De même que, sous la blouse d'un humble campagnard ou d'un modeste artisan, peuvent se percevoir les battements d'un coeur d'homme, de même aussi, sous la casquette élimée d'un simple contremaître, peut-on constater le grouillement sourd d'un cerveau de génie.
Si ces messieurs et dames veulent bien m'accorder une petite minute d'attention, on s'apercevra que mes paroles ne sont nullement mensongères, ni même exagératoires.
… Un des gros ennuis de la bicyclette réside en l'étrange facilité de son larcin.
Le cycle, en effet, a ceci de particulier qu'il sert à favoriser la fuite rapide de qui vient de le dérober, ce qui n'arrive point dans mille autres cas, comme, par exemple, le vol d'un sac de farine ou d'un lot d'escargots.
Frappés de cet inconvénient, les bécaniciens les plus en vogue cherchent depuis longtemps le moyen d'en pallier les funestes effets.
Ayons le courage de reconnaître que rien de sérieux ne fut encore accompli dans cette voie.
Il fallut qu'arrivât le simple contremaître à qui j'ai fait allusion un peu plus haut.
Le temps de se frapper le front, cet homme avait résolu la question, grâce à son petit appareil qu'il a baptisé lePique-Cul.
… Pourquoi, mesdames, cacher vos pudiques roseurs derrière vos éventails?
Et en quoi le mot dePique-Culvous effarouche-t-il tant?
Si élevées aux Oiseaux que vous puissiez avoir été, n'avez-vous donc jamais prononcé les motsgratte-cul,cul-blanc,cul-de-sac, etc., etc?
Eh bien! alors?
* * * * *
Je continue:
Sans entrer dans des détails de construction trop techniques, qu'il vous suffise de savoir que le nouvel appareil se compose d'une forte aiguille longue d'environ 5 centimètres et dissimulée sous la selle de telle façon qu'elle peut prendre, grâce à un ressort, la position verticale ou horizontale.
Une légère ouverture circulaire, pratiquée dans le pégamoïd de la selle, permet le passage à pointe.
L'engin est complété par une bobine d'induction, dont un pôle correspond au guidon et l'autre à l'aiguille.
Et voilà!
Dès que vous êtes contraint d'abandonner votre machine, vous faites prendre à votre aiguille la position verticale, et vous vaquez tranquillement à vos occupations ou à vos besoins (cela ne regarde que vous).
Survient le voleur qui, d'un bond, saute sur votre machine avec l'agilité du sapajou lancé d'une main sûre.
Sous son poids, la selle fléchit et l'aiguille pénètre dans les parties les plus charnues de l'indélicat personnage.
Un courant électrique s'établit à travers son corps…
Ah! le pauvre, il ne va guère loin, car une pelle prochaine a bientôt fait de le livrer à la justice de son pays!
Alors, vous, après avoir remis en état inoffensif votre cruel petit instrument, vous continuez votre route par les campagnes embaumées.
Est-ce pas simple à la fois et charmant?
Présentez-vous de ma part chez notre vieux Comiot, représentant duPique-Culpour toute la France.
Amenez, sans le prévenir, un de vos amis auquel vous ferez jouer le rôle de voleur, et vous vous amuserez bien.
La pêche, c'est-à-dire la capture des poissons de mer et d'eau douce, est un de ces sports qui n'ont accompli aucun progrès depuis l'antiquité.
Du temps de Pline le Jeune et même de Pline l'Ancien (ce qui ne nous rajeunit pas) les pêcheurs employaient des procédés identiques à ceux d'au jour d'aujourd'hui.
Pourquoi ce croupissement dans les vieux stratagèmes?
Je ne saurais dire, n'ayant point encore approfondi la question.
Mais ce que je crois pouvoir affirmer, c'est que ce déplorable état de choses pourrait bien cesser prochainement.
Et cela, grâce aux efforts incessants et à l'imagination toujours en éveil d'un modeste et brave homme qui m'a prié de taire son nom (à cause de la police, je crois, car il a une bonne tête vénérable de forçat évadé).
Cet excellent gentleman habite une petite propriété sise au bord d'une rivière coquette, frais asile de toutes sortes de poissons.
Comme mon bonhomme est paresseux, tel défunt Fainéant lui-même, et que le lançage de l'épervier le fatigue, et que la ligne le rase très vite, et que patati, et que patata, et que tout de même, il adore le poisson, tant pour le déguster personnellement que pour en tirer un mercenaire profit, ce type a imaginé un certain nombre de trucs forts ingénieux, ma foi, desquels je vais avoir l'honneur de vous citer quelques-uns.
Le coup de la poêle à frire:
Sur une manière de petit radeau de bois, notre industriel installe une poêle à frire à moitié remplie d'huile d'olive laquelle est aromatisée d'une goutte d'huile d'aspic.
Très friands de ce parfum, les poissons accourent (si j'ose m'exprimer ainsi) autour de la poêle, s'enhardissent bientôt et, finalement, bondissent dans l'huile où ils trouvent la mort, trépas d'autant plus rapide que le bonhomme n'hésite pas à transporter son récipient sur un feu relativement assez vif.
La pêche à la montre:
Ce sport se pratique la nuit.
Vous prenez une de ces montres si fort à la mode depuis quelque temps et dont le cadran (grâce au sulfure de zinc) est lumineux par les plus épaisses ténèbres.
Cette montre, vous la mettez au fond d'un grand sac et vous immergez le tout dans votre rivière, en ayant soin de tenir à la main la corde qui s'attache au sac.
Les poissons, fort curieux de leur nature, ne tardent point à s'approcher et à pénétrer dans le sac pour voir l'heure qu'il est.
Quand le sac est à peu près plein, ce que vous sentez à la traction de la ficelle, vous tirez à vous et vous allez chez les riches particulières leur demander si elles n'auraient pas besoin de beau poisson aujourd'hui, et pas cher, ma bonne dame.
Recommandation importante: essuyez immédiatement votre montre, dont les rouages sont bien connus pour s'accommoder mal des fluviaux séjours.
Le faible espace qui m'est départi dans cette publication me contraint à écourter mon récit.
Je terminerai par une révélation dont l'importance n'échappera à nul de ceux dans la poitrine desquels bat un coeur de vrai pêcheur.
Mon bonhomme a réussi à apprivoiser le brochet et à le dresser aussi bien que n'importe quel chien de chasse.
Grâce à lui, le brochet va devenir le faucon des rivières, de même que le faucon sauvage est le brochet des airs.
C'est ainsi, qu'à force de patience, l'homme arrive à asservir la nature entière et, de ses anciens ennemis, faire de fidèles serviteurs.
La chirurgie, dont le seul mot effrayait tant naguère la pauvre humanité, tend à devenir d'un emploi courant, aimable et recherché.
Avec les anesthésiques nouveaux, plus de souffrance; avec les pansements antiseptiques, plus de suites dangereuses.
Alors, on serait bien bête de se gêner, n'est-ce pas?
C'est ainsi que les chirurgiens modernes enlèvent aux dames, et cela sans la moindre urgence, des organes indispensables à la génération (je ne sais pas si je me fais bien comprendre).
L'ovariotomie est aujourd'hui pratiquée sur une vaste échelle, dans les meilleures familles de France.
(La vaste échelle est spécialement indiquée pour ce genre d'opération. L'aération y est plus aisée que dans les salles de nos antiques hôpitaux.)
Et il n'est point rare d'entendre, entre chères madames, ce dialogue:
—Qu'est-ce que votre mari vous a donné pour vos étrennes?
—Oh! il a été très chic! Il m'a fait enlever les ovaires.
La désinvolture de certains chirurgiens apparaît aux esprits lucides comme un facteur important du dépeuplement français.
Beaucoup de maris, heureusement, opposent à cedilettantisme de la chirurgie, comme dit Mirbeau, la digue du bon sens et la barrière de la saine indignation.
L'un de ces derniers, perdant patience un jour, interpella, dans ces termes, un célèbre praticien qui voulait absolument enlever quelques organes dans le ventre de sa bien portante épouse:
—Dites donc, si vous continuez à vouloir ainsi charcuter ma femme, savez-vous ce que je vais vous enlever, à vous?
—Non.
—Eh bien! je vais vous enlever le c…, et sans chloroforme, encore!
Le prince de la science n'insista point.
… Les chirurgiens allemands se sont, le mois dernier, réunis en congrès, à Berlin.
Les propos tenus dans cette assemblée relèvent, en grande partie, de l'affreux cauchemar.
Et ce qui ajoute encore à la stupeur qu'on éprouve à lire le récit de ces terrifiantes opérations, c'est le ton naturel et si tranquille qu'emploient ces messieurs!
Quelquefois même, on se demande si tous ces gens ne se moquent pas de nous; témoin, ce petit extrait du compte rendu que j'emprunte à laRevue de chirurgie:
CZERNY (d'Heidelberg), SUBSTITUTION D'UN LIPOME À UNE GLANDE MAMMAIRE.
_» Une dame portait une mammite intersticielle avec noyaux d'adénofibrome. Comme elle présentait des seins très développés et avait dans la région lombaire, un lipome du volume du poing, Czerny transplanta celui-ci dans la loge qu'occupait la mamelle extirpée.
» Réunion par première intention au bout de huit jours. Résultat esthétique excellent.»_
Et allez donc! Ça n'est pas plus malin que ça!
Moi, je connais une jeune fille légèrement bossue et qui n'a pas plus de seins que sur ma main.
J'ai bien envie de la conduire à Heidelberg, chez Czerny.
Nul doute que ce type extraordinaire ne réussisse à transformer la fâcheuse gibbosité de la jeune fille en deux agréables petits nichons, et que l'opérée, sortant de chez lui, n'aille tout de suite poser chez Chaplin.
Le seul empêchement à ce rêve, c'est que Chaplin est mort depuis quelques années.
Hein! mon vieux Brunetière, parleras-tu encore de la banqueroute de la chirurgie?
Quelle ne fut point la stupéfaction des ingénieurs du pont Alexandre III lorsque, arrivant mardi matin sur les chantiers, ils s'aperçurent que les constructions jusqu'à présent accomplies étaient la proie de la déformation, du gauchissement et du gondolage!
C'est eux qui ne se gondolaient pas!
Non loin de ces messieurs, un vieux contremaître ricanait:
—Je l'avais bien dit, moi, je l'avais bien dit!
—Quoi? fit un ingénieur d'un ton vif. Qu'est-ce que vous aviez bien dit? Expliquez-vous!
Le contremaître s'expliqua, et, dame! on fut bientôt forcé de convenir que cet homme avait pronostiqué juste.
… Si nos lecteurs veulent bien s'en souvenir, le commencement des travaux du pont Alexandre III coïncidait avec le passage à Paris de Leurs Majestés Impériales Russes.
On pria le tsar—idée touchante—de poser la première pierre de ce pont qui devait porter le nom de son regretté père.
Malheureusement (émotion bien légitime, manque d'entraînement technique, maladresse personnelle? on ne sait), l'empereur posa tout de travers cet important moellon.
Par révérence, personne n'osa rectifier l'auguste ouvrage, et les travaux commencèrent sur ce fâcheux début.
Ce fut une lourde faute, car aujourd'hui tout est à refaire, et voilà quelques millions de francs à la rivière, c'est le cas de le dire.
Mais aussi quelle fichue idée de confier à un empereur, excellent politique (nous n'en doutons pas), mais fort peu au courant du génie civil, une tâche aussi délicate!
Si encore, au lieu de la première pierre, on l'avait prié de poser la première ferme en bois, peut-être,—si l'atavisme n'est pas un vain mot,—s'en serait-il mieux tiré, ce brave Nicolas, en digne neveu de l'impérial charpentier Pierre le Grand?
Mais on ne pense pas à tout.
Qu'au moins cette leçon nous serve d'exemple, et, puisqu'il est question de reconstruire l'édifice social, confions cette entreprise, depuis a jusqu'à z, à des gens du métier, et non pas à certains monarques, lesquels, d'ailleurs, n'apporteraient à cette tâche qu'un entrain bien pâlot, je pense.
«… L'exemple du pont Alexandre III est loin d'être un cas isolé. Croiriez-vous, entre autres, cher monsieur, que, contrairement à l'opinion publique qui s'accorde à croire la Tour Eiffel toute en fer, ce monument est composé, au moins pour les trois quarts, de lattes en simple sapin?
» C'est incroyable, mais c'est ainsi!
» Comment le fait a-t-il pu se produire? je l'ignore.
» Fut-ce erreur de calcul de la part des ingénieurs qui ne prévirent pas l'énorme quantité de pièces nécessaire à la construction d'une tour de trois cents mètres?
» N'y eut-il point cambriolage dans les chantiers où les dites pièces se trouvaient réunies en attendant l'heure de l'édification?
» Je ne sais pas, mais ce que je puis garantir, c'est que, en cours de construction on s'aperçut bientôt qu'on n'aurait jamais assez de matériaux pour aller jusqu'au bout.
» Que faire? Il était trop tard pour se mettre à confectionner tant de métallurgie:
»—Ma foi, tant pis, dit M. Eiffel, remplaçons provisoirement les croisillons de fer par de bonnes lattes en excellent sapin.
» Malheureusement, en France, a dit si bien le jeune et intelligent Paul Leroy-Beaulieu, c'est le provisoire qui dure le plus, et aujourd'hui, à l'heure où je griffonne ces lignes (10 h. 20), la Tour Eiffel est toujours en bois, et en quel bois, grand Dieu, en bois pourri, en bois vermoulu, en bois qui va s'effondrer un de ces quatre matins.»
* * * * *
Lecteur, s'il t'arrive un malheur, tu ne diras pas qu'on ne t'a pas prévenu!
* * * * *
Le matin du 17, au petit jour, nous fûmes réveillés par un événement si extraordinaire que tout le monde, à bord, se crut le jouet d'une hallucination.
En un clin d'oeil, couchettes et hamacs étaient vides. Jamais on n'avait vu pareil branle-bas.
Alors chacun, équipage ou passager, de s'interroger pour être bien sûr qu'on ne rêvait pas:
—Vous entendez?
—Parbleu, si j'entends!… Faudrait être sourd!
—On dirait un orgue.
—Un orchestre, plutôt, un immense orchestre!
—D'où ça peut-il venir?
Oui, d'où pouvait-elle bien venir, cette mystérieuse musique qui charmait nos oreilles, cette harmonie lointaine, singulièrement intense et pourtant si douce qu'elle semblait un chant du ciel.
D'où pouvait-elle bien venir? Pas de la terre, bien sûr, puisque nous étions du moindre îlot loin d'une vingtaine de milles, au bas mot. D'un bateau voisin, alors?
Sans doute.
Malheureusement, une forte brume du matin nous masquait tout objet à plus d'une encâblure.
Et la musique continuait, divinement énervante et déchaînant dans nos coeurs je ne sais quelle folle angoisse.
—Que pensez-vous de cela, docteur? fis-je au médecin du bord.
—Ça, répondit-il, c'est le plus curieux cas d'hallucination collective que j'aie jamais constaté.
À ce moment, le soleil se mit à briller, la brume eut une violente déchirure et brusquement se volatilisa dégageant une mer de miroir.
C'était féerique.
Alors, sur tout le pont, ce fut une grande clameur.
À un mille, environ, par bâbord, un grand vapeur naviguait sur nous.
Un beau bateau, ma foi, mais étrangement peinturluré; la coque toute bariolée de vives couleurs, les mâts et les cheminées pareils à des mirlitons.
Un immense pavois de fantaisie complétait le tout.
Bientôt, on put lire son nom à l'avant:Eden-Boat.
J'avais souvent entendu parler de l'Eden-Boat, mais, je l'avoue, jamais je n'avais cru à son existence, pas plus qu'à celle du vaisseau fantôme. (Ceux qui naviguent dans les mers du Sud sont connus pour leur grande imagination et leur éternel bluffage.)
Cependant, l'Eden-Boatarrivait sur nous.
On distinguait facilement des gens installés sur les passerelles, et parmi ces personnes des dames vêtues de toilettes claires.
La grande musique mystérieuse s'était tue et maintenant nous entendions un bizarre orchestre qui jouait, diablement,Tararaboum de hay.
On distinguait de tout dans cet orchestre, des binious, des castagnettes, des banjos, des instruments de cuivre, des mandolines, etc.
Une chaloupe à vapeur aussi drôlement accoutrée que l'Eden-Boatnous accosta.
Un monsieur sauta à notre bord et après avoir présenté ses hommages au commandant, nous adressa un boniment extraordinaire sur le ton qu'emploient les managers de cirques forains pour faire valoir leurs «numéros exceptionnels».
L'Eden-Boatétait bien ce qu'on nous avait raconté déjà: un endroit de plaisir flottant où toutes lesrigolades(comme disent les Parisiens) se trouvent réunies: comédie, serio-comic concert, pantomime et bars servis par de fort jolies filles volontiers peu farouches.
Pas un homme dans cet équipage, d'ailleurs cosmopolite, qui ne joue supérieurement d'un instrument de son pays: des nègres du banjo, des Espagnols de la guitare, etc., etc.
Ce qui me toucha le plus, ce fut de voir deux pauvres Bretons (déserteurs de la flotte française, disait-on), qui soufflaient du biniou avec, parfois, des larmes dans les yeux.
Quant à la grande et étrange musique qui nous avait si fort affolés le matin, c'était un orgue, mais un orgue tel qu'il nous émerveilla tous.
L'air comprimé, qui sert ordinairement à ces instruments, se trouve remplacé, dans celui-là, par de la vapeur à très haute pression.
Selon la forme et la dimension des trous par lesquels s'échappe cette vapeur, on obtient tous les sons de la gamme, depuis les plus suraiguës stridences jusqu'à des contrebasses inconnues dans n'importe quel orchestre.
L'Eden-Boatest, en somme, une institution d'une moralité contestable, mais offrant néanmoins de grandes ressources pour la distraction de ces pauvres longs courriers qui restent souvent des mois sans toucher terre.
Pour ma part, je ne regrettai point les vingt-cinq dollars que me coûtèrent mes deux heures de séjour à bord de ce curieux bâtiment.
* * * * *
(Passage supprimé pour faire plaisir à M. Bérenger.)
Tous les journaux ont récemment parlé du projet qu'on avait, au ministère de la guerre, d'abaisser de quelques centimètres la taille des conscrits bons pour le service.
La nouvelle est exacte, mais incomplète, et les travaux qui agitent en ce moment les bureaux de la guerre sont d'une telle envergure, que nos bons ronds-de-cuir ne peuvent se défendre de quelque vertige.
Et il y a quoi!
Je tiens de M. Bertillon, fonctionnaire dont l'indiscrétion est généralement reconnue (surtout de ceux qu'il a mensurés), de curieux détails sur cette réforme militaire dans laquelle il joue un important rôle consultatif.
… Vous savez qu'actuellement le classement par rang de taille se fait dans les compagnies, de sorte que chaque compagnie de l'armée française se compose de petits hommes, de moyens hommes et de grands hommes.
Cet état de choses n'est pas sans causer mille difficultés dans l'habillement des militaires, chaque magasin de compagnie devant recéler des effets de toutes les tailles et de toutes les pointures, d'où encombrement, fouillis, et perte énorme de temps dans l'équipement des troupes en cas de mobilisation.
C'est à ces multiples inconvénients que va obvier le nouveau système.
Dorénavant, le classement se fera sur l'ensemble des régiments.
Un certain nombre detypesd'hommes, correspondant au nombre des régiments, sera établianthropométriquement, de telle façon quetousles hommes du même régiment auronttousl'ensemble des mêmes pointures, depuis les godillots jusqu'au képi.
Les voyez-vous d'ici, les avantages du nouveau système.
La guerre éclate, les hommes rallient leur dépôt: cinq minutes après, voilà tout mon monde habillé, équipé, armé, prêt à marcher. Vive la France!
Je vois sur vos lèvres s'épanouir la fleur de l'objection grincheuse:
—Oui, me dites-vous, cela est fort joli; mais le temps gagné à ce rapide équipement ne sera-t-il pas compensé par celui perdu à courir après des régiments forcément éparpillés?
Si le soldat dunkerquois jouit d'une pointure qui le désigne pour la garnison de Biarritz, par exemple? le trajet ne le rapprochera pas sensiblement de la frontière, dites-vous.
Cela est prévu, bonnes gens, et des dépôts seront organisés, pour le cas de mobilisation tout le long d'une frontière que je crois inutile de désigner plus clairement.
Tout est prévu, d'ailleurs, même le cas où le réserviste grandit, grossit, maigrit, etc., etc.
Chaque année, une revueanthropométriqueaura lieu dans les chefs-lieux de canton, et, selon les modifications survenues dans la pointure de l'homme, ce dernier sera affecté dans un régiment adéquat.
Avais-je point raison de dire, en commençant, que nous allions assister à une des plus importantes réformes militaires que nous ayons vues depuis la suppression du service de sept ans?
Ne quittons pas le ministère de la guerre sans signaler le bruit qui court de la suppression du sabre pour les officiers d'infanterie.
Cet ustensile serait remplacé par une forte canne à épée, beaucoup moins encombrante que le sabre et rendant, pendant la marche, de réels services.
Très appuyée par certains, cette modification rencontre également beaucoup de détracteurs.
L'hygiène de notre capitale au cours des hautes températures, provoquées par l'été, est, au dire des meilleurs connaisseurs, déplorable en tous points, déplorable, déplorable…
Un des facteurs les plus importants de cet affligeant état de choses consiste en la traversée de Paris par la Seine (lamalseine, comme dit notre vaillant maître Aurélien Scholl).
Contaminée par les égouts, dès son entrée dans Paris, la rivière charrie les miasmes les plus putrides, les brouillards les plus pernicieux avec, brochant sur le tout, un petit fumet de bouillon de culture peu piqué des hannetons.
Il y a longtemps que j'ai proposé la suppression radicale de cet inconvénient, et combien simple!
1° Établir à Charenton un barrage qui prohibe à la Seine son entrée dans Paris;
2° Diviser le fleuve en deux courants qu'on canalisera dans les fossés des fortifications (élargis au besoin);
3° Réunir au Point-du-Jour ces deux courants qui, à partir de ce moment, reprendront en commun leur ancien cours.
Les avantages que présenterait la réalisation de ce projet sont innombrables et, peut-être même, incalculables.
D'abord, assainissement de Paris.
Ensuite, importance énorme et plus-value données à toute cette zone inutile, ridicule et périphérique qui enserre les fortifs.
Et puis (c'est là le clou charmant de l'entreprise), quel parc miraculeux, unique au monde, ce serait pour Paris que celui qu'on pourrait ainsi créer dans le lit abandonné de la Seine, depuis Charenton jusqu'à Auteuil!
Sans compter qu'en cas de siège, ce parc servirait à la culture de mille céréales et autres légumes nutritifs, ainsi qu'à la pâture de toutes sortes de bestiaux alimentaires.
Je vous entends d'ici, les gros malins, ricaner et me foudroyer de votre objection:
—Et les égouts? Les ferez-vous couler dans votre magnifique parc, cher monsieur Allais? Eh bien, alors, il sera chouette, votre magnifique parc, et parfumé!
Calmez-vous, bonnes gens, calmez-vous.
Rien de ce qui est humain ne saurait me demeurer étranger, même la question des égouts.
Loin d'être une nuisance, les égouts de Paris, dans mon nouveau projet, joueront un rôle décoratif, d'agrément et de charme.
Connaissez-vous ces filtres au charbon qui transforment le barbotage le plus nauséeux en onde cristalline?
Voilà ce que j'utiliserai (en plus grand, naturellement).
Je filtrerai les égouts et j'amènerai l'eau claire ainsi obtenue dans de gracieux ruisselets au doux murmure, émaillés de coquettes rocailles.
Si ces messieurs des ponts et chaussées veulent se mettre, dès lundi prochain, à l'ouvrage, le travail pourra se trouver terminé au jour de l'ouverture de l'Exposition, en 1900.
Oui, mais voilà, la routine, les bureaux!…
Nous fûmes assez fréquemment sévères à l'égard de l'Administration des postes et télégraphes pour ne pas lui marchander, aujourd'hui, les félicitations que lui méritent ses récentes et heureuses modifications.
Citons d'abord les perfectionnements apportés dans la confection de la colle des timbres-poste.
Jusqu'à présent, cette colle était constituée par de la gomme arabique, substance insipide et quelque peu ridicule.
Dorénavant, la gomme arabique sera additionnée d'une légère quantité de sucre et aromatisée à des parfums divers, vanille, fraise, citron, etc., selon le prix du timbre; ainsi le timbre d'un centime sera simplement édulcoré avec de la réglisse, de l'économique réglisse.
Mieux encore:
Diverses substances hygiéniques et même pharmaceutiques seront incorporées dans la colle du timbre et permettront à maint employé de grande administration de suivre un traitement sans manquer son bureau.
La liste de ces drogues vient d'être définitivement arrêtée par un commission spéciale de médecins présidée par un praticien dont nul ne songera, je crois, à discuter la haute compétence: j'ai nommé le docteur Pelet.
Nous aurons des timbres au baume de tolu pour ceux qui toussent, d'autres au bicarbonate de soude pour les gastralgiques, à la digitale pour les cardiaques, etc., etc.
Messieurs les pharmaciens ne seront pas contents. Je le regrette pour eux; mais citez-moi, je vous prie, un progrès quelconque qui ne fasse pas des victimes.
La dépense entraînée par toute cette droguerie philatéliste sera amplement compensée par un accroissement notable dans le chiffre des affaires.
Quels parents,—pour ne citer que cet exemple,—hésiteront à pousser leur jeune fille chlorotique dans la voie d'une correspondance effrénée, quand ils sauront que, grâce aux timbres ferrugineux, la santé est au bout et que, bientôt, la chère enfant verra refleurir sur ses pauvres petites joues pâles les vives couleurs d'antan?
Une autre réforme dont il convient de féliciter M. le ministre des postes et télégraphes, c'est le remplacement de laCaisse d'Épargne Postalepar laCaisse d'Epargne Télégraphique.
Avec l'ancien système, un capital exigeait environ quinze ans pour se doubler.
Télégraphiquement, la même somme sera doublée en cinq ou six mois (selon la saison).
Une bonne nouvelle, pour terminer:
L'administration se voyant à la tête d'un énorme stock de timbres de vingt centimes, dont la mévente a été particulièrement accentuée cette année, prend le parti de le liquider à perte.
Donc les 1er, 2, 3 et 4 juillet, Grande Liquidation de timbres devingt centimes, un peu défraîchis, au prix véritablement incroyable de………………… 0 fr. 05
Pas une ménagère soucieuse de ses intérêts ne voudra manquer une telle aubaine.
À propos de perroquets, connaissez-vous la fable persane «le Singe et le Perroquet», fiction si ingénieuse à la fois et si fertile en enseignements de toutes sortes?
Vous ne la connaissez pas, dites-vous; je l'aurais parié.
Malheureusement, pour la bien dire, c'est la plume du vieux La Fontaine qu'il faudrait ou celle du jeune Franc-Nohain, et je n'ai à ma disposition aucun de ces deux ustensiles.
Contentons-nous donc pour cette fois d'une excellente prose à laFléchier, si j'ose m'exprimer ainsi:
Il y avait une fois dans le même palais un singe et un perroquet.
Et c'étaient, entre ces deux bêtes, d'éternelles discussions sur leurs mérites personnels.
—Moi, disait le singe, je fais des grimaces comme l'homme. Comme l'homme, je gesticule. Mes pattes de derrière sont des jambes et des pieds, celles de devant des bras terminés par des mains. D'un peu loin, on me prendrait pour un homme, un homme petit, mais un homme.
—Moi, disait le perroquet, je n'ai jamais eu la sotte prétention de me faire passer pour un homme, mais de l'homme je possède le plus bel apanage, la parole! Je puis dire de beaux vers et chanter d'ineffables musiques.
—Je puis jouer la pantomime, ripostait le singe.
—La pantomime? ricanait le perroquet en haussant les épaules. La pantomime, art inférieur, suprême ressource pour cabots aphones!
—Art inférieur! s'indignait le singe. Vous n'avez donc par lu la dernière chronique de Mendès sur la pantomime?
—Non! répliquait le perroquet d'un ton sec.
Bref, le singe en tenait pour le Geste, le perroquet pour le Verbe.
Lequel était supérieur et plus près de l'humanité, du Geste ou duVerbe?That was the question.
Un jour, la querelle prit des proportions démesurées et nos deux animaux furent bien près d'en venir aux… pattes!
Par bonheur, ce scandale fut évité grâce à un trait d'esprit de notre singe, lequel eut le dernier mot:
—Vous grimacez, moi je parle! répétait le perroquet pour la millième fois.
—Tu parles, tu parles, s'impatienta le singe; eh bien, et moi, qu'est-ce que je fais, espèce d'imbécile, depuis une heure que nous sommes là à discuter bêtement?
C'est pour le coup que le perroquet eut le bec cloué.
—Et vous, où allez-vous, cet été?
—En Afrique.
—En Afrique???
—En Afrique, oui. Nous allons, de part en part, traverser l'Afrique, la très sombre Afrique, comme dit Stanley.
—Et ta famille, pendant ce temps-là?
—Ma famille m'accompagne.
—Ta femme?
—Ma femme.
—Tes petits garçons? Tes petites filles?
—Mes petits garçons, mes petites filles.
—Allons, tu es fou?
—Je suis sage.
—Tu es fou à lier.
—Chef-lieu Moulins… En quoi donc suis-je tant fou?
—Mais les fatigues d'une telle entreprise!… les dangers!…
—Tout prévu, mon ami. Ni dangers, ni fatigues… Simple balade en voiture.
—En voiture?
—Une confortable et solide roulotte.
—Automobile?
—Non, à cause du difficile ravitaillement en combustibles.
—Traînée par des chevaux?
—Serin! Les tigres n'auraient bientôt fait qu'une bouchée de mes doux solipèdes.
—Alors?
—Suis bien mon raisonnement: les chevaux connus sont pour être volontiers dévorés par les tigres; mais le cas d'un tigre boulotté par un cheval est infiniment plus rare.
—Je te l'accorde.
—Partant de ce principe, je fais remorquer ma roulotte par de braves et vigoureux tigres.
—Admirable!
—Et pratique, mon vieux! La grosse affaire, c'était l'attelage, c'était le harnais, quoiqu'en somme les vieux Romains aient déjà résolu la question depuis des mille et des mille ans. Pour nous autres, gentilshommes des temps modernes, fiers détenteurs des aciers trempés et des pégamoïds, ce fut un jeu d'enfant que d'atteler ces douze tigres à notre char.
—C'est égal, je ne serais pas rassuré.
—L'électricité est là pour un coup. Au moindre écart, au plus simple bond, une solide décharge vient inculquer au turbulent camarade des sentiments meilleurs. Nos tigres, d'ailleurs, comprennent vite la haute noblesse de leur mission et la parfaite inutilité de leur résistance.
—Pauvres bêtes!
—Pourquoipauvres bêtes? Le travail qu'on exige d'eux est insignifiant, leur nourriture régulière, grâce à la justesse impeccable et à la longue portée de nos armes.
—Vous ne craignez pas d'être attaqués par d'autres fauves?
—À ses vertus d'infatigable tracteur, le tigre joint l'inconsciente, mais réelle qualité de chien de garde. Dans un campement de tigres, on n'a qu'à dormir sur les deux oreilles.
—Tous mes compliments! Peut-on jeter un coup d'oeil sur l'installation?
—Les tigres nous attendent à Trieste, mais la roulotte est là, dans la cour.
Très élégante, très bien comprise, garnie de ces meubles en bambou si solides et légers à la fois qu'on trouve chez Perret et Vibert, la roulotte de mon ami n'attendait plus pour filer que son étrange attelage.
Tant il est vrai qu'au jour d'aujourd'hui, les conceptions les plus paradoxales sont le plus près de la réalisation!
Après une torpeur de cinquante et des années, la petite ville deSalbec se décida, par un beau matin d'été, à se réveiller, enfin.
Salbec, cité jadis florissante, douée par la nature d'une admirable situation et de mille agréments divers, possède un grave inconvénient: c'est d'être habitée par des Salbecquois, répugnante et morne peuplade.
Aussi, Salbec, en ces derniers temps, connut-il les affres de la dégringolade industrielle, commerciale et financière.
L'esprit de la population y est mesquin, incompréhensif, haineux.
Tout verbe initial, tout geste nouveau, toute idée un peu fraîche trouvent en le Salbecquois un ennemi farouche et résolu.
Soyez seulement vêtu pas tout à fait comme lui, le Salbecquois dira de vous:Ça ne doit pas être grand'chose de propre, ces gens-là!
Si vous vous occupez d'art ou de littérature, oh! alors, vous êtes réputé du coup dangereuse canaille et faiseur de dupes!
Sorti de ces accès de méchanceté bête, et d'une fâcheuse tendance à se mêler des affaires des autres, le Salbecquois retombe dans sa torpeur.
Et pourtant, par une belle journée d'été, Salbec se réveilla.
Quelques habitants grouillèrent, se réunirent dans les cafés, nommèrent des présidents d'honneur et décrétèrent qu'il fallait faire quelque chose.
Quelque chose! Oui, mais quoi?
Organiser des fêtes! Oui, mais quelles fêtes?
Les uns voulaient un concours d'orphéons, les autres des régates; certains parlaient de courses de vélocipèdes, et chacun n'entendait pas démordre de son idée.
Pour en finir, on décida de convoquer dans une salle de la mairie toutes les personnes que la question intéressait, et de nommer un comité des fêtes chargé de ramener dans Salbec l'animation, la gaieté et les affaires.
Parmi les candidats aux fonctions de comitard, se trouvait un monsieur fort riche et récemment installé dans le pays.
Pour une raison ou pour une autre, ce gros rentier ne fut point élu, déboire qui lui causa une irritation plus vive que ne le comportait un aussi mince sujet.
—Ah! c'est comme ça, vitupéra le monsieur riche. Eh bien! je me vengerai.
Et le monsieur riche se vengea.
—Les Salbecquois, raisonna-t-il, ne veulent pas de moi pour organiser des divertissements; alors, je vais leur organiser des enterrements.
N'allez pas croire trop vite qu'il tua des citoyens de sa main: le procédé eût été excessif.
Il se contente de payer aux plus humbles trépassés de riches et décoratives obsèques avec les grosses cloches qui ne vibrent d'habitude que pour les opulents trépas.
À chaque décès, avisé par un employé de la mairie, il se présente dans la famille du mort et, sous un fallacieux prétexte, lui fait cadeau d'un enterrement de première classe avec tout le tralala de prêtres, de chantres, d'enfant de choeur clamant par les rues de Salbec leurs funèbres psaumes.
Etbing, bang, beng!on n'entend plus que le gros bourdon désolant de la paroisse.
Complètement démoralisé, le comité des fêtes a donné sa démission.
Ce n'est pas encore cette année que les affaires reprendront à Salbec.
* * * * *
Pages
Un point d'histoire rectifié 1
Georgette s'est tuée! 5
Triste fin d'un tout petit groom 11
Gaudissart s'amuse 17
De l'inutilité de la matière 23
La sécurité dans le chantage 29
Sentinelles, veillez! 35
Un bizarre accident 41
Pénibles débuts 47
La science et la religion—enfin—marchant la main dans la main 53
Le droit de bouchon 59
Une étrange complexion 63
Sceptique enfance 69
Au pays de l'or 73
L'incorrigible Snob 79
Fâcheuse erreur 85
Morales relatives 89
Nouvelles et graves complications diplomatiques 95
Les hôtes de Castelfêlé 101
Le petit garçon et l'anguille 111
Le théâtre de Bigfun 117
Clara ou le bon accueil princièrement récompensé 121
De quelques réformes cosmiques 127
La question des chapeaux féminins au théâtre 133
Le pauvre gendre 139
La douleur marche, bras dessus bras dessous, avecl'économie (panneau décoratif) 145
Bottons nos animaux domestiques, mais bottons-lesbien 149
Le talent finit toujours par trouver son emploi 155
Domestiquons 161
Autre mode d'utilisation de la baleine 169
Black and White 175
Résultat inespéré 179
Nouveau traitement du ver solitaire 185
La graphologie mise en défaut par une simple jeune fille amoureuse, il est vrai 189
Souris myophages 195
Utilisation militaro-véhiculaire du mouvement oscillatoiredu bras gauche chez les troupes en marche 201
Suppression de la boue par un procédé fort simple,mais auquel il ne fallait pas moins songer 205
Le cambriolage de l'obélisque (fait-divers) 209
Grande intelligence d'une toute petite chienne 215
Conte de Noël 221
La maison vraiment moderne 227
Suppression des océans, mers, fleuves et en général des différentes pièces d'eau qui garnissent la surface du globe 231
Sauvegarde des bicyclettes 241
Astuces d'un pêcheur 247
Charcutage esthétique 253
Chacun son métier 259
L'Éden-Boat 265
Le nouveau recrutement 273
Légère modification à apporter dans le cours de laSeine 279
Réformes importantes dans le régime postal 283
La fable «le singe et le perroquet» 287
Ingénieux Touring 291
Vengeance funèbre 297
End of Project Gutenberg's Pour cause de fin de bail, by Alphonse Allais