Il arrive parfois qu’un objet, trop fixement examiné, semble, par une façon de vertige inverse, se rapprocher et grossir. Il en va de même pour le petit arbre de Sylvius.
Ce petit arbre hausse-t-il vraiment ses branches ? Oui, elles s’allongent, grandissent, se déploient, s’enflent en dôme, se ramifient et se couvrent de feuilles. Quelques toits d’alentour ne se voient déjà plus. L’arbre a trois mètres, six mètres, dix mètres… bientôt il sera immense ! Sylvius tourne le dos à cet inquiétant phénomène, mais, dès qu’il regarde la chambre, il est glacé d’effroi.
Les murs, couverts tant bien que mal de papier peint où se répète un bouquet champêtre, se sont mis à fleurir. Chaque calice prend du relief, chaque tige s’incurve. On ne voit plus que de la verdure et des fleurs. Les parois sont rouges et jaunes de coquelicots et de boutons d’or. Sur le sol vient de naître la peluche d’une mousse continue et piquée de pâquerettes. Le long de la porte un lierre monte et rejoint une vigne vierge, qui, tordant ses vrilles, descend du plafond avec une chute de lilas. Trois rosiers s’élèvent devant la cheminée pour éclater en roses sanglantes et en parfums. Un lis des Bermudes suit la ligne des jambes de Clorinde et, contre les cuisses, recourbe sa corolle. Des renoncules se regardent au-dessus d’une tulipe, et des jacinthes répandent leurs huileuses senteurs. Quelques liserons étreignent les pieds de la table et l’un d’eux vient de faire le tour de l’encrier. Il y a, dans un coin, toute une constellation de reines-marguerites, et des pensées, un peu sottes, s’alignent trop régulièrement au pied du mur. — Sylvius regarde sa main : une fleur légère y tombe et c’est tout juste s’il ne brise, en avançant le pied, la hampe d’un iris. Mais, déjà, sur les genoux de Lautonne une amaranthe penche son éventail de velours échancré. Des anémones s’élèvent de leur pampre, écartent les fanes velues qui les tenaient encloses et paraissent, mauves et bleues.
Vous voilà épanouies, insolentes pivoines ! catholiques passiflores ! dahlias prétentieux ! fuchsias d’émail ! jasmins et renoncules ! Les quatre murs contiennent à peine cette incroyable floraison et Sylvius se croit à la limite des merveilles quand, soudain, les vitres de la fenêtre volent en éclats et une branche bourgeonnante le cingle comme une houssine. Le petit arbre de la cour a poussé jusqu’à lui. La branche grossit, lance des rameaux, fourche, s’étend, donne des rejets diffus et fait à la pièce un ciel de feuillage. Avec elle une brise est entrée qui tourne dans la chambre, et, suivant le souffle survenu, toutes les verdures se mettent à bruire. Puis, ce sont des oiseaux qui chantent, des papillons d’azur, un impondérable duvet, des chenilles, des fourmis, une abeille chargée, un lézard d’émeraude, une mouche bleue qui bourdonne, suspendue dans l’air, et, bondissante, une brusque sauterelle.
Sylvius tombe à genoux, ivre de couleurs, de parfums et d’harmonie. Clorinde s’est jetée à terre et respire des violettes tandis qu’au-dessus de sa tête un rossignol s’égosille royalement. Lautonne considère un scarabée à cornes qui parcourt son doigt et l’on dirait que, sous la feuillée, quelque part, on ne sait où, se perpétue un souple murmure de fontaine.
« Que c’est beau ! que c’est beau ! » dit Sylvius, à court d’éloquence.
Lautonne lève les yeux, secoue sa chevelure mêlée de feuilles et dit d’une voix douce :
« Comme il est facile d’appeler à soi la nature ! et combien je t’aime ainsi, Clorinde, au milieu des fleurs ! Oui, maintenant, je me sens fort. Ecoutez-moi, mon cher Persane, j’ai des excuses à vous faire… »
Et, après avoir assuré sa tête sur un oreiller de mousse, il dit, avec un petit sourire et sans affectation :
« Je déplore l’humeur qui me conduisit à vous parler si durement, mais, croyez qu’il n’y a dans ce manque de tenue que bien peu de ma faute. Je suis dévoré de certaine fièvre ardente : elle me pousse à créer avec superbe et, d’autre part, je suis usé par le commerce indigne que je fis jusqu’à ce jour de mon talent. La nuit d’hier vit naître mes premiers vers immortels. Pour en créer d’autres il faudra que je connaisse le monde avec mes nouveaux yeux. Tragique aventure que la mienne ! Je ne sais quelle apparence décrire ! Je poursuis le mirage des secondes et ne vois plus l’enchaînement qui forme l’heure !… Tenez ! l’autre jour… »
Il sourit encore… Persane se glissait lentement vers Clorinde. Clorinde l’écarta d’un geste négligent.
« Non ! je vous assure, ce n’est pas la peine, murmura-t-elle.
— L’autre jour… Ah ! le plaisant paysage et que je ne sus comprendre !… J’avais emmené Clorinde à la campagne. La prairie où nous nous reposâmes était d’un joli vert virgilien. Il y paissait quelques vaches : treize, au juste, noires, un peu mélancoliques par excès de placidité, mais aimables et qui peuplaient fort bien le décor. Des arbres posaient sur l’herbe, toute brillante de soleil, leurs îlots d’ombre, — de temps en temps, un oiseau chantait ; à l’heure, aux vingt et quarante minutes, le train de Paris faisait un grand bruit ronflant, et tout cela était tranquille, tranquille comme un vitrail d’église. — Ai-je bien encadré la chose ! Imaginez-vous un lieu qui s’adapte plus justement aux besoins d’une ballade ?… »
Lautonne dénoua une liane qui venait d’étreindre son bras, puis il cueillit une rose et la lança vers Clorinde.
« Cette ballade, je l’avais à peine entreprise qu’un papillon vint à passer. Je le suivis aussitôt et déjà sa louange naissait en moi, quand il se mit à voler si vite et changea sa route avec tant de brusquerie que mes phrases, rhythmées avec soin, se cassèrent comme de petites branches… Il fait délicieux dans ce bois printanier ! ne pensez-vous pas ?…
— Tout à fait ! dit Sylvius qui regardait Clorinde.
— J’aperçus les petites ailes jaunes qui se secouaient au-dessus du miroir naturel d’un ruisseau, comme disaient jadis certains poètes mineurs, mais le ruisseau coulait de façon trop persuasive, et je le suivis, bien que le papillon jaune se trémoussât avec fébrilité pour me retenir. Enfin je vis une libellule qui courtisait Clorinde. Clorinde était couchée au pied d’un pommier ; la libellule tournait assidûment autour de son sein nu. Comme je voulus poser ma bouche à ce même endroit, la libellule se divertit, en manière de consolation, à poursuivre son jeu tourbillonnant autour d’une pomme suspendue, et j’en vins à faire de maballade des treize vaches pensivesune assez pauvre scène d’oarystis.
— Vous me la lirez !
— Non point ! car ce ne fut qu’un geste. »
Clorinde s’était endormie et soupirait vaguement.
« Vous le voyez, je ne pouvais appliquer ma pensée. Je me fiais, en amateur, à ma seule fantaisie et vivais inutilement.Concevoirest un verbe important dont les deux sens s’opposent. Je ne savais pas les distinguer. Orcomprendreest à la portée du commun, car l’application peut tenir lieu de génie ;créerreste une vertu d’élite. Quand Clorinde attaque mes écarts littéraires, son reproche est judicieux. J’ai fait des poèmes avec complication, désordre et facilité, mais ce n’était point là le grand essor. Il faut que je voyage, qu’avec mes nouveaux yeux je voie de nouvelles choses, des arbres que je n’aurai point déformés, des fruits d’une saveur franche. »
Il prit et mangea une fraise sauvage qui poussait près de lui.
« Voyager !… Quelle invention de trésor, quelle dot, quelle manne précieuse me le permettra ? Voyager avec Clorinde ! L’entendre rire à l’ombre d’un latanier ! »
Sylvius contempla encore une fois la dormeuse brune. Oui, il haïssait en Lautonne le voleur de sa gloire, mais, du moins, Lautonne servirait à le rapprocher de celle qui… Ah ! le beau stratagème !… Son parti était pris.
« Et que diriez-vous, s’écria-t-il, si je vous emmenais en voyage, moi ! »
Lautonne, sans paraître étonné, réfléchit un court instant, puis levant la tête :
« Je refuse, dit-il. Vous l’avouerai-je, Clorinde est le premier motif de mon inspiration, son pivot, ma muse, si j’ose dire ! Nous serions gênés à côté de vous qui êtes seul. Autour de quoi grouperiez-vous vos sensations ? Comprenez-moi ! Vous n’espérez pas que le rôle de Mécène suffise à excuser l’embarras où nous mettrait votre présence ? Eh ! je vous vois déjà, pataugeant dans vos impressions de voyage, ne sachant où les mettre, m’en faisant part, hélas ! et m’en chargeant les bras. Quel onéreux compagnon ! Oui, je refuse ! Vous nous gêneriez !… Ou bien soyons quatre. Amenez-moi quelqu’un, homme, femme ou fée, qui soit l’expression de vous-même et porte votre bagage idéal comme Clorinde porte le mien. Amenez-le moi. En ce cas, j’accepte. Mais amenez-le vite… Je veux partir demain… Je rêve d’un récif de corail où la mer soupire, et d’orages prodigieux… »
Sa voix devint dure.
« … Et, tenez ! vous m’encombrez déjà ! Partez ! allez chercher votre muse ! Il ne suffit pas de regarder, et de comprendre, et de bavarder. Partez vite ! je sens vos opinions, vos élans, vos pensées s’amonceler autour de moi. Hors d’ici ! »
A travers le nombreux buisson de la chambre, Lautonne poussa Sylvius vers la porte. Le jeune homme tremblait de fureur. Il se retourna, la main haute… Clorinde se réveillait en bâillant ; le bocage embaumait et gazouillait comme une seule fleur et un seul oiseau.
L’instant d’après, Sylvius se trouva sur le misérable palier de la chambre. La porte se referma bruyamment… Une mince tige de lierre paraissait dans la fente du seuil.
Sylvius, stupéfait et pâle, descendit l’escalier qui se tordait sous lui en pente raide… Oh ! ces corolles rouges ! ces gorges de rossignols ! ce léger encens des roses et des jasmins ! Toutes ces verdures ! et Clorinde nue, inaccessible, olympienne !
Il comprit la douleur d’Adam quittant le Jardin.