M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses idées personnelles.
--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; je t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à être mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me dois pas et que tu m'accordes généreusement.
--Ah! répond M. Lepic.
--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine.
--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher. Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous remercie seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins efficaces.
--A ton service, dit grand frère Félix.
--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine.
--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière générale, j'évite les personnalités, et si maman était là, je le répéterais en sa présence.
--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix.
--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous de dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct et de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme que je cherchais.
--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens, dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à ton âge, en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par un coup de pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon.
--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà inquiet.
--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main.
Et il disparaît. Grand frère Félix le suit.
--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de Carotte.
Puis soeur Ernestine se dresse et grave:
--Bonsoir, cher ami! dit-elle.
Poil de Carotte reste seul, dérouté.
Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir:
--Qui ça,on? lui disait-il.Onn'existe pas. Tout le monde, ce n'est personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser un peu par toi-même. Exprime des idées personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour commencer.
La première qu'il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. Le gibier s'y conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne du nez dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus qu'il plonge jusqu'au coude.
D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la planche.
Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s'y jeter par la fenêtre.
Il aurait peur, s'il pensait à avoir peur, mais il n'y pense plus. En chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir le froid du carreau rouge.
Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce qu'il faut les garder pour soi.
Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille du grand peuplier.
Il songe creux et attend qu'elle remue. Elle semble détachée de l'arbre, vivre à part, seule, sans queue, libre.
Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil.
Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache que feuille, et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle fait un signe.
Au-dessous d'elle, une feuille proche fait le même signe. D'autres feuilles le répètent, le communiquent aux feuilles voisines qui le passent rapidement.
Et c'est un signe d'alarme, car, à l'horizon, paraît l'ourlet d'une calotte brune. Le peuplier déjà frissonne! Il tente de se mouvoir, de déplacer les pesantes couches d'air qui le gênent.
Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers, et tous les arbres du jardin s'avertissent, par gestes, qu'au ciel la calotte s'élargit, pousse en avant sa bordure nette et sombre.
D'abord, ils excitent leurs branches minces et font faire les oiseaux, le merle qui lançait une note au hasard, comme un pois cru, la tourterelle que Poil de Carotte voyait tout à l'heure verser, par saccades, les roucoulements de sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de pie.
Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour effrayer l'ennemi.
La calotte livide continue son invasion lente.
Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui laisseraient pénétrer l'air, prépare l'étouffement de Poil de Carotte. Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur le village; mais elle s'arrête à la pointe du clocher, dans la crainte de s'y déchirer.
La voilà si près que, sans autre provocation, la panique commence, les clameurs s'élèvent.
Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au fond desquelles Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs. Les cimes plongent et se redressent comme des têtes brusquement réveillées. Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses, apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines, soupirent; celles du bouleau écorché des plaignent; celles du marronnier sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le mur.
Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frappant le sol de coups sourds.
Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, et les cassis des gouttes d'encre.
Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d'âne et les oignons montés se cognent entre eux, cassent leurs boules gonflées de graines.
Pourquoi? Qu'ont-ils donc? Et qu'est-ce que cela veut dire? Il ne tonne pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni une goutte de pluie. Mais c'est le noir orageux d'en haut, cette nuit silencieuse au milieu du jour qui les affole, qui épouvante Poil de Carotte.
Maintenant, la calotte s'est toute déployée sous le soleil masqué.
Elle bouge, Poil de Carotte le sait; elle glisse et, faite de nuages mobiles, elle fuira; il reverra le soleil. Pourtant, bien qu'elle plafonne le ciel entier, elle lui serre la tête, au front. Il ferme les yeux et elle lui bande douloureusement les paupières.
Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tempête entre chez lui, du dehors, avec ses cris, son tourbillon. Elle ramasse son coeur comme un papier de rue.
Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit.
Et Poil de Carotte n'a bientôt plus qu'une boulette de coeur.
Madame Lepic: Mon petit Poil de Carotte chéri, je t'en prie, tu serais bien mignon d'aller me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t'attendra pour se mettre à table.
Poil de Carotte: Non, maman.
Madame Lepic: Pourquoi réponds-tu: non, maman? Si, nous t'attendrons.
Poil de Carotte: Non, maman, je n'irai pas au moulin.
Madame Lepic: Comment! tu n'iras pas au moulin? Que dis-tu? Qui te demande?... Est-ce que tu rêves?
Poil de Carotte: Non, maman.
Madame Lepic: Voyons, Poil de Carotte, je n'y suis plus. Je t'ordonne d'aller tout de suite chercher une livre de beurre au moulin.
Poil de Carotte: J'ai entendu. Je n'irai pas.
Madame Lepic: C'est donc moi qui rêve? Que se passe-t-il? Pour la première fois de ta vie, tu refuses de m'obéir.
Poil de Carotte: Oui, maman.
Madame Lepic: Tu refuses d'obéir à ta mère.
Poil de Carotte: A ma mère, oui, maman.
Madame Lepic: Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu?
Poil de Carotte: Non, maman.
Madame Lepic: Veux-tu te taire et filer?
Poil de Carotte: Je me tairai sans filer.
Madame Lepic: Veux-tu te sauver avec cette assiette?
Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.
--Voilà une révolution! s'écrie madame Lepic sur l'escalier, levant les bras.
C'est, en effet la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore elle le dérangeait! S'il avait été en train de jouer. Mais, assis par terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle n'y comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.
--Ernestine, Félix, il y a du neuf! Venez voir avec votre père et Agathe aussi. Personne ne sera de trop.
Et même, les rares passants de la rue peuvent s'arrêter.
Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de s'affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic oublie de le battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce à ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brûlant comme une pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent à la pression d'une rage intérieure qui s'échappe avec un sifflement.
--Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un léger service, de pousser, en se promenant, jusqu'au moulin. Devinez ce qu'il m'a répondu; interrogez-le, vous croiriez que j'invente.
Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter. La tendre Ernestine s'approche et lui dit bas à l'oreille:
--Prends garde, il t'arrivera malheur. Obéis, écoute ta soeur qui t'aime.
Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait sa place à personne. Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe désormais, une part des commissions reviendra de droit au frère aîné; il l'encouragerait plutôt. Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd'hui il l'observe en égal et le considère. Il gambade et s'amuse beaucoup.
--Puisque c'est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, je ne m'en mêle plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils et le père. Qu'ils se débrouillent.
--Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d'une voix étranglée, car il manque encore d'habitude, si tu exiges que j'aille chercher cette livre de beurre au moulin, j'irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d'y aller pour ma mère.
Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. Ça le gêne d'exercer ainsi son autorité, parce qu'une galerie l'y invite, à propos d'une livre de beurre.
Mal à l'aise, il fait quelques pas dans l'herbe, hausse les épaules, tourne le dos et rentre à la maison.
Provisoirement l'affaire en reste là.
Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, n'a point paru, où, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, M. Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit: --Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille route?
Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manière de l'inviter. Il se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit docilement son père.
D'abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas tout de suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce à la deviner et à lui répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu dans sa journée une telle émotion qu'il n'en craint pas de plus forte. Et le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure.
Monsieur Lepic: Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernière conduite qui chagrine ta mère?
Poil de Carotte: Mon cher papa, j'ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je l'avoue: je n'aime plus maman.
Monsieur Lepic: Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?
Poil de Carotte: A cause de tout. Depuis que je la connais.
Monsieur Lepic: Ah! c'est malheureux, mon garçon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a fait.
Poil de Carotte: Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aperçois-tu de rien?
Monsieur Lepic: Si. J'ai remarqué que tu boudais souvent.
Poil de Carotte: Ça m'exaspère qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n'ayez pas l'air de vous occuper de lui. C'est sans importance.
Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les pères et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage énergiquement de tout mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.
Monsieur Lepic: Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.
Poil de Carotte: Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison.
Monsieur Lepic: Je suis obligé de voyager.
Poil de Carotte,avec suffisance: Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi à fouetter. Je me garde de m'en prendre à toi. Certainement je n'aurais qu'à moucharder, tu me protégerais. Peu à peu, puisque tu l'exiges, je te mettrai au courant du passé. Tu verras si j'exagère et si j'ai de la mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me séparer de ma mère. Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple?
Monsieur Lepic: Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.
Poil de Carotte: Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J'y progresserais.
Monsieur Lepic: C'est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le monde croirait que je t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'à toi. En ce qui me concerne, ta société me manquerait.
Poil de Carotte: Tu viendras me voir, papa.
Monsieur Lepic: Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte.
Poil de Carotte: Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour.
Monsieur Lepic: Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le soin de ne privilégier personne. Je continuerai.
Poil de Carotte: Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte que j'y vole ton argent, et je choisirai un métier.
Monsieur Lepic: Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par exemple?
Poil de Carotte: Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.
Monsieur Lepic: Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?
Poil de Carotte: Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer.
Monsieur Lepic: Tu charges! Poil de Carotte.
Poil de Carotte: Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.
Monsieur Lepic: Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir de ton suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines que la mort n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. Tu tires toute la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.
Poil de Carotte: Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. Elle ne peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux parmi l'espèce humaine.
Monsieur Lepic: Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses?
Poil de Carotte: Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche.
Monsieur Lepic: Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, tu ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.
Poil de Carotte: Ça promet.
Monsieur Lepic: Résigne-toi, blinde-toi, jusqu'à ce que majeur et ton maître, tu puisses t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et d'humeur. D'ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi; tu t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.
Poil de Carotte: Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je réclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait préférable au mien? J'ai une mère. Cette mère ne m'aime pas et je ne l'aime pas.
--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic impatienté.
A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée comme honteuse d'avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d'oie et ses paupières baissées qui lui donnent l'air de dormir en marche.
Un instant Poil de Carotte s'empêche de parler. Il a peur que sa joie secrète et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout ne s'envole.
Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit là-bas dans les ténèbres et il lui crie avec emphase:
--Mauvaise femme! te voilà complète. Je te déteste.
--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mère après tout.
--Oh! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ça parce que c'est ma mère.
Si un étranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque pas de s'étonner. Il voit soeur Ernestine et grand frère Félix sous divers aspects, debout, assis, bien habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrognés, au milieu de riches décors.
--Et Poil de Carotte?
--J'avais des photographies de lui tout petit, répond madame Lepic, mais il était si beau qu'on me l'arrachait, et je n'ai pu en garder une seule.
La vérité c'est qu'on ne fait jamaistirerPoil de Carotte.
Il s'appelle Poil de Carotte au point que la famille hésite avant de retrouver son vrai nom de baptême.
--Pourquoi l'appelez-vous Poil de Carotte? A cause de ses cheveux jaunes?
--Son âme est encore plus jaune, dit madame Lepic.
Autres signes particuliers:
La figure de Poil de Carotte ne prévient guère en sa faveur. Poil de Carotte a le nez creusé en taupinière. Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en ôte, des croûtes de pain dans les oreilles. Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue. Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu. Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait un collier. Enfin Poil de Carotte a un drôle de goût et ne sent pas le muse.
Il se lève le premier, en même temps que la bonne. Et les matins d'hiver, il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en tâtant les aiguilles du bout du doigt.
Quand le café et le chocolat sont prêts, il mange un morceau de n'importe quoi sur le pouce.
Quand on le présente à quelqu'un, il tourne la tête, tend la main par derrière, se rase, les jambes ployées, et il égratigne le mur.
Et si on lui demande: --Veux-tu m'embrasser, Poil de Carotte?
Il répond: --Oh! ce n'est pas la peine!
Madame Lepic: Poil de Carotte réponds donc, quand on te parle.
Poil de Carotte: Boui, banban. Madame Lepic: Il me semble t'avoir déjà dit que les enfants ne doivent jamais parler la bouche pleine.
Il ne peut s'empêcher de mettre ses mains dans ses poches. Et si vite qu'il les retire, à l'approche de madame Lepic, il les retire trop tard. Elle finit par coudre un jour les poches, avec les mains.
--Quoi qu'on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as tort de mentir. C'est un vilain défaut, et c'est inutile, car toujours tout se sait.
--Oui, répond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.
Le paresseux grand frère Félix vient de terminer péniblement ses études. Il s'étire et soupire d'aise.
--Quels sont tes goûts? lui demande M. Lepic. Tu es à l'âge qui décide de la vie. Que vas-tu faire?
--Comment! Encore! dit grand frère Félix.
On joue aux jeux innocents. Mademoiselle Berthe est sur la sellette.
--Parce qu'elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte;
On se récrie:
--Très joli! Quel galant poète!
-- Oh! répond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardés. Je dis cela comme je dirais autre chose. C'est une formule de convention, une figure de rhétorique.
Dans les batailles à coups de boules de neige, Poil de Carotte forme à lui seul un camp. Il est redoutable, et sa réputation s'étend au loin parce qu'il met des pierres dans les boules.
Il vise à la tête: c'est plus court.
Quand il gèle et que les autres glissent, il s'organise une petite glissoire, à part, à côté de la glace, sur l'herbe.
A saut de mouton, il préfère rester dessous, une fois pour toutes.
Aux barres, il se laisse prendre tant qu'on veut, insoucieux de sa liberté.
Et à cache-cache, il se cache si bien qu'on l'oublie.
Les enfants se mesurent leur taille. A vue d'oeil, grand frère Félix, hors concours, dépasse les autres de la tête. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une fille, doivent se mettre l'un à côté de l'autre. Et tandis que soeur Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, désireux de ne contrarier personne, triche et se baisse légèrement, pour ajouter un rien à la petite idée de différence.
Poil de Carotte donne ce conseil à la servante Agathe:
--Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du mal de moi. Il y a une limite. Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu'une autre qu'elle touche à Poil de Carotte.
Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic accourt, se fâche et délivre son fils qui rayonne déjà de gratitude.
--Et maintenant, à nous deux! lui dit-elle.
--Faire câlin! Qu'est-ce que ça veut dire? demande Poil de Carotte au petit Pierre que sa maman gâte.
Et renseigné à peu près, il s'écrie:
--Moi, ce que je voudrais, c'est picoter une fois des pommes frites, dans le plat, avec mes doigts, et sucer la moitié de la pêche où se trouve le noyau.
Il réfléchit:
--Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencerait par le nez.
Quelquefois, fatigués de jouer, soeur Ernestine et grand frère Félix prêtent volontiers leurs joujoux à Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.
Et il n'a jamais trop l'air de s'amuser, par crainte qu'on ne les lui redemande.
Poil de Carotte: Alors, tu ne trouves pas mes oreilles trop longues?
Mathilde: Je les trouve drôles. Prête-les-moi? J'ai envie d'y mettre du sable pour faire des pâtés.
Poil de Carotte: Ils y cuiraient si maman les avait d'abord allumées.
--Veux-tu t'arrêter! Que j'entende encore! Alors tu aimes mieux ton père que moi? dit, çà et là, madame Lepic.
--Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que je ne vous aime pas mieux l'un que l'autre, répond Poil de Carotte de sa voix intérieure.
Madame Lepic: Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?
Poil de Carotte: Je ne sais pas, maman.
Madame Lepic: Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais donc toujours exprès.
Poil de Carotte: Il ne manquerait plus que cela.
Croyant que sa mère lui sourit, Poil de Carotte, flatté, sourit aussi.
Mais madame Lepic, qui ne souriait qu'à elle-même, dans le vague, fait subitement sa tête de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte, décontenancé, ne sait où disparaître.
--Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit? dit madame Lepic.
--Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.
Elle dit encore:
--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? Il ne pleure même plus une goutte quand on le gifle.
Elle dit encore:
--S'il y une tache dans l'air, une crotte sur la route, elle est pour lui.
--Quand il a une idée dans la tête, il ne l'a pas dans le derrière.
--Il est si orgueilleux qu'il se suiciderait pour se rendre intéressant.
En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau fraîche, où il maintient héroïquement son nez et sa bouche, quand une calotte renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramène Poil de Carotte à la vie.
Tantôt madame Lepic dit de Poil de Carotte:
--Il est comme moi, sans malice, plus bête que méchant et trop cul de plomb pour inventer la poudre.
Tantôt elle se plait à reconnaître que, si les petits cochons ne le mangent pas, il fera, plus tard, un gars huppé.
--Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à grand frère Félix, un cheval de bois pour mes étrennes, je saute dessus et je file.
Dehors, afin de se prouver qu'il se fiche de tout, Poil de Carotte siffle. Mais la vue de madame Lepic, qui le suivait, lui coupe le sifflet. Et c'est douloureux comme si elle lui cassait, entre les dents, un petit sifflet d'un sou.
Toutefois, il faut convenir que dès qu'il a le hoquet, rien qu'en surgissant, elle le lui fait passer.
Il sert de trait d'union entre son père et sa mère. M. Lepic dit:
--Poil de Carotte, il manque un bouton à cette chemise.
Poil de Carotte porte la chemise à madame Lepic, qui dit:
--Est-ce que j'ai besoin de tes ordres, pierrot?
Mais elle prend sa corbeille à ouvrage et coud le bouton.
Si ton père n'était plus là, s'écrie madame Lepic, il y a longtemps que tu m'aurais donné un mauvais coup, plongé ce couteau dans le coeur, et mise sur la paille!
--Mouche donc ton nez, dit madame Lepic à chaque instant.
Poil de Carotte se mouche, inlassable, du côté de l'ourlet. Et il se trompe, il réarrange.
Certes, quand il s'enrhume, madame Lepic le graisse de chandelle, le barbouille à rendre jaloux soeur Ernestine et grand frère Félix. Mais elle ajoute exprès pour lui:
--C'est plutôt un bien qu'un mal. Ça dégage le cerveau de la tête.
Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette énormité échappe à Poil de Carotte:
--Laisse-moi donc tranquille, imbécile!
Il lui semble aussitôt que l'air gèle autour de lui, et qu'il a deux sources brûlantes dans les yeux.
Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur un signe. Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fait pas le signe.
Soeur Ernestine va bientôt se marier. Et madame Lepic permet qu'elle se promène avec son fiancé, sous la surveillance de Poil de Carotte.
--Passe devant, dit-elle, et gambade!
Poil de Carotte passe devant. Il s'efforce de gambader, fait des lieues de chien, et s'il s'oublie à ralentir, il entend, malgré lui, des baisers furtifs.
Il tousse.
Cela l'énerve, et soudain, comme il se découvre devant la croix du village, il jette sa casquette par terre, l'écrase sous son pied et s'écrie:
--Personne ne m'aimera jamais, moi! Au même instant, madame Lepic, qui n'est pas sourde, se dresse derrière le mur, un sourire aux lèvres, terrible.
Et Poil de Carotte ajoute, éperdu:
--Excepté maman.
TABLE
Les PoulesLes PerdrixC'est le chienLe CauchemarSauf votre respectLe PotLes LapinsLa PiocheLa CarabineLa TaupeLa LuzerneLe TimbaleLa Mie de painLe TrompetteMa MècheLe BainHonorineLa MarmiteRéticenceAgatheLe ProgrammeL'AveugleLe Jour de l'AnAller et retourLe Porte-plumeLes Joues rougesLes PouxComme BrutusLettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic et quelques réponses de M.Lepic à Poil de CarotteLe ToitonLe ChatLes MoutonsParrainLa FontaineLes PrunesMathildeLe Coffre-fortLes TêtardsCoup de théâtreEn ChasseLa MoucheLa Première BécasseL'HameçonLa Pièce d'argentLes Idée personnellesLa Tempête de feuillesLa RévolteLe Mot de la finL'Album de Poil de Carotte