Tas de pierresIII

Désormais, ceux de nos poëtes qui auront le pressentiment de l'avenir réservé à notre langue, à notre civilisation, à notre initiative, ne consulteront plus seulement le génie français, mais le génie européen.

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Le style, c'est le fond du sujet sans cesse appelé à la surface.

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La nature procède par contrastes.

C'est par les oppositions qu'elle fait saillir les objets. C'est par leurs contraires qu'elle fait sentir les choses, le jour par la nuit, le chaud par le froid, etc. ; toute clarté fait ombre. De là le relief, le contour, la proportion, le rapport, la réalité. La création, la vie, le destin, ne sont pour l'homme qu'un immense clair-obscur.

Le poëte, ce philosophe du concret et ce peintre de l'abstrait, le poëte, ce penseur suprême, doit faire comme la nature. Procéder par contrastes. Soit qu'il peigne l'âme humaine, soit qu'il peigne le monde extérieur, il doit opposer partout l'ombre à la lumière, le vrai invisible au réel visible, l'esprit à la matière, la matière à l'esprit ; rendre le tout, qui est la création, sensible à la partie, qui est l'homme, aussi bien par le choc brusque des différences que par la rencontre harmonieuse des nuances. Cette confrontation perpétuelle des choses avec leurs contraires, pour la poésie comme pour la création, c'est la vie.

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Quand nous disons : c'est de la poésie, vous dites : ce n'est que de la couleur. Pauvres gens! le soleil aussi n'est qu'un coloriste.

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Il y a un rapport intime entre les langues et les climats. Le soleil produit les voyelles comme il produit les fleurs ; le nord se hérisse de consonnes comme de glaces et de rochers. L'équilibre des consonnes et des voyelles s'établit dans les langues intermédiaires, lesquelles naissent des climats tempérés.

C'est là une des causes de la domination de l'idiome français. Un idiome du Nord, l'allemand, par exemple, ne pourrait devenir la langue universelle ; il contient trop de consonnes que ne pourraient mâcher les molles bouches du Midi. Un idiome méridional, l'italien, je suppose, ne pourrait non plus s'adapter à toutes les nations ; ses nombreuses voyelles, à peine soutenues dans l'intérieur des mots, s'évanouiraient dans les rudes prononciations du Nord. Le français, au contraire, appuyé sur les consonnes sans en être hérissé, adouci par les voyelles sans en être affadi, est composé de telle sorte que toutes les langues humaines peuvent l'admettre. Aussi ai-je pu dire, et puis-je répéter ici, que ce n'est pas seulement la France qui parle français, c'est la civilisation.

En examinant la langue au point de vue musical, et en réfléchissant à ces mystérieuses raisons des choses que contiennent les étymologies des mots, on arrive à ceci que chaque mot, pris en lui-même, est comme un petit orchestre dans lequel la voyelle est la voix,vox, et la consonne l'instrument, l'accompagnement,sonat cum.

Détail frappant et qui montre de quelle façon vive une vérité une fois trouvée fait sortir de l'ombre toutes les autres, la musique instrumentale est propre aux pays à consonnes, c'est-à-dire au Nord, et la musique vocale aux pays à voyelles, c'est-à-dire au Midi. L'Allemagne, terre de l'harmonie, a des symphonistes ; l'Italie, terre de la mélodie, a des chanteurs. Ainsi, le Nord, la consonne, l'instrument, l'harmonie ; quatre faits qui s'engendrent logiquement et nécessairement l'un l'autre, et auxquels répondent quatre autres faits parallèles : le Midi, la voyelle, le chant, la mélodie.

Que sort-il de la mer, de la forêt, de l'ouragan? une harmonie. Et de l'oiseau? une mélodie.

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On n'est jamais trop concis. La concision est de la moëlle. Il y a dans Tacite de l'obscurité sacrée.

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Concision dans le style, précision dans la pensée, décision dans la vie.

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Accepter dans l'occasion le mot cru, rejeter le mot sale. Éviter ces deux écueils : le mot impropre, le mot malpropre.

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Ruisselant de pierreries, cette métaphore que j'ai mise dans lesOrientalesa été immédiatement adoptée. Aujourd'hui elle fait partie du style courant et banal, à tel point que je suis tenté de l'effacer desOrientales. Je me rappelle l'effet qu'elle fit sur les peintres. Louis Boulanger, à qui je lusLazzara, en fit sur-le-champ un tableau.

Cette vulgarisation immédiate est propre à toutes les métaphores énergiques. Toutes les images vraies et vives deviennent populaires en entrant dans la circulation universelle. Ainsi : courirventre à terre, êtreenflamméde colère, rire àventre déboutonné, tirerà boulet rouge(médire),être à couteaux tirés,pendre ses jambes à son cou, etc. ; autant d'admirables métaphores autrefois ; autant de lieux communs aujourd'hui.

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16 avril 1863.

Je n'ai lu qu'aujourd'hui le travail de Lamartine surles Misérables. Cela pourrait s'appeler :Essai de morsure par un cygne.

La prose et le vers ne sont que des matières dont se sert le poëte, fondeur et ciseleur, pour faire les figures de ses idées. Le vers, c'est le marbre ; la prose, c'est l'airain.

Matières admirables, cire pour l'artiste créateur, granit pour la postérité ; aussi précieuses d'ailleurs l'une que l'autre devant la pensée ; le métal de Corinthe vaut la pierre de Carrare. Tacite vaut Virgile.

Cependant le vers a plus de chance de durée que la prose, parce qu'il se vulgarise plus difficilement et qu'il ne se dissout jamais en monnaie. On ne peut faire des sous avec une figure de marbre ; on en peut faire avec une statue de bronze.

Il y a des sujets qui peuvent être indifféremment traités en prose ou en vers, taillés dans le bloc ou coulés dans la fournaise. Ce sont ceux où se mélangent dans une proportion quelconque l'humain et le divin, l'idéal et le réel. Il y a d'autres idées qui exigent impérieusement le marbre blanc, transparent et rêveur du vers. La beauté pure veut le vers. Une Vénus en bronze serait une négresse.

La poésie dramatique admet la prose ; la poésie lyrique l'exclut.

Le théâtre est le point frontière de la civilisation et de l'art ; c'est le lieu d'intersection de la société des hommes avec ses vices, ses préjugés, ses aveuglements, ses tendances, ses instincts, son autorité, ses lois et ses mœurs, et de la pensée humaine avec ses libertés, ses fantaisies, ses aspirations, son magnétisme, ses entraînements et ses enseignements.

Au théâtre, le poëte et la multitude se regardent ; quelquefois ils se touchent, quelquefois ils s'affrontent, quelquefois ils se mêlent : mélange fécond. D'un côté une foule, de l'autre un esprit. Ce quelque chose de la foule qui entre dans un esprit, ce quelque chose d'un esprit qui entre dans la foule, c'est l'art dramatique tout entier.

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Génie lyrique : être soi. Génie dramatique : être les autres.

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Poëtes dramatiques, mettez plutôt les hommes historiques que les faits historiques sur la scène. Vous êtes souvent forcés de faire les événements faux, vous pouvez toujours faire les hommes vrais. Écrivez le drame, non suivant, mais selon l'histoire.

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De braves gens vomissent sur Shakespeare. On vomit bien sur l'Océan. Au fait, le haut drame est comme la haute mer : il fait frissonner de joie les uns et soulève la nausée des autres ; il a l'odeur et le roulis de l'abîme ; il vous donne le mal de mer. Qu'est-ce que cela prouve contre le drame et contre l'Océan?

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Il n'y a pas de monologue dans le rôle de Tartuffe ; Iago est tout en monologues. Et puis, faites des théories!

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Scénario deBérénice:

ACTE I

Titus.

ACTE II

Reginam Berenicem.

ACTE III

Invitus.

ACTE IV

Invitam.

ACTE V

Dimisit.

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Il y a toujours dans les œuvres de l'esprit, surtout dans celles qui exigent un certain arrangement et une certaine construction, les poëmes dramatiques par exemple, des parties qui sont destinées à vieillir et qui vieillissent. Ce sont ces formes, toujours passagères et nécessairement un peu convenues, qui tiennent plus particulièrement au goût régnant, à la mode du jour, à l'esprit du temps, influences utiles qui datent une œuvre, et auxquelles le vrai génie ne peut, ni ne doit, ni ne veut se dérober entièrement.

On peut donc dire de toutes les productions de l'esprit humain, même des plus sublimes, qu'ellesvieillissent. Seulement, quand il n'y a dans un ouvrage ni style, ni pensée, cela devient vieux ; quand il y a poésie, philosophie, beau langage, observation de l'homme, étude de la nature, inspiration et grandeur, cela devient antique.

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Le théâtre n'est pas le pays du réel : il y a des arbres de carton, des palais de toile, un ciel de haillons, des diamants de verre, de l'or clinquant, du fard sur la pêche, du rouge sur la joue, un soleil qui sort de dessous terre.

Le théâtre est le pays du vrai : il y a des cœurs humains sur la scène, des cœurs humains dans la coulisse, des cœurs humains dans la salle.


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