Chapter 27

Précisons encore ; et en même temps, donnons aux idées esquissées ici leur extension complète.

L'idée de Nature résume tout. Du plus ou moins de densité de cette idée démesurée résulte la philosophie entière.

Serrez cette idée au plus près, faites-la immédiate et palpable, réduisez-la au moindre volume possible en lui conservant d'ailleurs tout ce qui la compose, aménagez-la, en un mot, à l'état concret, vous avez l'homme ; dilatez-la, vous percevez Dieu. L'humanité étant un microcosme, on conçoit l'erreur de ceux qui, comme Fichte, s'en contentent, et qui voient le monde en elle. L'homme est Dieu en petit format.

Mais prendre pour Dieu l'homme, c'est la même méprise que prendre pour univers la terre. Vous mettez le grain de cendre si près de votre prunelle qu'il vous éclipse l'infini.

Les choses sont les pores par où sort Dieu. L'univers le transpire. Toutes les profondeurs le font paraître à toutes les surfaces. Quiconque médite voit le créateur perler sur la création. La religion est la mystérieuse sueur de l'infini. La nature sécrète la notion de Dieu. Contempler est une révélation ; souffrir en est une autre. Dieu tombe goutte à goutte du ciel, et larme à larme de nos yeux.

A quoi bon Tout s'Il n'était pas là comme fin?

Fin, c'est-à-dire but.

On croit que fin signifie mort. Erreur. Fin signifie vie.

L'existence terrestre n'est autre chose que la lente croissance de l'être humain vers cet épanouissement de l'âme que nous appelons la mort. C'est dans le sépulcre que la fleur de la vie s'ouvre.

La destinée est une résultante évidente de la nature. Maintenant comment cela se fait-il? par quelle combinaison? par quel va-et-vient, par quelle décomposition de forces, par quel mélange d'effluves, par quelle alchimie énorme? Comment l'événement fuse-t-il à travers l'élément? Comment l'harmonie universelle peut-elle avoir des contre-coups, et qu'est-ce que ce contre-coup, le sort? Une providence est visible ; elle a pour manifestation l'équilibre, que le philosophe appelle d'un plus grand nom : Équité. Une fatalité aussi est visible ; elle a pour manifestation la nécessité. Équité et Nécessité ; ce sont les deux mystérieux visages de l'inconnu.

Mais qu'est-ce que cette chose qu'on nomme le hasard? Le hasard n'est point providence, car il semble rompre l'équilibre ; il n'est point fatalité, car il n'est pas empreint de nécessité. Qu'est-il donc? Est-il l'une et l'autre? est-il le remous de l'une et de l'autre? Nul ne pourrait le dire.

Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a qu'une loi. La nature n'est pas une chose et la destinée n'en est pas une autre. Il n'y a pas une loi extérieure et une loi intérieure. Le phénomène universel se réfracte d'un milieu dans l'autre. De là les apparences diverses ; de là les différents systèmes de faits, tous concordants dans le relatif, tous identiques dans l'absolu. L'unité d'essence entraîne l'unité de substance, l'unité de substance entraîne l'unité de loi. Voici le vrai nom de l'Être : Tout Un.

Le labyrinthe de l'immanence universelle a un réseau double, l'abstrait, le concret ; mais ce réseau double est en perpétuelle transfusion ; l'abstraction se concrète, la réalité s'abstrait, le palpable devient invisible, l'invisible devient palpable, ce qu'on ne peut que penser naît de ce qu'on touche et de ce qu'on voit, ce qui végète se complique de ce qui arrive, l'incident s'enchevêtre au permanent ; il y a de la destinée dans l'arbre, il y a de la sève dans la passion ; il est possible que la lumière pense. Le monde est une pile de Volta et en même temps est un esprit ; le Nil et l'Ens s'abordent et s'accouplent ; de l'immatériel au matériel la fécondation est possible ; ce sont les deux sexes de l'infini ; il n'y a pas de frontières ; tout s'amalgame et s'aime ; flux et reflux du prodige dans le prodige ; mystère, énormité, vie.

O destinée! ô création!

La mère pleure, l'enfant crie, la bête fauve gémit ou rugit, ce qui est gémir, l'arbre frissonne, l'herbe frémit, la nuée gronde, le mont tressaille, la forêt murmure, le vent se lamente, la source larmoie, la mer sanglote, l'oiseau chante. On naît, c'est pour souffrir ; on vit, c'est pour souffrir ; on aime, c'est pour souffrir ; on travaille, c'est pour souffrir ; on est beau, c'est pour souffrir ; on est juste, c'est pour souffrir ; on est grand, c'est pour souffrir. La volonté aboutit à un ajournement, l'utopie ; la science aboutit à un doute, l'hypothèse. On gravit ce qu'on ne franchira pas, on commence ce qu'on n'achèvera pas, on croit ce qu'on ne prouvera pas, on bâtit ce qu'on n'habitera pas ; on plante de l'ombrage pour autrui. Le progrès est une série de Chanaans toujours entrevus, jamais conquis, par qui les rêve ; ceux qui les ont niés y entrent. De jouissance, point, et pour personne. La tyrannie est lourde aux tyrans ; la bonté est amère aux bons. L'ingratitude, quel fond de calice! Aucune chose ne s'ajuste à nous ; on n'entre jamais tout à fait dans la place où l'on est ; on ne reconnaît son moule dans aucun des creux de la vie ; on a toujours du trop ou du moins ; toute patrie est un exil, tout exil est une patrie ; Ailleurs semble toujours préférable à Ici ; nos plus grandes plénitudes sont le vide.

Une seule sérénité est possible, celle de la conscience. Il y a du nuage sur tout le reste. Obscurité majestueuse!

Et pourquoi s'étonner et se plaindre, et que demandez-vous, mourir étant dû à l'homme!

Qu'est-ce qu'il vous faut donc?

Ce qui est certain, — et quelle espérance qu'une telle certitude! — ce qui est certain, c'est qu'un phénomène grandiose, la liberté, commence dans l'homme sur la terre. Pour parler le langage rigoureux de la philosophie et pour réserver les possibilités obscures, disons que c'est dans l'homme seulement que ce phénomène commence à être visible. L'homme seul sur la terre apparaît libre. Tout ce qui n'est pas l'homme, que ce soit la chose ou la bête, est fatal. Ceci est du moins l'apparence incontestable.

Ouvrons une parenthèse :

(La pénétration d'une autre loi, située plus avant dans les profondeurs et expliquant l'apparence fatale de la bête et de la chose, n'est donnée qu'à l'intuition. Cette loi, à laquelle du reste personnellement nous croyons, est si peu entrevue que pas un de ses linéaments n'est scientifiquement fixé. Le nom d'hypothèse est un commencement d'acceptation que la science ne consent même pas à lui donner, tant cette loi est encore engagée dans la chimère. Existe-t-elle? question. Les plus hardis se bornent à dire : il y a quelque chose là.)

Nous fermons la parenthèse, nous ne voulons pas que notre raisonnement perde pied un seul instant, et nous déclarons nous en tenir ici aux faits perceptibles à tous ; nous raisonnons sur le palpable et le visible ; nous restons dans les données de l'expérimentation philosophique universellement admise.

Cela posé, qu'est-ce que l'homme sur la terre a de plus que les autres êtres?

La faculté de faire le bien ou le mal.

A lui commence cette faculté, et par conséquent, cette notion : le bien et le mal.

Le bien et le mal, quelle ouverture sur l'inconnu!

Révélation de la loi morale.

Pouvoir faire le bien ou le mal, qu'est-ce? C'est la liberté. Et qu'est-ce encore? C'est la responsabilité. Liberté ici, responsabilité ailleurs, ô découverte splendide!

La liberté, c'est l'âme!

Liberté implique résurrection ; car résurrection, c'est responsabilité. Pour accomplir sa loi, c'est-à-dire pour devenir de liberté responsabilité, il faut absolument qu'après la vie ce phénomène, qui est l'homme même, persiste. Donc, et irrésistiblement, voilà la survivance de l'âme au corps démontrée.

Ce sont là les ténèbres sacrées.

La loi morale est le fil trouvé dans le labyrinthe.

Je sens de la chaleur, j'avance, c'est le bien ; je sens du froid, je recule, c'est le mal. L'affinité de Dieu avec mon âme se manifeste par une ineffable caresse obscure quand je m'approche de lui. Je pense, je le sens près de moi ; je crée, je le sens plus près ; j'aime, je le sens plus près ; je me dévoue, je le sens plus près encore.

Ceci n'est ni de l'observation, car je ne vois ni ne touche rien ; ni de l'imagination, car la vertu serait imaginaire alors ; c'est de l'intuition.

Toutes les racines de la loi morale sont dans ce que j'ai appelé le surnaturalisme. Nier le surnaturalisme, ce n'est pas seulement fermer les yeux à l'infini, c'est couper toutes les vertus de l'homme par le pied. L'héroïsme est une affirmation religieuse. Quiconque se dévoue prouve l'éternité. Aucune chose finie n'a en elle l'explication du sacrifice.

Celui qui écrit ces lignes l'a déjà dit quelque part, l'idéal sur la terre, l'infini hors de la terre, c'est là le double but qui est en même temps le but unique, car l'un mène l'homme au progrès et l'autre mène l'âme à Dieu.

On peut, à coup sûr, être un esprit ironique et tranquille, ne croire à rien, et quitter cette vie d'une façon fière. Pétrone, homme de plaisir, fait tout ce qu'il peut pour mourir voluptueusement. Il se met dans un bain tiède, relit l'ordre de Néron, récite quelques vers d'amour, puis prend un couteau et se coupe les quatre veines ; cela fait, il regarde son sang couler, écarte la coupure d'une veine avec ses doigts, puis l'autre, les bouche, les rouvre, tantôt c'est le bras droit, tantôt c'est le bras gauche, et il dit en riant à ses amis :Amant alterna camænæ. Certes, c'est là une attitude superbe devant l'ombre ; mais c'est plutôt bien faire sa sortie que bien mourir.

Bien mourir, c'est mourir comme Léonidas pour la patrie, comme Socrate pour la raison, comme Jésus pour la fraternité. Socrate meurt par intelligence et Jésus par amour ; il n'est rien de plus grand et de plus doux. Heureux entre tous ceux dont la mort est belle! L'âme, momentanément arrêtée ici-bas dans l'homme, mais consciente d'une destinée solidaire avec l'univers, leur doit ce contentement de pouvoir associer l'idée de beauté à l'idée de mort, vague preuve d'avenir qui satisfait l'âme confusément.

Que ces méditations-là soient abstruses, qui le nie? Mais pas de noble esprit qui n'en soit tenté. Ce qu'il y a d'abîme en nous est appelé par ce qu'il y a d'abîme hors de nous. Ces épaisseurs plaisent à l'intelligence ; selon que l'esprit qui songe est plus ou moins grand, le rayon visuel de la pensée s'y enfonce à des profondeurs diverses. L'essai de comprendre, c'est là toute la philosophie. La création est un palimpseste à travers lequel on déchiffre Dieu. Le grand obscur se dérobe, mais veut être poursuivi. L'énigme, cette Galathée formidable, fuit sous les prodigieux branchages de la vie universelle, mais elle vous regarde et désire être vue.

Ce sublime désir de l'impénétrable : être pénétré, fait éclore en vous la prière.

Peu à peu l'horizon s'élève, et la méditation devient contemplation ; puis il se trouble, et la contemplation devient vision. On ne sait quel tourbillon d'hypothétique et de réel, ce qui peut être compliquant ce qui est, notre invention du possible nous faisant à nous-même illusion, nos propres conceptions mêlées à l'obscurité, nos conjectures, nos rêves et nos aspirations prenant forme, tout cela chimérique sans doute, tout cela vrai peut-être, des apparitions d'âmes dans des éclairs, des passages rapides de linceuls, de doux visages aimés s'ébauchant dans des transparences inexprimables, de fuyants sourires dans la nuit, le prodigieux songe de l'immanence entrevue, quel vertige! Les apocalypses viennent de là.

Vous pouvez retrancher ceci au philosophe, mais vous ne le retrancherez pas au poëte. Depuis Job jusqu'à Voltaire, tout poëte a sa part de vision. Une certaine grandeur sidérale est attachée à cette folie. Dans cette démence auguste, il y a de la révélation. Être ce visionnaire possible, et cependant rester le sage, c'est à cette faculté surhumaine qu'on reconnaît les suprêmes esprits.

Nous ne sommes, certes, pas de ceux qui veulent absolument retrouver le poëte en personne dans les types de ses drames et qui le rendent responsable de tout ce que disent ses personnages ; ce qui serait réduire à un moi lyrique et monocorde le moi multiple et indéfini de l'auteur dramatique ; mais, sans faire le poëte solidaire de ses créations, ivrogne à cause de Falstaff, hypocrite à cause de Tartuffe, intrigant à cause de Figaro, fratricide à cause de Caïn, sans canoniser Corneille à cause de Polyeucte, sans idéaliser Schiller à cause de Posa et sans caricaturer Homère à cause de Thersite, tout en rejetant cette façon commode et puérile de prendre un homme en flagrant délit dans son œuvre, nous pensons qu'on peut parfois voir, par échappées, dans de certaines figures préférées, des lueurs de l'âme même du poëte. On peut à de certains moments dire : Ceci est une étincelle de Plaute ; ceci est un éclair d'Eschyle. L'auteur s'incarne un peu plus dans tel personnage que dans tous les autres. Il est évident, par exemple, que Hamlet est une prédilection pour Shakespeare de même qu'Alceste est une prédilection pour Molière ; et l'on peut affirmer que c'est Shakespeare qui parle quand Hamlet dit : — «Horatio, il y a sur la terre et dans le ciel plus de choses que votre philosophie n'en a rêvé.»

La vaste anxiété de ce qui peut être, telle est la perpétuelle obsession du poëte. Ce qui peut être dans la nature, ce qui peut être dans la destinée ; prodigieuse nuit.

Le soir, au crépuscule, du haut d'une falaise, à l'approche refroidissante de la marée qui monte, l'œil égaré dans tous ces plis de l'obéissance au vent, en bas l'onde, en haut la nuée, le fouet de l'écume dans le visage, pendant que les goëlands effarouchés par les ouvertures des vagues battent de l'aile, pendant que les flots accourent pleins du hurlement étouffé des naufrages, regarder l'océan, qu'est-ce auprès de ceci : regarder le possible!

Je pense par instants avec une joie profonde qu'avant douze ou quinze ans d'ici, au plus tard, je saurai ce que c'est que cette ombre, le tombeau, et j'ai une sorte de certitude que mon espoir de clarté ne sera pas trompé.

O vous que j'aime, ne vous affligez pas de ce cri que je pousse vers l'attente suprême, ne vous attristez pas de cette impatience, car j'ai la foi que c'est dans l'infini qu'est le grand rendez-vous. Je vous y retrouverai sublimes et vous m'y reverrez meilleur. Et nous nous y aimerons comme sur la terre, et en même temps comme au ciel, avec le redoublement mystérieux de l'immensité.

La vie n'est qu'une occasion de rencontre ; c'est après la vie qu'est la jonction. Les corps n'ont que l'embrassement, les âmes ont l'étreinte. Vous figurez-vous, ô mes bien-aimés, ce divin baiser de l'azur quand il n'y a plus dans le moi que de la lumière! La manière dont s'aiment les transfigurés fait partie de ce que nous appelons ici le jour. Leur accouplement est rayon. Qui sait si tous nos échauffements célestes pour le devoir et la vertu ne nous viennent pas ineffablement de leur clarté, s'ils ne nous rendent pas ce service de nous faire bons en étant heureux, et s'ils n'ont pas pour loi sublime d'être utiles parce qu'ils sont aimés?

Tâchons d'être un jour parmi eux. Et ici-bas, jusqu'à ce que la grande heure sonne, vous et moi, moi surtout, qui suis si entravé d'imperfections et qui ai tant à faire pour arriver à la bonté, ne nous reposons pas, travaillons, veillons sur nous et sur les autres, dépensons-nous pour la probité, prodiguons-nous pour la justice, ruinons-nous pour la vérité, sans compter ce que nous perdons, car ce que nous perdons, nous le gagnons. Point de relâche. Faisons selon nos forces, et au delà de nos forces. Où y a-t-il un devoir? où y a-t-il une lutte? où y a-t-il un exil? où y a-t-il une douleur? Courons-y. Aimer, c'est donner ; aimons. Soyons de profondes bonnes volontés. Songeons à cet immense bien qui nous attend, la mort.


Back to IndexNext