Chapter 23

Nous avons parlé d'étoiles immobiles, c'est une erreur. L'immobilité n'est pas. Toute cette profondeur remue. On croit y voir étinceler la fixité, on se trompe. Cette fixité bouge. Cette immuabilité change.

Il est certain que, fixe pour nous, notre soleil, avec son groupe de planètes, doit faire quelque tour immense autour de quelque autre immense soleil.

Puis, des étoiles s'enflamment ou pâlissent. Sirius, blanc aujourd'hui, était rouge autrefois.

Arcturus, Procyon, Véga, Sirius, Altaïr, ont des mouvements propres, constatés. Mira avance et recule, Algol avance et recule. Une étoile du Bélier recule, une du Dragon avance, une du Cygne approche et s'éloigne. La neuvième et la dixième du Taureau s'en sont allées.

D'autres étoiles ont apparu et disparu. Hipparque en a vu une, Adrien en a vu une, Honorius en a vu une, Albumazar, qui écrivait au neuvième siècle le livreDe la Révolution des années, en a vu une ; Charles IX a eu la sienne en 1572 ; Philippe III a eu la sienne en 1604. Une étoile dans le Renard a eu plusieurs allées et venues et, après une longue hésitation, est partie. Le Nord lui-même n'est pas imperturbable. Il change de flambeau. L'astre régulateur est relevé comme un soldat de garde. L'étoile polaire d'Homère n'est pas la nôtre.

Il existe des étoiles doubles, des étoiles triples, des étoiles quadruples. Trois soleils, un vert, un jaune et un rouge, tournant l'un sur l'autre et se poursuivant avec une vitesse de quatre-vingts millions de lieues par seconde, voilà Aldebaran.

Comment font-ils pour subsister, ces globes animés de vitesses désagrégeantes? Quelle est leur adhésion moléculaire? Comment une telle force centrifuge peut-elle être vaincue? La lumière est lente à côté de ces emportements terribles.

Ces gigantesques mouvements d'astres s'accomplissent au fond d'un tel abîme et sont à tel point annulés pour nous par la distance qu'ils sont masqués souvent par l'épaisseur du fil de platine traversant le champ de la lunette, fil mille fois plus fin qu'un fil d'araignée.

L'ombre apparaît comme l'unité.

Dans cette unité qu'y a-t-il?

L'homme a sondé, d'abord avec la prunelle, puis avec le télescope, puis avec l'esprit.

Cette unité, qu'est-ce?

C'est la noirceur, c'est la simplicité épouvantable, c'est l'immanence morte du gouffre, c'est le désert, c'est l'absence… Non. C'est la fourmilière des prodiges. C'est la Présence.

Chacune des trois sondes de l'homme a rapporté quelque chose. L'œil a vu six mille étoiles, le télescope a vu cent millions de soleils, l'esprit a vu Dieu.

Qui, Dieu?

Dieu.

Au Dieu Inconnu de saint Paul, l'Aréopage opposait le Dieu Inconnaissable.

Le Dieu inconnaissable est le Dieu incontestable.

Représentez-vous des millions de soleils comme le nôtre, avec toutes leurs légions de planètes, enfoncés au-dessus de nos têtes à une distance telle que ce n'est plus qu'une vague blancheur, un blêmissement indistinct, on ne sait quel inexprimable écrasement d'étoiles ; nous nommons cela la Voie lactée.

Nous, et tous les astres que nous voyons, et toutes les constellations du zodiaque, et tous les univers du zénith et du nadir, nous faisons partie d'un prodigieux disque d'étoiles dont la voie lactée est le bord. Il y a là un épaississement de soleils qui fait une grande tache livide dans l'infini.

Et après la planète, et après l'étoile, et après la voie lactée, qu'y a-t-il?

Il y a la nébuleuse.

Qu'est-ce que la nébuleuse?

On voit çà et là dans le ciel des pâleurs, des taches presque insaisissables, quelque chose qui est de la lumière sans cesser d'être de l'ombre, d'indicibles apparences où il y a du spectre. Ce sont les nébuleuses.

Le soleil, c'est nous ; les planètes, c'est nous ; les constellations, c'est nous ; l'étoile polaire, qui est à soixante-seize millions de lieues, c'est nous ; la voie lactée, c'est nous.

La nébuleuse, ce n'est plus nous.

Telle étoile, dont la lumière ne nous parvient qu'en cent mille années, est notre compatriote céleste. Elle habite le même firmament que nous ; elle est mêlée à notre disque stellaire ; elle est de la maison.

La nébuleuse, c'est l'étrangère. Nos comètes ne vont pas là. Elles seraient inquiètes à cette distance et craindraient de ne plus savoir où retrouver nos soleils.

Notre lumière y va ; car la lumière sacrée, c'est le lien universel.

Peut-être aussi y a-t-il, pour faire le service de ces monstrueux espaces, des relais de comètes «transatlantiques» ignorées.

La nébuleuse est un autre disque stellaire, composé, lui aussi, de ses milliards de soleils, et faisant une voie lactée dans un firmament inconnu.

Herschel a compté plus de deux mille nébuleuses.

Notre voie lactée est la cabane ; les nébuleuses sont la ville.

Au delà du monde des planètes, il y a le monde des étoiles ; au delà du monde des étoiles, il y a le monde des nébuleuses.

Les lunes sont les satellites d'une planète ; les planètes sont les satellites d'une étoile ; les étoiles sont les satellites d'une nébuleuse ; les nébuleuses sont les satellites du Centre Ignoré.

Autant la distance d'une étoile à l'autre surpasse la distance des planètes entre elles, autant la distance d'une nébuleuse à l'autre dépasse la distance des étoiles entre elles. Pour exprimer en chiffres la distance des planètes, on prend pour unité la lieue de quatre mille mètres ; pour exprimer la distance des étoiles, on prend pour unité notre rayon solaire de trente-huit millions de lieues ; pour exprimer la distance des nébuleuses, il faut prendre pour unité le rayon stellaire, c'est-à-dire au minimum sept mille milliards de lieues. La distance du soleil à la nébuleuse la plus voisine est à la distance de la terre au soleil dans la proportion de sept mille milliards de lieues à une lieue. Plus d'angles à calculer, plus de parallaxe à rêver ; ici la géométrie arrive à l'épouvante.

On sent l'accablement de la création inconnue.

Disons-le, même à cette profondeur, le télescope a pu saisir des formes. Messier, du haut de la logette de l'hôtel de Cluny, a constaté dans la vingt-septième nébuleuse deux cercles lumineux occupant les deux foyers d'une ellipse. La nébuleuse d'Hercule figure une éponge dont chaque trou serait une étoile. La nébuleuse des Chiens de chasse, espèce de chevelure de flamme, tourne en spirale autour d'un noyau éblouissant. L'éternité d'un ouragan semble pouvoir seule expliquer cette torsion effrayante.

Qui sait où l'observation humaine s'arrêtera? De Francœur à Flammarion, le télescope a monté de soixante-quinze millions d'étoiles à cent millions.

Parce que, dans la voie lactée proprement dite, nous n'avons encore compté que dix-huit millions de soleils, ce n'est pas une raison pour nous décourager.

Le jour où nos lunettes auraient reçu un suprême perfectionnement qui n'a rien d'impossible, la profondeur incommensurable étant partout peuplée d'astres à des éloignements divers, tous ces points lumineux, devant le regard du télescope, se serreraient sans interstice les uns contre les autres, boucheraient tous les trous, deviendraient surface, et le ciel de la nuit nous apparaîtrait comme un immense plafond d'or.

Le ciel offre cet effrayant phénomène : toujours la lumière, jamais la certitude.

Les distances démesurées des astres font que le ciel, à parler rigoureusement, est toujours à l'état d'illusion. Le ciel que nous voyons n'est pas présent, il est passé. L'Aujourd'hui du ciel nous est inconnu ; nous n'avons devant les yeux qu'Hier, et un Hier qui pour certains astres recule à des milliers d'années. La Chèvre, que nous admirons tous les soirs, était peut-être éteinte sept cents ans avant la bataille de Marengo ; les étoiles que le télescope de trois mètres aperçoit maintenant n'existaient peut-être plus au temps de Charlemagne, et les étoiles que le télescope de six mètres observe en ce moment, étaient peut-être déjà évanouies au moment de la guerre de Troie. A l'heure où nous sommes, qui peut certifier qu'il y ait encore une seule étoile dans le ciel?

Les dernières étoiles étant situées à la distance infinie, et la distance infinie ne s'épuisant pas, leur lumière, même après que l'astre aurait disparu, nous arrivera toujours, et s'il advenait que toutes les étoiles s'éteignissent dans le ciel, nous ne le saurions jamais. Nous verrions pendant l'éternité ces profondes étoiles mortes.

Est-ce tout?

Jamais.

Quel véhicule voulez-vous?

La locomotive fait quinze lieues à l'heure. L'ouragan fait soixante lieues à l'heure. Le boulet de canon fait sept cents lieues à l'heure.

La locomotive se traîne. L'ouragan boite. Le boulet de canon est une tortue.

Enfourchez le rayon de lumière.

C'est une monture quatre mille fois plus rapide que le boulet de canon, quatre millions deux cent mille fois plus rapide que l'ouragan et dix-sept millions de fois plus rapide que la locomotive.

Elle fait, vous le savez, soixante-dix mille lieues par seconde.

Partez.

Allez, sur le rayon de lumière, en huit minutes de la Terre au Soleil, allez en quatre heures du Soleil à Oceanus, allez en trois ans et huit mois d'Oceanus au Centaure, allez en vingt-huit ans du Centaure à l'Étoile polaire, allez en seize mille huit cents ans de l'Étoile polaire à la Voie lactée, allez en cinq millions d'années de la Voie lactée à la nébuleuse des Chiens de chasse, vous n'aurez point encore fait un pas.

Les apparitions d'univers recommenceront.

L'insondable restera devant vous, tout entier.

Au delà du visible l'invisible, au delà de l'invisible l'inconnu.

Partout, partout, partout, au zénith, au nadir, en avant, en arrière, au-dessus, au-dessous, en haut, en bas, le formidable Infini noir.

Et tout ceci ne serait encore qu'un des deux aspects de la vision sublime.

A côté de l'infini de l'espace, il y a l'infini de la durée.

Songe-t-on qu'avec des existences probables de milliards et de milliards de siècles, ces myriades d'étoiles et de soleils, soumises pourtant aux lois universelles de la naissance et de la mort, ont sans doute un commencement et une fin, mais se transforment, se remplacent et se renouvellent sans cesse, sans trêve, sans terme, toujours, toujours, toujours…

De ces prodigieuses hauteurs, oserons-nous maintenant faire un retour sur nous-mêmes?

Imperceptibles sur notre imperceptible globe pendant la seconde qui est notre vie, ne sommes-nous pas, en présence de cet écrasant Infini, bien infimes et bien misérables?

Non, puisque nous le comprenons.


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