Chapter 11

Une des choses qui me charment et m'étonnent le plus dans Beaumarchais, c'est que son esprit ait conservé tant de grâce en étalant tant d'impudeur. J'avoue, quant à moi, qu'il m'agrée plutôt par la grâce que par l'impudeur, quoique cette impudeur, mêlée aux premières hardiesses d'une révolution commençante, ressemble parfois à l'effronterie magistrale et formidable du génie. Au point de vue historique, Beaumarchais est cynique comme Mirabeau ; au point de vue littéraire, il est cynique comme Aristophane.

Mais, je le répète, quoi qu'il y ait de puissance, et même de beauté, dans l'impudeur de Beaumarchais, je préfère sa grâce. En d'autres termes, j'admire Figaro, mais j'aime Suzanne.

Et d'abord Suzanne, quel nom spirituel! quel nom bien trouvé! quel nom bien choisi! J'ai toujours su particulièrement gré à Beaumarchais de l'invention de ce nom. Et je me sers à dessein de ce mot,invention. On ne remarque pas assez que le poëte de génie seul sait superposer à ses créations des noms qui leur ressemblent et qui les expriment. Un nom doit être une figure. Le poëte qui ne sait pas cela ne sait rien.

Suzanne donc, Suzanne me plaît. Voyez comme ce nom se décompose bien. Il a trois aspects : Suzanne, Suzette, Suzon.

Suzanne, c'est la belle au cou de cygne, aux bras nus, aux dents étincelantes, peut-être fille, peut-être femme, on ne sait pas au juste, un peu soubrette, un peu maîtresse, ravissante créature encore arrêtée au seuil de la vie, tantôt hardie, tantôt timide, qui fait rougir un comte et qu'un page fait rougir. Suzette, c'est la jolie espiègle qui va, qui vient, qui rêve, qui écoute, qui attend, qui hoche sa tête comme l'oiseau, qui ouvre sa pensée comme la fleur son calice, la fiancée à la guimpe blanche, l'ingénue pleine d'esprit, l'innocente pleine de curiosité. Suzon, c'est la bonne enfant, le franc regard, la franche parole, le beau front insolent, la belle gorge découverte, qui ne craint pas un vieillard, qui ne craint pas un homme, qui ne craint pas même un adolescent, qui est si gaie qu'on devine qu'elle a souffert, qui est si indifférente qu'on devine qu'elle a aimé. Suzette n'a pas d'amant, Suzanne en a un, Suzon en a deux. Qui sait? trois peut-être. Suzette soupire, Suzanne sourit, Suzon rit aux éclats. Suzette est charmante, Suzanne est séduisante, Suzon est appétissante. Suzette est tout près de l'ange, Suzon est tout près du diable ; Suzanne est entre les deux.

Que cela est beau! que cela est joli! que cela est profond! Dans cette femme il y a trois femmes et dans ces trois femmes il y a toute la femme. Suzanne est plus qu'un personnage, c'est une trilogie.

Quand Beaumarchais le poëte a besoin d'éveiller l'une des trois idées qui sont dans sa création, il emploie un de ces trois noms, et, selon qu'on l'appelle Suzette, Suzanne ou Suzon, la belle fille que les spectateurs ont sous les yeux se modifie à l'instant même comme sous la baguette d'un magicien, comme sous un rayon de lumière inattendu, et lui apparaît colorée ainsi que l'a voulu le poëte.

Voilà ce que c'est qu'un nom bien choisi.


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