V

Sylvius se fit conduire à Notre-Dame.

Sitôt qu’il fut dans la Maison des Prières, il se sentit touché par cette force mystérieuse qui élève l’âme humaine au-dessus de son calice de chair comme une hostie.

L’homme quitte la rue et pénètre en ce lieu de la même façon furtive dont il quitterait une prison pour rentrer dans la vie. Il n’est plus habitué à se mouvoir librement. Il regarde autour de lui. On dirait qu’il a peur d’être accosté par un compagnon de bagne. Certes, il est heureux d’avoir laissé la chaîne et les contraintes qui furent quotidiennes, mais, de ce bonheur, il veut jouir sans être vu. Un geste le fait pâlir, il s’épouvante d’un mur qui le dévisage, — et il n’est muraille dont les yeux soient plus ouverts qu’une muraille de cathédrale. — Craindrait-il, sous cette nef, d’être reconnu par Dieu ?

Lentement il traverse la pénombre parfumée.

Y a-t-il vraiment autour de lui une ville vivante pleine de bourdonnements et de cris ? Rien ne la révèle, et si, par aventure, quelque clameur du dehors, plus puissante que les autres, arrivait jusqu’à cette demeure, la voix têtue des orgues la noierait.

Il se perd dans le labyrinthe dessiné par les colonnes. Bientôt, il ne saura plus par où il est entré. Des portes obscures se sont fermées derrière lui, secrètement. Un murmure d’invocations, l’encens, la splendeur des lignes, le troublent d’un léger vertige.

Il ne voit plus le jour ; on l’a caché, comme si le ciel lui-même était profane et pouvait distraire un suppliant par des figures de nuages. L’air est coloré par le cœur des anges qui saigne sur les verrières.

Sylvius sentit toutes ces choses. Ses pas résonnaient contre les dalles. Il n’osait regarder à terre, ni à droite, ni à gauche, et son âme en était réduite à s’élever suivant les piliers probes et purs. Sylvius était investi par un seul désir : Sylvius voulait voir Dieu.

Or, il advint ceci d’étrange qu’il le vit.

Les flammes des cierges montaient comme de petites prières et Sylvius penchait la tête, comme si quelque main se fût posée sur ses cheveux.

C’est alors que, devant lui, et descendant les marches de l’autel, il aperçut le Christ.

Son aspect était celui d’un jeune ouvrier, vêtu comme dans les tableaux italiens. Son torse mince le faisait paraître de haute taille. Il avait une expression douce et reposée.

Il marchait dans l’église d’un pas égal, les bras croisés sur sa robe, et chantait à voix très basse. On eût dit d’une barcarolle d’Orient. Et cette voix disposait aux rêves plus que celle d’un rossignol dans les ramures mouillées. Il y était question de rouges roses, de palmiers près d’une source et d’un sommeil orné de songes.

Mais Sylvius écoutait à peine les paroles que prononçait le Christ. L’intérêt était ailleurs, au fond, dans le tréfonds, dans l’essence même de sa voix. Il y avait là quelque chose de prodigieux et qui, tant le prodige était noble, rendait cet homme tranquille et simple aussi divin qu’au jour où il ouvrait au monde ses bras crucifiés.

… Sylvius avait compris… oui… c’était bien cela… dans un recoin de cette voix douce, de ce timbre pur… à chaque parole, à chaque voyelle… une cloche tintait !… une cloche !… entendez-vous !… très lointaine, et qui sonnait assurément dans le désert… et ce son, presque insensible mais constamment répété, c’était toute la Galilée, c’était la Sainte Famille en fuite vers les pharaons, c’étaient les discussions dans le temple, Lazare ressuscité, la piscine probatique, tout enfin, jusqu’à la sinistre colline, jusqu’à la croix accostée de larrons, et le breuvage amer, et le troisième jour resplendissant !

Et la cloche sonnait toujours au fond de cette voix, tantôt comme un chant de gloire, tantôt comme un pleur d’enfant, et le rire de Marthe s’y mêlait aux soupirs de Marie… Sylvius devina un instant où il pourrait cueillir le vert laurier… Très loin… le désert… l’étoile au ciel… trois rois couverts de pierreries… et la cloche tintait, aérienne…

Dans l’esprit de Sylvius montait une prière.

Le Christ la devança et, regardant le jeune homme dans les yeux, il dit :

«L’Esprit souffle où il veut et tu entends bien sa voix, mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va.»

Sylvius eut un cri d’angoisse, il se jeta aux pieds du Christ et, vraiment, il mit toute sa petite âme dans cette supplication :

« Moi ! Oh ! prends-moi ! Je suis de bonne volonté !… Si tu veux que je vive, couronne-moi ! Je sais ! Je sais ! J’entends au fond de ta voix la cloche qui tinte ! Je comprendrai tout ! Couronne-moi ! Je veux être grand ! Couronne-moi ! J’embrasse tes genoux ! »

Alors le Christ qui écoutait, très attentif, un bon sourire aux lèvres, malgré le tumulte de cette prière, décroisa ses bras, et il arriva ceci :

Le Christ grandit et sa stature se développa, comme se développe une fumée. Sa tête haute creva la voûte de l’église, son buste drapé domina Paris. Sur ses cheveux, il y avait une auréole de rayons, et, dans son immense main marquée du clou, Sylvius était couché. Au-dessous, Paris s’enveloppait d’un crépuscule de soie grise et bruissait faiblement… au-dessus, éclatait un murmure stentoréen qui jaillissait des lèvres du Christ et remplissait le ciel entier, et, dans ce murmure, sonnaient, en suprêmes volées toutes les cloches de toutes les églises de toute la terre.

Sylvius sentait le main du Christ monter puis descendre comme si elle estimait un poids, et il comprit les paroles du grand murmure :

«Tu es léger ! tu es léger ! tu es léger !»

Soudain, ce fut, comme avant, la cathédrale, les prières bourdonnantes et le Christ, les bras croisés sur sa robe.

Il s’approcha d’une vieille femme que le sommeil avait surprise agenouillée sur un prie-dieu, se pencha sur elle, lui baisa le front et murmura :

«Bienheureux les pauvres d’esprit…»

Puis il remonta d’un pas tranquille vers l’autel où il parut se fondre.

Seule, une petite flamme devant le tabernacle témoignait de sa présence.

Un bedeau s’approcha de Sylvius :

« On ferme ! »


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