La femme aux ballons !
Sylvius tressaillit. Une interrogation faite de plain pied indispose d’ordinaire.
« Phœbé ? La figure de mes songes ? Pourquoi me parlez-vous ? Qui êtes-vous ? »
Il n’avait point entendu cette vieille s’approcher. Avait-elle donc une démarche aussi peu sensible que la fuite d’une feuille sur les eaux ? Sa figure était toute composée de rides, et l’on ne voyait en elle que des marques d’années. Sur son épaule était appuyé un long bâton, et, du nuage de grosses boules qui flottait au-dessus de sa tête, sortait un murmure comme d’une société de moineaux, ou d’une lointaine école laïque en promenade. Elle était ainsi entourée d’un bruissement, ou, mieux, d’un petit gazouillis de confessional.
Sylvius ne sut que penser de cette apparition imprévue, mais il s’y habitua aussitôt. Le souvenir des belles dames qui vivaient, toutes nues, dans les chênes, avait mis son esprit en état d’accepter la plus audacieuse fantaisie. — Avec cette vieille, si proprette, et dont les haillons avaient un air soyeux et composé, il causa d’abord, comme il eût fait, le soir d’un bal, avec un masque en intrigue.
« Etait-ce donc vous, madame, qui chantiez tout le long de la rue ? De ce chant, le sens ne me parvint pas, mais sa mélodie me parut très persuasive. Je suis curieux de savoir quelles marchandises vous pouvez bien vanter, à une heure où la ville est si déserte ? »
La vieille défripa d’un doigt vif les loques de sa robe et répondit :
« Oui, c’était moi, jeune homme, et je suis heureuse que vous ayez pris garde à mes accents. Si nombreux sont les gens qui me considèrent sans me voir du tout et qui, dans mes chansons, n’entendent qu’un bruit de brise ! J’en arrive parfois à douter de moi-même, ou, pour mieux dire, à ne plus savoir au juste si j’existe. Vous êtes bien, ô Sylvius Persane ! de la race de ceux qui croient en ma réalité. Voilà pourquoi je suis venue offrir quelques répliques à vos songeries. »
Durant qu’elle parlait, le jeune homme se sentait parcouru d’une étrange souleur. Il y avait, dans la voix de cette vieille, un timbre sans précédent, des modulations inouïes, un ton de mystère dont la surprise était nouvelle, et c’était comme si le souffle d’une déesse franchissait des lèvres sensibles et bien humaines, comme si se manifestait, dans une chair mortelle, l’essence de la fée.
Sylvius pressentait quelque émerveillement. Celle qui discourait ainsi, mélodieuse, n’avait point l’esprit perdu. Encore moins avait-elle concerté les déchirures de sa robe pour se distraire à une plaisanterie sans témoins. Cette femme était trop pareille à celles dont la lecture d’historiettes poussiéreuses lui avait appris à peupler ses veilles et ses nuits… mais, quand il entendit qu’elle prononçait son nom, les syllabes qui le désignaient au monde éveillèrent en lui des notions précises et, brusquement, il se reprit.
Dans quel cauchemar était-il entré ? Quelle était la qualité de cette passante ? Une frayeur indubitable et glacée s’abattit sur lui. Il eut un geste qui repoussait ce prestige de l’ombre. Il essaya vainement de fermer la fenêtre, de s’enfuir, de crier, — mais la voix reprit, douce comme le vieil écho d’un ancien murmure :
« Oh ! ce mouvement de votre esprit est indigne et puéril, cher Sylvius ! Quoi ! parce que le rêve, quand il vous fait visite, a vraiment figure de rêve, parce que sa diction vous paraît singulière, vous avez peur et pensez reculer hors de prise en fermant une fenêtre ? Je vous croyais l’âme mieux trempée ! Cette fenêtre, vous ne la fermerez pas ! Je vous en défie ! Ce serait vous tuer à moitié et ne vivre plus qu’avec la part de vie dont le commun se déclare content ! Voulez-vous dépouiller la nuit de ses songes, la mer de ses soupirs et priver de leur poussière les rayons du soleil ? Ne vous pincez pas, mon ami, vous êtes tout à fait éveillé. »
La chair rugueuse, les tempes moites, Sylvius bégaya :
« Comment… comment savez-vous mon nom ? Comment devinez-vous ce que…
— Comment je sais vos sentiments les plus intimes ?… Ecoutez !… »
Elle tendit ses maigres doigts vers les yeux de Sylvius et dit :
« Quelque chose des récentes pensées reste toujours dans les prunelles. Au miroir des vôtres, j’ai pu voir des joies et des chagrins encore manifestes. Les accidents du jour, c’est la nuit qui les efface ; pardonnez-moi de les avoir surpris avant que le sommeil ne les eût dégagés de vos yeux… et d’avoir aussi deviné votre nom : tout mortel porte le sien écrit sur son visage.
— Mais… qui êtes-vous donc ? murmura Sylvius en un soupir rauque.
— Marchande, mon ami, je suis marchande d’amours, et même j’oublie, à causer avec vous, les devoirs de ma profession. »
Elle recula de quelques pas dans la rue et chanta :
« Qui veut des amours ? des amours tout frais ? Qui veut des amours ? »
On eût dit que, dans un bois, une flûte préludait. En outre, la mystérieuse musique qui planait au-dessus de la vieille se fit plus forte. On y distinguait maintenant le son de diverses petites voix. — Sylvius tomba dans un fauteuil et se mit à pleurer d’épouvante. Il ne pouvait détacher son regard de la figure étrange de cette femme qui lui souriait, là, tout près, dans la rue… Tant de sensations nouvelles l’accablaient que de longues larmes glissèrent sur ses joues. Qu’avait-il fait pour perdre ainsi la raison ?
Soudain, maigre et légère, la vieille bondit sur le rebord de la fenêtre et de là dans la chambre, entraînant à sa suite le nuage musical qui bourdonnait au bout du bâton.
Mais, alors, Persane sut, à n’en pas douter, qu’il avait franchi le seuil des féeries, car, autour de lui, le long des murs, contre le plafond, en place des petits ballons qu’il avait cru voir, une douzaine de têtes ailées, sans corps, têtes blondes, rousses et brunes, voletaient en piaillant à voix douce et mêlaient leurs discrètes chansons.
La vieille s’approcha de Sylvius ; elle posa sa main sur le front du jeune homme, et, caressant ses yeux ensevelis :
« Ami, murmura-t-elle, il ne faut pas que votre esprit s’effare, parce que les dieux vous ont donné le regard d’un poète. Seuls, croyez-moi, sont ineffables les aspects que l’on dit irréels. »
Et, comme elle parlait, une délicieuse paix s’épancha en Sylvius ; elle calma sa fièvre, suspendit sa terreur, le remit en posture d’honnête homme. — La vieille avait fermé la fenêtre. Tout à coup, elle donna l’essor à sa troupe gazouillante.
Minute non pareille ! instant inoubliable. Persane ouvrit les yeux et fut aussitôt soulevé par le flot d’une irrésistible joie. Amours ! beaux amours fredonneurs ! vous l’entouriez de vos danses ailées et le charmiez de vos chansons. — Et toi, invraisemblable fée ! docte, vieille et moqueuse, tu restais appuyée, des deux mains croisées, sur ton bâton et souriais au jeune homme avec tendresse, mais ton sourire se faisait narquois au coin ridé de ta lèvre.
Sylvius se leva, et ce fut d’abord, dans sa gorge, un sanglot de plaisir. Le temps de son enfance lui semblait revenu, le temps heureux où toutes les images étaient merveilleuses. Il étendit les deux bras, et, dans un délire de bonheur :
« Ce serait donc vrai ? s’écria-t-il. Tout ce que l’on m’enseigna naguère serait vrai ? et vrais aussi les contes de fées ? Vraies les aventures de Riquet à la Houppe ? Vraie la querelle de Marsyas avec Apollon ? Les forêts seraient vraiment peuplées de déesses fugitives ? et les oliviers comprendraient des déesses vivantes ? L’oiseau bleu se serait vraiment posé sur le palais de la Belle au Bois dormant ? Les filles du Rhin auraient vraiment gardé l’or qui scintille ? et, quand vient le crépuscule, les bergers ne seraient point fous s’ils craignaient qu’un satyre dérobât leurs brebis ? Tout cela serait vrai ?
— Vous allez peut-être un peu loin, répondit la vieille en riant. Ces bonnes gens dont vous me parlez sont très célèbres sans doute, mais je ne témoignerais pas en justice de leur réalité. Les dieux, mon cher ami, ne courent pas les rues, et, parmi ceux que vous me citez, il doit bien y avoir quelques immortels de pure fantaisie ! D’ailleurs, vous me posez là un problème trop difficile. Je crains que vous n’exagériez ma qualité. Je ne suis en somme que marchande d’amours et mes talents sont assez modestes. »
Elle s’accroupit dans un fauteuil en face de Sylvius qui joignait les mains comme pour une prière, toussa légèrement et reprit :
« Je vous ai dit ma condition. Dans cette ville, je me promène, la nuit tombée, avec mes petits pensionnaires liés par des cordons de soie à ce bâton qui peut passer pour une baguette de magicienne. De temps à autre, je m’arrête et lâche deux ou trois de ces enfants. Ils vont chercher fortune à leur guise, et ceux qui ne trouvèrent point d’emploi reviennent au colombier. C’est là que retournent aussi ceux qui avaient allumé une flamme en deux cœurs humains, lorsque, leur tâche finie, la flamme est morte. Certains m’ont quittée depuis longtemps et battent de l’aile autour de deux têtes branlantes. Quand je les revois, c’est à peine si je reconnais, dans la figure si vieille parmi ses boucles blanches, l’amour jadis si rose et si joufflu. Il en est aussi d’immortels : ceux-là qui présidèrent aux passions célèbres, et, tout vieux qu’il soit, l’amour qui tua Roméo, chuchote encor un madrigal, lorsqu’il entend la voix des alouettes. »
Sylvius ouvrait les yeux comme un enfant ébahi :
« C’est plus beau qu’un beau songe, s’écria-t-il soudain. O mon immortelle ! vous me rendez toute la magie de mon enfance, alors que, dans l’ombre de deux chênes, je rêvais d’être roi et de vouer ma vie à l’amour du laurier ! »
La vieille bondit vers Sylvius et, scrutant ses prunelles, murmura :
« Pauvre petit ! Serais-tu donc ambitieux ?
— Non ! la vie est trop laide ! Vous partie, je ne saurai que faire dans un monde sans rêves et sans aventures. »
La vieille se leva et se mit à rassembler les fils de soie qui ondoyaient dans l’air.
« Des aventures ! dit-elle d’un ton léger, des aventures ! Enfant ! il y en a autour de chacun de nous et la vie est belle à qui sait l’embellir. Allons ! je pars. Je me suis attardée. Il ne passe plus d’omnibus à cette heure ; je ne pourrai plus bondir, invisible, sur une impériale, et n’ai point emporté mon balai de sabbat. Cet instrument d’aviation est d’ailleurs suranné et d’un usage peu pratique. Diable ! je n’ai pas mon compte, dit-elle en rattachant les fils à son bâton. Où est Julien ! »
Elle parcourut la chambre.
« Saleté ! s’écria-t-elle. Regardez, Persane, où il s’était tapi ! »
Sous le divan de Sylvius, un amour tout rose geignait et pleurait en battant des ailes. Il avait passé sa tête dans un cerceau de ruban couleur saumon qui semblait bien être une jarretière. Contre l’étoffe, il frottait sa joue, et de singuliers hoquets de douleur gloussèrent dans son petit gosier quand la vieille le gifla de sa main sèche.
« Jeune ordure ! Faut-il qu’il ait du vice ! Mais, dites-moi, Sylvius, comment se fait-il que, sous votre divan, il y ait une jarretière ?
— Elle fut sans doute laissée par une des demoiselles avec qui je m’exerce à l’amour ! Ces adolescentes, pour aimables qu’elles soient, ne laissent pas d’être un peu désordonnées. »
La vieille eut un sourire :
« Je vous ai donc épargné, et je m’en félicite, une liaison dont vous n’êtes point digne. Ah ! mon ami, dit-elle en faisant rentrer l’amour dans son troupeau, cet adultère en herbe me donne un tourment continuel. M’eût-il échappé, ç’aurait été pour vous mille ennuis : rendez-vous clandestins, recherches de mensonges, maris courroucés… que sais-je encore ! D’ailleurs, je n’ai rien dans mon troupeau qui puisse vous convenir : quelques passades seulement et trois idylles trop platoniques. »
Mais Persane n’écoutait pas :
« Que vais-je devenir, maintenant, s’écria-t-il, les yeux pleins de larmes. Croyez-vous que je puisse me contenter du train banal de l’existence ? Ce serait m’offrir une gousse d’ail à moi qui ai respiré la rose la plus rare. Dites-moi du moins quand je vous reverrai ! Demain ? dans huit jours ? dans un mois seulement ! Oh ! que le temps me semblera long !
— Gamin ! grand gamin qui veux tout le cerisier parce que tu mangeas la moitié d’une cerise et faillis même t’y casser les dents ! Gamin ! la vie n’est pas un roman bien composé où tout personnage doit revenir, s’il y parut une fois ; bien plutôt serait-elle un songe, oui, un songe dont le cours imprévu et farceur chagrine la sensibilité et ne satisfait pas la raison. Ceux que vous eussiez voulu revoir n’auront fait que traverser votre vie toute encombrée par ceux que vous voudriez fuir. Je vous ai vu triste et suis venue vous consoler. Vous rêvez d’honneurs et de gloire et encore de ce laurier vert dont il vous plairait illustrer votre chevelure. Hé ! Hé ! les couronnes ne sont point denrées communes, pourtant, il s’en rencontre encore d’assez belles. Le tout est d’en trouver une à son front. Sachez bien vivre ! Adieu ! »
Elle n’était plus dans la chambre. Une détente brusque l’avait jetée vers la nuit, et Sylvius, penché sur le rebord de la fenêtre, ne la voyait qu’à peine, au bout de la rue, forme vacillante et bientôt évanouie.
Il se retourna, regarda la lampe, les cadres du mur, son piano, sa table… sa table où la jarretière couleur saumon était mollement repliée en forme de huit. Il jeta ce ruban sur la cheminée et, secoué de douleur, parcourut la pièce à grands pas. Non, rien de cette femme ne restait plus chez lui. Rien ne restait du tout. Elle avait tout emporté : les amours jargonneurs, son bâton, les lambeaux de ses soyeuses guenilles, le parfum de sa présence, tout !… Cependant, était-ce une prédiction qu’elle lui avait jetée :
« Il s’en rencontre encore d’assez belles… Sachez bien vivre ! »
Pouvait-il donc choyer ce bel espoir d’être célèbre ? le dorloter, durant les douces heures où l’on médite sur le temps qui accourt et le temps qui passe. Il serait célèbre, un jour ? Mais comment, et quand ? Serait-ce par ses vertus, sa force, ses passions ?… Et il se rappela, présage heureux, une vieille romance qu’on lui chantait jadis :
« A toi les honneurs, la pourpre du trône« Et le beau laurier…
« A toi les honneurs, la pourpre du trône
« Et le beau laurier…
Comment avait-il pu se laisser impressionner par l’aigreur du vent, un arbre sans feuilles, un soir sans douceur ? Oui, dès le lendemain, il travaillerait à sa gloire, si indécise qu’elle fût encore.
Sylvius alla se coucher.
Dans son large lit, il se retourna quelque temps. Le sommeil ne venait pas. L’heure se dévidait au balancier précis de la pendule. Sylvius s’apaisa peu à peu. Il lui semblait qu’une brise tiède haletait dans la chambre. Un visage se dessinait quelque part : il disparaissait dès qu’on le regardait. Un coche passa sur une route, au galop de quatre bêtes écumantes ; le postillon à chapeau pointu faisait des arabesques avec son fouet. Clameurs… villageois étonnés… grelots qui tintent… Des amants se cachaient derrière les vitres embuées… puis il y eut un grand silence ; sur la pomme de son lit Sylvius vit se poser un bel oiseau.
Et le bel oiseau chanta.