Chapter 16

L'Homme a besoin du rêve.

A la chimère antique a succédé la chimère gothique.

Coup de sifflet du machiniste invisible. Le gigantesque décor de l'impossible change. Les bandes de ciel et de nuages ne sont plus les mêmes. On tombe d'un chimérique dans l'autre. Les têtes ailées qui étaient Cupidons sont chérubins.

Il y a toujours à l'horizon, sur la terre et en même temps hors de la terre, un mont ; c'était l'Olympe, c'est le Golgotha. L'allongement d'une immense ombre de montagne sur un fond mystérieux, rien n'est plus sinistre. Comme ce sommet est une idée, ce n'est pas seulement une hauteur, c'est une domination.

Les sépulcres qui sont au pied du mont et qui ont laissé sortir leurs fantômes, sont restés ouverts. Des clartés à forme humaine errent. Les apparences crépusculaires abondent. Les superstitions prennent corps. La diablerie commence. On voit, sur les premiers plans, des abbayes, des châteaux, des villes aiguës, des collines contrefaites, des rochers avec anachorètes, des rivières en serpents, des prairies, d'énormes roses. La mandragore semble un œil éveillé. Des paons font la roue regardés par des femmes nues qui sont peut-être des âmes. Le cerf qui a le crucifix entre les cornes boit dans un lac, à l'écart. L'ange du jugement est debout sur une cime avec une trompette. Des vieilles filent devant des portes. L'oiseau bleu perche dans les arbres. Le paysage est difforme et charmant. On entend les fleurs chanter.

Entrent en scène les psylles, les nages, les alungles, les démonocéphales, les dives, les solipèdes, les aspioles, les monocles, les vampires, les hirudes, les diacogynes, les stryges, les masques, les salamandres, les ungulèques, les serpentes, les garoux, les voultes, les troglodytes, tout le peuple hagard des noctambules, les uns sautant sur un seul pied, les autres voyant d'un seul œil, les autres, hommes à sabot de cheval, les autres, couleuvres autant que femmes ; et les phalles, invoqués des vierges stériles, et les tarasques toutes couvertes de conferves, et les drées, dents grinçantes dans une phosphorescence. La Wili, délicate, fluide et féroce, arrête le chevalier qui passe, et lui promet «une chemise blanchie avec du clair du lune». Salomon, qui a adoré Chamos, idole des Amorrhéens, est salué par Satebos, dieu cornu des Patagons. Les éwaïpoma rôdent ; ce sont des hommes qui ont la tête dans la poitrine et les yeux sous les clavicules. Au fond, dans le ciel livide, on aperçoit des comètes.

Qu'on nous permette ce mot :chimérisme. Il pourrait servir de nom commun à toutes les théogonies. Les diverses théogonies sont, sans exception, idolâtrie par un coin et philosophie par l'autre. Toute leur philosophie, qui contient leur vérité, peut se résumer par le mot Religion ; et toute leur idolâtrie qui contient leur politique, peut se résumer par le mot Chimérisme.

Cela dit, continuons.

Dans le chimérisme gothique, l'homme se bestialise. La bête, dont il se rapproche, fait un pas de son côté ; elle prend quelque chose d'humain qui inquiète. Le loup est le sire Isengrin, le hibou est le docteurSapiens.

La tarentule est une rencontre lugubre. Elle abonde sur le mont Reventon. Elle est là dans son repaire caché par les folles avoines. Elle a une tourelle sur sa forteresse comme un baron, une tenture de soie à son mur comme une courtisane et une lueur dans la prunelle comme un tigre. Elle a une porte qu'elle ferme avec un verrou. Le soir, elle ouvre sa porte et attend, tapie au premier coude de sa caverne tubulaire. Malheur à qui passe! Ceux qu'elle a piqués se cherchent, se trouvent, se prennent par la main et se mettent à danser la ronde qui ne s'arrête pas ; les pieds s'y usent ; les pieds usés, on danse sur les tibias ; les tibias s'usent, on danse sur les genoux ; les genoux s'usent, on danse sur les fémurs ; les fémurs s'usent, on danse sur le torse devenu moignon ; le torse s'use, et les danseurs finissent par n'être plus que des têtes sautelant et se tenant par les mains, avec des tronçons de côtes autour du cou imitant des pattes, et l'on dirait d'énormes tarentules ; de sorte que l'araignée les a faits araignées.

Cette ronde de têtes use la terre, y creuse un cercle horrible, et disparaît. Dans les Pyrénées, ces cercles s'appellent oules (olla, marmite). Il y a l'oule de Héas. Gavarnie est une oule.

Dieu ne gagne pas grand'chose à la fantasmagorie gothique. L'homme ne sera adulte que le jour où son cerveau pourra contenir dans sa plénitude et dans sa simplicité la notion divine. Le Dieu morcelé de l'antiquité est encore le seul que puisse comprendre le moyen-âge. Le Christ a fait à peine diversion au fétichisme. Un paganisme chrétien pullule sur l'Évangile. La défroque olympique est utilisée. Saint-Michel prend à Apollon sa pique. Python est baptisé Satan. La troisième vertu théologale, la Charité, hérite des six mamelles de Cybèle. Je soupçonne l'honnête dieu Bonus Eventus de se perpétuer sournoisement sous le nom de saint Bonaventure. La providence, jadis éparpillée en lares et en pénates, s'émiette de nouveau, et la voilà encore une fois toute petite. Elle est fée du logis, follet de l'alcôve, grillon du foyer. Elle descend du tonnerre au cri-cri. Elle se fait chat de la maison, et elle guette et prend sous les pieds des hommes cette espèce de souris, les diables. Le paganisme est amoindri, mais persiste. L'agape devientchurch-ale; la bacchanale devient chienlit. Le dieu est tombé démon, le faune est passé lutin, le cyclope est raccourci gnôme.

Le propre de la superstition, c'est qu'elle reprend de bouture. L'idolâtrie engendre l'idolâtrie ; un fétiche se greffe sur l'autre. Le fond commun de l'erreur humaine ne se laisse point épuiser par une première chimère. Le Jupiter Capitolin sert deux fois, une première fois comme Jupiter, une deuxième fois comme saint Pierre. Allez le voir, il est encore à cette heure dans la grande basilique de Michel-Ange ; les bonnes femmes catholiques lui ont usé son orteil d'airain avec des baisers. On lui a seulement changé sa foudre en trousseau de clefs.

J'étais tout enfant quand ma mère, visitant Rome, me le montra. Un grenadier de l'armée d'alors, en faction, gardait la statue ; armée goguenarde et voltairienne celle-là, et qui ne gagnait point de petites batailles. En voyant l'homme de bronze assis et barbu, je demandai : «Qu'est-ce que c'est que ça? — C'est un saint, répondit ma mère. —Non, dit le soldat,c'est Jupin-Jupiter-Tremblement, le bon Dieu du diable.»

La disparition de réalité n'est pas moindre au moyen-âge que dans l'antiquité. Le christianisme, à force de saints, est un polythéisme. Nulle copie pourtant du passé ; nulle servilité ; à peine une vague ressemblance çà et là. Dans ces logarithmes de l'imagination, un terme de plus suffit pour tout changer. C'est un nouveau monde inouï. De ces mondes inouïs, il y en a autant qu'il y a de sortes de crédulité humaine. Aucun ne dépasse la légende gothique. En haut le mirage, en bas le vertige. Tous les zigzags de la bizarrerie compliquent pêle-mêle l'horizon, la terre où il faudrait la mer, la mer où il faudrait la terre. C'est la géographie du cauchemar. L'histoire ne s'y superpose qu'en se déformant. Londres s'appelle Troynevant. Tamerlan devient Tamburlaine. Saint-Magloire est le même que Saint-Malo qui est le même que Saint-Maclou qui est le même que Macclean qui est le même que Meg-Lin qui est le même que Linus. L'Angleterre est fille d'Iule petit-fils d'Ascagne. Il y a un lord Ucalégon né dans ce palais de Troie qui, brûlant tout près, a fait hâter le pas à Énée.

Passent, glissent, flottent et chevauchent des êtres indistincts faits de la substance du songe, un peu nuage, un peu cœur,Robin-Goodfellow, la dame blanche, la dame noire et la dame rouge ; Famo, roi des Vendes ;Will o' the WispleHobby-Horse, Adonis et Amadis ; le moine-bourru, le lord de Misrule, Palmerin d'Olive, et toutes ces vierges-lys, et toutes ces femmes-tulipes, Yolande, Yseult, Yanthe, Griselidis, Viviane, et la belle Glynire pensant au duc Cavreuse, et la belle Esclarmonde pensant à Huon de Guyenne, et la belle Maguelonne pensant à Pierre de Provence, et la belle Raymonde pensant au beau Raymond, et la belle Marianne pensant à je ne sais plus qui. Au fond, il y a Gaudisse, amiral de Babylone. En face de Gaudisse est Galafre, amiral d'Anfalerne ; Ivoirin, autre amiral, va et vient. Tous Sarrasins.

Sur la lisière de la forêt voisine, l'écureuil, menuisier de la reine Mab, cause avec le ciron, carrossier des fées. Dans le ravin chemine, traîné par trente jougs de bœufs, l'arbre de mai, tout chargé de fleurs, monstrueux panache du printemps. La fanfare du cor de Huon de Bordeaux s'entend jusque dans le royaume des génies, non moins puissante que la trompe de Triton qui mettait en fuite les géants. Sainte Marthe a le pied sur la dragonne. Le loup Urian fait des siennes à Aix-la-Chapelle. La fée Vaucluse, vêtue d'eau claire, donne des distractions à saint Trophime bâtissant l'église d'Arles. Quatre guerrières combattent l'idole Borvo-Tomona qui a donné son nom à la maison de Bourbon. Sous un porche de houx, on entrevoit la Tête templière qui, tour à tour, comme ces sources alternativement froides et chaudes, rend des oracles et crache des blasphèmes. Le fadet crie : Ho! ho! Tronc-le-Nain rôde autour de la Table-ronde, où s'accoude Isaïe le Triste, fils de Tristan et d'Yseult. Le Vice dit : Je me nomme Ambidexter.

Deux nuits magiques, laMidsummeret laChristmas, flamboient aux deux extrémités de l'année. Qui veut livrer bataille aux esprits n'a qu'à aller ramasser, passé minuit, à laMidsummer, la graine de fougère qui rend invisible. Cette graine sort de terre à l'heure même où est né saint Jean. Toute paysanne qui va à la fontaine broyant du lupin de la Noël entre ses dents, revient avec un manteau de pierreries. Les jeunes filles errent dans les champs arrachant tous les plantains qu'elles rencontrent afin de trouver dans la racine le morceau de charbon qui, mis le soir sous l'oreiller, leur fera voir en rêve le mari futur.

Des épées fameuses, Durandal, Joyeuse, Courtain, Excalibur, mêlent à tout cela leur cliquetis. Le duc de Guyenne fait son entrée à Babylone. Charlemagne désire les quatre grosses dents machelières de l'amiral Gaudisse. Le roi d'Hyrcanie donne un souper à quelques soudans de ses amis. Agrapardo, prince et géant de Nubie, tâche d'effaroucher les anges qui apportent la maison de la sainte Vierge à Lorette. Pendant ce temps-là, Astolphe va dans la lune.

La lune elle-même, telle qu'elle est, et si étrange, et si invraisemblable, et si inquiétante qu'elle a troublé bien des sages depuis Platon jusqu'à Fourier, elle ne leur suffit pas, à ces visionnaires de la vision gothique. La lune n'est pas seulement Diane, elle est Titania. Le clair de lune est féerie. Allez à jeun sous le porche d'une église, au clair de lune de laMidsummer, vous verrez les esprits de ceux qui doivent mourir dans l'année traverser le cimetière. Les disputes nocturnes des démons lunaires troublent les rêves des hommes endormis.

Tenez-vous à avoir de longues oreilles? frottez-vous le crâne au lever de la lune avec de la semence d'ânon,cum semine aselli, et vous obtiendrez le succès voulu, vous aurez une tête d'âne.

La lune, pour Chaucer, c'est «Cinthya aux pieds noirs et aux cornes blanches.» Tout le monde sait qu'on voit dans la lune un homme suivi d'un chien et portant un fagot. Qui ne voit pas cet homme sera changé en loup-garou. Pourquoi? C'est que cet homme est Caïn. Dante ne dit pas : la lune décline ; il dit (Enfer, chant XX) :Déjà Caïn avec son fardeau d'épines touche la mer sous Séville.

Ce sont là les songes.Promontorium somnii.

Songes debout. Car, insistons-y, dormir n'est pas une formalité nécessaire.Les bestions qu'on voit pendant le sommeil, pour employer l'expression d'un vieux livre, l'homme les voit volontiers hors du sommeil. Le satyre est naturel au bois payen et le farfadet au marais chrétien. Berbiguier de Terreneuve du Thym passait son temps à prendre des démons entre deux brosses qu'il appliquait l'une contre l'autre brusquement.

Pas un échalier fermant un champ qui, à minuit, ne soit enfourché par un esprit. Le sabbat danse en rond sous les étoiles dans les vergers, et le matin les vachères se montrent des cheveux de corrigans accrochés aux branches basses des pommiers. Le vent du crépuscule ploie et courbe dans les nénuphars les femmes déhanchées et ondoyantes des étangs. Il y a des prés fées broutés des chèvres le jour et des capricornes la nuit. Les landes et les bruyères ne sont pas bien sûres de n'avoir pas vu souvent, au bruit lointain d'une cloche de matines, se lever et marcher, pour aller boire aux sources voisines, ces dolmens, ces menhirs, ces cromlechs, blocs monstrueux où s'adosse dès l'aube le pâtre pensif qui regarde en l'air, comme si ses idées cherchaient des vêtements dans les casaques décousues des nuages.

Hélas, le moyen âge est lugubre. Ce pauvre paysan féodal, ne lui marchandez pas son rêve. C'est à peu près tout ce qu'il possède. Son champ n'est pas à lui, son toit n'est pas à lui, sa vache n'est pas à lui, sa famille n'est pas à lui, son souffle n'est pas à lui, son âme n'est pas à lui. Le seigneur a la carcasse, le prêtre a l'âme. Le serf végète entre eux deux, une moitié dans un enfer, une moitié dans l'autre. Il a sous ses pieds nus la fatalité qui pour lui s'appelle la glèbe. Il est forcé de marcher dessus et elle s'attache à ses talons, tantôt boue, tantôt cendre. Il est terre à demi. Il rampe, traîne, pousse, porte, geint, obéit, pleure. Il est vêtu d'une loque ; il a une corde autour des reins qui, à la moindre infraction, lui monte au cou ; son maître ne le rencontre qu'à coups de bâton ; ses enfants sont des petits, sa femme, hideuse d'infortune, est à peine une femelle ; il vit dans le dénûment, dans le silence, dans la stagnation, dans la fièvre, dans la fétidité, dans l'abjection, dans le fumier ; il est, dans son bouge, compagnon d'intelligence des poules, et d'ordure, du porc ; il est mouillé de pluie l'hiver et de sueur l'été ; il fait du pain blanc et mange du pain noir ; il doit aux seigneurs tout ce que les seigneurs peuvent vouloir, le respect, la corvée, la dîme, sa femme. Si sa femme est vieille ou trop horrible, on prend sa fille. Tout arbre est gibet possible. Il a plus de joug sur la tête que le bœuf ; s'il cueille, il est maraudeur ; s'il chasse, il est braconnier ; s'il respire, il est hardi ; s'il regarde, il est insolent ; s'il parie, estrapadez-moi ce coquin! Il a chaud, il a froid, il a faim, il a peur. Son travail est le matin travail et le soir accablement. Il rentre enfin à la nuit tombée, las, triste, humble, et il se couche. Quel est son lit? un peu de paille. Quel est son oreiller? une bûche. Une bonne bûche ronde, dit Harrison. Agood round log. Le voilà qui dort, ce ver de terre. C'est bien le moins qu'il ait la visite de l'infini.

Quels dômes! Quels portiques! Quelles colonnes! Que d'étoiles! Ce palais de l'impossible, les hommes voudront toujours l'habiter. Il est splendide, haut, profond, prodigieux, magnifique, colossal, fragile. Il s'écroule le plus souvent avant qu'on y aborde, quelquefois à l'instant où l'on y arrive et sur celui qui entre, quelquefois après qu'on s'y est installé, et qu'on y a vécu, bu, mangé, chanté, ri, fait l'amour, et qu'on y a passé plusieurs nuits. Ces évanouissements successifs de tous les songes ne déconcertent aucune espérance. Nous vivons de questions faites au monde imaginaire. Notre destinée entière est une réponse attendue. Tous les matins chacun fait son paquet de rêveries et part pour la Californie des songes. Allez donc lui dire : Vous rêvez! C'est vous qui seriez le fou. Tous ont foi, personne ne doute.

Qui que nous soyons, nous sommes les aventuriers de notre idée. Nul passant sur cette terre qui n'ait sa fantaisie, son caprice, sa passion, sa témérité, son enjeu, son risque pour gloire, vertu ou bénéfice, son ascension ou sa descente, sa loterie intérieure. Celui-là fait sa fouille obscure. Celui-ci bâtit sa bâtisse secrète. Tous suivent une piste. Jamais d'hésitation. Confiance absolue. Rien n'est comparable à l'aplomb de l'illusion. Toutes ces vaines ombres humaines, eux, vous et moi, nous tous, tout cela chemine, chaque fantôme portant son ambition en équilibre sur son front. César reconstruisant la royauté à Rome, Napoléon échafaudant le système continental, Alexandre de Russie combinant la Sainte-Alliance, sont des Perrettes qui ont sur la tête leur pot au lait, la couronne du monde. L'histoire en ramasse les morceaux cassés, ici au pied de la statue de Pompée, là à Sainte-Hélène, là à Taganrog. Ces calculs terrestres avortent à cause de la complication inconnue. Parfois l'idée préméditée n'éclôt pas, mais autre chose naît, meilleur ou pire. Ce Jules-César, qui rêve les rois, produit les empereurs plus énormes que les rois. On couve un épervier, la coque du songe se brise, un vautour sort. Parfois, sur deux espérances contraires, une est viable. Annibal rêve Rome anéantie, Caton rêve Carthage détruite ; duel sombre de deux idées dans le mystère ; le rêve romain combat le rêve punique, et le tue.

L'homme est aux petites-maisons dans les chimères. Chacun fait sa campagne de Russie. Il y a toujours un Rostopchine inattendu. Moscou brûlera, mon pauvre garçon. N'importe. On va en avant. Bonaparte ne devine pas plus Rostopchine que César n'a deviné Casca, et l'un passe le Niémen comme l'autre a passé le Rubicon. Ayez pitié d'eux, et de vous aussi. Vous êtes eux.

Le bras de l'homme croît et grandit dans le rêve. Une chose qu'on n'a jamais mesurée, c'est la longueur de l'espérance. Laquelle des deux mains est la plus étrange à voir s'étendre, et laquelle des deux chimères est la plus inouïe : l'empereur du haut de son trône aux Tuileries saisissant Moscou, ou Mallet du fond d'une prison saisissant l'empereur?

L'impraticable appelle l'inaccessible, c'est là qu'on veut aller ; la Yungfrau, c'est l'épouse qu'il nous faut ; le fer rouge, c'est là qu'on veut mordre, pour peu qu'on soit Thrasybule, Jean Huss ou Christophe Colomb. La populace des songeurs et des ambitieux se contente du fruit défendu. Mais la morsure au fer rouge, quelle âcre volupté pour les grands cœurs!Vitam impendere vero.Il y a d'ailleurs des récompenses. On cherchait le Cathay, on trouve l'Amérique.

Quant aux catastrophes, elles plaisent. On envie l'aérolithe. D'où tombes-tu, morceau de l'inconnu? Qui t'a formé? Qui t'a brûlé? Quelle rencontre as-tu faite? Quel est ton secret? Où allais-tu? Tomber de là-haut, quel admirable sort! Tu n'étais qu'une pierre, tu es un prodige. Être précipité du zénith, c'est la gloire. Les chutes du ciel mettent en appétit les audaces, Phaéton est un encouragement, et si Icare n'existait pas, Pilate des Rosiers l'inventerait.

Regardez les grands voyageurs. De quel côté se dirigent-ils le plus volontiers? Vers l'Afrique. L'Afrique, quel rêve énorme! Les sources du Nil, le lac Nagaïn, les montagnes de la Lune, le grand désert, Darfour, Dahomey, les tigres, les lions, les serpents, les mammons, les monstres, le squelette de Carthage au premier plan, le fantôme de Tombouctou au fond,Africa Portentosa. Ce songe les attire l'un après l'autre. Tous y meurent, et tous y vont. Aller là d'où personne n'est revenu, quelle tentation et quel enthousiasme! Ces curiosités d'abîmes sont un des éléments du progrès. Les fiers esprits les ont toujours eues. La prudence déconseille les penseurs, mais ils se défient de la quantité de lâcheté qui est dans la prudence. Les Grecs ont beau créer une Minerve aptère et faire dominer Athènes par la sagesse sans ailes, cela n'empêche pas Socrate, inattentif au bras fatal qui lui tend dans l'ombre la ciguë, de rêver le Dieu inconnu.

Rêves, rêves, rêves. Les uns grands, les autres chétifs. L'habitation du songe est une faculté de l'homme. L'empyrée, l'élysée, l'éden, le portique ouvert là-haut sur les profonds astres du rêve, les statues de lumière debout sur les entablements d'azur, le surnaturel, le surhumain, c'est là la contemplation préférée. L'homme est chez lui dans les nuées. Il trouve tout simple d'aller et venir dans le bleu et d'avoir des constellations sous ses pieds. Il décroche tranquillement et manie l'une après l'autre toutes les pourpres de l'idéal, et se choisit des habits dans ce vestiaire. Être bas situé n'ôte rien à la hardiesse du songe. Peau d'âne veut une robe de soleil.

Du reste, les idéals sont divers. L'idéal peut être imbécile. Il y a des êtres pour rêver un paradis de soupe au lard. Votre idéal n'est autre chose que votre proportion.

Non, personne n'est hors du rêve. De là, son immensité. Qui que nous soyons, nous avons ce plafond sur notre tête. Ce plafond est fait de tout, de chaume, de plâtras, de marbre, de fumée, de ruine, de forêt, d'étoiles. C'est à travers ce plafond, le songe, que nous voyons cette réalité, l'infini. Selon son plus ou moins de hauteur, il nous fait penser le bien ou le mal. Mais qu'on ne s'y trompe pas, point de fatalité, ici ; sa pression sur nous dépend de nous, car c'est nous qui le faisons. A âme basse, ciel bas. Comme on fait son rêve, on fait sa vie. Notre conscience est l'architecte de notre songe.

Le grand songe s'appelle devoir. Il est aussi la grande vérité.

Les hommes, presque tous un peu pareils au bourgeois Jourdain, de Molière, font du rêve sans le savoir. L'agent de change ne se doute guère qu'il est un escompteur de songes. Son carnet plein de chiffres est un enregistrement de fantasmagories ; prime-fin-report est grimoire tout comme l'Etteila ; le grand Albert pourrait être coulissier, et les femmes qui jouent à la bourse sont les mêmes qui tirent les cartes. Allez le soir chez elles ; leur bordereau reçu, elles font une réussite. Dépendre de la nouvelle du jour, attacher sa fortune au fil du télégraphe électrique, se faire le pantin de la hausse et de la baisse, c'est être en plein somnambulisme ; pour savoir si l'on sera opulent ou indigent demain, lire leMoniteurou consulter la dame de pique, c'est la même chose.

Pas de vivant qui n'ait son compartiment dans le casier de l'imaginaire. Pas de cervelle qui ne puisse être étiquetée d'un songe ; celle-ci ambition, celle-ci richesse, celle-ci gloire, celle-ci jouissance, celle-ci vanité, toutes bonheur. Le bon dîner indéfini est un rêve que le porte-monnaie refuse au pauvre et l'estomac au riche. Vénus à jamais, fait mauvais ménage avec la colonne vertébrale. Les méchantes ailes de Cupidon sont des faiseuses de culs-de-jatte ; voyez Henri Heine. Toutes les mains tendues, aucun lot saisi.

L'espérance étant conforme à l'intelligence, la forme du bonheur rêvé, varie. Pour l'usurier, c'est une bonne balance fausse ; pour le chasseur, c'est un piège à loups bien recouvert ; pour le jureur de serments, c'est un auditeur naïf. L'envieux habite en espérance l'Eldorado du mal d'autrui. Et, j'y insiste, de réalisation, peu ou point. Fussiez-vous avoué ou notaire, vous ne vous déroberez point à ceci qui est la loi : les jours de l'homme sont une série de proies lâchées pour l'ombre. Les religions, du haut de leurs chaires, s'accusent, les unes les autres, de faux paradis. Tu radotes, Brahma! Tu en as menti, Mahomet! Tu escroques les âmes, Luther! Foule de cerveaux, cohue de chimères.

Le philosophe regarde en souriant ces songeurs, tous logés dans une vision, le joueur dans la martingale, l'avare dans des piles d'or sans fin, le soldat dans la croix d'honneur, la vieille fille dans un mari, le thaumaturge dans le miracle, le prêtre dans la tiare, le savant dans un creuset, l'ignorant dans la superstition.

Et où es-tu toi-même, philosophe? dans l'utopie.

Puisqu'il n'est donné à qui que ce soit d'échapper au rêve, acceptons-le. Tâchons seulement d'avoir le bon. Les hommes haïssent, brutalisent, frappent, mentent ; regardez la première civilisation venue, l'antique comme la moderne, regardez quelque siècle que ce soit, le vôtre comme les autres, vous ne voyez qu'imposteurs, batailleurs, conquérants, brigands, tueurs, bourreaux, méchants, hypocrites ; tout cela somnambule. Laissez-leur leurs acharnements et leurs assouvissements dans leur nuée sanglante. Laissez aux choses violentes et aux forces aveugles leur inutile furie d'ouragan. Les passions de l'homme en tempête, quelle pitié! et pour quel but! Des simulacres poursuivant des chimères!

Laissez-leur leur rêve, à ces fantômes. Vous, partagez votre pain avec les petits enfants, regardez si personne ne va pieds nus autour de vous, souriez aux mères nourrices sur le seuil des chaumières, promenez-vous sans malveillance dans la nature, n'écrasez point sans savoir pourquoi la fleur de l'herbe, faites grâce aux nids d'oiseaux, penchez-vous de loin sur les peuples et de près sur les pauvres. Levez-vous pour le travail, couchez-vous dans la prière, endormez-vous du côté de l'inconnu, ayez pour oreiller l'infini, aimez, croyez, espérez, vivez, soyez comme celui qui a un arrosoir à la main ; seulement que votre arrosoir soit de bonnes œuvres et de bonnes paroles ; ne vous découragez jamais, soyez mage et soyez père, et si vous avez des champs, cultivez-les, et si vous avez des fils, élevez-les, et si vous avez des ennemis, bénissez-les, avec cette douce autorité secrète que donne à l'âme la patiente attente des aurores éternelles.


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