Chapter 9

Si vous étiez moins raisonnable,Je me garderois bien de venir vous conterLa folle & peu galante Fable,Que je m'en vais vous debiter.Une aune de Boudin en fournit la matiere.Une aune de Boudin, ma chere:Quelle pitié! c'est une horreur,S'écrieroit une Pretieuse,Qui toujours tendre & serieuse,Ne veut ouir parler que d'affaires de cœur.Mais vous, qui mieux qu'autre qui vive,Sçavez charmer en racontant,Et dont l'expression est toujours si naïve,Que l'on croit voir ce qu'on entend,Qui sçavez que c'est la maniereDont quelque chose est inventé,Qui beaucoup plus que la matiere,De tout recit fait la beauté,Vous aimerez ma Fable & sa moralité;J'en ai, j'ose le dire, une assurance entiere.Il étoit une fois un pauvre Bucheron,Qui las de sa penible vie,Avoit, disoit-il, grande envieDe s'aller reposer aux bords de l'Acheron,Representant dans sa douleur profonde,Que depuis qu'il étoit au monde,Le Ciel cruel n'avoit jamaisVoulu remplir un seul de ses souhaits.Un jour que dans le bois il se mit à se plaindre,A lui la foudre en main Jupitre s'apparut.On auroit peine à bien dépeindreLa peur que le bonhomme en eut.Je ne veux rien, dit-il, en se jettant par terre,Point de souhaits, point de Tonnerre,Seigneur, demeurons but à but.Cesse d'avoir aucune crainte,Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte,Te faire voir le tort que tu me fais.Ecoute donc, je te promets,Moi qui du monde entier suis le Souverain Maître,D'exaucer pleinnement les trois premiers souhaitsQue tu voudras former sur quoi que ce puisse êtreVoi ce qui peut te rendre heureux,Voi ce qui peut te satisfaire,Et comme ton bonheur dépend tout de tes vœux,Songes y bien avant que de les faire.A ces mots Jupiter dans les Cieux remonta,Et le gay Bucheron embrassant sa falourde,Pour retourner chez lui sur son dos la jetta.Cette charge jamais ne lui parut moins lourde,Il ne faut pas, disoit-il en trottant,Dans tout ceci rien faire à la legereIl faut, le cas est important,En prendre avis de nôtre Menagere,C'a, dit-il en entrant sous son toit de feugere,Faisons, Fanchon, grand feu, grand'chere,Nous sommes riches desormais,Et nous n'avons qu'à faire des souhaits.Là dessus fort au long tout se fait il lui conte.A ce recit, l'Epouse vive & prompte,Forma dans son esprit mille vastes projets,Mais considerant l'importanceDe s'y conduire avec prudence,Blaise, mon cher Ami, dit-elle à son Epoux,Ne gâtons rien par nôtre impatience,Examinons bien entre nousCe qu'il faut faire en pareille occurrence.Remettons à demain notre premier souhait,Et consultons nôtre chevet.Je l'entens bien ainsi, dit le bonhomme Blaise,Mais va tirer du vin derriere ces fagots.A son retour il but, &, goütant à son aisePres d'un grand feu la douceur du repos,Il dit, en s'appuyant sur le dos de sa chaise,Pendant que nous avons une si bonne braise,Une aune de Boudin viendroit bien à propos.A peine acheva-t-il de prononcer ces mots,Que sa Femme apperceut, grandement étonnée,Un Boudin fort long, qui partantD'un des coins de la cheminée,S'approchoit d'elle en serpentant.Elle fit un cri dans l'instant,Mais jugeant que cette avantureAvoit pour cause le souhaitQue par bêtise toute pureSon homme imprudent avoit fait,Il n'est point de pouille, ni d'injure,Que de depit & de courouxElle ne dît a son Epoux.Quand on peut, disoit-elle, obtenir un Empire,De l'or, des Perles, des Rubis,Des Diamans, de beaux Habits,Est-ce alors du Boudin qu'il faut que l'on desire?Eh bien, j'ai tort, dit-il, j'ai mal placé mon choix.J'ai commis une faute énorme,Je ferai mieux une autrefois.Bon, bon, dit-elle, attendez-moi sous l'orme.Pour faire un tel souhait, il faut être bien Bœuf.L'Epoux plus d'une fois emporté de colerePensa faire tout bas le souhait d'être Veuf,Et peut-être entre nous ne pouvoit-il mieux faire.Les hommes, disoit-il, pour souffrir sont bien nez.Peste soit du Boudin, & du Boudin encore.Plût à Dieu, maudite Pecore,Qu'il te pendît au bout du nez!La Priere aussitôt du Ciel fut écoutée,Et dés que le Mari la parole lâchaAu nez de l'Epouse irritéeL'Aune de Boudin s'attacha.Ce prodige impréveu grandement le fâcha.La Femme étoit jolie, elle avoit bonne grace,Et pour dire sans fard la verité du fait,Cet ornement en cette placeNe faisoit pas un bon effet,Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visageEt lui fermant la bouche à tout momentIl l'empéchoit de parler aisément,Pour un Epoux merveilleux avantage.Je pourrois bien, disoit-il à part soiPour me dédommager d'un malheur si funeste,Avec le souhait qui me resteTout d'un plein saut me faire Roi,Rien n'égale, il est vrai, la grandeur Souveraine,Mais encore faut-il songerComment seroit faite la Reine,Et dans quelle douleur ce seroit la plonger,De l'aller placer sur un TroneAvec un nez plus long qu'une aune.Il faut l'écouter sur cela;Et qu'elle même elle soit la MaîtresseDe devenir une grande Princesse,En conservant l'horrible nez qu'elle a,Ou de demeurer Bucheronne,Avec un nez comme une autre personne,Et tel qu'elle l'avoit avant ce malheur-là.La chose bien examinée,Quoi qu'elle sçeût d'un Sceptre & le prix & l'effet,Et que quand on est couronnéeOn a toujours le nez bien fait,Comme au desir de plaire il n'est rien qui ne cede,Elle aima mieux garder son Bavolet,Que d'être Reine & d'être laide.Ainsi le Bucheron ne changea point d'état;Il ne devint point Potentat,D'écus il n'emplit point sa Bourse,Trop heureux d'employer le souhait qui restoit,Fraîle bonheur, pauvre ressource,A remettre sa Femme en l'état qu'elle étoit;Tant il est vrai qu'aux hommes miserables,Aveugles, imprudens, inquiéts, variables,Pas n'appartient de faire des souhaits,Et que peu d'entre eux sont capablesDe bien user des dons que le Ciel leur a faits.GRISELIDIS.NOUVELLE.par mr. perrault, de l'academie françoise.A MADEMOISELLE ——En vous offrant, jeune & sage BeautéCe modele de patience,Je ne me suis jamais flattéQue par vous de tout point il seroit imitéC'en seroit trop en conscience.Mais Paris où l'homme est poli,Où le beau sexe né pour plaireTrouve son bonheur accompli,De tous côtez est si rempliD'Exemples du vice contraire,Qu'on ne peut en toute saisonPour s'en garder ou s'en défaire,Avoir trop de contrepoison.Une Dame aussi patienteQue celle dont ici je reléve le prix,Seroit par tout une chose étonnante.Mais ce seroit un prodige à Paris.Les femmes y sont souveraines,Tout s'y regle selon leurs vœux,Enfin c'est un climat heureuxQui n'est habité que de Reines.Ainsi je voi que de toutes façons,Griselidis y sera peu prisée,Et qu'elle y donnera matiere de risée,Par ses trop antiques leçons.Ce n'est pas que la patienceNe soit une vertu des Dames de Paris,Mais, par un long usage elles ont la scienceDe la faire exercer par leurs propres Maris.Au pié des celebres MontagnesOù le Pô s'échappant de dessous ses roseaux,Va dans le sein des prochaines Campagnes,Promener ses naissantes eaux,Vivoit un jeuneetvaillant Prince,Les delices de sa Province.Le Ciel en le formant, sur lui tout à la fois,Versa ce qu'il a de plus rare,Ce qu'entre ses Amis d'ordinaire il separe,Et qu'il ne donne qu'aux grands Rois.Comblé de tous les dons & du corps & de l'Ame,Il fut robuste, adroit, propre au métier de Mars,Et par l'instinct secret d'une divine flâme,Avec ardeur il aima les beaux arts.Il aima les combats, il aima la Victoire,Les grands projets, les actes Valeureux,Et tout ce qui fait vivre un beau nom dans l'Histoire;Mais son cœur tendre & genereuxFut encor plus sensible à la solide gloireDe rendre ses peuples heureux.Ce temperament HéroïqueFut obscurci d'une sombre vapeurQui chagrine & melancolique,Lui faisoit voir dans le fond de son Cœur,Tout le beau sexe infidelle & trompeur.Dans la femme, où brilloit le plus rare merite,Il voyoit une ame hipocrite,Un Esprit d'orgueïl enivré,Un cruel ennemi qui sans cesse n'aspireQu'à prendre un souverain EmpireSur l'Homme malheureux qui lui sera livré.Le frequent usage du Monde,Où l'on ne voit qu'Epoux subjuguez ou trahis,Joint à l'air jaloux du Païs,Accrut encor cette haine profonde.Il jura donc plus d'une foisQue quand même le Ciel pour lui plein de tendresse,Formeroit une autre Lucrece,Jamais de l'himenée il ne suivroit les Loix.Ainsi, quand le matin, qu'il donnoit aux affaires,Il avoit reglé sagementToutes les choses necessairesAu bonheur du Gouvernement,Que du foible orphelin, de la veuve oppressée,Il avoit conservé les droits,Ou banni quelque impôt qu'une guerre forcéeAvoit introduit autrefois;L'autre moitié de la journéeA la Chasse étoit destinée,Ou les Sangliers & les Ours,Malgré leur fureur & leurs ArmesLui donnoient encor moins d'allarmesQue le sexe charmant qu'il évitoit toujours.Cependant ses sujets que leur interét presseDe s'asseurer d'un SuccesseurQui les gouverne un jour avec même douceur,A leur donner un fils le convioient sans cesse.Un jour dans le Palais ils vinrent tous en corpsPour faire leurs derniers efforts;Un Orateur d'une grave apparence,Et le meilleur qui fût alors,Dit tout ce qu'on peut dire en pareille occurrenceIl marqua leur desir pressantDe voir sortir du Prince une heureuse LignéeQui rendit à jamais leur Etat florissant,Il lui dit même en finissantQu'il voyoit un astre naissantIssu de son chaste hymenéeQui faisoit pâlir le croissant.D'un ton plus simple & d'une voix moins forteLe Prince à ses sujets repondit de la sorte.Le zele ardent, dont je voi qu'en ce jourVous me portez aux nœuds du mariage,Me fait plaisir, & m'est de vôtre AmourUn agreable témoignage;J'en suis sensiblement touché,Et voudrais dés demain pouvoir vous satisfaireMais a mon sens l'Hymen est une affaireOù plus l'homme est prudent, plus il est empêché.Observez bien toutes les jeunes filles;Tant qu'elles sont au sein de leurs famillesCe n'est que vertu, que bonté,Que pudeur, que sincerité;Mais sitôt que le mariageAu deguisement a mis fin,Et qu'ayant fixé leur destinIl n'importe plus d'être sage,Elles quittent leur personnage,Non sans avoir beaucoup pati,Et chacune dans son ménageSelon son gré prend son parti.L'une d'humeur chagrine, & que rien ne recrée,Devient une devote outrée,Qui crie & gronde à tous momens,L'autre se façonne en Coquette,Qui sans cesse écoute ou caquette,Et n'a jamais assez d'Amans;Celle ci des beaux arts follement curieuse,De tout décide avec hauteur,Et critiquant le plus habile autheur,Prend la forme de Precieuse;Cette autre s'erige en joüeuse,Perd tout, argent, bijoux, bagues, meubles de prix,Et même jusqu'à ses habits.Dans la diversité des routes qu'elles tiennentIl n'est qu'une chose où je voiQu'enfin toutes elles conviennent,C'est de vouloir donner la Loi.Or je suis convaincu que dans le mariageOn ne peut jamais vivre heureux,Quand on y commande tous deux.Si donc vous souhaittez qu'à l'Himen je m'engage,Cherchez une jeune BeautéSans orgueil & sans vanité,D'une obeïssance achevée,D'une patience éprouvée,Et qui n'ait point de volonté,Je la prendrai quand vous l'aurez trouvée.Le prince, ayant mis fin à ce discours moral,Monte brusquement à cheval,Et court joindre à perte d'haleineSa meutte qui l'attend au milieu de la plaine.Aprés avoir passé des prés & des guerets,Il trouve ses chasseurs couchez sur l'herbe verteTous se levent, & tous alerte,Font trembler de leurs cors les hôtes des forêts.Des chiens courans, l'abboyante famille,Deçà, de là, parmi le chaume brille,Et les Limiers à l'œil ardentQui du fort de la bête à leur poste reviennent,Entraînent en les regardantLes forts valets qui les retiennent.S'étant instruit par un des siensSi tout est prêt, si l'on est sur la traceIl ordonne aussitôt qu'on commence la chasse,Et fait donner le Cerf aux chiens.Le son des cors qui retentissent,Le bruit des chevaux qui hennissentEt des chiens animez les pénétrans abois,Remplissent la fôret de tumulte & de trouble,Et pendant que l'echo sans cesse les redouble,S'enfonçent avec eux dans les plus creux du bois.Le Prince par hasard ou par sa destinée,Prit une route détournéeOù nul des chasseurs ne le suit;Plus il court, plus il s'en sépare:Enfin, à tel point il s'egare,Que des chiens & des cors il n'entend plus le bruit.L'Endroit où le mena sa bijarre avanture,Clair de ruisseaux & sombre de verdure,Saisissoit les Esprits d'une secrette horreur;La simple & naïve natureS'y faisoit voir & si belle & si pure,Que mille fois il benit son erreur.Rempli des douces rêveriesQu'inspirent les grands bois, les eaux & les prairies,Il sent soudain frapper & son cœur & ses yeuxPar l'objet le plus agreable,Le plus doux & le plus aimableQu'il eut jamais vu sous les Cieux.C'étoit une jeune BergereQui filoit aux bords d'un ruisseau,Et qui conduisant son troupeau,D'une main sage & menagereTournoit son agile fuzeau.Elle auroit pû dompter les cœurs les plus sauvages;Des Lys, son teint a la blancheur,Et sa naturelle fraîcheurS'étoit toûjours sauvée à l'ombre des boccages:Sa bouche, de l'enfance avoit tout l'agrément,Et ses yeux qu'adoucit une brune paupiere,Plus bleus que n'est le firmament,Avoient aussi plus de lumiere.Le Prince, avec transport, dans le bois se glissant,Contemple les beautez dont son Ame est émeüe,Mais le bruit qu'il fait en passantDe la belle sur lui fit détourner la veüe;Des qu'elle se vit apperçüe,D'un brillant incarnat la prompte & vive ardeur,De son beau teint redoubla la splendeur,Et sur son visage épandeüe,Y fit triompher la pudeur.Sous le voile innocent de cette honte aimable,Le Prince découvrit une simplicité,Une douceur, une sincerité,Dont il croyoit le beau sexe incapable,Et qu'il voyait dans toute leur beauté.Saisi d'une frayeur pour lui toute nouvelle,Il s'approche interdit, & plus timide qu'elle,Lui dit d'une tremblante voix,Que de tous ses veneurs il a perdu la trace,Et lui demande si la chasseN'a point passé quelque part dans le bois.Rien n'a paru, Seigneur, dans cette solitude,Dit-elle, & nul ici que vous seul n'est venu;Mais n'ayez point d'inquiétude,Je remettrai vos pas sur un chemin connu.De mon heureuse destinéeJe ne puis, lui dit-il, trop rendre grace aux Dieux,Depuis long-tems je frequente ces lieux,Mais j'avois ignoré jusqu'à cette journéeCe qu'ilsontde plus precieux.Dans ce tems elle voit que le Prince se baisseSur le moitte bord du ruisseau,Pour étancher dans le cours de son eauLa soif ardente qui le presse;Seigneur, attendez un moment,Dit-elle, & courant promptementVers sa cabane, elle y prend une tasse,Qu'avec joye & de bonne grace,Elle presente à ce nouvel Amant.Les vases precieux de cristal & d'agatheOù l'or en mille endroits éclatte,Et qu'un art curieux avec soin façonna:N'eurent jamais pour lui, dans leur pompe inutile,Tant de beauté que le vase d'argileQue la Bergere lui donna.Cependant pour trouver une route facile,Qui mene le Prince à la Ville,Ils traversent des bois, des rochers escarpezEt de torrents entrecoupez,Le Prince n'entre point dans de route nouvelleSans en bien observer, tous les lieux d'alentour;Et son ingénieux AmourQui songeoit au retourEn fit une carte fidelle.Dans un boccage sombre & fraisEnfin la Bergere le meine,Où, de dessous ses branchages épaisIl voit au loin dans le sein de la plaineLes toits dorez de son riche Palais.S'étant separé de la Belle,Touché d'une vive douleur,A pas lents il s'éloigne d'elleChargé du trait qui lui perce le cœur.Le souvenir de sa tendre avanture,Avec plaisir le conduisit chez lui,Mais dés le lendemain il sentit sa blessure,Et se vit accablé de tristesse & d'ennui.Dés qu'il le peut il retourne à la chasse,Où de sa suite adroitementIl s'échappe & se débarrassePour s'égarer heureusement.Des arbres & des monts les cimes élevées.Qu'avec grand soin il avoit observées,Et les avis secrets de son fidelle amour,Le guiderent si bien que malgré les traverses,De cent routes diverses,De sa jeune Bergere il trouva le séjour.Il sçut qu'elle n'a plus que son pere avec elle,Que Griselidis on l'appelle,Qu'ils vivent doucement du lait de leurs brebis,Et que de leur toison qu'elle seule elle file,Sans avoir recours à la Ville,Ils font eux-mêmes leurs habits.Plus il la voit plus il s'enflâmeDes vives beautez de son ame.Il connoit en voyant tant de dons précieux,Que si sa Bergere est si belle,C'est qu'une legere étincelle,De l'esprit qui l'anime a passé dans ses yeux.Il ressent une joye extréme,D'avoir si bien placé ses premieres amours,Ainsi sans plus tarder, il fit dés le jour mêmeAssembler son Conseil & lui tint ce discours.Enfin aux Loix de l'hyménéeSuivant vos vœux je me vais engager,Je ne prens point ma femme en païs étranger.Je la prends parmi vous, belle, sage, bien née,Ainsi que mes ayeuxontfait plus d'une fois,Mais j'attendrai cette grande journéeA vous informer de mon choix.Dés que la nouvelle fut sçüe,Partout elle fut répanduë.On ne peut dire avec combien d'ardeurL'allegresse publiqueDe tous côtez s'explique;Le plus content fût l'Orateur,Qui par son discours pathetiqueCroyoit d'un si grand bien être l'unique Auteur,Qu'il se trouvoit homme de consequence!Rien ne peut resister à la grande éloquence,Disoit-il sans cesse en son cœur.Le plaisir fut de voir le travail inutile,Des Belles de toute la VillePour s'attirer & mériter le choixDu Prince leur Seigneur, q'un air chaste & modeste,Charmoit uniquement & plus que tout le reste,Ainsi qu'il l'avoit dit cent fois.D'habit & de maintien toutes elles changerent,D'un ton devot elles tousserent,Elles radoucirent leurs voix,De demi pied les coëffures baisserent,La gorge se couvrit, les manches s'allongerent,A peine on leur voyoit le petit bout des doigts.Dans la Ville avec diligence,Pour l'hymen dont le jour s'avance,On voit travailler tous les arts,Ici se font de magnifiques charsD'une forme toute nouvelle,Si beaux & si bien inventez,Que l'or qui par tout étincelle,En fait la moindre des beautez.Là, pour voir aisément & sans aucun obstacle,Toute la pompe du spectacle,On dresse de longs échaffaux,Ici de grands Arcs triomphaux,Où du Prince guerrier se celebre la gloire,Et de l'amour sur lui l'éclatante victoire.Là sont forgez d'un art industrieux,Ces feux qui par les coups d'un innocent Tonnerre,En effrayant la Terre,De mille astres nouveaux embellissent les Cieux.Là d'un ballet ingenieuxSe concerte avec soin l'agreable folie,Et là d'un Opéra peuplé de mille dieux,Le plus beau que jamais ait produit l'Italie,On entend repeter les Airs melodieux.Enfin, du fameux hymené,Arriva la grande journée.Sur le fond d'un Ciel vif & pur,A peine l'Aurore vermeille,Confondoit l'or avec l'azur,Que par tout en sursaut le beau sexe s'eveille;Le peuple curieux s'épand de tous côtez,En differens endroits des Guardes sont postez,Pour contenir la populace,Et la contraindre à faire place.Tout le Palais retentit de clairons,De flutes, de hautbois, de rustiques musettes,Et l'on n'entend aux environsQue des tambours & des trompettes.Enfin le Prince sort entouré de sa Cour,Il s'éleve un long cri de joye,Mais on est bien surpris quand au premier détour,De la forêt prochaine on voit qu'il prend la voye,Ainsi qu'il faisoit chaque jour.Voilà, dit-on, son penchant qui l'emporte,Et de ses passions, en dépit de l'amour,La Chasse est toûjours la plus forte.Il traverse rapidementLes guerets de la plaine, & gagnant la montagne,Il entre dans le bois au grand étonnementDe la Troupe qui l'accompagne.Après avoir passé par différens détours,Que son cœur amoureux se plaît à reconnaître,Il trouve enfin la cabane champêtreOù logent ses tendres amours.Griselidis de l'hymen informée,Par la voix de la Renommée,En avoit pris son bel habillement;Et pour en aller voir la pompe magnifiqueDe dessous sa case rustiqueSortoit en ce même moment.Où courez-vous, si prompte & si legere?Lui dit le prince en l'abordant,Cessez de vous hâter, trop aimable Bergere,La Nopce où vous allez, & dont je suis l'Epoux,Ne saurait se faire sans vous.Oüi, je vous aime, & je vous ai choisieEntre mille jeunes beautezPour passer avec vous le reste de ma vie.Si toutefois mes vœux ne sont pas rejettez.Ah! dit-elle, Seigneur, je n'ai garde de croireQue je sois destinée à ce comble de gloire,Vous cherchez à vous divertir.Non, non, dit-il, je suis sincere,J'ai deja pour moi vôtre Pere.(Le Prince avoit eu soin de l'en faire avertir)Daignez Bergere y consentir,C'est-là tout ce qui reste à faire.Mais afin qu'entre nous une solide paixEternellement se maintienne,Il faudroit me jurer que vous n'aurez jamaisD'autre volonté que la mienne.Je le jure, dit-elle, & je vous le promets;Si j'avois épouzé le moindre du Village,J'obeïrois, son joug me serait doux,Hélas! combien donc davantage,Si je viens à trouver en vous,Et mon Seigneur et mon Epoux.Ainsi le Prince se déclare,Et pendant que la Cour applaudit à son choix,Il porte la Bergere à souffrir qu'on la pareDes ornemens qu'on donne aux Epouzes des Rois.Celles qu'à cet emploi leur devoir interesse,Entrent dans la Cabane, & là diligemmentMettent tout leur savoir & toute leur adresseA donner de la grace à chaque ajustement.Dans cette hutte où l'on se presse,Les Dames admirent sans cesseAvec quel art la pauvretéS'y cache sous la propreté;Et cette rustique Cabane,Que couvre & refraichit un spacieux Platane,Leur semble un séjour enchanté.Enfin, de ce Reduit sort pompeuse & brillanteLa Bergere Charmante,Ce ne sont qu'applaudissemensSur sa beauté, sur ses habillemens;Mais sous cette pompe étrangere,Déja plus d'une fois le Prince a regrettéDes ornemens de la BergereL'innocente simplicité.Sur un grand char d'or & d'IvoireLa Bergere s'assied pleine de Majesté,Le Prince y monte avec fierté,Et ne trouve pas moins de gloireA se voir comme Amant assis à son côté,Qu'à marcher en triomphe aprés une victoire;La Cour les suit & tous gardent le rangQue leur donne leur charge ou l'éclat de leur sang.La Ville dans les champs presque toute sortieCouvroit les plaines d'alentour,Et du choix du Prince avertie,Avec impatience attendoit son retour,Il paroit, on le joint. Parmi l'épaisse fouleDu peuple qui se fend le char à peine roule;Par les longs cris de joye à tout coup redoublez,Les chevaux émûs et troublez,Se cabrent, trépignent, s'élancentEt reculent plus qu'ils n'avancent.Dans le Temple on arrive enfin,Et là par la chaîne éternelleD'une promesse solennelle,Les deux Epoux unissent leur destin:Ensuite au Palais ils se rendent,Où mille plaisirs les attendent,Où la Danse, lesJeux, les Courses, les TournoisRepandent l'allegresse en differens endroits;Sur le soir le blond hymenée,De ses chastes douceurs couronna la journée.Le lendemain les differents EtatsDe toute la ProvinceAccourent haranguer la Princesse & le PrincePar la voix de leurs Magistrats.De ses Dames environnée,Griselidis, sans paroître étonnée,En Princesse les entendit,En Princesse leur répondit.Elle fit toute chose avec tant de prudence,Qu'il sembla que le Ciel eût versé ses thrésors,Avec encor plus d'abondanceSur son Ame que sur son corps.Par son Esprit, par ses vives lumières,Du Grand monde aussitôt elle prit les maniéres,Et même dés le premier jourDes talens, de l'humeur des Dames de la Cour,Elle se fit si bien instruire,Que son bon sens jamais embarrasséEut moins de peine à les conduire,Que ses brebis du tems passé.Avant la fin de l'an des fruits de l'hymenée,Le Ciel benit leur couche fortunée,Ce ne fut point un Prince, on l'eût bien souhaitté;Mais la jeune Princesse avoit tant de beauté,Que l'on ne songea plus qu'à conserver sa vie;Le Pere qui lui trouve un air doux & charmant,La venoit voir de moment en moment,Et la Mere encor plus ravieLa regardoit incessamment.Elle voulut la nourrir elle-même,Ah! dit-elle, comment m'exempter de l'emploiQue ses cris demandent de moi,Sans une ingratitude extrême;Par un motif de Nature ennemiPourrois-je bien vouloir de mon Enfant que j'aime,N'être la Mere qu'à demi.Soit que le Prince eût l'ame un peu moins enflamméQu'aux premiers jours de son ardeur,Soit que de sa maligne humeurLa masse se fût rallumée,Et de son épaisse fuméeEût obscurci ses sens et corrompu son Cœur;Dans tout ce que fait la Princesse,Il s'imagine voir peu de sincerité,Sa trop grande vertu le blesse,C'est un piege qu'on rend à sa credulité;Son Esprit inquiet & de trouble agitéCroit tous les soupçons qu'il écoute,Et prend plaisir à revoquer en douteL'excez de sa felicité.Pour guerir les chagrins dont son ame est atteinteIl la suit, il l'observe, il aime à la troublerPar les ennuys de la contrainte,Par les alarmes de la crainte,Par tout ce qui peut demélerLa verité d'avec la feinte.C'est trop, dit-il, me laisser endormir,Si ses vertus sont veritablesLes traitemens les plus insupportables,Ne feront que les affermir.Dans son Palais il la tient reserrée,Loin de tous les plaisirs qui naissent à la Cour,Et dans sa chambre, où seule elle vit retirée,A peine il laisse entrer le jour.Persuadé que la ParureEt le superbe ajustementDu sexe, que pour plaire a formé la NatureEst le plus doux enchantement.Il lui demande avec rudesseLes Perles, les Rubis, les Bagues, les BijouxQu'il lui donna pour marque de tendresse,Lorsque de son Amant il devint son Epoux.Elle dont la vie est sans tache,Et qui n'a jamais eu d'attacheQu'à s'acquiter de son devoir,Les lui donne sans s'émouvoir.Et même le voyant se plaire à les reprendre,N'a pas moins de joye à les rendreQu'elle en eût à les recevoir.Pour m'éprouver mon Epoux me tourmente,Dit-elle, & je voi bien qu'il ne me fait souffrir,Qu'afin de reveiller ma vertu languissante,Qu'un doux & long repos pourrait faire perir.S'il n'a pas ce dessein, du moins suis-je assuréeQue telle est du Seigneur la conduite sur moi;Et que de tant de maux l'ennuyeuse durée,N'est que pour exercer ma constance & ma foi.Pendant que tant de malheureusesErrent au gré de leurs désirs;Par mille routes dangereuses.Aprés de faux & vains plaisirs;Pendant que le Seigneur dans sa lente JusticeLes laisse aller au bord du précipiceSans prendre part à leur dangerPar un pur mouvement de sa bonté suprêmeIl me choisit comme un enfant qu'il aimeEt s'applique à me corriger.Aymons donc sa rigueur utilement cruelleOn n'est heureux qu'autant qu'on a souffert;Aymons sa bonté paternelleEt la main dont elle se sert.Le Prince a beau la voir obeïr sans contrainteA tous ses ordres absolusJe voi le fondement de cette vertu feinteDit-il, & ce qui rend tous mes coups superflus,C'est qu'ils n'ont porté leur atteinteQu'à des endroits où son Amour n'est plus.Dans son Enfant, dans la jeune PrincesseElle a mis toute sa tendresseA l'éprouver si je veux reüssirC'est là qu'il faut que je m'adresse.C'est là que je puis m'éclaircir.Elle venait de donner la mamelle,Au tendre objet de son Amour ardentQui couché sur son sein se joüoit avec elle,Et rioit en la regardant:Je voi que vous l'aymez, lui dit-il, cependantIl faut que je vous l'ôte en cet âge encor tendrePour lui former les mœurs & pour la preserverDe certains mauvais airs qu'avec vous l'on peut prendre;Mon heureux sort m'a fait trouverUne Dame d'esprit qui saura l'éleverDans toutes les vertus & dans la politesseQue doit avoir une Princesse.Disposez-vous à la quitterOn va venir pour l'emporter.Il la laisse à ces mots, n'ayant pas le courage,Ni les yeux assez inhumains,Pour voir arracher de ses mainsDe leur Amour l'unique gage;Elle de mille pleurs se baigne le visage,Et dans un morne accablementAttend de son malheur le funeste moment.Dés que d'une action si triste & si cruelleLe Ministre odieux à ses yeux se montra,Il faut obeïr lui dit-elle,Puis prenant son Enfant qu'elle considera,Qu'elle baisa d'une ardeur maternelle,Qui de ses petits bras tendrement la serra,Toute en pleurs elle le livra.Ah! que sa douleur fut amere!Arracher l'Enfant ou le CœurDu sein d'une si tendre Mere,C'est la même douleur.Prés de la Ville étoit un monastère,Fameux par son antiquité,Où des vierges vivoient dans une regle austere,Sous les yeux d'une Abbesse illustre en pieté.Ce fut là que dans le silence,Et sans déclarer sa naissance,On déposa l'Enfant & des bagues de prix,Sous l'espoir d'une recompenseDigne de soins que l'on en auroit pris.Le Prince qui tâchoit d'éloigner par la ChasseLe vif remords qui l'embarrasseSur l'excez de sa cruauté,Craignoit de revoir la Princesse,Comme on craint de revoir une fiere TigresseA qui son faon vient d'être ôté:Cependant il en fut traitéAvec douceur, avec caresse,Et même avec cette tendresse,Qu'elle eut aux plus beaux jours de sa prosperité.Par cette complaisance & si grande & si prompte,Il fut touché de regret & de honte,Mais son chagrin demeura le plus fort:Ainsi, deux jours aprés, avec des larmes feintes,Pour lui porter encor de plus vives atteintes,Il lui vient dire que la mortDe leur aimable Enfant avoit fini le sort.Le coup inopiné mortellement la blesseCependant malgré sa tristesse,Ayant veu son Epoux qui changeoit de couleur,Elle parut oublier son malheur,Et n'avoir même de tendresseQue pour le consoler de sa fausse douleur.Cette bonté, cette ardeur sans égaleD'amitié conjugale,Du Prince tout à coup désarmant la rigueurLe touche, le pénetre, & lui change le Cœur,Jusques-là qu'il lui prend envieDe déclarer que leur EnfantJoüit encore de la vie:Mais sa bile s'éleve, &, fiere lui defendDe rien découvrir du mystereQu'il peut-être utile de faire.Dès ce bien heureux jour telle des deux EpouxFut la mutuelle tendresse,Qu'elle n'est point plus vive aux momens les plus douxEntre l'Amant & la Maîtresse.Quinze fois le soleil pour former les saisons,Habita tour à tour dans ses douze maisons,Sans rien voir qui les desunisse:Que si quelques fois par capriceIl prend plaisir à la facher,C'est seulement pour empêcherQue l'amour ne se ralentisse,Tel que le forgeron qui pressant son labeurRepand un peu d'eau sur la braizeDe sa languissante fournaisePour en redoubler la chaleur.Cependant la jeune Princesse.Croissoit en esprit, en sagesse,A la douceur, à la naïvetéQu'elle tenoit de son aimable Mere,Elle joignit de son Illustre PereL'agreable et noble fierté.L'Amas de ce qui plaît dans chaque CaractèreFit une parfaite beauté.Par tout comme un Astre elle brille,Et par hazard un Seigneur de la Cour,Jeune, bien fait & plus beau que le jour,L'ayant vû paroître à la Grille,Conçût pour elle un violent amour.Par l'instinct qu'au beau sexe a donné la nature,Et que toutes les beautez ont,De voir l'invisible blessureQue font leurs yeux, au moment qu'ils la font,La Princesse fut informéeQu'elle étoit tendrement aimée.Aprés avoir quelque tems resisté,Comme on le doit avant que de se rendre,D'un amour également tendreElle l'aima de son côté.Dans cet Amant, rien n'étoit à reprendreIl étoit beau, vaillant, né d'illustres AyeuxEt dés long-tems, pour en faire son GendreSur lui le Prince avoit jetté les yeux.Ainsi donc avec joye il apprit la nouvelle,De l'ardeur tendre & mutuelleDont bruloient ces jeunes Amans,Mais il lui prit une bizarre envie,De leur faire acheter par de cruels tourmens,Le plus grand bonheur de leur vie.Je me plairai, dit-il, à les rendre contens;Mais il faut que l'inquietudePar tout ce qu'elle a de plus rude,Rende encor leurs feux plus constans;De mon Epouze en même tems,J'exercerai la patience,Non point comme jusqu'à ce jour,Pour rasseurer ma folle défiance;Je ne dois plus douter de son amour:Mais pour faire éclatter aux yeux de tout le monde,Sa bonté, sa douceur, sa sagesse profonde;Afin que de ses dons si grands, si precieux,La terre se voyant parée,En soit de respect pénétrée,Et par reconnaissance en rende grace aux Cieux.Il déclare en public que manquant de lignée,En qui l'Etat un jour retrouve son Seigneur,Que la fille qu'il eut de son fol hymenéeEtant morte aussi-tôt que née,Il doit ailleurs chercher plus de bonheur.Que l'Epouze qu'il prend est d'illustre naissance,Qu'en un Couvent on l'a jusqu'à ce jourFait élever dans l'innocence,Et qu'il va par l'hymen couronner son amour.On peut juger à quel point fut cruelleAux deux jeunes Amans cette affreuse nouvelle;Ensuite sans marquer ni chagrin ni douleur,Il avertit son Epouze fidelle,Qu'il faut qu'il se separe d'ellePour éviter un extreme malheur;Que le peuple indigné de sa basse naissanceLe force à prendre ailleurs une digne alliance.Il faut, dit-il, vous retirerSous vôtre toit de chaume & de fougereAprés avoir repris vos habits de Bergere,Que je vous ai fait preparer.Avec une tranquile & muëtte constance,La Princesse entendit prononcer sa sentence;Sous les dehors d'un visage serainElle devoroit son chagrin,Et sans que la douleur diminuât ses charmes,De ses beaux yeux tomboient de grosses larmes,Ainsi que quelquefois au retour du Printems,Il fait soleil, & pleut en même tems.Vous êtes mon Epoux, mon Seigneur, & mon Maître,(Dit-elle en soûpirant, prête à s'évanoüir,)Et quelque affreux que soit ce que je viens d'ouïr,Je saurai vous faire connoîtreQue rien ne m'est si cher que de vous obeir.Dans sa chambre aussi-tôt seule elle se retireEt là se dépoüillant de ses riches habits,Elle reprend paisible & sans rien dire,Pendant que son cœur en soûpire,Ceux qu'elle avoit en gardant ses Brebis.En cet humble & simple équipage,Elle aborde le Prince & lui tient ce langage.Je ne puis m'éloigner de vousSans le pardon d'avoir sû vous déplaire,Je puis souffrir le poids de ma misere,Mais je ne puis, Seigneur, souffrir votre courroux.Accordez cette grace à mon regret sincere,Et je vivrai contente en mon triste séjour,Sans que jamais le tems altereNi mon humble respect, ni mon fidelle amour.Tant de soumission, & tant de grandeur d'ameSous un si vil habillement,Qui dans le cœur du Prince en ce même momentRaveilla tous les traits de sa premiere flâme,Alloient casser l'arrêt de son bannissement.Emû par de si puissants charmes,Et prêt à repandre des larmes,Il commençoit à s'avancer,Pour l'embrasser.Quand tout à coup l'imperieuse gloire,D'être ferme en son sentimentSur son amour remporta la victoire,Et le fit en ces mots répondre durement.De tout le temps passé j'ai perdu la mémoire,Je suis content de vôtre repentir,Allez il est tems de partir.Elle part aussi-tôt, & regardant son Pere,Qu'on avoit revêtu de son rustique habit,Et qui le cœur percé d'une douleur amere,Pleuroit un changement si prompt & si subit.Retournons, lui dit-elle, en nos sombres boccages,Retournons habiter nos demeures sauvages,Et quittons sans regret la pompe des Palais,Nos cabanes n'ont pas tant de magnificence,Mais on y voit régner dans l'innocenceUn plus ferme repos, une plus douce paix.Dans son desert a grand'peine arrivée,Elle reprend & quenoüille & fuzeaux,Et va filer au bord des mêmes eauxOù le Prince l'avoit trouvée.Là son cœur tranquille & sans fiel,Cent fois le jour demande au Ciel,Qu'il comble son Epoux de gloire, de richesses,Et qu'à tous ses desirs il ne refuse rien.Un Amour nourri de caressesN'est pas plus ardent que le sien.Ce cher Epoux qu'elle regrette,Voulant encore l'éprouver,Lui fait dire dans sa retraiteQu'elle ait à le venir trouver.Griselidis, dit-il, dés qu'elle se présente,Il faut que la Princesse à qui je dois demainDans le Temple donner la main,De vous & de moi soit contente.Je vous demande ici tous vos soins, & je veuxQue vous m'aidiez à plaire à l'objet de mes vœux,Vous savez de quel air il faut que l'on me serve,Point d'épargne, point de reserve,Que tout sente le Prince, & le Prince amoureux.Employez toute votre adresseA parer son appartement,Que l'abondance, la richesse,La propreté, la politesseS'y fasse voir également;Enfin songez incessammentQue c'est une jeune PrincesseQue j'aime tendrement.Pour vous faire entrer davantageDans les soins de vôtre devoir,Je veux ici vous faire voirCelle qu'à bien servir mon ordre vous engage.Telle qu'aux portes du LevantSe montre la naissante Aurore,Telle parut en arrivantLa Princesse plus belle encore.Griselidis à son abordDans le fond de son cœur sentit un doux transportDe la tendresse maternelle;Du tems passé, de ses jours bienheureux,Le souvenir en son cœur se rappelle,Helas! ma fille, en soi-même, dit-elle,Si le Ciel favorable eût écouté mes vœux,Seroit presqu'aussi grande & peut-être aussi belle!Pour la jeune Princesse en ce même moment,Elle prit un amour si vif, si vehement,Qu'aussi-tôt qu'elle fut absente,En cette sorte au Prince elle parla,Suivant sans le savoir, l'instinct qui s'en mêla.Souffrez, Seigneur, que je vous represente,Que cette Princesse charmante,Dont vous allez être l'Epoux,Dans l'aise, dans l'éclat, dans la pourpre nourrie,Ne pourra supporter, sans en perdre la vie,Les mêmes traittements que j'ai reçû de vous.Le besoin, ma naissance obscure,M'avoient endurcie aux travauxEt je pouvois souffrir toutes sortes de mauxSans peine & même sans murmure;Mais elle qui jamais n'a connu la douleur,Elle mourra dés la moindre rigueur,Dés la moindre parole un peu seche, peu dure,Hélas! Seigneur, je vous conjure,De la traitter avec douceur.Songez, lui dit le Prince avec un ton severe,A me servir selon votre pouvoir,Il ne faut pas qu'une simple BergereFasse des leçons, & s'ingere,De m'avertir de mon devoir.Griselidis à ces mots sans rien dire,Baisse les yeux et se retire.Cependant pour l'hymen les Seigneurs invitez,Arriverent de tous côtez,Dans une magnifique salleOù le Prince les assembla;Avant que d'allumer la torche nuptiale,En cette sorte il leur parla.Rien au monde aprés l'esperance;N'est plus trompeur que l'apparence:Ici l'on en peut voir un exemple éclatant,Qui ne croiroit que ma jeune Maîtresse,Que l'hymen va rendre Princesse,Ne soit heureuse & n'ait le cœur content?Il n'en est rien pourtant.Qui pourrait s'empêcher de croire,Que ce jeune Guerrier amoureux de la gloire,N'aime à voir cet hymen, lui qui dans les TournoisVa sur tous ses Rivaux remporter la victoire,Cela n'est pas vrai toutefois.Qui ne croiroit encor qu'en sa juste colere,Griselidis ne pleure & ne se desespere?Elle ne se plaint point, elle consent à tout.Et rien n'a pû pousser sa patience à bout.Qui ne croiroit enfin que de ma destinée,Rien ne peut égaler la course fortunée,En voyant les appas de l'objet de mes vœux?Cependant si l'hymen me lioit de ses nœuds,J'en concevrois une douleur profonde,Et de tous les Princes du monde,Je serois le plus malheureux.L'énigme vous paroit difficile à comprendre,Deux mots vont vous la faire entendre,Et ces deux mots feront évanoüirTous les malheurs que vous venez d'oüir.Sachez, poursuivit-il, que l'aimable personneQue vous croyez m'avoir blessé le cœur,Est ma fille, & que je la donnePour femme à ce jeune Seigneur,Qui l'aime d'un amour extréme,Et dont il est aimé de même.Sachez encor, que touché vivementDe la patience & du zèleDe l'Epouze sage & fidelleQue j'ai chassée indignement,Je la reprens, afin que je repare,Par tout ce que l'amour peut avoir de plus doux,Le traittement dur & barbareQu'elle a reçû de mon esprit jaloux.Plus grande sera mon étude,A prevenir tous ses desirsQu'elle ne fut dans mon inquietude,A l'accabler de déplaisirs;Et si dans tous les tems doit vivre la mémoireDes ennuis dont son cœur ne fut point abattu,Je veux que plus encore on parle de la gloire,Dont j'aurai couronné sa supréme vertu.Comme quand un épais nuageA le jour obscurci,Et que le Ciel de toutes parts noirci,Menace d'un affreux orage;Si de ce voile obscur par les vents écarté,Un brillant rayon de clarté,Se repand sur le Païsage,Tout rit & reprend sa beauté,Telle dans tous les yeux où régnoit la tristesseEclatte tout à coup une vive allegresse.Par ce prompt éclaircissementLa jeune Princesse ravieD'apprendre que du Prince elle a reçû la vie,Se jette à ses genoux qu'elle embrasse ardemment,Son pere qu'attendrit une fille si chere,La releve, la baise, & la meine à sa mere,A qui trop de plaisir en un même moment,Otoit presque tout sentiment.Son cœur qui tant de fois en proyeAux plus cuisans traits du malheur,Supporta si bien la douleur,Succombe au doux poids de la joye;A peine de ses bras pouvoit-elle serrerL'aimable Enfant que le Ciel lui renvoye,Elle ne pouvoit que pleurer.Assez dans d'autres tems vous pourrez satisfaire,Lui dit le Prince, aux tendresses du sang,Reprenez les habits qu'exige votre rang,Nous avons des nopces à faire.Au Temple on conduisit les deux jeunes Amans,Où la mutuelle promesseDe se cherir avec tendresse,Affermit pour jamais leurs doux engagemens,Ce ne sont que plaisirs, que Tournois magnifiques,Que jeux, que dances, que musiques,Et que Festins delicieux,Où sur Griselidis se tournent tous les yeux,Où sa patience éprouvée,Jusques au Ciel est élevée,Par mille éloges glorieux:Des peuples réjoüis la complaisance est telle,Pour leur Prince capricieux;Qu'ils vont jusqu'à loüer son épreuve cruelle,A qui d'une vertu si belle,Si seante au beau sexe, & si rare en tous lieux,On doit un si parfait modele.A MONSIEUR ——EN LUI ENVOYANTGRISELIDIS.Si je m'étois rendu à tous les differens avis qui m'ont été donnez sur l'ouvrage que je vous envoye, il n'y seroit rien demeuré que le Conte tout sec & tout uni, & en ce cas j'aurois mieux fait de n'y pas toucher & de le laisser dans son papier bleu, où il est depuis tant d'années. Je le lûs d'abord à deux de mes amis. Pourquoi, dit l'un, s'étendre si fort sur le caractere de vôtre Héros, qu'a-t-on affaire de savoir ce qu'il faisoit le matin dans son conseil, & moins encore à quoi il se divertissoit l'aprésdînée.Tout cela est bon à retrancher. Otez-moi, je vous prie, dit l'autre, la réponse enjoüée qu'il fait aux Deputes de son peuple, qui le pressent de se marier; elle ne convient point à une Prince grave & serieux: vous voulez bien encore, poursuivit-il, que je vous conseille de supprimer la longue description de vôtre chasse? Qu'importe tout cela au fond de votre histoire? Croyez-moi ce sont de vains & ambitieux ornemens qui apauvrissent vôtre Poëme au lieu de l'enrichir. Il en est de même ajoûta-t-il, des préparatifs qu'on fait pour le mariage du Prince, tout cela est oiseux, & inutile. Pour vos Dames qui rabaissent leurs coëffures, qui couvrent leurs gorges, & qui allongent leurs manches, froide plaisanterie! Aussi bien que celle de l'Orateur qui s'applaudit de son éloquence: je demande encore, reprit celui qui avoit parlé le premier, que vous ôtiez les reflexions Chrêtiennes de Griselidis, qui dit, que c'est Dieu qui veut l'éprouver, c'est un sermon hors de sa place. Je ne saurois encore souffrir les inhumanitez de vôtre Prince, elles me mettent en colere, je les supprimerois. Il est vrai qu'elles sont de l'histoire; mais il n'importe. J'ôterois encor l'Episode du jeune Seigneur qui n'est là que pour épouzer la jeune Princesse, cela allonge trop vôtre Conte; Mais lui dis-je, le Conte finiroit mal sans cela. Je ne saurois que vous dire, répondit-il, je ne laisserois pas que de l'ôter.A quelques jours de là je fis la même lecture à deux autres de mes amis, qui ne me dirent pas un seul mot sur les endroits dont je viens de parler, mais qui en reprirent quantité d'autres. Bien loin de me plaindre de la rigueur de vôtre Critique, leur dis-je, je me plains de ce qu'elle n'est pas assez severe, vous m'avez passé une infinité d'endroits que l'on trouve tres dignes de censure. Comme quoi, dirent-ils? On trouve leur dis-je, que le caractère du Prince est trop étendu, & qu'on n'a que faire de savoir ce qu'il faisoit le matin & encore moins l'aprésdînée. On se moque de vous, dirent-ils tous deux ensemble, quand on vous fait de semblables critiques. On blâme, poursuivis-je, la réponse que fait le Prince à ceux qui le pressent de se marier, comme trop enjoüée & indigne d'un Prince grave & sérieux. Bon, reprit l'un d'eux, & où est l'inconvenient qu'un jeune prince d'Italie, païs où l'on est accoûtumé à voir les hommes les plus graves & les plus élevez en dignité dire des plaisanteries, & qui d'ailleurs fait profession de mal parler, & des femmes & du mariage, matieres si sujettes à la raillerie, se soit un peu réjoüi sur cet article. Quoi qu'il en soit je vous demande grace pour cet endroit comme pour celui de l'Orateur qui croyoit avoir converti le Prince, & pour le rabaissement des coëffures; car ceux qui n'ont pas aimé la réponce enjouée du Prince ont bien la mine d'avoir fait main basse sur ces deux endroits-là. Vous l'avez deviné, lui dis-je. Mais d'un autre côté, ceux qui n'aiment que les choses plaisantes n'ont pû souffrir les reflexions Chrétiennes de la Princesse, qui dit que c'est Dieu qui la veut éprouver. Ils pretendent que c'est un sermon hors de propos. Hors de propos? reprit l'autre; non seulement ces reflexions sont necessaires au sujet: mais elles y sont absolument necessaires. Vous aviez besoin de rendre croyable la patience de vôtre Héroïne, & quel autre moyen aviez-vous que de lui faire regarder les mauvais traitemens de son Epoux comme venans de la main de Dieu? Sans cela on la prendroit pour la plus stupide de toutes les femmes, ce qui ne feroit pas assurement un bon effet.On blâme encore leur dis-je l'Episode du jeune Seigneur qui épouse la jeune Princesse. On a tort reprit-il, comme vôtre ouvrage est un veritable Poëme, quoique vous lui donniez le titre de nouvelle, il faut qu'il n'y ait rien à desirer quand il finit. Cependant si la jeune Princesse s'en retournoit dans son Couvent sans être mariée aprés s'y être attenduë, elle ne seroit point contente, ni ceux qui liroient la nouvelle:Ensuite de cette conference, j'ai pris le parti de laisser mon ouvrage tel à peu prés qu'il a été lû dans l'Academie. En un mot j'ai eu soin de corriger les choses qu'on m'a fait voir être mauvaises en elles-mêmes; mais à l'égard de celles que j'ai trouvé n'avoir point d'autre défaut que de n'être pas au goût de quelques personnes peut-être un peu trop délicates, j'ai crü n'y devoir pas toucher.

Si vous étiez moins raisonnable,Je me garderois bien de venir vous conterLa folle & peu galante Fable,Que je m'en vais vous debiter.Une aune de Boudin en fournit la matiere.Une aune de Boudin, ma chere:Quelle pitié! c'est une horreur,S'écrieroit une Pretieuse,Qui toujours tendre & serieuse,Ne veut ouir parler que d'affaires de cœur.Mais vous, qui mieux qu'autre qui vive,Sçavez charmer en racontant,Et dont l'expression est toujours si naïve,Que l'on croit voir ce qu'on entend,Qui sçavez que c'est la maniereDont quelque chose est inventé,Qui beaucoup plus que la matiere,De tout recit fait la beauté,Vous aimerez ma Fable & sa moralité;J'en ai, j'ose le dire, une assurance entiere.Il étoit une fois un pauvre Bucheron,Qui las de sa penible vie,Avoit, disoit-il, grande envieDe s'aller reposer aux bords de l'Acheron,Representant dans sa douleur profonde,Que depuis qu'il étoit au monde,Le Ciel cruel n'avoit jamaisVoulu remplir un seul de ses souhaits.Un jour que dans le bois il se mit à se plaindre,A lui la foudre en main Jupitre s'apparut.On auroit peine à bien dépeindreLa peur que le bonhomme en eut.Je ne veux rien, dit-il, en se jettant par terre,Point de souhaits, point de Tonnerre,Seigneur, demeurons but à but.Cesse d'avoir aucune crainte,Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte,Te faire voir le tort que tu me fais.Ecoute donc, je te promets,Moi qui du monde entier suis le Souverain Maître,D'exaucer pleinnement les trois premiers souhaitsQue tu voudras former sur quoi que ce puisse êtreVoi ce qui peut te rendre heureux,Voi ce qui peut te satisfaire,Et comme ton bonheur dépend tout de tes vœux,Songes y bien avant que de les faire.A ces mots Jupiter dans les Cieux remonta,Et le gay Bucheron embrassant sa falourde,Pour retourner chez lui sur son dos la jetta.Cette charge jamais ne lui parut moins lourde,Il ne faut pas, disoit-il en trottant,Dans tout ceci rien faire à la legereIl faut, le cas est important,En prendre avis de nôtre Menagere,C'a, dit-il en entrant sous son toit de feugere,Faisons, Fanchon, grand feu, grand'chere,Nous sommes riches desormais,Et nous n'avons qu'à faire des souhaits.Là dessus fort au long tout se fait il lui conte.A ce recit, l'Epouse vive & prompte,Forma dans son esprit mille vastes projets,Mais considerant l'importanceDe s'y conduire avec prudence,Blaise, mon cher Ami, dit-elle à son Epoux,Ne gâtons rien par nôtre impatience,Examinons bien entre nousCe qu'il faut faire en pareille occurrence.Remettons à demain notre premier souhait,Et consultons nôtre chevet.Je l'entens bien ainsi, dit le bonhomme Blaise,Mais va tirer du vin derriere ces fagots.A son retour il but, &, goütant à son aisePres d'un grand feu la douceur du repos,Il dit, en s'appuyant sur le dos de sa chaise,Pendant que nous avons une si bonne braise,Une aune de Boudin viendroit bien à propos.A peine acheva-t-il de prononcer ces mots,Que sa Femme apperceut, grandement étonnée,Un Boudin fort long, qui partantD'un des coins de la cheminée,S'approchoit d'elle en serpentant.Elle fit un cri dans l'instant,Mais jugeant que cette avantureAvoit pour cause le souhaitQue par bêtise toute pureSon homme imprudent avoit fait,Il n'est point de pouille, ni d'injure,Que de depit & de courouxElle ne dît a son Epoux.Quand on peut, disoit-elle, obtenir un Empire,De l'or, des Perles, des Rubis,Des Diamans, de beaux Habits,Est-ce alors du Boudin qu'il faut que l'on desire?Eh bien, j'ai tort, dit-il, j'ai mal placé mon choix.J'ai commis une faute énorme,Je ferai mieux une autrefois.Bon, bon, dit-elle, attendez-moi sous l'orme.Pour faire un tel souhait, il faut être bien Bœuf.L'Epoux plus d'une fois emporté de colerePensa faire tout bas le souhait d'être Veuf,Et peut-être entre nous ne pouvoit-il mieux faire.Les hommes, disoit-il, pour souffrir sont bien nez.Peste soit du Boudin, & du Boudin encore.Plût à Dieu, maudite Pecore,Qu'il te pendît au bout du nez!La Priere aussitôt du Ciel fut écoutée,Et dés que le Mari la parole lâchaAu nez de l'Epouse irritéeL'Aune de Boudin s'attacha.Ce prodige impréveu grandement le fâcha.La Femme étoit jolie, elle avoit bonne grace,Et pour dire sans fard la verité du fait,Cet ornement en cette placeNe faisoit pas un bon effet,Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visageEt lui fermant la bouche à tout momentIl l'empéchoit de parler aisément,Pour un Epoux merveilleux avantage.Je pourrois bien, disoit-il à part soiPour me dédommager d'un malheur si funeste,Avec le souhait qui me resteTout d'un plein saut me faire Roi,Rien n'égale, il est vrai, la grandeur Souveraine,Mais encore faut-il songerComment seroit faite la Reine,Et dans quelle douleur ce seroit la plonger,De l'aller placer sur un TroneAvec un nez plus long qu'une aune.Il faut l'écouter sur cela;Et qu'elle même elle soit la MaîtresseDe devenir une grande Princesse,En conservant l'horrible nez qu'elle a,Ou de demeurer Bucheronne,Avec un nez comme une autre personne,Et tel qu'elle l'avoit avant ce malheur-là.La chose bien examinée,Quoi qu'elle sçeût d'un Sceptre & le prix & l'effet,Et que quand on est couronnéeOn a toujours le nez bien fait,Comme au desir de plaire il n'est rien qui ne cede,Elle aima mieux garder son Bavolet,Que d'être Reine & d'être laide.Ainsi le Bucheron ne changea point d'état;Il ne devint point Potentat,D'écus il n'emplit point sa Bourse,Trop heureux d'employer le souhait qui restoit,Fraîle bonheur, pauvre ressource,A remettre sa Femme en l'état qu'elle étoit;Tant il est vrai qu'aux hommes miserables,Aveugles, imprudens, inquiéts, variables,Pas n'appartient de faire des souhaits,Et que peu d'entre eux sont capablesDe bien user des dons que le Ciel leur a faits.

Si vous étiez moins raisonnable,Je me garderois bien de venir vous conterLa folle & peu galante Fable,Que je m'en vais vous debiter.Une aune de Boudin en fournit la matiere.Une aune de Boudin, ma chere:Quelle pitié! c'est une horreur,S'écrieroit une Pretieuse,Qui toujours tendre & serieuse,Ne veut ouir parler que d'affaires de cœur.

Mais vous, qui mieux qu'autre qui vive,Sçavez charmer en racontant,Et dont l'expression est toujours si naïve,Que l'on croit voir ce qu'on entend,Qui sçavez que c'est la maniereDont quelque chose est inventé,Qui beaucoup plus que la matiere,De tout recit fait la beauté,Vous aimerez ma Fable & sa moralité;J'en ai, j'ose le dire, une assurance entiere.

Il étoit une fois un pauvre Bucheron,Qui las de sa penible vie,Avoit, disoit-il, grande envieDe s'aller reposer aux bords de l'Acheron,Representant dans sa douleur profonde,Que depuis qu'il étoit au monde,Le Ciel cruel n'avoit jamaisVoulu remplir un seul de ses souhaits.

Un jour que dans le bois il se mit à se plaindre,A lui la foudre en main Jupitre s'apparut.On auroit peine à bien dépeindreLa peur que le bonhomme en eut.Je ne veux rien, dit-il, en se jettant par terre,Point de souhaits, point de Tonnerre,Seigneur, demeurons but à but.Cesse d'avoir aucune crainte,Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte,Te faire voir le tort que tu me fais.Ecoute donc, je te promets,Moi qui du monde entier suis le Souverain Maître,D'exaucer pleinnement les trois premiers souhaitsQue tu voudras former sur quoi que ce puisse êtreVoi ce qui peut te rendre heureux,Voi ce qui peut te satisfaire,Et comme ton bonheur dépend tout de tes vœux,Songes y bien avant que de les faire.

A ces mots Jupiter dans les Cieux remonta,Et le gay Bucheron embrassant sa falourde,Pour retourner chez lui sur son dos la jetta.Cette charge jamais ne lui parut moins lourde,Il ne faut pas, disoit-il en trottant,Dans tout ceci rien faire à la legereIl faut, le cas est important,En prendre avis de nôtre Menagere,C'a, dit-il en entrant sous son toit de feugere,Faisons, Fanchon, grand feu, grand'chere,Nous sommes riches desormais,Et nous n'avons qu'à faire des souhaits.Là dessus fort au long tout se fait il lui conte.A ce recit, l'Epouse vive & prompte,Forma dans son esprit mille vastes projets,Mais considerant l'importanceDe s'y conduire avec prudence,Blaise, mon cher Ami, dit-elle à son Epoux,Ne gâtons rien par nôtre impatience,Examinons bien entre nousCe qu'il faut faire en pareille occurrence.Remettons à demain notre premier souhait,Et consultons nôtre chevet.Je l'entens bien ainsi, dit le bonhomme Blaise,Mais va tirer du vin derriere ces fagots.A son retour il but, &, goütant à son aisePres d'un grand feu la douceur du repos,Il dit, en s'appuyant sur le dos de sa chaise,Pendant que nous avons une si bonne braise,Une aune de Boudin viendroit bien à propos.A peine acheva-t-il de prononcer ces mots,Que sa Femme apperceut, grandement étonnée,Un Boudin fort long, qui partantD'un des coins de la cheminée,S'approchoit d'elle en serpentant.Elle fit un cri dans l'instant,Mais jugeant que cette avantureAvoit pour cause le souhaitQue par bêtise toute pureSon homme imprudent avoit fait,Il n'est point de pouille, ni d'injure,Que de depit & de courouxElle ne dît a son Epoux.

Quand on peut, disoit-elle, obtenir un Empire,De l'or, des Perles, des Rubis,Des Diamans, de beaux Habits,Est-ce alors du Boudin qu'il faut que l'on desire?Eh bien, j'ai tort, dit-il, j'ai mal placé mon choix.J'ai commis une faute énorme,Je ferai mieux une autrefois.Bon, bon, dit-elle, attendez-moi sous l'orme.Pour faire un tel souhait, il faut être bien Bœuf.L'Epoux plus d'une fois emporté de colerePensa faire tout bas le souhait d'être Veuf,Et peut-être entre nous ne pouvoit-il mieux faire.Les hommes, disoit-il, pour souffrir sont bien nez.Peste soit du Boudin, & du Boudin encore.Plût à Dieu, maudite Pecore,Qu'il te pendît au bout du nez!

La Priere aussitôt du Ciel fut écoutée,Et dés que le Mari la parole lâchaAu nez de l'Epouse irritéeL'Aune de Boudin s'attacha.Ce prodige impréveu grandement le fâcha.La Femme étoit jolie, elle avoit bonne grace,Et pour dire sans fard la verité du fait,Cet ornement en cette placeNe faisoit pas un bon effet,Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visageEt lui fermant la bouche à tout momentIl l'empéchoit de parler aisément,Pour un Epoux merveilleux avantage.Je pourrois bien, disoit-il à part soiPour me dédommager d'un malheur si funeste,Avec le souhait qui me resteTout d'un plein saut me faire Roi,Rien n'égale, il est vrai, la grandeur Souveraine,Mais encore faut-il songerComment seroit faite la Reine,Et dans quelle douleur ce seroit la plonger,De l'aller placer sur un TroneAvec un nez plus long qu'une aune.Il faut l'écouter sur cela;Et qu'elle même elle soit la MaîtresseDe devenir une grande Princesse,En conservant l'horrible nez qu'elle a,Ou de demeurer Bucheronne,Avec un nez comme une autre personne,Et tel qu'elle l'avoit avant ce malheur-là.

La chose bien examinée,Quoi qu'elle sçeût d'un Sceptre & le prix & l'effet,Et que quand on est couronnéeOn a toujours le nez bien fait,Comme au desir de plaire il n'est rien qui ne cede,Elle aima mieux garder son Bavolet,Que d'être Reine & d'être laide.Ainsi le Bucheron ne changea point d'état;Il ne devint point Potentat,D'écus il n'emplit point sa Bourse,Trop heureux d'employer le souhait qui restoit,Fraîle bonheur, pauvre ressource,A remettre sa Femme en l'état qu'elle étoit;Tant il est vrai qu'aux hommes miserables,Aveugles, imprudens, inquiéts, variables,Pas n'appartient de faire des souhaits,Et que peu d'entre eux sont capablesDe bien user des dons que le Ciel leur a faits.

NOUVELLE.

par mr. perrault, de l'academie françoise.

A MADEMOISELLE ——

En vous offrant, jeune & sage BeautéCe modele de patience,Je ne me suis jamais flattéQue par vous de tout point il seroit imitéC'en seroit trop en conscience.Mais Paris où l'homme est poli,Où le beau sexe né pour plaireTrouve son bonheur accompli,De tous côtez est si rempliD'Exemples du vice contraire,Qu'on ne peut en toute saisonPour s'en garder ou s'en défaire,Avoir trop de contrepoison.Une Dame aussi patienteQue celle dont ici je reléve le prix,Seroit par tout une chose étonnante.Mais ce seroit un prodige à Paris.Les femmes y sont souveraines,Tout s'y regle selon leurs vœux,Enfin c'est un climat heureuxQui n'est habité que de Reines.Ainsi je voi que de toutes façons,Griselidis y sera peu prisée,Et qu'elle y donnera matiere de risée,Par ses trop antiques leçons.Ce n'est pas que la patienceNe soit une vertu des Dames de Paris,Mais, par un long usage elles ont la scienceDe la faire exercer par leurs propres Maris.

En vous offrant, jeune & sage BeautéCe modele de patience,Je ne me suis jamais flattéQue par vous de tout point il seroit imitéC'en seroit trop en conscience.

Mais Paris où l'homme est poli,Où le beau sexe né pour plaireTrouve son bonheur accompli,De tous côtez est si rempliD'Exemples du vice contraire,Qu'on ne peut en toute saisonPour s'en garder ou s'en défaire,Avoir trop de contrepoison.

Une Dame aussi patienteQue celle dont ici je reléve le prix,Seroit par tout une chose étonnante.Mais ce seroit un prodige à Paris.Les femmes y sont souveraines,Tout s'y regle selon leurs vœux,Enfin c'est un climat heureuxQui n'est habité que de Reines.

Ainsi je voi que de toutes façons,Griselidis y sera peu prisée,Et qu'elle y donnera matiere de risée,Par ses trop antiques leçons.

Ce n'est pas que la patienceNe soit une vertu des Dames de Paris,Mais, par un long usage elles ont la scienceDe la faire exercer par leurs propres Maris.

Au pié des celebres MontagnesOù le Pô s'échappant de dessous ses roseaux,Va dans le sein des prochaines Campagnes,Promener ses naissantes eaux,Vivoit un jeuneetvaillant Prince,Les delices de sa Province.Le Ciel en le formant, sur lui tout à la fois,Versa ce qu'il a de plus rare,Ce qu'entre ses Amis d'ordinaire il separe,Et qu'il ne donne qu'aux grands Rois.Comblé de tous les dons & du corps & de l'Ame,Il fut robuste, adroit, propre au métier de Mars,Et par l'instinct secret d'une divine flâme,Avec ardeur il aima les beaux arts.Il aima les combats, il aima la Victoire,Les grands projets, les actes Valeureux,Et tout ce qui fait vivre un beau nom dans l'Histoire;Mais son cœur tendre & genereuxFut encor plus sensible à la solide gloireDe rendre ses peuples heureux.Ce temperament HéroïqueFut obscurci d'une sombre vapeurQui chagrine & melancolique,Lui faisoit voir dans le fond de son Cœur,Tout le beau sexe infidelle & trompeur.Dans la femme, où brilloit le plus rare merite,Il voyoit une ame hipocrite,Un Esprit d'orgueïl enivré,Un cruel ennemi qui sans cesse n'aspireQu'à prendre un souverain EmpireSur l'Homme malheureux qui lui sera livré.Le frequent usage du Monde,Où l'on ne voit qu'Epoux subjuguez ou trahis,Joint à l'air jaloux du Païs,Accrut encor cette haine profonde.Il jura donc plus d'une foisQue quand même le Ciel pour lui plein de tendresse,Formeroit une autre Lucrece,Jamais de l'himenée il ne suivroit les Loix.Ainsi, quand le matin, qu'il donnoit aux affaires,Il avoit reglé sagementToutes les choses necessairesAu bonheur du Gouvernement,Que du foible orphelin, de la veuve oppressée,Il avoit conservé les droits,Ou banni quelque impôt qu'une guerre forcéeAvoit introduit autrefois;L'autre moitié de la journéeA la Chasse étoit destinée,Ou les Sangliers & les Ours,Malgré leur fureur & leurs ArmesLui donnoient encor moins d'allarmesQue le sexe charmant qu'il évitoit toujours.Cependant ses sujets que leur interét presseDe s'asseurer d'un SuccesseurQui les gouverne un jour avec même douceur,A leur donner un fils le convioient sans cesse.Un jour dans le Palais ils vinrent tous en corpsPour faire leurs derniers efforts;Un Orateur d'une grave apparence,Et le meilleur qui fût alors,Dit tout ce qu'on peut dire en pareille occurrenceIl marqua leur desir pressantDe voir sortir du Prince une heureuse LignéeQui rendit à jamais leur Etat florissant,Il lui dit même en finissantQu'il voyoit un astre naissantIssu de son chaste hymenéeQui faisoit pâlir le croissant.D'un ton plus simple & d'une voix moins forteLe Prince à ses sujets repondit de la sorte.Le zele ardent, dont je voi qu'en ce jourVous me portez aux nœuds du mariage,Me fait plaisir, & m'est de vôtre AmourUn agreable témoignage;J'en suis sensiblement touché,Et voudrais dés demain pouvoir vous satisfaireMais a mon sens l'Hymen est une affaireOù plus l'homme est prudent, plus il est empêché.Observez bien toutes les jeunes filles;Tant qu'elles sont au sein de leurs famillesCe n'est que vertu, que bonté,Que pudeur, que sincerité;Mais sitôt que le mariageAu deguisement a mis fin,Et qu'ayant fixé leur destinIl n'importe plus d'être sage,Elles quittent leur personnage,Non sans avoir beaucoup pati,Et chacune dans son ménageSelon son gré prend son parti.L'une d'humeur chagrine, & que rien ne recrée,Devient une devote outrée,Qui crie & gronde à tous momens,L'autre se façonne en Coquette,Qui sans cesse écoute ou caquette,Et n'a jamais assez d'Amans;Celle ci des beaux arts follement curieuse,De tout décide avec hauteur,Et critiquant le plus habile autheur,Prend la forme de Precieuse;Cette autre s'erige en joüeuse,Perd tout, argent, bijoux, bagues, meubles de prix,Et même jusqu'à ses habits.Dans la diversité des routes qu'elles tiennentIl n'est qu'une chose où je voiQu'enfin toutes elles conviennent,C'est de vouloir donner la Loi.Or je suis convaincu que dans le mariageOn ne peut jamais vivre heureux,Quand on y commande tous deux.Si donc vous souhaittez qu'à l'Himen je m'engage,Cherchez une jeune BeautéSans orgueil & sans vanité,D'une obeïssance achevée,D'une patience éprouvée,Et qui n'ait point de volonté,Je la prendrai quand vous l'aurez trouvée.Le prince, ayant mis fin à ce discours moral,Monte brusquement à cheval,Et court joindre à perte d'haleineSa meutte qui l'attend au milieu de la plaine.Aprés avoir passé des prés & des guerets,Il trouve ses chasseurs couchez sur l'herbe verteTous se levent, & tous alerte,Font trembler de leurs cors les hôtes des forêts.Des chiens courans, l'abboyante famille,Deçà, de là, parmi le chaume brille,Et les Limiers à l'œil ardentQui du fort de la bête à leur poste reviennent,Entraînent en les regardantLes forts valets qui les retiennent.S'étant instruit par un des siensSi tout est prêt, si l'on est sur la traceIl ordonne aussitôt qu'on commence la chasse,Et fait donner le Cerf aux chiens.Le son des cors qui retentissent,Le bruit des chevaux qui hennissentEt des chiens animez les pénétrans abois,Remplissent la fôret de tumulte & de trouble,Et pendant que l'echo sans cesse les redouble,S'enfonçent avec eux dans les plus creux du bois.Le Prince par hasard ou par sa destinée,Prit une route détournéeOù nul des chasseurs ne le suit;Plus il court, plus il s'en sépare:Enfin, à tel point il s'egare,Que des chiens & des cors il n'entend plus le bruit.L'Endroit où le mena sa bijarre avanture,Clair de ruisseaux & sombre de verdure,Saisissoit les Esprits d'une secrette horreur;La simple & naïve natureS'y faisoit voir & si belle & si pure,Que mille fois il benit son erreur.Rempli des douces rêveriesQu'inspirent les grands bois, les eaux & les prairies,Il sent soudain frapper & son cœur & ses yeuxPar l'objet le plus agreable,Le plus doux & le plus aimableQu'il eut jamais vu sous les Cieux.C'étoit une jeune BergereQui filoit aux bords d'un ruisseau,Et qui conduisant son troupeau,D'une main sage & menagereTournoit son agile fuzeau.Elle auroit pû dompter les cœurs les plus sauvages;Des Lys, son teint a la blancheur,Et sa naturelle fraîcheurS'étoit toûjours sauvée à l'ombre des boccages:Sa bouche, de l'enfance avoit tout l'agrément,Et ses yeux qu'adoucit une brune paupiere,Plus bleus que n'est le firmament,Avoient aussi plus de lumiere.Le Prince, avec transport, dans le bois se glissant,Contemple les beautez dont son Ame est émeüe,Mais le bruit qu'il fait en passantDe la belle sur lui fit détourner la veüe;Des qu'elle se vit apperçüe,D'un brillant incarnat la prompte & vive ardeur,De son beau teint redoubla la splendeur,Et sur son visage épandeüe,Y fit triompher la pudeur.Sous le voile innocent de cette honte aimable,Le Prince découvrit une simplicité,Une douceur, une sincerité,Dont il croyoit le beau sexe incapable,Et qu'il voyait dans toute leur beauté.Saisi d'une frayeur pour lui toute nouvelle,Il s'approche interdit, & plus timide qu'elle,Lui dit d'une tremblante voix,Que de tous ses veneurs il a perdu la trace,Et lui demande si la chasseN'a point passé quelque part dans le bois.Rien n'a paru, Seigneur, dans cette solitude,Dit-elle, & nul ici que vous seul n'est venu;Mais n'ayez point d'inquiétude,Je remettrai vos pas sur un chemin connu.De mon heureuse destinéeJe ne puis, lui dit-il, trop rendre grace aux Dieux,Depuis long-tems je frequente ces lieux,Mais j'avois ignoré jusqu'à cette journéeCe qu'ilsontde plus precieux.Dans ce tems elle voit que le Prince se baisseSur le moitte bord du ruisseau,Pour étancher dans le cours de son eauLa soif ardente qui le presse;Seigneur, attendez un moment,Dit-elle, & courant promptementVers sa cabane, elle y prend une tasse,Qu'avec joye & de bonne grace,Elle presente à ce nouvel Amant.Les vases precieux de cristal & d'agatheOù l'or en mille endroits éclatte,Et qu'un art curieux avec soin façonna:N'eurent jamais pour lui, dans leur pompe inutile,Tant de beauté que le vase d'argileQue la Bergere lui donna.Cependant pour trouver une route facile,Qui mene le Prince à la Ville,Ils traversent des bois, des rochers escarpezEt de torrents entrecoupez,Le Prince n'entre point dans de route nouvelleSans en bien observer, tous les lieux d'alentour;Et son ingénieux AmourQui songeoit au retourEn fit une carte fidelle.Dans un boccage sombre & fraisEnfin la Bergere le meine,Où, de dessous ses branchages épaisIl voit au loin dans le sein de la plaineLes toits dorez de son riche Palais.S'étant separé de la Belle,Touché d'une vive douleur,A pas lents il s'éloigne d'elleChargé du trait qui lui perce le cœur.Le souvenir de sa tendre avanture,Avec plaisir le conduisit chez lui,Mais dés le lendemain il sentit sa blessure,Et se vit accablé de tristesse & d'ennui.Dés qu'il le peut il retourne à la chasse,Où de sa suite adroitementIl s'échappe & se débarrassePour s'égarer heureusement.Des arbres & des monts les cimes élevées.Qu'avec grand soin il avoit observées,Et les avis secrets de son fidelle amour,Le guiderent si bien que malgré les traverses,De cent routes diverses,De sa jeune Bergere il trouva le séjour.Il sçut qu'elle n'a plus que son pere avec elle,Que Griselidis on l'appelle,Qu'ils vivent doucement du lait de leurs brebis,Et que de leur toison qu'elle seule elle file,Sans avoir recours à la Ville,Ils font eux-mêmes leurs habits.Plus il la voit plus il s'enflâmeDes vives beautez de son ame.Il connoit en voyant tant de dons précieux,Que si sa Bergere est si belle,C'est qu'une legere étincelle,De l'esprit qui l'anime a passé dans ses yeux.Il ressent une joye extréme,D'avoir si bien placé ses premieres amours,Ainsi sans plus tarder, il fit dés le jour mêmeAssembler son Conseil & lui tint ce discours.Enfin aux Loix de l'hyménéeSuivant vos vœux je me vais engager,Je ne prens point ma femme en païs étranger.Je la prends parmi vous, belle, sage, bien née,Ainsi que mes ayeuxontfait plus d'une fois,Mais j'attendrai cette grande journéeA vous informer de mon choix.Dés que la nouvelle fut sçüe,Partout elle fut répanduë.On ne peut dire avec combien d'ardeurL'allegresse publiqueDe tous côtez s'explique;Le plus content fût l'Orateur,Qui par son discours pathetiqueCroyoit d'un si grand bien être l'unique Auteur,Qu'il se trouvoit homme de consequence!Rien ne peut resister à la grande éloquence,Disoit-il sans cesse en son cœur.Le plaisir fut de voir le travail inutile,Des Belles de toute la VillePour s'attirer & mériter le choixDu Prince leur Seigneur, q'un air chaste & modeste,Charmoit uniquement & plus que tout le reste,Ainsi qu'il l'avoit dit cent fois.D'habit & de maintien toutes elles changerent,D'un ton devot elles tousserent,Elles radoucirent leurs voix,De demi pied les coëffures baisserent,La gorge se couvrit, les manches s'allongerent,A peine on leur voyoit le petit bout des doigts.Dans la Ville avec diligence,Pour l'hymen dont le jour s'avance,On voit travailler tous les arts,Ici se font de magnifiques charsD'une forme toute nouvelle,Si beaux & si bien inventez,Que l'or qui par tout étincelle,En fait la moindre des beautez.Là, pour voir aisément & sans aucun obstacle,Toute la pompe du spectacle,On dresse de longs échaffaux,Ici de grands Arcs triomphaux,Où du Prince guerrier se celebre la gloire,Et de l'amour sur lui l'éclatante victoire.Là sont forgez d'un art industrieux,Ces feux qui par les coups d'un innocent Tonnerre,En effrayant la Terre,De mille astres nouveaux embellissent les Cieux.Là d'un ballet ingenieuxSe concerte avec soin l'agreable folie,Et là d'un Opéra peuplé de mille dieux,Le plus beau que jamais ait produit l'Italie,On entend repeter les Airs melodieux.Enfin, du fameux hymené,Arriva la grande journée.Sur le fond d'un Ciel vif & pur,A peine l'Aurore vermeille,Confondoit l'or avec l'azur,Que par tout en sursaut le beau sexe s'eveille;Le peuple curieux s'épand de tous côtez,En differens endroits des Guardes sont postez,Pour contenir la populace,Et la contraindre à faire place.Tout le Palais retentit de clairons,De flutes, de hautbois, de rustiques musettes,Et l'on n'entend aux environsQue des tambours & des trompettes.Enfin le Prince sort entouré de sa Cour,Il s'éleve un long cri de joye,Mais on est bien surpris quand au premier détour,De la forêt prochaine on voit qu'il prend la voye,Ainsi qu'il faisoit chaque jour.Voilà, dit-on, son penchant qui l'emporte,Et de ses passions, en dépit de l'amour,La Chasse est toûjours la plus forte.Il traverse rapidementLes guerets de la plaine, & gagnant la montagne,Il entre dans le bois au grand étonnementDe la Troupe qui l'accompagne.Après avoir passé par différens détours,Que son cœur amoureux se plaît à reconnaître,Il trouve enfin la cabane champêtreOù logent ses tendres amours.Griselidis de l'hymen informée,Par la voix de la Renommée,En avoit pris son bel habillement;Et pour en aller voir la pompe magnifiqueDe dessous sa case rustiqueSortoit en ce même moment.Où courez-vous, si prompte & si legere?Lui dit le prince en l'abordant,Cessez de vous hâter, trop aimable Bergere,La Nopce où vous allez, & dont je suis l'Epoux,Ne saurait se faire sans vous.Oüi, je vous aime, & je vous ai choisieEntre mille jeunes beautezPour passer avec vous le reste de ma vie.Si toutefois mes vœux ne sont pas rejettez.Ah! dit-elle, Seigneur, je n'ai garde de croireQue je sois destinée à ce comble de gloire,Vous cherchez à vous divertir.Non, non, dit-il, je suis sincere,J'ai deja pour moi vôtre Pere.(Le Prince avoit eu soin de l'en faire avertir)Daignez Bergere y consentir,C'est-là tout ce qui reste à faire.Mais afin qu'entre nous une solide paixEternellement se maintienne,Il faudroit me jurer que vous n'aurez jamaisD'autre volonté que la mienne.Je le jure, dit-elle, & je vous le promets;Si j'avois épouzé le moindre du Village,J'obeïrois, son joug me serait doux,Hélas! combien donc davantage,Si je viens à trouver en vous,Et mon Seigneur et mon Epoux.Ainsi le Prince se déclare,Et pendant que la Cour applaudit à son choix,Il porte la Bergere à souffrir qu'on la pareDes ornemens qu'on donne aux Epouzes des Rois.Celles qu'à cet emploi leur devoir interesse,Entrent dans la Cabane, & là diligemmentMettent tout leur savoir & toute leur adresseA donner de la grace à chaque ajustement.Dans cette hutte où l'on se presse,Les Dames admirent sans cesseAvec quel art la pauvretéS'y cache sous la propreté;Et cette rustique Cabane,Que couvre & refraichit un spacieux Platane,Leur semble un séjour enchanté.Enfin, de ce Reduit sort pompeuse & brillanteLa Bergere Charmante,Ce ne sont qu'applaudissemensSur sa beauté, sur ses habillemens;Mais sous cette pompe étrangere,Déja plus d'une fois le Prince a regrettéDes ornemens de la BergereL'innocente simplicité.Sur un grand char d'or & d'IvoireLa Bergere s'assied pleine de Majesté,Le Prince y monte avec fierté,Et ne trouve pas moins de gloireA se voir comme Amant assis à son côté,Qu'à marcher en triomphe aprés une victoire;La Cour les suit & tous gardent le rangQue leur donne leur charge ou l'éclat de leur sang.La Ville dans les champs presque toute sortieCouvroit les plaines d'alentour,Et du choix du Prince avertie,Avec impatience attendoit son retour,Il paroit, on le joint. Parmi l'épaisse fouleDu peuple qui se fend le char à peine roule;Par les longs cris de joye à tout coup redoublez,Les chevaux émûs et troublez,Se cabrent, trépignent, s'élancentEt reculent plus qu'ils n'avancent.Dans le Temple on arrive enfin,Et là par la chaîne éternelleD'une promesse solennelle,Les deux Epoux unissent leur destin:Ensuite au Palais ils se rendent,Où mille plaisirs les attendent,Où la Danse, lesJeux, les Courses, les TournoisRepandent l'allegresse en differens endroits;Sur le soir le blond hymenée,De ses chastes douceurs couronna la journée.Le lendemain les differents EtatsDe toute la ProvinceAccourent haranguer la Princesse & le PrincePar la voix de leurs Magistrats.De ses Dames environnée,Griselidis, sans paroître étonnée,En Princesse les entendit,En Princesse leur répondit.Elle fit toute chose avec tant de prudence,Qu'il sembla que le Ciel eût versé ses thrésors,Avec encor plus d'abondanceSur son Ame que sur son corps.Par son Esprit, par ses vives lumières,Du Grand monde aussitôt elle prit les maniéres,Et même dés le premier jourDes talens, de l'humeur des Dames de la Cour,Elle se fit si bien instruire,Que son bon sens jamais embarrasséEut moins de peine à les conduire,Que ses brebis du tems passé.Avant la fin de l'an des fruits de l'hymenée,Le Ciel benit leur couche fortunée,Ce ne fut point un Prince, on l'eût bien souhaitté;Mais la jeune Princesse avoit tant de beauté,Que l'on ne songea plus qu'à conserver sa vie;Le Pere qui lui trouve un air doux & charmant,La venoit voir de moment en moment,Et la Mere encor plus ravieLa regardoit incessamment.Elle voulut la nourrir elle-même,Ah! dit-elle, comment m'exempter de l'emploiQue ses cris demandent de moi,Sans une ingratitude extrême;Par un motif de Nature ennemiPourrois-je bien vouloir de mon Enfant que j'aime,N'être la Mere qu'à demi.Soit que le Prince eût l'ame un peu moins enflamméQu'aux premiers jours de son ardeur,Soit que de sa maligne humeurLa masse se fût rallumée,Et de son épaisse fuméeEût obscurci ses sens et corrompu son Cœur;Dans tout ce que fait la Princesse,Il s'imagine voir peu de sincerité,Sa trop grande vertu le blesse,C'est un piege qu'on rend à sa credulité;Son Esprit inquiet & de trouble agitéCroit tous les soupçons qu'il écoute,Et prend plaisir à revoquer en douteL'excez de sa felicité.Pour guerir les chagrins dont son ame est atteinteIl la suit, il l'observe, il aime à la troublerPar les ennuys de la contrainte,Par les alarmes de la crainte,Par tout ce qui peut demélerLa verité d'avec la feinte.C'est trop, dit-il, me laisser endormir,Si ses vertus sont veritablesLes traitemens les plus insupportables,Ne feront que les affermir.Dans son Palais il la tient reserrée,Loin de tous les plaisirs qui naissent à la Cour,Et dans sa chambre, où seule elle vit retirée,A peine il laisse entrer le jour.Persuadé que la ParureEt le superbe ajustementDu sexe, que pour plaire a formé la NatureEst le plus doux enchantement.Il lui demande avec rudesseLes Perles, les Rubis, les Bagues, les BijouxQu'il lui donna pour marque de tendresse,Lorsque de son Amant il devint son Epoux.Elle dont la vie est sans tache,Et qui n'a jamais eu d'attacheQu'à s'acquiter de son devoir,Les lui donne sans s'émouvoir.Et même le voyant se plaire à les reprendre,N'a pas moins de joye à les rendreQu'elle en eût à les recevoir.Pour m'éprouver mon Epoux me tourmente,Dit-elle, & je voi bien qu'il ne me fait souffrir,Qu'afin de reveiller ma vertu languissante,Qu'un doux & long repos pourrait faire perir.S'il n'a pas ce dessein, du moins suis-je assuréeQue telle est du Seigneur la conduite sur moi;Et que de tant de maux l'ennuyeuse durée,N'est que pour exercer ma constance & ma foi.Pendant que tant de malheureusesErrent au gré de leurs désirs;Par mille routes dangereuses.Aprés de faux & vains plaisirs;Pendant que le Seigneur dans sa lente JusticeLes laisse aller au bord du précipiceSans prendre part à leur dangerPar un pur mouvement de sa bonté suprêmeIl me choisit comme un enfant qu'il aimeEt s'applique à me corriger.Aymons donc sa rigueur utilement cruelleOn n'est heureux qu'autant qu'on a souffert;Aymons sa bonté paternelleEt la main dont elle se sert.Le Prince a beau la voir obeïr sans contrainteA tous ses ordres absolusJe voi le fondement de cette vertu feinteDit-il, & ce qui rend tous mes coups superflus,C'est qu'ils n'ont porté leur atteinteQu'à des endroits où son Amour n'est plus.Dans son Enfant, dans la jeune PrincesseElle a mis toute sa tendresseA l'éprouver si je veux reüssirC'est là qu'il faut que je m'adresse.C'est là que je puis m'éclaircir.Elle venait de donner la mamelle,Au tendre objet de son Amour ardentQui couché sur son sein se joüoit avec elle,Et rioit en la regardant:Je voi que vous l'aymez, lui dit-il, cependantIl faut que je vous l'ôte en cet âge encor tendrePour lui former les mœurs & pour la preserverDe certains mauvais airs qu'avec vous l'on peut prendre;Mon heureux sort m'a fait trouverUne Dame d'esprit qui saura l'éleverDans toutes les vertus & dans la politesseQue doit avoir une Princesse.Disposez-vous à la quitterOn va venir pour l'emporter.Il la laisse à ces mots, n'ayant pas le courage,Ni les yeux assez inhumains,Pour voir arracher de ses mainsDe leur Amour l'unique gage;Elle de mille pleurs se baigne le visage,Et dans un morne accablementAttend de son malheur le funeste moment.Dés que d'une action si triste & si cruelleLe Ministre odieux à ses yeux se montra,Il faut obeïr lui dit-elle,Puis prenant son Enfant qu'elle considera,Qu'elle baisa d'une ardeur maternelle,Qui de ses petits bras tendrement la serra,Toute en pleurs elle le livra.Ah! que sa douleur fut amere!Arracher l'Enfant ou le CœurDu sein d'une si tendre Mere,C'est la même douleur.Prés de la Ville étoit un monastère,Fameux par son antiquité,Où des vierges vivoient dans une regle austere,Sous les yeux d'une Abbesse illustre en pieté.Ce fut là que dans le silence,Et sans déclarer sa naissance,On déposa l'Enfant & des bagues de prix,Sous l'espoir d'une recompenseDigne de soins que l'on en auroit pris.Le Prince qui tâchoit d'éloigner par la ChasseLe vif remords qui l'embarrasseSur l'excez de sa cruauté,Craignoit de revoir la Princesse,Comme on craint de revoir une fiere TigresseA qui son faon vient d'être ôté:Cependant il en fut traitéAvec douceur, avec caresse,Et même avec cette tendresse,Qu'elle eut aux plus beaux jours de sa prosperité.Par cette complaisance & si grande & si prompte,Il fut touché de regret & de honte,Mais son chagrin demeura le plus fort:Ainsi, deux jours aprés, avec des larmes feintes,Pour lui porter encor de plus vives atteintes,Il lui vient dire que la mortDe leur aimable Enfant avoit fini le sort.Le coup inopiné mortellement la blesseCependant malgré sa tristesse,Ayant veu son Epoux qui changeoit de couleur,Elle parut oublier son malheur,Et n'avoir même de tendresseQue pour le consoler de sa fausse douleur.Cette bonté, cette ardeur sans égaleD'amitié conjugale,Du Prince tout à coup désarmant la rigueurLe touche, le pénetre, & lui change le Cœur,Jusques-là qu'il lui prend envieDe déclarer que leur EnfantJoüit encore de la vie:Mais sa bile s'éleve, &, fiere lui defendDe rien découvrir du mystereQu'il peut-être utile de faire.Dès ce bien heureux jour telle des deux EpouxFut la mutuelle tendresse,Qu'elle n'est point plus vive aux momens les plus douxEntre l'Amant & la Maîtresse.Quinze fois le soleil pour former les saisons,Habita tour à tour dans ses douze maisons,Sans rien voir qui les desunisse:Que si quelques fois par capriceIl prend plaisir à la facher,C'est seulement pour empêcherQue l'amour ne se ralentisse,Tel que le forgeron qui pressant son labeurRepand un peu d'eau sur la braizeDe sa languissante fournaisePour en redoubler la chaleur.Cependant la jeune Princesse.Croissoit en esprit, en sagesse,A la douceur, à la naïvetéQu'elle tenoit de son aimable Mere,Elle joignit de son Illustre PereL'agreable et noble fierté.L'Amas de ce qui plaît dans chaque CaractèreFit une parfaite beauté.Par tout comme un Astre elle brille,Et par hazard un Seigneur de la Cour,Jeune, bien fait & plus beau que le jour,L'ayant vû paroître à la Grille,Conçût pour elle un violent amour.Par l'instinct qu'au beau sexe a donné la nature,Et que toutes les beautez ont,De voir l'invisible blessureQue font leurs yeux, au moment qu'ils la font,La Princesse fut informéeQu'elle étoit tendrement aimée.Aprés avoir quelque tems resisté,Comme on le doit avant que de se rendre,D'un amour également tendreElle l'aima de son côté.Dans cet Amant, rien n'étoit à reprendreIl étoit beau, vaillant, né d'illustres AyeuxEt dés long-tems, pour en faire son GendreSur lui le Prince avoit jetté les yeux.Ainsi donc avec joye il apprit la nouvelle,De l'ardeur tendre & mutuelleDont bruloient ces jeunes Amans,Mais il lui prit une bizarre envie,De leur faire acheter par de cruels tourmens,Le plus grand bonheur de leur vie.Je me plairai, dit-il, à les rendre contens;Mais il faut que l'inquietudePar tout ce qu'elle a de plus rude,Rende encor leurs feux plus constans;De mon Epouze en même tems,J'exercerai la patience,Non point comme jusqu'à ce jour,Pour rasseurer ma folle défiance;Je ne dois plus douter de son amour:Mais pour faire éclatter aux yeux de tout le monde,Sa bonté, sa douceur, sa sagesse profonde;Afin que de ses dons si grands, si precieux,La terre se voyant parée,En soit de respect pénétrée,Et par reconnaissance en rende grace aux Cieux.Il déclare en public que manquant de lignée,En qui l'Etat un jour retrouve son Seigneur,Que la fille qu'il eut de son fol hymenéeEtant morte aussi-tôt que née,Il doit ailleurs chercher plus de bonheur.Que l'Epouze qu'il prend est d'illustre naissance,Qu'en un Couvent on l'a jusqu'à ce jourFait élever dans l'innocence,Et qu'il va par l'hymen couronner son amour.On peut juger à quel point fut cruelleAux deux jeunes Amans cette affreuse nouvelle;Ensuite sans marquer ni chagrin ni douleur,Il avertit son Epouze fidelle,Qu'il faut qu'il se separe d'ellePour éviter un extreme malheur;Que le peuple indigné de sa basse naissanceLe force à prendre ailleurs une digne alliance.Il faut, dit-il, vous retirerSous vôtre toit de chaume & de fougereAprés avoir repris vos habits de Bergere,Que je vous ai fait preparer.Avec une tranquile & muëtte constance,La Princesse entendit prononcer sa sentence;Sous les dehors d'un visage serainElle devoroit son chagrin,Et sans que la douleur diminuât ses charmes,De ses beaux yeux tomboient de grosses larmes,Ainsi que quelquefois au retour du Printems,Il fait soleil, & pleut en même tems.Vous êtes mon Epoux, mon Seigneur, & mon Maître,(Dit-elle en soûpirant, prête à s'évanoüir,)Et quelque affreux que soit ce que je viens d'ouïr,Je saurai vous faire connoîtreQue rien ne m'est si cher que de vous obeir.Dans sa chambre aussi-tôt seule elle se retireEt là se dépoüillant de ses riches habits,Elle reprend paisible & sans rien dire,Pendant que son cœur en soûpire,Ceux qu'elle avoit en gardant ses Brebis.En cet humble & simple équipage,Elle aborde le Prince & lui tient ce langage.Je ne puis m'éloigner de vousSans le pardon d'avoir sû vous déplaire,Je puis souffrir le poids de ma misere,Mais je ne puis, Seigneur, souffrir votre courroux.Accordez cette grace à mon regret sincere,Et je vivrai contente en mon triste séjour,Sans que jamais le tems altereNi mon humble respect, ni mon fidelle amour.Tant de soumission, & tant de grandeur d'ameSous un si vil habillement,Qui dans le cœur du Prince en ce même momentRaveilla tous les traits de sa premiere flâme,Alloient casser l'arrêt de son bannissement.Emû par de si puissants charmes,Et prêt à repandre des larmes,Il commençoit à s'avancer,Pour l'embrasser.Quand tout à coup l'imperieuse gloire,D'être ferme en son sentimentSur son amour remporta la victoire,Et le fit en ces mots répondre durement.De tout le temps passé j'ai perdu la mémoire,Je suis content de vôtre repentir,Allez il est tems de partir.Elle part aussi-tôt, & regardant son Pere,Qu'on avoit revêtu de son rustique habit,Et qui le cœur percé d'une douleur amere,Pleuroit un changement si prompt & si subit.Retournons, lui dit-elle, en nos sombres boccages,Retournons habiter nos demeures sauvages,Et quittons sans regret la pompe des Palais,Nos cabanes n'ont pas tant de magnificence,Mais on y voit régner dans l'innocenceUn plus ferme repos, une plus douce paix.Dans son desert a grand'peine arrivée,Elle reprend & quenoüille & fuzeaux,Et va filer au bord des mêmes eauxOù le Prince l'avoit trouvée.Là son cœur tranquille & sans fiel,Cent fois le jour demande au Ciel,Qu'il comble son Epoux de gloire, de richesses,Et qu'à tous ses desirs il ne refuse rien.Un Amour nourri de caressesN'est pas plus ardent que le sien.Ce cher Epoux qu'elle regrette,Voulant encore l'éprouver,Lui fait dire dans sa retraiteQu'elle ait à le venir trouver.Griselidis, dit-il, dés qu'elle se présente,Il faut que la Princesse à qui je dois demainDans le Temple donner la main,De vous & de moi soit contente.Je vous demande ici tous vos soins, & je veuxQue vous m'aidiez à plaire à l'objet de mes vœux,Vous savez de quel air il faut que l'on me serve,Point d'épargne, point de reserve,Que tout sente le Prince, & le Prince amoureux.Employez toute votre adresseA parer son appartement,Que l'abondance, la richesse,La propreté, la politesseS'y fasse voir également;Enfin songez incessammentQue c'est une jeune PrincesseQue j'aime tendrement.Pour vous faire entrer davantageDans les soins de vôtre devoir,Je veux ici vous faire voirCelle qu'à bien servir mon ordre vous engage.Telle qu'aux portes du LevantSe montre la naissante Aurore,Telle parut en arrivantLa Princesse plus belle encore.Griselidis à son abordDans le fond de son cœur sentit un doux transportDe la tendresse maternelle;Du tems passé, de ses jours bienheureux,Le souvenir en son cœur se rappelle,Helas! ma fille, en soi-même, dit-elle,Si le Ciel favorable eût écouté mes vœux,Seroit presqu'aussi grande & peut-être aussi belle!Pour la jeune Princesse en ce même moment,Elle prit un amour si vif, si vehement,Qu'aussi-tôt qu'elle fut absente,En cette sorte au Prince elle parla,Suivant sans le savoir, l'instinct qui s'en mêla.Souffrez, Seigneur, que je vous represente,Que cette Princesse charmante,Dont vous allez être l'Epoux,Dans l'aise, dans l'éclat, dans la pourpre nourrie,Ne pourra supporter, sans en perdre la vie,Les mêmes traittements que j'ai reçû de vous.Le besoin, ma naissance obscure,M'avoient endurcie aux travauxEt je pouvois souffrir toutes sortes de mauxSans peine & même sans murmure;Mais elle qui jamais n'a connu la douleur,Elle mourra dés la moindre rigueur,Dés la moindre parole un peu seche, peu dure,Hélas! Seigneur, je vous conjure,De la traitter avec douceur.Songez, lui dit le Prince avec un ton severe,A me servir selon votre pouvoir,Il ne faut pas qu'une simple BergereFasse des leçons, & s'ingere,De m'avertir de mon devoir.Griselidis à ces mots sans rien dire,Baisse les yeux et se retire.Cependant pour l'hymen les Seigneurs invitez,Arriverent de tous côtez,Dans une magnifique salleOù le Prince les assembla;Avant que d'allumer la torche nuptiale,En cette sorte il leur parla.Rien au monde aprés l'esperance;N'est plus trompeur que l'apparence:Ici l'on en peut voir un exemple éclatant,Qui ne croiroit que ma jeune Maîtresse,Que l'hymen va rendre Princesse,Ne soit heureuse & n'ait le cœur content?Il n'en est rien pourtant.Qui pourrait s'empêcher de croire,Que ce jeune Guerrier amoureux de la gloire,N'aime à voir cet hymen, lui qui dans les TournoisVa sur tous ses Rivaux remporter la victoire,Cela n'est pas vrai toutefois.Qui ne croiroit encor qu'en sa juste colere,Griselidis ne pleure & ne se desespere?Elle ne se plaint point, elle consent à tout.Et rien n'a pû pousser sa patience à bout.Qui ne croiroit enfin que de ma destinée,Rien ne peut égaler la course fortunée,En voyant les appas de l'objet de mes vœux?Cependant si l'hymen me lioit de ses nœuds,J'en concevrois une douleur profonde,Et de tous les Princes du monde,Je serois le plus malheureux.L'énigme vous paroit difficile à comprendre,Deux mots vont vous la faire entendre,Et ces deux mots feront évanoüirTous les malheurs que vous venez d'oüir.Sachez, poursuivit-il, que l'aimable personneQue vous croyez m'avoir blessé le cœur,Est ma fille, & que je la donnePour femme à ce jeune Seigneur,Qui l'aime d'un amour extréme,Et dont il est aimé de même.Sachez encor, que touché vivementDe la patience & du zèleDe l'Epouze sage & fidelleQue j'ai chassée indignement,Je la reprens, afin que je repare,Par tout ce que l'amour peut avoir de plus doux,Le traittement dur & barbareQu'elle a reçû de mon esprit jaloux.Plus grande sera mon étude,A prevenir tous ses desirsQu'elle ne fut dans mon inquietude,A l'accabler de déplaisirs;Et si dans tous les tems doit vivre la mémoireDes ennuis dont son cœur ne fut point abattu,Je veux que plus encore on parle de la gloire,Dont j'aurai couronné sa supréme vertu.Comme quand un épais nuageA le jour obscurci,Et que le Ciel de toutes parts noirci,Menace d'un affreux orage;Si de ce voile obscur par les vents écarté,Un brillant rayon de clarté,Se repand sur le Païsage,Tout rit & reprend sa beauté,Telle dans tous les yeux où régnoit la tristesseEclatte tout à coup une vive allegresse.Par ce prompt éclaircissementLa jeune Princesse ravieD'apprendre que du Prince elle a reçû la vie,Se jette à ses genoux qu'elle embrasse ardemment,Son pere qu'attendrit une fille si chere,La releve, la baise, & la meine à sa mere,A qui trop de plaisir en un même moment,Otoit presque tout sentiment.Son cœur qui tant de fois en proyeAux plus cuisans traits du malheur,Supporta si bien la douleur,Succombe au doux poids de la joye;A peine de ses bras pouvoit-elle serrerL'aimable Enfant que le Ciel lui renvoye,Elle ne pouvoit que pleurer.Assez dans d'autres tems vous pourrez satisfaire,Lui dit le Prince, aux tendresses du sang,Reprenez les habits qu'exige votre rang,Nous avons des nopces à faire.Au Temple on conduisit les deux jeunes Amans,Où la mutuelle promesseDe se cherir avec tendresse,Affermit pour jamais leurs doux engagemens,Ce ne sont que plaisirs, que Tournois magnifiques,Que jeux, que dances, que musiques,Et que Festins delicieux,Où sur Griselidis se tournent tous les yeux,Où sa patience éprouvée,Jusques au Ciel est élevée,Par mille éloges glorieux:Des peuples réjoüis la complaisance est telle,Pour leur Prince capricieux;Qu'ils vont jusqu'à loüer son épreuve cruelle,A qui d'une vertu si belle,Si seante au beau sexe, & si rare en tous lieux,On doit un si parfait modele.

Au pié des celebres MontagnesOù le Pô s'échappant de dessous ses roseaux,Va dans le sein des prochaines Campagnes,Promener ses naissantes eaux,Vivoit un jeuneetvaillant Prince,Les delices de sa Province.Le Ciel en le formant, sur lui tout à la fois,Versa ce qu'il a de plus rare,Ce qu'entre ses Amis d'ordinaire il separe,Et qu'il ne donne qu'aux grands Rois.

Comblé de tous les dons & du corps & de l'Ame,Il fut robuste, adroit, propre au métier de Mars,Et par l'instinct secret d'une divine flâme,Avec ardeur il aima les beaux arts.Il aima les combats, il aima la Victoire,Les grands projets, les actes Valeureux,Et tout ce qui fait vivre un beau nom dans l'Histoire;Mais son cœur tendre & genereuxFut encor plus sensible à la solide gloireDe rendre ses peuples heureux.Ce temperament HéroïqueFut obscurci d'une sombre vapeurQui chagrine & melancolique,Lui faisoit voir dans le fond de son Cœur,Tout le beau sexe infidelle & trompeur.Dans la femme, où brilloit le plus rare merite,Il voyoit une ame hipocrite,Un Esprit d'orgueïl enivré,Un cruel ennemi qui sans cesse n'aspireQu'à prendre un souverain EmpireSur l'Homme malheureux qui lui sera livré.

Le frequent usage du Monde,Où l'on ne voit qu'Epoux subjuguez ou trahis,Joint à l'air jaloux du Païs,Accrut encor cette haine profonde.Il jura donc plus d'une foisQue quand même le Ciel pour lui plein de tendresse,Formeroit une autre Lucrece,Jamais de l'himenée il ne suivroit les Loix.Ainsi, quand le matin, qu'il donnoit aux affaires,Il avoit reglé sagementToutes les choses necessairesAu bonheur du Gouvernement,Que du foible orphelin, de la veuve oppressée,Il avoit conservé les droits,Ou banni quelque impôt qu'une guerre forcéeAvoit introduit autrefois;L'autre moitié de la journéeA la Chasse étoit destinée,Ou les Sangliers & les Ours,Malgré leur fureur & leurs ArmesLui donnoient encor moins d'allarmesQue le sexe charmant qu'il évitoit toujours.

Cependant ses sujets que leur interét presseDe s'asseurer d'un SuccesseurQui les gouverne un jour avec même douceur,A leur donner un fils le convioient sans cesse.

Un jour dans le Palais ils vinrent tous en corpsPour faire leurs derniers efforts;Un Orateur d'une grave apparence,Et le meilleur qui fût alors,Dit tout ce qu'on peut dire en pareille occurrenceIl marqua leur desir pressantDe voir sortir du Prince une heureuse LignéeQui rendit à jamais leur Etat florissant,Il lui dit même en finissantQu'il voyoit un astre naissantIssu de son chaste hymenéeQui faisoit pâlir le croissant.

D'un ton plus simple & d'une voix moins forteLe Prince à ses sujets repondit de la sorte.

Le zele ardent, dont je voi qu'en ce jourVous me portez aux nœuds du mariage,Me fait plaisir, & m'est de vôtre AmourUn agreable témoignage;J'en suis sensiblement touché,Et voudrais dés demain pouvoir vous satisfaireMais a mon sens l'Hymen est une affaireOù plus l'homme est prudent, plus il est empêché.Observez bien toutes les jeunes filles;Tant qu'elles sont au sein de leurs famillesCe n'est que vertu, que bonté,Que pudeur, que sincerité;Mais sitôt que le mariageAu deguisement a mis fin,Et qu'ayant fixé leur destinIl n'importe plus d'être sage,Elles quittent leur personnage,Non sans avoir beaucoup pati,Et chacune dans son ménageSelon son gré prend son parti.

L'une d'humeur chagrine, & que rien ne recrée,Devient une devote outrée,Qui crie & gronde à tous momens,L'autre se façonne en Coquette,Qui sans cesse écoute ou caquette,Et n'a jamais assez d'Amans;Celle ci des beaux arts follement curieuse,De tout décide avec hauteur,Et critiquant le plus habile autheur,Prend la forme de Precieuse;Cette autre s'erige en joüeuse,Perd tout, argent, bijoux, bagues, meubles de prix,Et même jusqu'à ses habits.Dans la diversité des routes qu'elles tiennentIl n'est qu'une chose où je voiQu'enfin toutes elles conviennent,C'est de vouloir donner la Loi.

Or je suis convaincu que dans le mariageOn ne peut jamais vivre heureux,Quand on y commande tous deux.Si donc vous souhaittez qu'à l'Himen je m'engage,Cherchez une jeune BeautéSans orgueil & sans vanité,D'une obeïssance achevée,D'une patience éprouvée,Et qui n'ait point de volonté,Je la prendrai quand vous l'aurez trouvée.

Le prince, ayant mis fin à ce discours moral,Monte brusquement à cheval,Et court joindre à perte d'haleineSa meutte qui l'attend au milieu de la plaine.

Aprés avoir passé des prés & des guerets,Il trouve ses chasseurs couchez sur l'herbe verteTous se levent, & tous alerte,Font trembler de leurs cors les hôtes des forêts.Des chiens courans, l'abboyante famille,Deçà, de là, parmi le chaume brille,Et les Limiers à l'œil ardentQui du fort de la bête à leur poste reviennent,Entraînent en les regardantLes forts valets qui les retiennent.

S'étant instruit par un des siensSi tout est prêt, si l'on est sur la traceIl ordonne aussitôt qu'on commence la chasse,Et fait donner le Cerf aux chiens.Le son des cors qui retentissent,Le bruit des chevaux qui hennissentEt des chiens animez les pénétrans abois,Remplissent la fôret de tumulte & de trouble,Et pendant que l'echo sans cesse les redouble,S'enfonçent avec eux dans les plus creux du bois.

Le Prince par hasard ou par sa destinée,Prit une route détournéeOù nul des chasseurs ne le suit;Plus il court, plus il s'en sépare:Enfin, à tel point il s'egare,Que des chiens & des cors il n'entend plus le bruit.

L'Endroit où le mena sa bijarre avanture,Clair de ruisseaux & sombre de verdure,Saisissoit les Esprits d'une secrette horreur;La simple & naïve natureS'y faisoit voir & si belle & si pure,Que mille fois il benit son erreur.

Rempli des douces rêveriesQu'inspirent les grands bois, les eaux & les prairies,Il sent soudain frapper & son cœur & ses yeuxPar l'objet le plus agreable,Le plus doux & le plus aimableQu'il eut jamais vu sous les Cieux.C'étoit une jeune BergereQui filoit aux bords d'un ruisseau,Et qui conduisant son troupeau,D'une main sage & menagereTournoit son agile fuzeau.Elle auroit pû dompter les cœurs les plus sauvages;Des Lys, son teint a la blancheur,Et sa naturelle fraîcheurS'étoit toûjours sauvée à l'ombre des boccages:Sa bouche, de l'enfance avoit tout l'agrément,Et ses yeux qu'adoucit une brune paupiere,Plus bleus que n'est le firmament,Avoient aussi plus de lumiere.

Le Prince, avec transport, dans le bois se glissant,Contemple les beautez dont son Ame est émeüe,Mais le bruit qu'il fait en passantDe la belle sur lui fit détourner la veüe;Des qu'elle se vit apperçüe,D'un brillant incarnat la prompte & vive ardeur,De son beau teint redoubla la splendeur,Et sur son visage épandeüe,Y fit triompher la pudeur.

Sous le voile innocent de cette honte aimable,Le Prince découvrit une simplicité,Une douceur, une sincerité,Dont il croyoit le beau sexe incapable,Et qu'il voyait dans toute leur beauté.

Saisi d'une frayeur pour lui toute nouvelle,Il s'approche interdit, & plus timide qu'elle,Lui dit d'une tremblante voix,Que de tous ses veneurs il a perdu la trace,Et lui demande si la chasseN'a point passé quelque part dans le bois.Rien n'a paru, Seigneur, dans cette solitude,Dit-elle, & nul ici que vous seul n'est venu;Mais n'ayez point d'inquiétude,Je remettrai vos pas sur un chemin connu.

De mon heureuse destinéeJe ne puis, lui dit-il, trop rendre grace aux Dieux,Depuis long-tems je frequente ces lieux,Mais j'avois ignoré jusqu'à cette journéeCe qu'ilsontde plus precieux.

Dans ce tems elle voit que le Prince se baisseSur le moitte bord du ruisseau,Pour étancher dans le cours de son eauLa soif ardente qui le presse;Seigneur, attendez un moment,Dit-elle, & courant promptementVers sa cabane, elle y prend une tasse,Qu'avec joye & de bonne grace,Elle presente à ce nouvel Amant.

Les vases precieux de cristal & d'agatheOù l'or en mille endroits éclatte,Et qu'un art curieux avec soin façonna:N'eurent jamais pour lui, dans leur pompe inutile,Tant de beauté que le vase d'argileQue la Bergere lui donna.

Cependant pour trouver une route facile,Qui mene le Prince à la Ville,Ils traversent des bois, des rochers escarpezEt de torrents entrecoupez,Le Prince n'entre point dans de route nouvelleSans en bien observer, tous les lieux d'alentour;Et son ingénieux AmourQui songeoit au retourEn fit une carte fidelle.Dans un boccage sombre & fraisEnfin la Bergere le meine,Où, de dessous ses branchages épaisIl voit au loin dans le sein de la plaineLes toits dorez de son riche Palais.

S'étant separé de la Belle,Touché d'une vive douleur,A pas lents il s'éloigne d'elleChargé du trait qui lui perce le cœur.Le souvenir de sa tendre avanture,Avec plaisir le conduisit chez lui,Mais dés le lendemain il sentit sa blessure,Et se vit accablé de tristesse & d'ennui.

Dés qu'il le peut il retourne à la chasse,Où de sa suite adroitementIl s'échappe & se débarrassePour s'égarer heureusement.Des arbres & des monts les cimes élevées.Qu'avec grand soin il avoit observées,Et les avis secrets de son fidelle amour,Le guiderent si bien que malgré les traverses,De cent routes diverses,De sa jeune Bergere il trouva le séjour.Il sçut qu'elle n'a plus que son pere avec elle,Que Griselidis on l'appelle,Qu'ils vivent doucement du lait de leurs brebis,Et que de leur toison qu'elle seule elle file,Sans avoir recours à la Ville,Ils font eux-mêmes leurs habits.

Plus il la voit plus il s'enflâmeDes vives beautez de son ame.Il connoit en voyant tant de dons précieux,Que si sa Bergere est si belle,C'est qu'une legere étincelle,De l'esprit qui l'anime a passé dans ses yeux.

Il ressent une joye extréme,D'avoir si bien placé ses premieres amours,Ainsi sans plus tarder, il fit dés le jour mêmeAssembler son Conseil & lui tint ce discours.

Enfin aux Loix de l'hyménéeSuivant vos vœux je me vais engager,Je ne prens point ma femme en païs étranger.Je la prends parmi vous, belle, sage, bien née,Ainsi que mes ayeuxontfait plus d'une fois,Mais j'attendrai cette grande journéeA vous informer de mon choix.

Dés que la nouvelle fut sçüe,Partout elle fut répanduë.On ne peut dire avec combien d'ardeurL'allegresse publiqueDe tous côtez s'explique;Le plus content fût l'Orateur,Qui par son discours pathetiqueCroyoit d'un si grand bien être l'unique Auteur,Qu'il se trouvoit homme de consequence!Rien ne peut resister à la grande éloquence,Disoit-il sans cesse en son cœur.

Le plaisir fut de voir le travail inutile,Des Belles de toute la VillePour s'attirer & mériter le choixDu Prince leur Seigneur, q'un air chaste & modeste,Charmoit uniquement & plus que tout le reste,Ainsi qu'il l'avoit dit cent fois.

D'habit & de maintien toutes elles changerent,D'un ton devot elles tousserent,Elles radoucirent leurs voix,De demi pied les coëffures baisserent,La gorge se couvrit, les manches s'allongerent,A peine on leur voyoit le petit bout des doigts.

Dans la Ville avec diligence,Pour l'hymen dont le jour s'avance,On voit travailler tous les arts,Ici se font de magnifiques charsD'une forme toute nouvelle,Si beaux & si bien inventez,Que l'or qui par tout étincelle,En fait la moindre des beautez.

Là, pour voir aisément & sans aucun obstacle,Toute la pompe du spectacle,On dresse de longs échaffaux,Ici de grands Arcs triomphaux,Où du Prince guerrier se celebre la gloire,Et de l'amour sur lui l'éclatante victoire.

Là sont forgez d'un art industrieux,Ces feux qui par les coups d'un innocent Tonnerre,En effrayant la Terre,De mille astres nouveaux embellissent les Cieux.

Là d'un ballet ingenieuxSe concerte avec soin l'agreable folie,Et là d'un Opéra peuplé de mille dieux,Le plus beau que jamais ait produit l'Italie,On entend repeter les Airs melodieux.

Enfin, du fameux hymené,Arriva la grande journée.

Sur le fond d'un Ciel vif & pur,A peine l'Aurore vermeille,Confondoit l'or avec l'azur,Que par tout en sursaut le beau sexe s'eveille;Le peuple curieux s'épand de tous côtez,En differens endroits des Guardes sont postez,Pour contenir la populace,Et la contraindre à faire place.Tout le Palais retentit de clairons,De flutes, de hautbois, de rustiques musettes,Et l'on n'entend aux environsQue des tambours & des trompettes.Enfin le Prince sort entouré de sa Cour,Il s'éleve un long cri de joye,Mais on est bien surpris quand au premier détour,De la forêt prochaine on voit qu'il prend la voye,Ainsi qu'il faisoit chaque jour.Voilà, dit-on, son penchant qui l'emporte,Et de ses passions, en dépit de l'amour,La Chasse est toûjours la plus forte.

Il traverse rapidementLes guerets de la plaine, & gagnant la montagne,Il entre dans le bois au grand étonnementDe la Troupe qui l'accompagne.Après avoir passé par différens détours,Que son cœur amoureux se plaît à reconnaître,Il trouve enfin la cabane champêtreOù logent ses tendres amours.

Griselidis de l'hymen informée,Par la voix de la Renommée,En avoit pris son bel habillement;Et pour en aller voir la pompe magnifiqueDe dessous sa case rustiqueSortoit en ce même moment.

Où courez-vous, si prompte & si legere?Lui dit le prince en l'abordant,Cessez de vous hâter, trop aimable Bergere,La Nopce où vous allez, & dont je suis l'Epoux,Ne saurait se faire sans vous.

Oüi, je vous aime, & je vous ai choisieEntre mille jeunes beautezPour passer avec vous le reste de ma vie.Si toutefois mes vœux ne sont pas rejettez.

Ah! dit-elle, Seigneur, je n'ai garde de croireQue je sois destinée à ce comble de gloire,Vous cherchez à vous divertir.Non, non, dit-il, je suis sincere,J'ai deja pour moi vôtre Pere.(Le Prince avoit eu soin de l'en faire avertir)Daignez Bergere y consentir,C'est-là tout ce qui reste à faire.Mais afin qu'entre nous une solide paixEternellement se maintienne,Il faudroit me jurer que vous n'aurez jamaisD'autre volonté que la mienne.

Je le jure, dit-elle, & je vous le promets;Si j'avois épouzé le moindre du Village,J'obeïrois, son joug me serait doux,Hélas! combien donc davantage,Si je viens à trouver en vous,Et mon Seigneur et mon Epoux.

Ainsi le Prince se déclare,Et pendant que la Cour applaudit à son choix,Il porte la Bergere à souffrir qu'on la pareDes ornemens qu'on donne aux Epouzes des Rois.Celles qu'à cet emploi leur devoir interesse,Entrent dans la Cabane, & là diligemmentMettent tout leur savoir & toute leur adresseA donner de la grace à chaque ajustement.Dans cette hutte où l'on se presse,Les Dames admirent sans cesseAvec quel art la pauvretéS'y cache sous la propreté;Et cette rustique Cabane,Que couvre & refraichit un spacieux Platane,Leur semble un séjour enchanté.

Enfin, de ce Reduit sort pompeuse & brillanteLa Bergere Charmante,Ce ne sont qu'applaudissemensSur sa beauté, sur ses habillemens;Mais sous cette pompe étrangere,Déja plus d'une fois le Prince a regrettéDes ornemens de la BergereL'innocente simplicité.

Sur un grand char d'or & d'IvoireLa Bergere s'assied pleine de Majesté,Le Prince y monte avec fierté,Et ne trouve pas moins de gloireA se voir comme Amant assis à son côté,Qu'à marcher en triomphe aprés une victoire;La Cour les suit & tous gardent le rangQue leur donne leur charge ou l'éclat de leur sang.

La Ville dans les champs presque toute sortieCouvroit les plaines d'alentour,Et du choix du Prince avertie,Avec impatience attendoit son retour,Il paroit, on le joint. Parmi l'épaisse fouleDu peuple qui se fend le char à peine roule;Par les longs cris de joye à tout coup redoublez,Les chevaux émûs et troublez,Se cabrent, trépignent, s'élancentEt reculent plus qu'ils n'avancent.

Dans le Temple on arrive enfin,Et là par la chaîne éternelleD'une promesse solennelle,Les deux Epoux unissent leur destin:Ensuite au Palais ils se rendent,Où mille plaisirs les attendent,Où la Danse, lesJeux, les Courses, les TournoisRepandent l'allegresse en differens endroits;Sur le soir le blond hymenée,De ses chastes douceurs couronna la journée.

Le lendemain les differents EtatsDe toute la ProvinceAccourent haranguer la Princesse & le PrincePar la voix de leurs Magistrats.

De ses Dames environnée,Griselidis, sans paroître étonnée,En Princesse les entendit,En Princesse leur répondit.Elle fit toute chose avec tant de prudence,Qu'il sembla que le Ciel eût versé ses thrésors,Avec encor plus d'abondanceSur son Ame que sur son corps.Par son Esprit, par ses vives lumières,Du Grand monde aussitôt elle prit les maniéres,Et même dés le premier jourDes talens, de l'humeur des Dames de la Cour,Elle se fit si bien instruire,Que son bon sens jamais embarrasséEut moins de peine à les conduire,Que ses brebis du tems passé.

Avant la fin de l'an des fruits de l'hymenée,Le Ciel benit leur couche fortunée,Ce ne fut point un Prince, on l'eût bien souhaitté;Mais la jeune Princesse avoit tant de beauté,Que l'on ne songea plus qu'à conserver sa vie;Le Pere qui lui trouve un air doux & charmant,La venoit voir de moment en moment,Et la Mere encor plus ravieLa regardoit incessamment.

Elle voulut la nourrir elle-même,Ah! dit-elle, comment m'exempter de l'emploiQue ses cris demandent de moi,Sans une ingratitude extrême;Par un motif de Nature ennemiPourrois-je bien vouloir de mon Enfant que j'aime,N'être la Mere qu'à demi.Soit que le Prince eût l'ame un peu moins enflamméQu'aux premiers jours de son ardeur,Soit que de sa maligne humeurLa masse se fût rallumée,Et de son épaisse fuméeEût obscurci ses sens et corrompu son Cœur;Dans tout ce que fait la Princesse,Il s'imagine voir peu de sincerité,Sa trop grande vertu le blesse,C'est un piege qu'on rend à sa credulité;Son Esprit inquiet & de trouble agitéCroit tous les soupçons qu'il écoute,Et prend plaisir à revoquer en douteL'excez de sa felicité.

Pour guerir les chagrins dont son ame est atteinteIl la suit, il l'observe, il aime à la troublerPar les ennuys de la contrainte,Par les alarmes de la crainte,Par tout ce qui peut demélerLa verité d'avec la feinte.C'est trop, dit-il, me laisser endormir,Si ses vertus sont veritablesLes traitemens les plus insupportables,Ne feront que les affermir.

Dans son Palais il la tient reserrée,Loin de tous les plaisirs qui naissent à la Cour,Et dans sa chambre, où seule elle vit retirée,A peine il laisse entrer le jour.Persuadé que la ParureEt le superbe ajustementDu sexe, que pour plaire a formé la NatureEst le plus doux enchantement.Il lui demande avec rudesseLes Perles, les Rubis, les Bagues, les BijouxQu'il lui donna pour marque de tendresse,Lorsque de son Amant il devint son Epoux.

Elle dont la vie est sans tache,Et qui n'a jamais eu d'attacheQu'à s'acquiter de son devoir,Les lui donne sans s'émouvoir.Et même le voyant se plaire à les reprendre,N'a pas moins de joye à les rendreQu'elle en eût à les recevoir.

Pour m'éprouver mon Epoux me tourmente,Dit-elle, & je voi bien qu'il ne me fait souffrir,Qu'afin de reveiller ma vertu languissante,Qu'un doux & long repos pourrait faire perir.S'il n'a pas ce dessein, du moins suis-je assuréeQue telle est du Seigneur la conduite sur moi;Et que de tant de maux l'ennuyeuse durée,N'est que pour exercer ma constance & ma foi.Pendant que tant de malheureusesErrent au gré de leurs désirs;Par mille routes dangereuses.Aprés de faux & vains plaisirs;Pendant que le Seigneur dans sa lente JusticeLes laisse aller au bord du précipiceSans prendre part à leur dangerPar un pur mouvement de sa bonté suprêmeIl me choisit comme un enfant qu'il aimeEt s'applique à me corriger.Aymons donc sa rigueur utilement cruelleOn n'est heureux qu'autant qu'on a souffert;Aymons sa bonté paternelleEt la main dont elle se sert.

Le Prince a beau la voir obeïr sans contrainteA tous ses ordres absolusJe voi le fondement de cette vertu feinteDit-il, & ce qui rend tous mes coups superflus,C'est qu'ils n'ont porté leur atteinteQu'à des endroits où son Amour n'est plus.

Dans son Enfant, dans la jeune PrincesseElle a mis toute sa tendresseA l'éprouver si je veux reüssirC'est là qu'il faut que je m'adresse.C'est là que je puis m'éclaircir.Elle venait de donner la mamelle,Au tendre objet de son Amour ardentQui couché sur son sein se joüoit avec elle,Et rioit en la regardant:

Je voi que vous l'aymez, lui dit-il, cependantIl faut que je vous l'ôte en cet âge encor tendrePour lui former les mœurs & pour la preserverDe certains mauvais airs qu'avec vous l'on peut prendre;Mon heureux sort m'a fait trouverUne Dame d'esprit qui saura l'éleverDans toutes les vertus & dans la politesseQue doit avoir une Princesse.Disposez-vous à la quitterOn va venir pour l'emporter.

Il la laisse à ces mots, n'ayant pas le courage,Ni les yeux assez inhumains,Pour voir arracher de ses mainsDe leur Amour l'unique gage;Elle de mille pleurs se baigne le visage,Et dans un morne accablementAttend de son malheur le funeste moment.

Dés que d'une action si triste & si cruelleLe Ministre odieux à ses yeux se montra,Il faut obeïr lui dit-elle,Puis prenant son Enfant qu'elle considera,Qu'elle baisa d'une ardeur maternelle,Qui de ses petits bras tendrement la serra,Toute en pleurs elle le livra.Ah! que sa douleur fut amere!Arracher l'Enfant ou le CœurDu sein d'une si tendre Mere,C'est la même douleur.

Prés de la Ville étoit un monastère,Fameux par son antiquité,Où des vierges vivoient dans une regle austere,Sous les yeux d'une Abbesse illustre en pieté.Ce fut là que dans le silence,Et sans déclarer sa naissance,On déposa l'Enfant & des bagues de prix,Sous l'espoir d'une recompenseDigne de soins que l'on en auroit pris.

Le Prince qui tâchoit d'éloigner par la ChasseLe vif remords qui l'embarrasseSur l'excez de sa cruauté,Craignoit de revoir la Princesse,Comme on craint de revoir une fiere TigresseA qui son faon vient d'être ôté:Cependant il en fut traitéAvec douceur, avec caresse,Et même avec cette tendresse,Qu'elle eut aux plus beaux jours de sa prosperité.

Par cette complaisance & si grande & si prompte,Il fut touché de regret & de honte,Mais son chagrin demeura le plus fort:Ainsi, deux jours aprés, avec des larmes feintes,Pour lui porter encor de plus vives atteintes,Il lui vient dire que la mortDe leur aimable Enfant avoit fini le sort.

Le coup inopiné mortellement la blesseCependant malgré sa tristesse,Ayant veu son Epoux qui changeoit de couleur,Elle parut oublier son malheur,Et n'avoir même de tendresseQue pour le consoler de sa fausse douleur.

Cette bonté, cette ardeur sans égaleD'amitié conjugale,Du Prince tout à coup désarmant la rigueurLe touche, le pénetre, & lui change le Cœur,Jusques-là qu'il lui prend envieDe déclarer que leur EnfantJoüit encore de la vie:Mais sa bile s'éleve, &, fiere lui defendDe rien découvrir du mystereQu'il peut-être utile de faire.

Dès ce bien heureux jour telle des deux EpouxFut la mutuelle tendresse,Qu'elle n'est point plus vive aux momens les plus douxEntre l'Amant & la Maîtresse.Quinze fois le soleil pour former les saisons,Habita tour à tour dans ses douze maisons,Sans rien voir qui les desunisse:Que si quelques fois par capriceIl prend plaisir à la facher,C'est seulement pour empêcherQue l'amour ne se ralentisse,Tel que le forgeron qui pressant son labeurRepand un peu d'eau sur la braizeDe sa languissante fournaisePour en redoubler la chaleur.

Cependant la jeune Princesse.Croissoit en esprit, en sagesse,A la douceur, à la naïvetéQu'elle tenoit de son aimable Mere,Elle joignit de son Illustre PereL'agreable et noble fierté.L'Amas de ce qui plaît dans chaque CaractèreFit une parfaite beauté.

Par tout comme un Astre elle brille,Et par hazard un Seigneur de la Cour,Jeune, bien fait & plus beau que le jour,L'ayant vû paroître à la Grille,Conçût pour elle un violent amour.Par l'instinct qu'au beau sexe a donné la nature,Et que toutes les beautez ont,De voir l'invisible blessureQue font leurs yeux, au moment qu'ils la font,La Princesse fut informéeQu'elle étoit tendrement aimée.Aprés avoir quelque tems resisté,Comme on le doit avant que de se rendre,D'un amour également tendreElle l'aima de son côté.

Dans cet Amant, rien n'étoit à reprendreIl étoit beau, vaillant, né d'illustres AyeuxEt dés long-tems, pour en faire son GendreSur lui le Prince avoit jetté les yeux.Ainsi donc avec joye il apprit la nouvelle,De l'ardeur tendre & mutuelleDont bruloient ces jeunes Amans,Mais il lui prit une bizarre envie,De leur faire acheter par de cruels tourmens,Le plus grand bonheur de leur vie.

Je me plairai, dit-il, à les rendre contens;Mais il faut que l'inquietudePar tout ce qu'elle a de plus rude,Rende encor leurs feux plus constans;De mon Epouze en même tems,J'exercerai la patience,Non point comme jusqu'à ce jour,Pour rasseurer ma folle défiance;Je ne dois plus douter de son amour:Mais pour faire éclatter aux yeux de tout le monde,Sa bonté, sa douceur, sa sagesse profonde;Afin que de ses dons si grands, si precieux,La terre se voyant parée,En soit de respect pénétrée,Et par reconnaissance en rende grace aux Cieux.

Il déclare en public que manquant de lignée,En qui l'Etat un jour retrouve son Seigneur,Que la fille qu'il eut de son fol hymenéeEtant morte aussi-tôt que née,Il doit ailleurs chercher plus de bonheur.Que l'Epouze qu'il prend est d'illustre naissance,Qu'en un Couvent on l'a jusqu'à ce jourFait élever dans l'innocence,Et qu'il va par l'hymen couronner son amour.

On peut juger à quel point fut cruelleAux deux jeunes Amans cette affreuse nouvelle;Ensuite sans marquer ni chagrin ni douleur,Il avertit son Epouze fidelle,Qu'il faut qu'il se separe d'ellePour éviter un extreme malheur;Que le peuple indigné de sa basse naissanceLe force à prendre ailleurs une digne alliance.

Il faut, dit-il, vous retirerSous vôtre toit de chaume & de fougereAprés avoir repris vos habits de Bergere,Que je vous ai fait preparer.Avec une tranquile & muëtte constance,La Princesse entendit prononcer sa sentence;Sous les dehors d'un visage serainElle devoroit son chagrin,Et sans que la douleur diminuât ses charmes,De ses beaux yeux tomboient de grosses larmes,Ainsi que quelquefois au retour du Printems,Il fait soleil, & pleut en même tems.

Vous êtes mon Epoux, mon Seigneur, & mon Maître,(Dit-elle en soûpirant, prête à s'évanoüir,)Et quelque affreux que soit ce que je viens d'ouïr,Je saurai vous faire connoîtreQue rien ne m'est si cher que de vous obeir.

Dans sa chambre aussi-tôt seule elle se retireEt là se dépoüillant de ses riches habits,Elle reprend paisible & sans rien dire,Pendant que son cœur en soûpire,Ceux qu'elle avoit en gardant ses Brebis.En cet humble & simple équipage,Elle aborde le Prince & lui tient ce langage.

Je ne puis m'éloigner de vousSans le pardon d'avoir sû vous déplaire,Je puis souffrir le poids de ma misere,Mais je ne puis, Seigneur, souffrir votre courroux.Accordez cette grace à mon regret sincere,Et je vivrai contente en mon triste séjour,Sans que jamais le tems altereNi mon humble respect, ni mon fidelle amour.Tant de soumission, & tant de grandeur d'ameSous un si vil habillement,Qui dans le cœur du Prince en ce même momentRaveilla tous les traits de sa premiere flâme,Alloient casser l'arrêt de son bannissement.Emû par de si puissants charmes,Et prêt à repandre des larmes,Il commençoit à s'avancer,Pour l'embrasser.

Quand tout à coup l'imperieuse gloire,D'être ferme en son sentimentSur son amour remporta la victoire,Et le fit en ces mots répondre durement.

De tout le temps passé j'ai perdu la mémoire,Je suis content de vôtre repentir,Allez il est tems de partir.

Elle part aussi-tôt, & regardant son Pere,Qu'on avoit revêtu de son rustique habit,Et qui le cœur percé d'une douleur amere,Pleuroit un changement si prompt & si subit.Retournons, lui dit-elle, en nos sombres boccages,Retournons habiter nos demeures sauvages,Et quittons sans regret la pompe des Palais,Nos cabanes n'ont pas tant de magnificence,Mais on y voit régner dans l'innocenceUn plus ferme repos, une plus douce paix.

Dans son desert a grand'peine arrivée,Elle reprend & quenoüille & fuzeaux,Et va filer au bord des mêmes eauxOù le Prince l'avoit trouvée.Là son cœur tranquille & sans fiel,Cent fois le jour demande au Ciel,Qu'il comble son Epoux de gloire, de richesses,Et qu'à tous ses desirs il ne refuse rien.Un Amour nourri de caressesN'est pas plus ardent que le sien.

Ce cher Epoux qu'elle regrette,Voulant encore l'éprouver,Lui fait dire dans sa retraiteQu'elle ait à le venir trouver.

Griselidis, dit-il, dés qu'elle se présente,Il faut que la Princesse à qui je dois demainDans le Temple donner la main,De vous & de moi soit contente.Je vous demande ici tous vos soins, & je veuxQue vous m'aidiez à plaire à l'objet de mes vœux,Vous savez de quel air il faut que l'on me serve,Point d'épargne, point de reserve,Que tout sente le Prince, & le Prince amoureux.Employez toute votre adresseA parer son appartement,Que l'abondance, la richesse,La propreté, la politesseS'y fasse voir également;Enfin songez incessammentQue c'est une jeune PrincesseQue j'aime tendrement.

Pour vous faire entrer davantageDans les soins de vôtre devoir,Je veux ici vous faire voirCelle qu'à bien servir mon ordre vous engage.Telle qu'aux portes du LevantSe montre la naissante Aurore,Telle parut en arrivantLa Princesse plus belle encore.Griselidis à son abordDans le fond de son cœur sentit un doux transportDe la tendresse maternelle;Du tems passé, de ses jours bienheureux,Le souvenir en son cœur se rappelle,Helas! ma fille, en soi-même, dit-elle,Si le Ciel favorable eût écouté mes vœux,Seroit presqu'aussi grande & peut-être aussi belle!

Pour la jeune Princesse en ce même moment,Elle prit un amour si vif, si vehement,Qu'aussi-tôt qu'elle fut absente,En cette sorte au Prince elle parla,Suivant sans le savoir, l'instinct qui s'en mêla.Souffrez, Seigneur, que je vous represente,Que cette Princesse charmante,Dont vous allez être l'Epoux,Dans l'aise, dans l'éclat, dans la pourpre nourrie,Ne pourra supporter, sans en perdre la vie,Les mêmes traittements que j'ai reçû de vous.Le besoin, ma naissance obscure,M'avoient endurcie aux travauxEt je pouvois souffrir toutes sortes de mauxSans peine & même sans murmure;Mais elle qui jamais n'a connu la douleur,Elle mourra dés la moindre rigueur,Dés la moindre parole un peu seche, peu dure,Hélas! Seigneur, je vous conjure,De la traitter avec douceur.

Songez, lui dit le Prince avec un ton severe,A me servir selon votre pouvoir,Il ne faut pas qu'une simple BergereFasse des leçons, & s'ingere,De m'avertir de mon devoir.Griselidis à ces mots sans rien dire,Baisse les yeux et se retire.

Cependant pour l'hymen les Seigneurs invitez,Arriverent de tous côtez,Dans une magnifique salleOù le Prince les assembla;Avant que d'allumer la torche nuptiale,En cette sorte il leur parla.Rien au monde aprés l'esperance;N'est plus trompeur que l'apparence:Ici l'on en peut voir un exemple éclatant,Qui ne croiroit que ma jeune Maîtresse,Que l'hymen va rendre Princesse,Ne soit heureuse & n'ait le cœur content?Il n'en est rien pourtant.

Qui pourrait s'empêcher de croire,Que ce jeune Guerrier amoureux de la gloire,N'aime à voir cet hymen, lui qui dans les TournoisVa sur tous ses Rivaux remporter la victoire,Cela n'est pas vrai toutefois.

Qui ne croiroit encor qu'en sa juste colere,Griselidis ne pleure & ne se desespere?Elle ne se plaint point, elle consent à tout.Et rien n'a pû pousser sa patience à bout.

Qui ne croiroit enfin que de ma destinée,Rien ne peut égaler la course fortunée,En voyant les appas de l'objet de mes vœux?Cependant si l'hymen me lioit de ses nœuds,J'en concevrois une douleur profonde,Et de tous les Princes du monde,Je serois le plus malheureux.

L'énigme vous paroit difficile à comprendre,Deux mots vont vous la faire entendre,Et ces deux mots feront évanoüirTous les malheurs que vous venez d'oüir.

Sachez, poursuivit-il, que l'aimable personneQue vous croyez m'avoir blessé le cœur,Est ma fille, & que je la donnePour femme à ce jeune Seigneur,Qui l'aime d'un amour extréme,Et dont il est aimé de même.

Sachez encor, que touché vivementDe la patience & du zèleDe l'Epouze sage & fidelleQue j'ai chassée indignement,Je la reprens, afin que je repare,Par tout ce que l'amour peut avoir de plus doux,Le traittement dur & barbareQu'elle a reçû de mon esprit jaloux.Plus grande sera mon étude,A prevenir tous ses desirsQu'elle ne fut dans mon inquietude,A l'accabler de déplaisirs;Et si dans tous les tems doit vivre la mémoireDes ennuis dont son cœur ne fut point abattu,Je veux que plus encore on parle de la gloire,Dont j'aurai couronné sa supréme vertu.

Comme quand un épais nuageA le jour obscurci,Et que le Ciel de toutes parts noirci,Menace d'un affreux orage;Si de ce voile obscur par les vents écarté,Un brillant rayon de clarté,Se repand sur le Païsage,Tout rit & reprend sa beauté,Telle dans tous les yeux où régnoit la tristesseEclatte tout à coup une vive allegresse.

Par ce prompt éclaircissementLa jeune Princesse ravieD'apprendre que du Prince elle a reçû la vie,Se jette à ses genoux qu'elle embrasse ardemment,Son pere qu'attendrit une fille si chere,La releve, la baise, & la meine à sa mere,A qui trop de plaisir en un même moment,Otoit presque tout sentiment.Son cœur qui tant de fois en proyeAux plus cuisans traits du malheur,Supporta si bien la douleur,Succombe au doux poids de la joye;A peine de ses bras pouvoit-elle serrerL'aimable Enfant que le Ciel lui renvoye,Elle ne pouvoit que pleurer.

Assez dans d'autres tems vous pourrez satisfaire,Lui dit le Prince, aux tendresses du sang,Reprenez les habits qu'exige votre rang,Nous avons des nopces à faire.Au Temple on conduisit les deux jeunes Amans,Où la mutuelle promesseDe se cherir avec tendresse,Affermit pour jamais leurs doux engagemens,Ce ne sont que plaisirs, que Tournois magnifiques,Que jeux, que dances, que musiques,Et que Festins delicieux,Où sur Griselidis se tournent tous les yeux,Où sa patience éprouvée,Jusques au Ciel est élevée,Par mille éloges glorieux:Des peuples réjoüis la complaisance est telle,Pour leur Prince capricieux;Qu'ils vont jusqu'à loüer son épreuve cruelle,A qui d'une vertu si belle,Si seante au beau sexe, & si rare en tous lieux,On doit un si parfait modele.

A MONSIEUR ——

EN LUI ENVOYANT

GRISELIDIS.

Si je m'étois rendu à tous les differens avis qui m'ont été donnez sur l'ouvrage que je vous envoye, il n'y seroit rien demeuré que le Conte tout sec & tout uni, & en ce cas j'aurois mieux fait de n'y pas toucher & de le laisser dans son papier bleu, où il est depuis tant d'années. Je le lûs d'abord à deux de mes amis. Pourquoi, dit l'un, s'étendre si fort sur le caractere de vôtre Héros, qu'a-t-on affaire de savoir ce qu'il faisoit le matin dans son conseil, & moins encore à quoi il se divertissoit l'aprésdînée.

Tout cela est bon à retrancher. Otez-moi, je vous prie, dit l'autre, la réponse enjoüée qu'il fait aux Deputes de son peuple, qui le pressent de se marier; elle ne convient point à une Prince grave & serieux: vous voulez bien encore, poursuivit-il, que je vous conseille de supprimer la longue description de vôtre chasse? Qu'importe tout cela au fond de votre histoire? Croyez-moi ce sont de vains & ambitieux ornemens qui apauvrissent vôtre Poëme au lieu de l'enrichir. Il en est de même ajoûta-t-il, des préparatifs qu'on fait pour le mariage du Prince, tout cela est oiseux, & inutile. Pour vos Dames qui rabaissent leurs coëffures, qui couvrent leurs gorges, & qui allongent leurs manches, froide plaisanterie! Aussi bien que celle de l'Orateur qui s'applaudit de son éloquence: je demande encore, reprit celui qui avoit parlé le premier, que vous ôtiez les reflexions Chrêtiennes de Griselidis, qui dit, que c'est Dieu qui veut l'éprouver, c'est un sermon hors de sa place. Je ne saurois encore souffrir les inhumanitez de vôtre Prince, elles me mettent en colere, je les supprimerois. Il est vrai qu'elles sont de l'histoire; mais il n'importe. J'ôterois encor l'Episode du jeune Seigneur qui n'est là que pour épouzer la jeune Princesse, cela allonge trop vôtre Conte; Mais lui dis-je, le Conte finiroit mal sans cela. Je ne saurois que vous dire, répondit-il, je ne laisserois pas que de l'ôter.

A quelques jours de là je fis la même lecture à deux autres de mes amis, qui ne me dirent pas un seul mot sur les endroits dont je viens de parler, mais qui en reprirent quantité d'autres. Bien loin de me plaindre de la rigueur de vôtre Critique, leur dis-je, je me plains de ce qu'elle n'est pas assez severe, vous m'avez passé une infinité d'endroits que l'on trouve tres dignes de censure. Comme quoi, dirent-ils? On trouve leur dis-je, que le caractère du Prince est trop étendu, & qu'on n'a que faire de savoir ce qu'il faisoit le matin & encore moins l'aprésdînée. On se moque de vous, dirent-ils tous deux ensemble, quand on vous fait de semblables critiques. On blâme, poursuivis-je, la réponse que fait le Prince à ceux qui le pressent de se marier, comme trop enjoüée & indigne d'un Prince grave & sérieux. Bon, reprit l'un d'eux, & où est l'inconvenient qu'un jeune prince d'Italie, païs où l'on est accoûtumé à voir les hommes les plus graves & les plus élevez en dignité dire des plaisanteries, & qui d'ailleurs fait profession de mal parler, & des femmes & du mariage, matieres si sujettes à la raillerie, se soit un peu réjoüi sur cet article. Quoi qu'il en soit je vous demande grace pour cet endroit comme pour celui de l'Orateur qui croyoit avoir converti le Prince, & pour le rabaissement des coëffures; car ceux qui n'ont pas aimé la réponce enjouée du Prince ont bien la mine d'avoir fait main basse sur ces deux endroits-là. Vous l'avez deviné, lui dis-je. Mais d'un autre côté, ceux qui n'aiment que les choses plaisantes n'ont pû souffrir les reflexions Chrétiennes de la Princesse, qui dit que c'est Dieu qui la veut éprouver. Ils pretendent que c'est un sermon hors de propos. Hors de propos? reprit l'autre; non seulement ces reflexions sont necessaires au sujet: mais elles y sont absolument necessaires. Vous aviez besoin de rendre croyable la patience de vôtre Héroïne, & quel autre moyen aviez-vous que de lui faire regarder les mauvais traitemens de son Epoux comme venans de la main de Dieu? Sans cela on la prendroit pour la plus stupide de toutes les femmes, ce qui ne feroit pas assurement un bon effet.

On blâme encore leur dis-je l'Episode du jeune Seigneur qui épouse la jeune Princesse. On a tort reprit-il, comme vôtre ouvrage est un veritable Poëme, quoique vous lui donniez le titre de nouvelle, il faut qu'il n'y ait rien à desirer quand il finit. Cependant si la jeune Princesse s'en retournoit dans son Couvent sans être mariée aprés s'y être attenduë, elle ne seroit point contente, ni ceux qui liroient la nouvelle:

Ensuite de cette conference, j'ai pris le parti de laisser mon ouvrage tel à peu prés qu'il a été lû dans l'Academie. En un mot j'ai eu soin de corriger les choses qu'on m'a fait voir être mauvaises en elles-mêmes; mais à l'égard de celles que j'ai trouvé n'avoir point d'autre défaut que de n'être pas au goût de quelques personnes peut-être un peu trop délicates, j'ai crü n'y devoir pas toucher.


Back to IndexNext