses mouvements.

Tous deux se remettent debout, ils vont continuer leur conversation, lorsqu'une roche énorme, se détachant du cap, au sommet duquel rôdaient plusieurs Indiens, renverse Kit-chi-ou-a-pous.

Une demi-douzaine de Chippiouais sont entraînés avec la masse de granit. L'un est tué raide, un second blessé grièvement, les quatre autres en sont quittes pour la frayeur.

Le Grand-Lièvre avait eu le crâne fracassé. Son sang ruisselait sur la neige.

—Qu'on l'épargne! il m'a sauvé la vie, dit-il d'une voix expirante, en désignant Nick Whiffles, sur lequel les sauvages attachaient des regards menaçants.

—Mon frère n'a-t-il pas enlevé une femme blanche à la factorerie duPrince-de-Galles? demanda celui-ci.

—Oui, dit Kit-chi-ou-a-pous. Elle est bien belle, je l'aime; je la retrouverai dans le monde des Esprits. Si elle est ton amie, Barbe-Rouge, défie-toi de Double-Langue.

—Double-Langue, qui est-ce?

—Un visage-cuivré, le fils…

Un soupir convulsif l'empêcha d'achever, et il rendit le dernier souffle.

Croyant que les Chippiouais obéiraient à la recommandation de leur chef et le laisseraient libre, Nick Whiffles se disposait à partir. Mais un Peau-Rouge l'arrêta.

—Tu viendras avec nous, et Kitchi-Ickoui décidera de ton sort, lui dit-il.

Toute résistance eût été de la folie. Après quelques pourparlers assez vifs, Nick se soumit.

Les Indiens avaient été rejoints par une foule des leurs, la plupart chargés de chevelures arrachées aux cadavres des malheureux commis du fort du Prince-de-Galles.

La mort de Kit-chi-ou-a-pous souleva plutôt leur étonnement que leurs regrets; néanmoins, ils enlevèrent son corps pour le transporter au cimetière de glace et l'y inhumer conformément à leur usage.

Pendant ce temps, le jour avait paru.

Les Peaux-Rouges remontèrent la falaise, avec Nick Whiffles, à qui ils avaient lié les mains derrière le dos. En passant près de la caverne, l'un d'eux proposa d'y entrer, pour voir si quelque Visage-Pâle ne s'y était pas retiré.

Joignant l'action à la proposition, il allongea son cou dans l'ouverture de l'autre. Mais aussitôt il recula avec horreur:

—Meckoua-ou-abi! meckoua-ou-abi!(un ours blanc! un ours blanc!)

Son épouvante, gagnant de proche en proche, se communiqua à tous lesChippiouais, pour qui l'ours blanc est l'objet d'un culte superstitieux.

Ils s'enfuirent à toutes jambes, tandis que Nick, obligé de les suivre, riait sous cape, en murmurant:

—Diable de capitaine, va! on ne le prendra jamais au dépourvu. Il leur a encore joué un tour de sa façon, ô Dieu, oui! Mais c'est un bonheur, après tout, pour moi d'être prisonnier de ces serpents venimeux. Je délivrerai la jeune dame, ou je renonce à m'appeler dorénavant Nick Whiffles!

Puis, en manière de réflexion, il ajouta:

—Ça n'empêche que je suis dans une maudite petite difficulté!

Vers le midi, les Chippiouais arrivèrent, avec leur captif, en vue du cimetière.

A ce moment, le Renard-Argenté et l'Hirondelle-Grise expiraient.

Leurs corps, glacés par le froid, prenaient la rigidité du marbre; telles que deux figures de bronze, leurs têtes jaillissaient au sommet de la singulière nécropole, et ajoutaient encore à l'étrangeté de son aspect.

Pêle-mêle, toujours au pied du monument, dansaient les sauvages, dirigés par Kitchi-Ickoui et James Mac Carthy.

Nick Whiffles avait beaucoup voyagé, c'était un des plus vieux trappeurs du désert américain. Entre la baie d'Hudson et l'océan Pacifique, il n'y avait guère d'endroits où il n'eût eu quelque «maudite difficulté» avec ces vermines d'Indiens, comme il disait. Tout ce pays ne le connaissait-il pas? Jamais, cependant, il ne s'était vu en présence d'une scène aussi bizarre, «ô Dieu non!»

—Je crois bien que les serpents à sonnettes sont fous, murmurait-il en approchant du sépulcre. A quoi bon, je vous demande, se démener de la sorte, par un temps du diable! Si c'est un effet de leur tempérament, je les plains. Et cette femme qui commande leur sabbat! Vous a-t-elle une taille! Ça doit être l'épouse de mon frère aîné [43] en nom, oui bien, je le jure, votre serviteur!

[Note 43: On sait que Nick est, dans le langage familier des Anglais, l'équivalent de diable.]

Tandis qu'il marmottait ces réflexions, la bande dont il faisait partie s'arrêta.

Le cadavre de Kit-chi-ou-a-pous fut dressé droit dans la neige, et les deux Chippiouais qui l'avaient apporté lui placèrent, l'un son calumet entre les dents, l'autre son tomahawk dans la main droite.

Ensuite, ils s'avancèrent, en hurlant, près de Kitchi-Ickoui, et se postant à ses côtés, sans qu'elle interrompît la ronde qu'elle conduisait. Ils tinrent ensemble le dialogue suivant:

PREMIER SAUVAGE.—L'époux de ma soeur a laissé tomber sa hache de guerre.

LA GRANDE-FEMME.__Kitchi-Ickoui la relèvera.

DEUXIÈME SAUVAGE.—L'époux de ma soeur était le plus brave des guerriers chippiouais.

LA GRANDE-FEMME.—Kitchi-Ickoui estimait sa valeur. Elle trouvera un remplaçant digne de lui.

PREMIER SAUVAGE.—Kitchi-Ickoui avait méprisé les conseils des Esprits.Matcho-Manitou l'a puni.

DEUXIÈME SAUVAGE.—Il n'est point mort dans un combat glorieux.

PREMIER SAUVAGE.—Ce n'est ni le feu, ni le plomb, ni le bois, ni les mains d'un robuste ennemi qui l'ont enlevé à ses jeunes hommes, mais la colère de celui qu'il avait offensé.

DEUXIÈME SAUVAGE.—Une roche a écrasé Kit-chi-ou-a-pous.

PREMIER SAUVAGE.—Mais nous avons saisi et amené à ma soeur leVisage-Pâle que le méchant Esprit avait envoyé pour nous ravirKit-chi-ou-a-pous.

LA GRANDE-FEMME.—Où est ce Visage-Pâle?

PREMIER SAUVAGE.—Ici. Mais je dois prévenir ma soeur queKit-chi-ou-a-pous a défendu de lui faire aucun mal.

DEUXIÈME SAUVAGE.—L'oreille de ma soeur sera-t-elle ouverte à cette dernière parole de son illustre époux?

LA GRANDE-FEMME.—Kitchi-Ickoui n'a plus maintenant d'autre époux queVisage-de-Cuivre. Ce qu'il commandera, elle l'exécutera.

En disant ces mots, elle désignait le métis.

Les deux Chippiouais firent un geste de mécontentement. Mais laGrande-Femme reprit d'un ton décidé:

—Je veux qu'il soit aujourd'hui adopté par les Chippiouais et devienne leur okema comme successeur de Kit-chi-ou-a-pous.

Cessant alors de danser, elle saisit Mac Carthy par le bras et le souffleta deux fois sur chaque joue, en disant:

—Je te fais chef suprême.

Puis divers sagamos s'approchèrent tour à tour du demi-sang et répétèrent, après l'avoir souffleté:

—Je te fais chef suprême.

La foule entière criait:

—Il est fait chef suprême.

Kitchi-Ickoui le reprit bientôt par la main et le mena près du cadavre de Kit-chi-ou-a-pous.

Là, elle lui ordonna de baiser ce cadavre sur les lèvres.

Malgré une profonde répugnance, Mac Carthy obéit.

Kitchi-Ickoui, enlevant ensuite le calumet que le mort avait à la bouche, le remplit de tabac qu'elle alluma, et donna le poagan à notre avocat, en disant:

—Fume.

Mac Carthy était décidé à se soumettre à tout. Il fuma.

Ce ne fut pas tout.

On lui mit aux doigts le tomahawk de Kit-chi-ou-a-pous en l'invitant à charger le corps sur son épaule et à le porter dans une des cellules du tombeau d'hiver.

Cela terminé, au milieu des chants et des danses, et le défunt enseveli suivant la méthode que nous avons précédemment décrite, la Grande-Femme s'arracha une dent à l'aide d'un fil de fer, exigea du misérable Mac Carthy qu'il s'en laissât arracher une par elle, et, avant qu'il eût songé à opposer quelque résistance, lui perça la cloison du nez avec le fil de fer qui avait servi à l'extirpation des deux dents.

La sienne, elle la suspendit à ce fil de fer roulé en anneau; celle deBois-Brûlé, elle s'en orna de même avec des cris de joie effroyables.

Cette pratique constitue, parmi les Chippiouais, une des plus importantes cérémonies du mariage.

Nick Whiffles avait trop peu souci de son existence, et il était trop habitué aux vicissitudes du métier de trappeur, pour s'inquiéter de la situation assez critique, d'ailleurs, dans laquelle il se trouvait. Aussi riait-il cordialement de la mine piteuse que faisait Mac Carthy, pendant que sa robuste amante procédait à ces diverses opérations.

Il se doutait bien que c'était là le métis, ce fils de l'ancien gouverneur du fort du Prince-de-Galles dont avait parlé Louis-le-Bon.

Au surplus, il l'avait déjà rencontré quelques mois auparavant et lui avait presque sauvé la vie.

—J'ai été bête, marmottait Nick, avec son sourire narquois; oui bête comme une bête à quatre pattes, quoique je n'as aie que deux; mais dans la famille des Whiffles on n'en fait jamais d'autre. Si au lieu de lui donner à manger, ce jour où je le trouvai couché dans le creux d'un rocher, manquant de munitions et mourant de faim, je n'eusse point partagé mes provisions avec lui, tout ça n'aurait pas eu lieu et je ne serais pas, à présent, dans une des plus maudites petites difficultés qui me soient jamais arrivées, ô Dieu, non! Après tout, le voici joliment arrangé! Ah! ce n'est jamais impunément qu'on fait le mal en ce monde. Je suis sûr que, d'une façon ou d'une autre, ceux qui s'écartent de la bonne route sont châtiés même ici-bas! Mais il faudra ruser avec ce gaillard-là! Le voici qui me reconnaît. Jouons au plus fin.

Mac Carthy avait effectivement aperçu Nick Whiffles, dont on ne pouvait oublier les traits fantastiques une fois qu'on les avait entrevus.

Honteux d'abord du rôle ridicule auquel Kitchi-Ickoui le condamnait en présence d'un blanc, il détourna ses regards. Mais, après réflexion, il résolut de faire contre fortune bon coeur et d'employer Nick Whiffles à un projet qu'il méditait depuis son retour au village chippiouais.

—A qui appartient cette face pâle? demanda-t-il à la Grande-Femme.

—Elle appartient à Kitchi-Ickoui, répondit celle-ci.

—Mon épouse chérie veut-elle m'en faire présent?

—Dans quel but?

—Je désire que cet homme soit mon esclave.

—Si tel est le désir de mon bien-aimé, qu'il soit satisfait, ditKitchi-Ickoui en couvant des yeux l'avocat.

—Je remercie l'amante de mon coeur.

—Maintenant, dit la Grande-Femme, je t'ai investi de l'autorité souveraine; tu es mon mari; je ferai tout ce qui te plaira; en moi tu trouveras la soumission, l'empressement à courir au-devant de tes souhaits, la constance, car je t'aime avec passion, et nul autre homme que toi n'entrera dans ma couche; mais, sache-le, en échange de mes preuves de tendresse, je veux une fidélité égale à la mienne; je veux que tu m'appartiennes tout entier et que tu renonces à jamais à l'idée de retourner parmi les Visages-Pâles.

Mac Carthy protesta de son dévouement, et la Grande-Femme ajouta:

—Prends ton esclave, conduis-le à notre wigwam, et reviens aussitôt t'asseoir au banquet de chair de phoque et d'huile de baleine que je veux offrir à nos guerriers pour les récompenser de la victoire qu'ils ont remportée!

Dès qu'elle eut parlé, Mac Carthy aborda Nick.

—Ne craignez rien… commença-t-il.

—Craindre! fit le trappeur en haussant les épaules; est-ce que j'ai jamais eu peur, moi!

—Ce n'est pas cela que je veux dire. Mais vous m'avez rendu un service…..

—Ta! ta! ta! choses passées, choses oubliées, oui bien, je le jure, votre serviteur!

—Vous êtes un drôle de corps! dit James en souriant.

—Pour ça, oui, mais pas si drôle que vous, avec votre boucle d'oreille au nez, riposta Whiffles.

Mac Carthy sentit le rouge lui monter au visage. Néanmoins, il sut dissimuler son dépit.

—Voulez-vous m'obliger? dit-il au bout d'un instant.

—Obliger! obliger quelqu'un, c'est mon état; et quoique, entre nous, je n'aime pas beaucoup la couleur de votre peau, car les demi-sang, voyez-vous, c'est…

James, prévoyant que Nick allait, avec sa rude franchise, lui lancer à la face quelque nouvelle injure, James l'interrompit.

—Si vous voulez recouvrer votre liberté, il s'agit, dit-il, de suivre mes avis.

—On verra, dit Whiffles d'un ton bourru.

—Ici, reprit Mac Carthy, je suis le maître, comprenez-le bien. D'un mot, d'un signe, je puis vous envoyer au bûcher. Il est donc de votre intérêt de m'écouter.

La nécessité d'opposer l'astuce à l'astuce avertit Nick de baisser le diapason de sa voix.

—Oui bien, je le jure, votre serviteur! répondit-il avec une humilité dont, certes, il n'était guère coutumier.

—Je suis prisonnier comme vous, poursuivit James, mais la passion de cette vieille folle pour moi m'a affublé de titres…

—Vous appelez ça des titres?

—Oh! soyez certain que je ne les ambitionnais guère.

—C'est pourtant beau, ma foi, d'être le mari d'une créature comme celle-là! dit Nick avec une sorte d'ironie. Quelles épaules elle vous a! Quelle tête, quels bras quelles jambes, et les pieds! Hum! rien qu'à la regarder…

—Si elle vous plaît!

—Sans doute qu'elle me plairait. Mais si j'avais jamais avec elle une maudite petite difficulté…

Nick s'arrêta et hocha la tête.

—Eh bien? fit Mac Carthy en riant.

—J'aurais peur de n'être pas le plus fort, ô Dieu, oui!

—Revenons à notre sujet, dit James; vous me servirez?

—Sans doute, puisqu'il le faut.

—Si vous tenez votre parole, dans huit jours nous serons libres, car j'ai hâte de quitter ces horribles sauvages. Mais vous me jurez une obéissance aveugle, n'est-ce pas?

—Parlez, bourgeois.

—Il y a, continua James, dans la hutte où l'on vous enfermera, une jeune personne blanche, qui a été enlevée de la factorerie du Prince-de-Galles par ces brigands. La frayeur lui a fait perdre la tête. Elle me prend pour son ravisseur, et vous racontera de moi des choses insensées. N'en croyez pas un mot; car je l'aime de tout mon coeur.

Elle-même a pour moi une véritable affection, et nous nous marierons dès qu'elle aura recouvré la raison…

—Compris! compris! Mais auparavant il faudra nous échapper, dit Nick avec un air de bonhomie dont Mac Carthy fut complètement la dupe.

—Alors c'est entendu, reprit ce dernier.

—Entendu, bourgeois.

—Soyez certain d'une récompense…

—Bon, bon. Mais j'ai les mains attachées!

—On va vous les délier, dit James en retournant vers Kitchi-Ickoui.

Il lui dit un mot, et la Grande-Femme ordonna de trancher les cordes qui garrottaient les bras du trappeur.

Puis les Chippiouais s'acheminèrent tumultueusement vers le village.

Quatre d'entre eux conduisirent Nick Whiffles au wigwam de Kitchi-Ickoui, pendant que leurs compagnons, dirigés par le nouvel okema et sa colossale épouse, envahissaient la hutte aux banquets de grande cérémonie.

Le trappeur fut introduit dans la cabane souterraine, et ses gardiens en refermèrent extérieurement la porte au moyen de lourds, quartiers de roches.

—Ouais! exclama Nick en entrant, il ferait joliment bon prendre une prise de tabac avant de mettre le pied ici, car ça ne sent pas tout à fait la rose! ô Dieu! non.

Et il éternua deux ou trois fois avec violence.

Puis il ajouta:

—Encore, si on y voyait clair. Mais c'est pis qu'au fin fond duVésuve, où descendit une nuit mon oncle le grand voyageur dans l'AfriqueCentrale, oui bien! je le jure, votre serviteur!

—Est-ce vous, monsieur? demanda à cet instant une voix dans l'obscurité.

—Moi-même, Nick Whiffles, fils de James, fils de Peter, fils de Joseph, fils de John, fils d'Isaac, fils d'Aaron, fils…

—Mais par quel hasard? interrompit la même voix.

—Ah! la jolie créature… c'est-à-dire, non, pardon, madame Robin! c'est moi qui suis aise de vous revoir, s'écria Nick en s'avançant vers Victorine, assise dans un coin de la loge.

—Comment se fait-il?

—On vous dira ça; on vous le dira tout de suite, chère dame du bonDieu.

Et Nick, avec la loquacité ordinaire, se hâta de raconter à madameRobin ce qui était survenu depuis l'entretien qu'elle avait eu avecPoignet-d'Acier.

—Pensez-vous qu'il soit sorti de ce mauvais pas? dit-elle quand il eut fini.

—Lui! pas de danger pour lui. Bientôt vous en entendrez parler.Occupons-nous de vous, c'est le plus pressé.

—Ah! dit-elle, nous aurons de la peine à nous évader, ce Mac Carthy…

—Qu'il s'avise de vous regarder de travers! s'écria Whiffles d'une voix tonnante. Fiez-vous à moi, madame! Je suis l'ami de Poignet-d'Acier; je m'en fais gloire, et vous verrez avant peu que le vieux Nick a encore dans sa gibecière plus de tours que l'on ne pense, sans me vanter, oui bien, je le jure, votre serviteur!

—Votre présence seule me rend tout mon courage dit avec joie la pauvreVictorine.

—A présent, reprit le trappeur, je suis fatigué, sauf votre respect. Un peu de sommeil me rafraîchira l'esprit. Et quand je m'éveillerai, nous examinerons la situation.

Sur ce, il s'étendit sans façon près du feu, et un vigoureux ronflement ne tarda pas à annoncer que le brave aventurier voyageait dans le royaume des songes.

Une heure s'écoula ainsi.

Madame Robin, pleine de douces espérances, rêvait avec délices au bonheur d'échapper enfin à son affreuse condition, quand une sorte de grattement continu vint frapper ses oreilles.

Étonnée, indécise, elle écouta attentivement.

Le son continue, il approche, il est près d'elle!

—Nick! dit-elle à voix basse.

—Qu'y a-t-il? demanda le trappeur en se frottant les yeux.

—Entendez-vous?

—Oui bien…

—Qu'est-ce que cela?

—Attendons!

Une minute s'écoule dans un silence troublé seulement par les palpitations du coeur de la jeune femme, et tout à coup une partie de la muraille du wigwam se détache.

La tête d'un ours blanc parait au milieu des décombres. Victorine pousse un cri de terreur.

—Ah! je savais bien que la Providence nous tendrait la main, ô Dieu, oui! exclama Nick Whiffles.

Et saisissant dans ses bras madame Robin à demi évanouie, il s'enfonça avec elle dans le trou fait par l'ours, après avoir adressé à celui-ci un regard d'intelligence.

On sait généralement que l'Outaouais ou Ottawa, séparation naturelle du Haut et du Bas-Canada, est une superbe rivière, longue de deux cents lieues environ, qui se jette dans le Saint-Laurent à quelques milles au-dessus de Montréal, après avoir arrosé dans son parcours une des régions les plus fécondes du globe.

Cependant, aujourd'hui même, les rives de l'Outaouais sont à peine colonisées sur le tiers de leur étendue. Mais, depuis plus de deux siècles, cette rivière sert de grande route aux aventuriers qui voyagent du Canada aux solitudes de la baie d'Hudson. C'est leur principale voie de communication entre l'est, l'ouest ou la nord, l'océan Atlantique, le Pacifique ou la mer Glaciale [44].

[Note 44: Pour les détails de l'un de ces voyages, voir laHuronne.]

Non loin de sa source, sur la limite extrême des établissements et du désert, entre les 47° et 48° de latitude et 80° de longitude, l'Outaouais se développe en une expansion à laquelle on a donné le nom de lac Timmiskaming.

Quoique très-fertiles, les bords de ce lac étaient encore incultes en 1883. Seuls le pied de la bête fauve et le mocassin du Peau-Rouge ou du trappeur blanc les avaient foulés. Rarement, et à de grandes distances les uns des autres, y rencontrait-on quelques wigwams en peau; plus rarement encore une hutte de bois grossière, et cela quoique les prairies et forêts environnantes fussent aussi giboyeuses que les eaux du lac étaient poissonneuses.

Cependant, par une chaude soirée du mois d'août de cette année 1833, on pouvait remarquer, à la pointe du promontoire qui, s'avançant au nord du lac, lui donne la figure d'un coeur, deux cabanes, d'un aspect agréable, presque élégant.

L'une surtout, avec son toit et ses murs tout tapissés de chèvrefeuilles, liserons, convolvulus, clématites et autres plantes grimpantes, semblait une corbeille de fleurs, tant l'or, l'émeraude, l'écarlate, l'azur, l'ornaient de leurs vives couleurs.

Placée à l'est, sa porte regardait le lac, uni comme une glace, et dont les ondes transparentes laissaient apercevoir des troupes folâtres de poissons aux écailles aussi étincelantes que le diamant. Au nord, un tertre couvert d'une fraîche verdure abritait contre la bise cette habitation primitive il est vrai, mais dont le site et le cadre conviaient irrésistiblement à l'amour.

Pour moins coquette qu'elle fût, la seconde loge, élevée à vingt-cinq ou trente pas en avant de celle que nous venons d'esquisser, annonçait, dans son architecte, une main intelligente et un esprit prévoyant. Cette loge protégeait l'autre, et des meurtrières, ouvertes dans la haute palissade dont elle était entourée, annonçaient que les occupants ne se croyaient pas tout à fait en sûreté dans leur retraite.

Les précautions qu'ils avaient prises n'étaient assurément pas superflues le soir dont nous parlons, car, couchés dans des buissons sur la lisière d'un petit bois, à une portée de fusil des deux huttes, une douzaine de sauvages, armés en guerre, paraissaient attendre que la nuit fût tout à fait venue pour accomplir un mauvais dessein.

Ils parlaient bas; mais à la douceur, à la facilité de leur idiome, à l'abondance de leurs paroles, un nord-ouestier eût aisément reconnu des Chippiouais.

Il n'y avait pas à s'y méprendre, bien que leur costume fût celui desIndiens du Sud.

A quelque distance d'eux causaient chaleureusement un homme et une femme:—lui un métis, portant les insignes de chef; elle une squaw, aux proportions colossales, à la voix fière, impérieuse.

C'était Kitchi-Ickoui, et c'était James Mac Carthy.

—J'ai eu confiance en ta parole, disait la première mais si tu me trompais!

—Te tromper! s'écria le métis avec vivacité; crois-tu donc que j'aie oublié tes bontés pour moi? crois-tu que je ne sache pas apprécier la grandeur de ta tendresse et la supériorité de tes charmes?

—Oui, mais la face-pâle est bien belle aussi! dit Kitchi-Ickoui d'un ton soucieux.

—Mes yeux sont fermés à tous les attraits qui ne sont pas les tiens.

—Pourquoi alors avoir quitté les bords de la Grande-Baie [45]? Nous y étions puissants et heureux, dit-elle rêveusement, comme si elle répondait à un pressentiment secret.

—Ne l'ai-je point dit à la reine adorée de mon coeur? L'esclave blanche que je lui avais amenée possède la médecine qui donne le pouvoir sur tous lessemagainaschouabi[46]. Emparons-nous d'elle, et nous dominerons les visages-pâles. Désormais la race de ma soeur aura l'omnipotence, non-seulement sur les anciens territoires de chasse qu'elle occupait naguère, mais sur les pays que possèdent ses ennemis. Devenus esclaves, ils lui fourniront autant d'armes, de poudre, de couvertes, de rassade et d'eau-de-feu qu'elle en désirera…

[Note 45: La baie d'Hudson.]

[Note 46: Les guerriers blancs.]

—Autant d'eau-de-feu que j'en voudrai! en es-tu sûr? demanda la Grande-Femme avec un accent et un geste témoignant que, parmi toutes les séduisantes promesse» dont la berçait Mac Carthy, l'alcool avait sa préférence.

—J'en suis sûr, repartit le Bois-Brûlé.

—Mais il est convenu, continua la Grande-Femme après un moment de réflexion, il est convenu que ta face-pâle nous la brûlerons.

—Quand elle m'aura livré sa médecine.

—Non pas à toi! répliqua brusquement Kitchi-Ickoui.

—Mais elle ne la peut donner qu'à un homme qui passera un quart de lune seul dans une loge avec elle.

—Je choisirai un de nos jeunes guerriers.

Mac Carthy secoua la tête.

—L'esprit que j'ai vu, dit-il, ordonne que cet homme soit une peau cuivrée.

—Toi, peut-être! s'exclama la Grande-Femme avec une explosion de colère indicible.

—Que ma soeur, dit-il froidement, consulte elle-même Kitchi-Manitou. N'est-ce pas lui qui déjà a favorisé les desseins de ma soeur? lui qui m'a amené près d'elle, lui qui a livré la factorerie de la rivière Churchill et a débarrassé mon adorée de son mari? N'est-ce pas Kitchi-Manitou aussi qui a mené la face-blanche dans notre loge, qui nous a indiqué les traces de la fugitive?

—Et, dit Kitchi-Ickoui, sa médecine donne l'eau-de-feu en abondance?

—Elle n'en laisse jamais manquer. C'est la médecine du bonheur! et cette médecine, elle est là… dans ce wigwam.

En prononçant ces mots Mac Carthy désigna du doigt la cabane fleurie dressée à la pointe du promontoire.

Que loin on était, dans cette cabane, de soupçonner la présence desChippiouais!

A l'intérieur, un jeune homme et une jeune femme, placés l'un près de l'autre, respiraient avec amour, par la porte entr'ouverte, les senteurs de la brise du soir.

Le jeune homme était couché sur un lit de fougères et de sapinage, la jeune femme, assise sur un billot de bois, à son chevet, tenait une de ses mains doucement pressée dans les siennes.

—Mon cher Alfred, disait-elle, en le contemplant avec une affection profonde, que de bénédictions nous devons à Dieu pour nous avoir réunis. En arrivant à Québec, je fonderai une messe à perpétuité en reconnaissance….

—Du capitaine Poignet-d'Acier!

—Ah! lui aussi est bon.

—Bon, brave, généreux, libéral, l'homme de bien par excellence, celui à qui deux fois je devrai l'inestimable félicité de posséder ma Victorine [47], dit Alfred, se penchant pour donner un baiser à la jeune femme.

[Note 47: Voir laHuronne.]

—Oui, reprit-elle, souriante. Mais on peut dire que, chaque fois, il m'a fait peur! La première, il se présente, pour m'enlever, en Indien si horrible que tout le monde à la Mission en était épouvanté; la deuxième, c'est sous la robe d'un ours blanc qu'il apparaît…

—La peau de l'ours qu'il avait tué avec ce brave Nick Whiffles, m'as-tu dit.

—Oui, celle qui lui avait servi à échapper aux Chippiouais. Enfin, comprends-tu ma frayeur à la vue d'un ours blanc débouchant tout à coup par le mur de la hutte où j'étais prisonnière? Si Nick Whiffles n'eût été là, je serais morte…

—Vilaine, veux-tu bien ne pas dire de ces choses-là! fit Alfred en lui prenant de nouveau la tête pour l'embrasser.

—Ah! poursuivit Victorine, après avoir rendu à son mari caresse pour caresse, je n'étais pas au bout de mes terreurs. Dans ce lit de rivière desséché au fond, glacé au-dessus, par lequel Poignet-d'Acier avait passé pour arriver à la cabane et qu'il nous fallut longer l'espace de plus d'un demi-mille afin de gagner une issue au-delà du village des Chippiouais, je me serais évanouie d'épouvante sans l'intensité du froid, car je ne savais pas que notre ours fût un…

—Homme! acheva Alfred en riant.

—Le meilleur de tous!

—Assurément, ma chère Victorine.

—Après-toi, cependant, câlina la jeune femme.

—Flatteuse!

—Méchant, qui se sauve à l'extrémité du monde parce que…

—Je désespérais de te revoir. Mais plus méchante, toi…

—Qui vais chercher mon coureur à travers des dangers…

—Quand je songe à ce Mac Carthy! s'écria Alfred en fronçant les sourcils.

—Ne parlons plus de lui, je t'en supplie!

—Moi qui le croyais notre ami!

—Mais quelle idée d'avoir poussé tes explorations jusqu'à la rivière de la Mine-de-Cuivre! demanda madame Robin pour changer le cours de la conversation.

—Des idées! est-ce que j'en avais? Je cédais au besoin de m'agiter, de marcher…

—Pauvre bon! dit Victorine avec une tendresse passionnée. Heureusement encore que la Providence nous a fait rencontrer sur les bords de la baie Saint-James, car sans cela tu partais vers l'Ouest, moi je me laissais ramener au Canada…

—La Providence que tu invoques, c'est Poignet-d'Acier, puisqu'il avait dépêché sur ma route un Indien de ses amis, Corne-de-Taureau.

—Ah! qu'il me tarde d'être rendue à notre cottage de Lorette! Mais nous ne nous quitterons plus jamais, tu me le jures, Alfred.

—Et je scelle le serment sur tes lèvres, dit gaiement le jeune homme.

Victorine reprit après un instant de silence:

—Espères-tu être bientôt en état de marcher?

—Dans huit jours au plus, je puis déjà mouvoir ma jambe.

—Maudite chute! sans elle nous serions, depuis un mois, rentrés chez nous.

—N'es-tu donc pas bien ici, petite femme? Cette cabane restaurée par nos amis est charmante. Nous jouissons d'une vue fort agréable. La carabine de Nick Whiffles ne nous laisse pas manquer de gibier; les lignes de Louis-le-Bon nous fournissent chaque jour d'excellent poisson, et Poignet-d'Acier nous marque une amitié… singulière! Sa conduite envers moi a toujours eu quelque chose de mystérieux!…

La jeune femme n'entendit pas ces dernières paroles.

—Que veux-tu, mon ami, dit-elle d'un ton inquiet, ici je ne suis pas rassurée. Il me vient, malgré moi, des appréhensions….

—Oh! l'enfant! fit Alfred avec un sourire.

—Je vais allumer une torche, car voici la nuit!

—Quoi! déjà?

—Mais il faut nous…..

—Ne trouves-tu pas que les lueurs des mouches-à-feu et le scintillement des étoiles éclairent assez les ténèbres? dit Alfred en pressant la jeune femme contre sa poitrine.

—Non, mon ami, l'obscurité me donne des frissons… Entendez-vous?

—Le murmure des vagues qui lutinent sur le rivage.

—Écoutez!… écoutez! Mon Dieu!

Soudain le silence de la nuit avait été troublé par des hurlements féroces auxquels s'était mêlée la détonation de plusieurs armes à feu.

Découverts par Nick Whiffles, qui, avec Poignet-d'Acier et Louis-le-Bon, habitaient la première cabane, les Chippiouais venaient de se précipiter tumultueusement sur les aventuriers.

Aussitôt, les trois carabines de nos chasseurs répondirent à leur attaque. Elles abattirent trois Indiens, il en restait neuf, y compris Kitchi-Ickoui et Mac Carthy. Ils se ruèrent contre l'enceinte palissadée, pendant que le métis courait à toutes jambes, suivi par la Grande-Femme, vers la hutte occupée par Alfred Robin et sa femme.

Mais, à travers les ombres naissantes, Poignet-d'Acier et Nick Whiffles distinguèrent leurs mouvements, comprirent leur intention.

—Reste ici et tiens ferme, mon cousin, dit Nick à Louis-le-Bon.

Ensuite, il se jeta hors de la palissade. Poignet-d'Acier l'avait précédé.

Déjà Mac Carthy atteignait la porte du second wigwam. Les cris d'horreur poussés par Victorine, les imprécations de son mari, qui essayait vainement de se lever, dominaient les bruits de la lutte, quand, de sa main de fer, Poignet-d'Acier arrêta le métis. James tenait un pistolet. Il fit feu; le capitaine tomba.

—O vermine, tu n'iras pas plus loin! dit Nick Whiffles d'une voix furieuse.

Et la crosse de sa carabine s'abat, mortelle massue, sur le crâne duBois-Brûlé.

James Mac Carthy roule aux pieds du trappeur pour ne se plus relever.

Mais la Grande-Femme est là, brandissant un tomahawk. Les jours de Whiffles sont en danger. Il se retourne, se jette sur elle, lui enlève son arme, et, malgré les égratignures, les morsures dont elle le gratifie libéralement, il parvient à l'étreindre, à lui lier pieds et mains avec les cordons du skipertogan, sac à médecine, qu'elle porte au cou.

Son exploit, Nick l'assaisonne d'un déluge de réflexions qui se terminent par ces mots:

—Assurément, tu mérites la mort, madame Forte-Gorge; mais vrai, là, j'ai un faible pour toi; et puis, d'ailleurs, dans la famille des Whiffles, on n'aime pas à tuer les femmes, parce que s'il y a peu de chose de bon dans une femme en vie, il n'y a rien du tout dans une femme trépassée; oui bien, je le jure, votre serviteur!

Ayant alors attaché Kitchi-Ickoui à un arbre, il saisit Poignet-d'Acier dans ses bras, entra dans la cabane et dit à Victorine:

—Veillez au capitaine, il est blessé.

Puis, Nick Whiffles revola au combat.

—Blessé! vous êtes blessé! dit madame Robin en allumant une torche de résine.

—Silence, mes enfants, ordonne Poignet-d'Acier, qui a été déposé sur le lit à côté d'Alfred; silence! je n'ai plus que quelques instants à vivre. Je dois vous parler; ne m'interrompez pas…

Ils se mettent à pleurer.

—Donne-moi ta main, Alfred, mon enfant, mon fils, dit le capitaine, et vous aussi, Victorine, ma fille chérie, car je sens que je m'en vais… Pauvre Alfred, tu as été surpris de l'intérêt que je te portais… Cet intérêt était bien naturel, quoique j'aie commencé, trop tard à t'en donner des preuves… Tu es mon petit-fils… le fils de ma fille Adèle… une enfant que j'ai fait mourir de chagrin parce qu'elle avait souffert qu'un misérable… un Anglais… ton propre père… et celui de ta soeur-jumelle Mariette [48]… la déshonorât!… Mariette, elle aussi, je l'avais abandonnée… à Québec… Elle a péri dans la misère… de faim, de froid… Jacques [49] me l'a dit… Puisse-t-elle me pardonner… et toi aussi, Alfred… pardonne-moi!… Et pourtant, moi, je n'ai jamais pardonné… je ne puis pardonner… aux Anglais… Ah! le froid me gagne… ta main sur mon coeur, Alfred… la vôtre, Victorine… Adieu, mes enfants… Adieu… Vivez pour arracher le Canada à l'odieuse tyrannie anglaise!

Ce souhait suprême, Poignet-d'Acier l'énonça de cette voix vibrante et impérieuse qui rappelait les beaux jours d'espérance où il dirigeait la révolution canadienne [50].

[Note 48: Voir laHuronne.] [Note 49: Voir laTête-Plate.] [Note 50:Voir lesDerniers Iroquois.]

—Oui, mon père, je vivrai pour continuer la défense de la cause que vous avez si dignement soutenue! s'écria Alfred avec enthousiasme.

—Ah! ciel! ses doigts sont glacés, fit Victorine en tressaillant.

—Encore une maudite petite difficulté de moins! Ces brigands de Peaux-Rouges sont en déroute! et, ma foi, j'ai lâché leur madame Large-en-Taille, quoiqu'elle fût tonnerrement appétissante, dit Nick, pénétrant dans la wigwam. Mais comment va le capitaine?… Je pense bien…

—Prions Dieu pour le repos de son âme! dit Alfred, en montrant le corps inanimé de Poignet-d'Acier.

Le vieux Whiffles ôta respectueusement son casque de loup marin; on vit deux grosses larmes couler le long de ses joues; il s'agenouilla en silence près du cadavre, et pendant près d'un quart d'heure demeura plongé dans une absorbante méditation.

Lorsqu'il se releva, ses traite étaient profondément altérés.

—Mes amis, dit-il aux jeunes gens, c'est ici que Poignet-d'Acier est mort, c'est ici que Nick Whiffles doit mourir. Laissez-lui, je vous en prie, le corps du capitaine, il l'enterrera en ces lieux; car ces cabanes furent les dernières construites par votre protecteur lorsque nous partîmes ensemble à votre recherche… Lui-même, j'en suis sûr, les aurait choisies pour y dormir son grand sommeil, s'il avait été prévenu que la mort le frapperait si tôt.

Les deux jeunes gens versaient des pleurs abondants.

—N'est-ce pas que vous m'y autorisez? reprit Nick. J'aurai bien soin de sa tombe, quand vous serez partis.

—Mais vous? demanda Victorine à travers ses sanglots.

—Oh! moi, répondit Whiffles avec un mélancolique sourire, le bon Dieu qui m'a protégé jusqu'à ce jour ne m'abandonnera pas. Il n'abandonne jamais ceux qui ont foi en lui; oui bien, je le jure, votre serviteur!

Contrexéville, juillet 1863

CHAPITRE I. A Lorette.— II. Le fort du Prince-de-Galles.— III. James Mac Carthy.— IV. L'Étoile-Blanche.— V. James Mac Carthy et Victorine Robin.— VI. Pêche, chasse, crime, punition.— VII. Traître.— VIII. Les Chippiouais.— IX. Le» Chippiouais (suite).— X. Les obsèques du gouverneur.— XI. Poignet-d'Acier.— XII. Les ennemis.— XIII. La suite d'une trahison.— XIV. Le talisman.— XV. Entre Peaux-Blanches et Peaux-Rouges.— XVI. L'aversion et l'amour.— XVII. Nick Whiffles et Poignet-d'Acier.— XVIII. Tristesse et l'ours blanc.— XIX. Nick Whiffles dans «une maudite petite difficulté».— XX. L'évasion.— XXI. Conclusion.

________________________________________ÉMILE COLIN ET Cie—IMPRIMERIE DE LAGNY.E. GREVIN, SUCCr.


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