The Project Gutenberg eBook ofPoil de CarotteThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Poil de CarotteAuthor: Jules RenardRelease date: October 1, 2003 [eBook #4559]Most recently updated: December 28, 2020Language: FrenchCredits: Produced by Walter Debeuf*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK POIL DE CAROTTE ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Poil de CarotteAuthor: Jules RenardRelease date: October 1, 2003 [eBook #4559]Most recently updated: December 28, 2020Language: FrenchCredits: Produced by Walter Debeuf
Title: Poil de Carotte
Author: Jules Renard
Author: Jules Renard
Release date: October 1, 2003 [eBook #4559]Most recently updated: December 28, 2020
Language: French
Credits: Produced by Walter Debeuf
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK POIL DE CAROTTE ***
--Je parie, dit madame Lepic, qu'Honorine a encore oublié de fermer les poules.
C'est vrai. On peut s'en assurer par la fenêtre. Là-bas, tout au fond de la grande cour, le petit toit aux poules découpe, dans la nuit, le carré noir de sa porte ouverte.
--Félix, si tu allais les fermer? dit madame Lepic à l'aîné de ses trois enfants.
--Je ne suis pas ici pour m'occuper des poules, dit Félix, garçon pâle, indolent et poltron.
--Et toi, Ernestine?
--Oh! Moi, maman, j'aurais trop peur!
Grand frère Félix et soeur Ernestine lèvent à peine la tête pour répondre. Ils lisent, très intéressés, les coudes sur la table, presque front contre front.
--Dieu, que je suis bête! Dit madame Lepic. Je n'y pensais plus. Poil de Carotte, va fermer les poules! Elle donne ce petit nom d'amour à son dernier né, parce qu'il a les cheveux roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous la table, se dresse et dit avec timidité:
--Mais, maman, j'ai peur aussi, moi.
--Comment? Répond madame Lepic, un grand gars comme toi! C'est pour rire. Dépêchez-vous, s'il te plaît!
--On le connaît; il est hardi comme un bouc, dit sa soeur Ernestine.
--Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère.
Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en être indigne, il lutte déjà contre sa couardise. Pour l'encourager définitivement, sa mère lui promet une gifle.
--Au moins, éclairez-moi, dit-il.
Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris. Seule pitoyable, Ernestine prend une bougie et accompagne petit frère jusqu'au bout du corridor.
--Je t'attendrai là, dit-elle.
Mais elle s'enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu'un fort coup de vent fait vaciller la lumière et l'éteint.
Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se met à trembler dans les ténèbres. Elles sont si épaisses qu'il se croit aveugle. Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glacé, pour l'emporter. Des renards, des loups même, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa joue? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte. Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur perchoir. Poil de Carotte leur crie:
--Taisez-vous donc, c'est moi!
Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand il rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui semble qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement neuf et léger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses parents la trace des inquiétudes qu'ils ont eues.
Mais grand frère Félix et soeur Ernestine continuent tranquillement leur lecture, et madame Lepic lui dit, de sa voix naturelle:
--Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.
Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassière. Elle contient deux perdrix. Grand frère Félix les inscrit sur une ardoise pendue au mur. C'est sa fonction. Chacun des enfants a la sienne. Soeur Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, il est spécialement chargé d'achever les pièces blessées. Il doit ce privilège à la dureté bien connue de son coeur sec.
Les deux perdrix s'agitent, remuent le col.
Madame Lepic: Qu'est-ce que tu attends pour les tuer?
Poil de Carotte: Maman, j'aimerais autant les marquer sur l'ardoise, à mon tour.
Madame Lepic: L'ardoise est trop haute pour toi.
Poil de Carotte: Alors, j'aimerais autant les plumer.
Madame Lepic: Ce n'est pas l'affaire des hommes.
Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obligeamment les indications d'usage:
--Serre-les là, tu sais bien, au cou, à rebrousse-plume.
Une pièce dans chaque main derrière son dos, il commence.
Monsieur Lepic: Deux à la fois, mâtin!
Poil de Carotte: C'est pour aller plus vite.
Madame Lepic: Ne fais donc pas ta sensitive; en dedans, tu savoures ta joie.
Les perdrix se défendent, convulsives, et, les ailes battantes, éparpillent leurs plumes. Jamais elles ne voudront mourir. Il étranglerait plus aisément, d'une main, un camarade. Il les met entre ses deux genoux, pour les contenir, et, tantôt rouge, tantôt blanc, en sueur, la tête haute afin de ne rien voir, il serre plus fort.
Elles s'obstinent.
Pris de la rage d'en finir, il les saisit par les pattes et leur cogne la tête sur le bout de son soulier.
--Oh! le bourreau! le bourreau! s'écrient grand frère Félix et soeur Ernestine.
--Le fait est qu'il raffine, dit madame Lepic. Les pauvres bêtes! je ne voudrais pas être à leur place, entre ses griffes.
M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort écoeuré.
--Voilà! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mortes sur la table.
Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits crânes brisés du sang coule, un peu de cervelle.
--Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce assez cochonné?
Grand Félix dit: --C'est positif qu'il ne les a pas réussies comme les autres fois.
C'est le Chien
M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés sous la lampe, lisent, l'un le journal, l'autre son livre de prix; madame Lepic tricote, grand frère Félix grille ses jambes au feu et Poil de Carotte par terre se rappelle des choses.
Tout à coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse un grognement sourd.
--Chtt! fait M. Lepic.
Pyrame grogne plus fort.
--Imbécile! dit madame Lepic.
Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun sursaute. Madame Lepic porte la main à son coeur. M. Lepic regarde le chien de travers, les dents serrées. Grand frère Félix jure et bientôt one s'entend plus.
--Veux-tu te taire, sale chien! Tais-toi donc, bougre!
Pyrame redouble. Madame Lepic lui donnes des claques. M. Lepic le frappe de son journal, puis du pied. Pyrame hurle a plat ventre, le nez bas, par peur des coups, et on dirait que rageur, la gueule, heurtant le paillasson, il casse sa voix en éclats.
La colère suffoque les Lepic. Ils s'acharnent, debout, contre le chien couché qui leur tient tête.
Les vitres crissent, le tuyau du poêle chevrote et soeur Ernestine même jappe.
Mais Poil de Carotte, sans qu'on le lui ordonne, est allé voir ce qu'il y a. Un cheminot attardé passe dans la rue peut-être et rentre tranquillement chez lui, à moins qu'il n'escalade le mur du jardin pour voler.
Poil de Carotte, par le long corridor noir, s'avance, les bras tendus vers la porte. Il trouve le verrou et le tire avec fracas, mais il n'ouvre pas la porte.
Autrefois il s'exposait, sortait dehors, et sifflant, chantant, tapant du pied, il s'efforçait d'effrayer l'ennemi.
Aujourd'hui il triche.
Tandis que ses parents s'imaginent qu'il fouille hardiment les coins et tourne autour de la maison en gardien fidèle, il les trompe et reste collé derrière la porte. Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse lui réussit.
Il na peur que d'éternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il lève les yeux, il aperçoit par une petite fenêtre, au-dessus de la porte, trois ou quatre étoiles dont l'étincelante pureté le glace.
Mais l'instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le jeu se prolonge trop. Les soupçons s'éveilleraient.
De nouveau, il secoue avec ses mains frêles le lourd verrou qui grince dans les crampons rouillés et il le pousse bruyamment jusqu'au fond de la gorge. A ce tapage, qu'on juge s'il revient de loin et s'il a fait son devoir! Chatouillé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.
Or, comme la dernière fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic calmés ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien, Poil de Carotte dit tout de même par habitude
--C'est le chien qui rêvait.
Poil de Carotte n'aime pas les amis de la maison. Ils le dérangent, lui prennent son lit et l'obligent à coucher avec sa mère. Or, si le jour il possède tous les défauts, la nuit il a principalement celui de ronfler. Il ronfle exprès, sans aucun doute.
La grande chambre, glaciale même en août, contient deux lits. L'un est celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer, à côté de sa mère, au fond.
Avant de s'endormir, il toussote sous le drap, pour déblayer sa gorge. Mais peut-être ronfle-t-il du nez? Il fait souffler en douceur ses narines afin de s'assurer qu'elles ne sont pas bouchées. Il s'exerce à ne point respirer trop fort.
Mais dès qu'il dort, il ronfle. C'est comme une passion.
Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu'au sang, dans le plus gras d'une fesse. Elle a fait choix de ce moyen.
Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic, qui demande:
--Qu'est-ce que tu as?
--Il a le cauchemar, dit madame Lepic.
Et elle chantonne, à la manière des nourrices, un air berceur qui semble indien.
Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les mains plaquées sur les fesses pour parer le pinçon qui va venir au premier appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit où il repose, à côté de sa mère, au fond.
Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, à l'âge où les autres communient, blancs de coeur et de corps, est resté malpropre. Une nuit, il a trop attendu, n'osant demander.
Il espérait, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise.
Quelle prétention!
Une autre nuit, il s'est rêvé commodément installé contre une borne, à l'écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il s'éveille. Pas plus de borne près de lui qu'à son étonnement!
Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente, maternelle. Et même, le lendemain matin, comme un enfant gâté, Poil de Carotte déjeune avant de se lever.
Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame Lepic, avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh! très peu.
A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observent Poil de Carotte d'un air sournois, prêts à éclater de rire au premier signal. Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la becquée à son enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire à grand frère Félix et à soeur Ernestine:
--Attention! préparez-vous!
--Oui, maman.
Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés comme pour leur demander:
--Y êtes-vous?
lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l'enfonce jusqu'à la gorge, dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui dit, à la fois goguenarde et dégoûtée:
--Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et de la tienne encore, de celle d'hier.
--Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure espérée.
Il s'y habitue, et quand on s'habitue à une chose, elle finit par n'être plus drôle du tout.
Comme il lui est arrivé déjà plus d'un malheur au lit, Poil de Carotte a bien soin de prendre ses précautions chaque soir. En été, c'est facile. A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.
L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès que la nuit tombe et qu'il ferme les poules, une première précaution, il ne peut espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille, neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne une deuxième précaution.
Et ce soir, comme tous les soirs, il s'interroge.
--Ai-je envie? se dit il; n'ai-je pas envie?
D'ordinaire il se répond "oui", soit que, sincèrement, il ne puisse reculer, soit que la lune l'encourage par son éclat. Quelquefois M. Lepic et grand frère Félix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la nécessité ne l'oblige pas toujours à s'éloigner de la maison, jusqu'au fossé de la rue, presque en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrête au bas de l'escalier; c'est selon.
Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a éteint les étoiles et les noyers ragent dans les prés.
--Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir délibéré sans hâte, je n'ai pas envie.
Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gagne au fond du corridor, à droite, sa chambre nue et solitaire. Il se déshabille, se couche et attend la visite de madame Lepic. Elle le borde serré, d'un unique renfoncement, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie et ne lui laisse point d'allumettes. Et elle l'enferme à clef parce qu'il est peureux. Poil de Carotte goûte d'abord le plaisir d'être seul. Il repasse sa journée, se félicite de l'avoir fréquemment échappé belle, et compte, pour demain, sur une chance égale. Il se flatte que, deux jours de suite, madame Lepic ne fera pas attention à lui, et il essaie de s'endormir avec ce rêve.
A peine a-t-il fermé les yeux qu'il éprouve un malaise connu.
--Ç'était inévitable, se dit Poil de Carotte.
Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu'il n'y a pas de pot sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jurer le contraire, elle oublie toujours d'en mettre un. D'ailleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil de Carotte prend ses précautions?
Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.
--Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or, plus je résiste, plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes draps auront le temps de sécher à la chaleur de mon corps. Je suis sûr, par expérience, que maman n'y verra goutte.
Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute sécurité et commence un bon somme.
Brusquement il s'éveille et écoute son ventre. --Oh! oh! dit-il, ça se gâte!
Tout à l'heure il se croyait quitte. C'était trop de veine. Il a péché par paresse hier au soir. Sa vraie punition approche.
Il s'assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte est fermée à clef. La fenêtre a des barreaux. Impossible de sortir.
Pourtant il se lève et va tâter la porte et les barreaux de la fenêtre. Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit à la recherche d'un pot qu'il sait absent.
Il se couche et se lève encore. Il aime mieux remuer, marcher, trépigner que dormir et ses deux poings refoulent son ventre qui se dilate.
--Maman! maman! dit-il d'une voix molle, avec la crainte d'être entendu, car si madame Lepic surgissait, Poil de Carotte, guéri net, aurait l'air de se moquer d'elle. Il ne veut que pouvoir dire demain, sans mentir, qu'il appelait.
Et comment crierait-il? Toutes ses forces s'usent à retarder le désastre. Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne à la chaise, il se cogne à la cheminée dont il lève violemment le tablier et il s'abat entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.
Le noir de la chambre s'épaissit.
Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle reniflait de travers.
--Quelle drôle d'odeur! dit-elle.
--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.
Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est pas longue à trouver.
--J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépêche de dire Poil de Carotte, qui juge que c'est là son meilleur moyen de défense.
--Menteur! menteur! dit madame Lepic.
Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie:
--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?
Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la cheminée comme si elle éteignait le feu, elle secoue la literie et elle demande de l'air! de l'air! affairée et plaintive.
Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte:
--Misérable! tu perds donc le sens! Te voilà donc dénaturé! Tu vis donc comme les bêtes! On donnerait un pot à une bête, qu'elle saurait s'en servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu m'est témoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, folle, folle!
Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, là, au pied du lit. Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore à ne rien voir, il aurait du toupet.
Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, le facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:
--Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot, moi je ne sais plus. Arrangez vous.
--Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic; d'ailleurs, tu es comme moi, tu ne l'aimes pas.
--Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte.
On lui impose ainsi des goûts et des dégoûts. En principe, il doit aimer seulement ce qu'aime sa mère. Quand arrive le fromage:
--Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas.
Et Poil de Carotte pense:
--Puisqu'elle en est sûre, ce n'est pas la peine d'essayer.
En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul? Au dessert, madame Lepic lui dit:
--Va porter ces tranches de melon à ces lapins.
Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenant l'assiette bien horizontale afin de ne rien renverser.
A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapageurs, les oreilles sur l'oreille, le nez en l'air, les pattes de devant raides comme s'ils allaient jouer du tambour, s'empressent autour de lui.
--Oh! attendez, dit Poil de Carotte; un moment, s'il vous plaît, partageons.
S'étant assis d'abord sur un tas de crottes, de séneçon rongé jusqu'à la racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les graines de melon et boit le jus lui-même: c'est doux comme du vin doux.
Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laissé aux tranches de jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore, et il passe le vert aux lapins en rond sur leur derrière.
La porte du petit toit est fermée. Le soleil des siestes enfile les trous des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l'ombre fraîche.
Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à côte. Chacun a sa pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur mesure, chez le maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent d'ardeur. Soudain, au moment où il s'y attend le moins (c'est toujours à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte reçoit un coup de pioche en plein front.
Quelques instants après, il faut transporter, coucher avec précaution, sur le lit, grand frère Félix qui vient de se trouver mal à la vue du sang de son petit frère. Toute la famille est là, debout, sur la pointe du pied, et soupire appréhensive:
--Où sont les sels?
--Un peu d'eau bien fraîche, s'il vous plaît, pour mouiller les tempes.
Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir par-dessus les épaules, entre les têtes. Il a le front bandé d'un linge déjà rouge, où le sang suinte et s'écarte.
M. Lepic lui a dit:
--Tu t'es joliment fait moucher!
Et sa soeur Ernestine qui a pansé la blessure:
--C'est entré comme dans du beurre.
Il n'a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne sert à rien.
Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l'autre. Il en est quitte pour la peur, et comme son teint graduellement se colore, l'inquiétude, l'effroi se retirent des coeurs.
--Toujours le même, donc! dit madame Lepic à Poil de Carotte; tu ne pouvais pas faire attention, petit imbécile!
M. Lepic dit à ses fils:
--Vous avez assez d'une carabine pour deux. Des frères qui s'aiment mettent tout en commun.
--Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons la carabine. Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps.
Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie.
M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande:
--Lequel des deux la portera le premier? Il semble que ce doit être l'aîné.
Grand frère Félix: Je cède l'honneur à Poil de Carotte. Qu'il commence!
Monsieur Lepic: Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m'en souviendrai.
M. Lepic installe la carabine sur l'épaule de Poil de Carotte.
Monsieur Lepic: Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.
Poil de Carotte: Emmène-t-on le chien?
Monsieur Lepic: Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D'ailleurs, des chasseurs comme vous ne blessent pas: ils tuent raide.
Poil de Carotte et grand frère Félix s'éloignent. Leur costume simple est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. La culotte de vrai chasseur traîne sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment bientôt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la consigne de respecter.
--Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix.
--J'ai bon espoir, dit Poil de Carotte.
Il éprouve une démangeaison au défaut de l'épaule et se refuse d'y coller la crosse de son arme à feu.
--Hein! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton soûl!
--Tu es mon frère, dit Poil de Carotte.
Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrête et fait signe a grand frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie à l'autre. Le dos voûté, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs. Les deux chasseurs se redressent; grand frère Félix jette des insultes. Poil de Carotte, bien que son coeur batte, paraît moins impatient. Il redoute l'instant où il devra prouver son adresse. S'il manquait! Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.
Grand frère Félix: Ne tire pas, tu es trop loin.
Poil de Carotte: Crois-tu?
Grand frère Félix: Pardine! Ça trompe de se baisser. On se figure qu'on est dessus; on en est très loin.
Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu'il a raison. Les moineaux, effrayés, repartent.
Mais il en reste un, au bout d'une branche qui plie et le balance. Il hoche la queue, remue la tête, offre son ventre.
Poil de Carotte: Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j'en suis sûr.
Grand frère Félix: Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l'as beau. Vite, prête-moi ta carabine.
Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, bâille: à sa place, devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le moineau tombe.
C'est comme un tour d'escamotage. Poil de Carotte tout à l'heure serrait la carabine sur son coeur. Brusquement, il l'a perdue, et maintenant il la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, faisant le chien, court ramasser le moineau et dit:
--Tu n'en finis pas, il faut te dépêcher un peu.
Poil de Carotte: Un peu beaucoup.
Grand frère Félix: Bon, tu boudes!
Poil de Carotte: Dame, veux-tu que je chante?
Grand frère Félix: Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu? Imagine-toi que nous pouvions le manquer.
Poil de Carotte: Oh! moi...
Grand frère Félix: Toi ou moi, c'est la même chose. Je l'ai tué aujourd'hui, tu le tueras demain.
Poil de Carotte: Ah! demain.
Grand frère Félix: Je te le promets.
Poil de Carotte: Je sais? tu me le promets, la veille.
Grand frère Félix: Je te le jure; es-tu content?
Poil de Carotte: Enfin!...Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau; j'essaierais la carabine.
Grand frère Félix: Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci. Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer le bec.
Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois ils rencontrent un paysan qui les salue et dit:
--Garçons, vous n'avez pas tué le père, au moins?
Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés, triomphants, et M. Lepic, dès qu'il les aperçoit, s'étonne:
--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc portée tout le temps?
--Presque, dit Poil de Carotte.
Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un ramonat (raifort). Quand il a bien joué avec, il se décide à la tuer. Il la lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse retomber sur une pierre.
D'abord, tout va bien et rondement.
Déjà la taupe s'est brisé les pattes, fendu la tête, cassé le dos, et elle semble n'avoir pas la vie dure.
Puis, stupéfait, Poil de Carotte s'aperçoit qu'elle s'arrête de mourir. Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ça n'avance plus.
--Mâtin de mâtin! elle n'est pas morte, dit-il.
En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son ventre plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne l'illusion de la vie.
--Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas encore morte!
Il la ramasse, l'injurie et change de méthode.
Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe bouge toujours.
Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir.
Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres et se hâtent d'arriver à la maison, car c'est l'heure du goûter de quatre heures.
Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, et Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu'il n'est pas gourmand. Il aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et, ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d'être servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent avec curiosité.
Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché de vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à nourrir. Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée.
--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.
Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite sur la lourde porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux, unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules.
Poil de Carotte: Décidément, ils n'y sont pas.
Grand frère Félix: Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.
Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux de la poitrine, ils en expriment toute la violence.
Grand frère Félix: S'ils s'imaginent que je les attendrai!
Poil de Carotte: C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire.
Grand frère Félix: Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.
Poil de Carotte: De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés.
Grand frère Félix: Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans l'huile et le vinaigre.
Poil de Carotte: On n'a pas besoin de la retourner.
Grand frère Félix: Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges pas, toi?
Poil de Carotte: Pourquoi toi et pas moi?
Grand frère Félix: Blague à part, veux-tu parier?
Poil de Carotte: Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain avec du lait caillé pour écarter dessus?
Grand frère Félix: Je préfère la luzerne.
Poil de Carotte: Partons!
Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur appétissante. Dès l'entrée, ils se réjouissent de traîner les souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire:
--Quelle bête a passé par ici?
A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux mollets peu à peu engourdis.
Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat ventre.
--On est bien, dit grand frère Félix.
Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre voisine:
--Dormirez-vous, sales gars?
Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main, refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. Mortes, elles ne se referment plus.
--J'en ai jusqu'au menton, dit grand frère Félix.
--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.
Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.
Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de peau les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, parasite méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de filaments roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes dressées à la mode indienne.
--Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. Je commence. Prends garde de toucher à ma portion.
Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle.
--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.
Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait?
Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est parcouru de frissons.
Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en enveloppe la tête, feint de se bourrer, imite le bruit de mâchoires d'un veau inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil de Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que les belles feuilles.
Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les mâche posément.
Pourquoi se presser? La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont.
Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il avale, se régale.
Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis. D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme d'ordinaire:
--Merci, maman, je n'ai pas soif.
Au repas du soir, il dit encore:
--Merci, maman, je n'ai pas soif.
--Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.
Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce que la température est douce et que simplement il n'a pas soif.
Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:
--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte?
--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.
--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras la chercher dans le placard.
Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir soi-même?
On s'étonne déjà:
--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voilà une faculté de plus.
--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau.
Grand frère Félix et soeur Ernestine parient:
Soeur Ernestine: Il restera une semaine sans boire.
Grand frère Félix: Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'à dimanche, ce sera beau.
--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde, leur trouvez-vous du mérite?
-Un cochon d'Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix.
Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. Il accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments et les témoignages d'admiration sincère.
--Il est malade ou fou, disent les uns.
Les autres disent:
-Il boit en cachette.
Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sèche, diminue peu à peu.
Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent encore les bras au ciel, quand on les met au courant:
--Vous exagérez: nul n'échappe aux exigences de la nature.
Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en somme rien n'est impossible.
Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu'avec un entêtement régulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent même pas incommodé. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d'air.
Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile. Puis la servante Honorine a l'idée de l'emplir de tripoli rouge pour nettoyer les chandeliers.
M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dédaigne pas d'amuser lui-même ses enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, et il arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. A chaque réunion de famille, les visages se renfrognent.
On déjeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et déjà rien n'empêcherait de passer la table à d'autres, si elle était louée, quand madame Lepic dit:
--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plaît, pour finir ma compote?
A qui s'adresse-t-elle? Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien. Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté, par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une bête.
--Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d'amitié et bat le paillasson de sa queue, tu ne sais pas le mal que j'ai à tenir cette maison. Tu te figures, comme les hommes, qu'une cuisinière a tout pour rien. Ça t'est bien égal que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.
Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle s'adresse à M. Lepic d'une manière directe. C'est à lui, bien à lui qu'elle demande une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord elle le regarde.
Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, puis, du bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et, sérieux, noir, il la jette à madame Lepic.
Farce ou drame? Qui le sait? Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac. --Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix qui galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise.
Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, l'oreille pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il se contient, mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l'instant la table, parce qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière des dernières.
M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux, dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé toute la nuit. Ensuite M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte et lui dit:
--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?
En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. Il préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans les mains; mais il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre. L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses. Son père connaît les enfants: il a apporté ce qu'il faut.
--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner.
Il va même au peu loin et ajoute:
--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!
--Ah! dit monsieur Lepic embarrassé, tu aimes mieux un pistolet! tu as donc bien changé?
Tout de suite Poil de Carotte se reprend:
--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre comme ça m'amuse de souffler dedans.
Madame Lepic: --Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à la cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts.
Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme celle du jugement dernier.
Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur toilette, au risque d'être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros à Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frères.
C'est une rage qu'elle a. Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère Félix prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi elle triche:
--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès, et je te jure qu'à partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.
Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt.
--Il arrivera malheur, dit grand frère Félix.
Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur Ernestine ruse encore, il ne s'aperçoit de rien.
--Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde le pot fermé sur la cheminée. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun mérite. Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble à un chou-fleur et cette raie durera jusqu'à la nuit.
--Je te remercie, dit grand frère Félix.
Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier comme d'ordinaire, en passant sa main sur ses cheveux.
Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de filoselle blanche.
--Ça y est? dit grand frère Félix.
--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.
Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa tête, avec tranquillité.
--Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille. Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la rivière.
Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempé, il attend qu'on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça luit est égal.
--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut laisser croire que je ne déteste pas la pommade.
Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, ses cheveux le vengent à son insu.
Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts; puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent leur léger moule luisant, le fendillent, le crèvent.
On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première mèche se dresse en l'air, droite, libre.
Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile, réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous les noisetiers du jardin.
--Partons-nous? dit-il.
Grand frère Félix: Allons-y, porte les caleçons?
Monsieur Lepic: Il doit faire encore trop chaud.
Grand frère Félix: Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.
Poil de Carotte: Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras sur l'herbe.
Monsieur Lepic: Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.
Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent des fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère et sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. La figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix:
--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!
--Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux et fixé.
En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup.
Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit mur de pierres sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L'instant est passé de rire.
De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote comme des dents claquent et exhale une odeur fade.
Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, tandis que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires. Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau, attirante de loin, le met en détresse.
Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. Il veut moins cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.
Il ôte ses vêtements un à un et les plies avec soin sur l'herbe. Il noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, pareil au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend encore un peu.
Déjà grand frère Félix a pris possession de la rivière et la saccage en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des vagues courroucées.
--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.
--Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il s'assied par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop étroites ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être n'a pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines.
Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, comme autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil de Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant, suffoqué, aveuglé, étourdi.
--Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic.
--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête.
Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.
--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui ne font rien.
--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de Carotte.
Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange toujours.
--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied, j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie de te rejoindre en dix brassées.
--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau, immobile comme une vraie borne. De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix lui grimpe sur le dos, pique une tête et dit:
--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.
--Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte.
--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.
-Déjà! dit Poil de Carotte.
Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec une sorte de vaillance frénétique, défiant le danger, prêt à risquer sa vie pour sauver quelqu'un, et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter l'angoisse de ceux qui se noient.
--Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère Félix boira tout le rhum.
Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:
--Je ne donne ma part à personne.
Et il boit comme un vieux soldat.
Monsieur Lepic: Tu t'es mal lavé, il reste de la crasse à tes chevilles.
Poil de Carotte: C'est de la terre, papa.
Monsieur Lepic: Non, c'est de la crasse.
Poil de Carotte: Veux-tu que je retourne, papa?
Monsieur Lepic: Tu ôteras ça demain, nous reviendrons.
Poil de Carotte: Veine! Pourvu qu'il fasse beau!
Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que grand frère Félix n'as pas mouillés, et la tête lourde, la gorge raclée, il rie aux éclats, tant son frère et M. Lepic plaisantent drôlement ses orteils boudinés.
Madame Lepic: Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine?
Honorine: Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.
Madame Lepic: Vous voilà vieille, ma pauvre vieille!
Honorine: Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été malade. Je crois les chevaux moins durs que moi.
Madame Lepic: Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres soirs; vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé, et vous serez perdue. On vous relèvera morte.
Honrine: Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras vont encore.
Madame Lepic: Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.
Honorine: Oh! j'y vois clair comme à mon mariage.
Madame Lepic: Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle. Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée?
Honorine: Il y a de l'humidité dans le placard.
Madame Lepic: Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les assiettes? Regardez cette trace.
Honorine: Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien.
Madame Lepic: C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce de toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.
Honorine: Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si j'avais la tête dans un seau d'eau.
Madame Lepic: Si, si, Honorine vous pouvez me croire. Hier encore, vous avez donné à monsieur Lepic un verre sale. Je n'ai rien dit, par peur de vous chagriner en provoquant une histoire. Monsieur Lepic, non plus, n'a rien dit. Il ne dit jamais rien, mais rien ne lui échappe. On s'imagine qu'il est indifférent: erreur! Il observe, et tout se grave derrière son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre, et il a eu le courage de déjeuner sans boire. Je souffrais pour vous et lui.
Honorine: Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestique! Il n'avait qu'à parler et je lui changeais son verre.
Madame Lepic: Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler monsieur Lepic décidé à ce taire. J'y ai renoncé moi-même. D'ailleurs la question n'est pas là. Je me résume: votre vue faiblit chaque jour un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgré le surcroît de dépense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider...
Honorine: Je ne m'accorderais jamais avec une autre femme dans mes jambes, madame Lepic.
Madame Lepic: J'allais le dire. Alors quoi? Franchement, que me conseillez-vous?
Honorine: Ça marchera bien ainsi jusqu'à ma mort.
Madame Lepic: Votre mort! Y songez-vous, Honorine? Capable de nous enterrer tous, comme je le souhaite, supposez-vous que je compte sur votre mort?
Honorine: Vous n'avez peut-être pas l'intention de me renvoyer à cause d'un coup de torchon de travers. D'abord je ne quitte votre maison que si vous me jetez à la porte. Et une fois dehors, il faudra donc crever?
Madame Lepic: Qui parle de vous renvoyer, Honorine? Vous voilà toute rouge. Nous causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fâchez, vous dites des bêtises plus grosses que l'église.
Honorine: Dame! est-ce que je sais, moi?
Madame Lepic: Et moi? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne. J'espère que le médecin vous guérira. Ça arrive. En attendant, laquelle de nous deux est la plus embarrassée. Vous ne soupçonnez même pas que vos yeux prennent la maladie. Le ménage en souffre. Je vous avertis par charité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit, il me semble, de faire, avec douceur, une observation.
Honorine: Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic. Un moment je me voyais dans la rue; vous me rassurez. De mon côté, je surveillerai mes assiettes, je le garantis.
Madame Lepic: Est-ce que je demande autre chose? Je vaux mieux que ma réputation, Honorine, et je ne me priverai de vos services que si vous m'y obligez absolument.
Honorine: Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant je me crois utile et je crierais à l'injustice si vous me chassiez. Mais le jour où je m'apercevrai que je deviens à charge et que je ne sais même plus faire chauffer une marmite d'eau sur le feu, je m'en irai tout de suite, toute seule, sans qu'on me pousse.
Madame Lepic: Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un restant de soupe à la maison.
Honorine: Non, madame Lepic, point de soupe; seulement du pain. Depuis que la mère Maïtte ne mange que du pain, elle ne veut pas mourir.
Madame Lepic: Et savez-vous qu'elle a au moins cent ans? et savez-vous encore une chose, Honorine? les mendiants sont plus heureux que nous, c'est moi qui vous le dis.
Honorine: Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.