Les ombres du crépuscule s’étaient retirées devant les clartés grises du clair de lune. La mer, tranchée d’un chemin d’argent, était calme. Les étoiles se voyaient à peine dans le ciel. De temps en temps, une longue phosphorescence serpentait près du bateau et l’on gardait dans les yeux, longtemps encore après qu’elle avait disparu, l’éblouissement de cette traînée d’azur.
Clorinde était debout sur la poupe devant la flamme du réchaud. Cheveux au vent, elle avait l’apparence d’une petite sorcière préparant un maléfice. Une écharpe sur son épaule suivait le mouvement aérien de ses cheveux.
« La poêle est rouge ! » dit Clorinde.
Aussitôt Lautonne qui s’était accroupi dans la coupée se leva, tenant toujours Chrysolet entre le pouce et l’index.
« Que voulez-vous faire de moi ? s’écriait le petit être d’une voix suppliante et mince. Que voulez-vous faire de moi ? hurlait-il sur un mode précipité. Oh ! je vous montrerai des fleurs et des coquillages et des papillons faits de seule lumière !… »
Lautonne rit, cruellement, et, lâchant prise tout à coup, laissa tomber Chrysolet dans la poêle à frire. — De quel marbre, de quel acier, de quel diamant était donc fait le cœur de Clorinde et de Lautonne qu’il ne se fût attendri à de tels accents de supplication. Chrysolet dansait d’angoisse et trépignait et bondissait dans la poêle. Craignant que par un mouvement trop vif il ne s’échappât, Lautonne l’empêchait de franchir le bord en lui donnant de petits coups avec le sabre de Sylvius. — Une heure plus tôt, Sylvius détestait Chrysolet ; maintenant il avait pour lui d’affectueux élans. D’ailleurs une âme honnête peut-elle assister sans compatir à la torture d’un ennemi ?
Car, en vérité, le petit homme avait commencé à fondre. Ce furent d’abord ses pieds qui se liquéfièrent, ses chevilles, puis ses mollets, et bientôt il sauta, suivant un mode grotesque, d’un genou sur l’autre. L’instant d’après, il n’y eut qu’un mince torse tordu avec deux bras agités et les cris s’atténuaient jusqu’à n’être plus que des gémissements d’oiseau malade. — Clorinde riait, Lautonne riait, une mouette suivait le sillage en piaillant. — Il n’y avait dans la poêle qu’une flaque dorée portant une petite tête gémissante qui se fondait par le cou. — Puis il n’y eut rien que de l’or liquide. — Chrysolet avait disparu. — La mouette du sillage piaillait fort et pathétiquement. Lautonne et Clorinde avaient cessé leur rire. Des enfants, les plus cruels que l’on peut concevoir, se lassent de martyriser l’insecte qu’ils ont pris. — Lautonne jeta sur le pont d’un air de mauvaise humeur, le sabre qui lui servait à guider le trépas de sa victime.
« Eteins le réchaud ! » dit-il à Clorinde.
Ils se parlèrent à voix basse. Sylvius n’écoutait guère ; à grand’peine il avait dégagé son bras du lien de la corde et pensait pouvoir saisir le sabre tombé à ses pieds. Il voulait tenir cette arme. Il ne savait au juste pourquoi. Il y parvint. Parcouru d’un petit frisson de joie, il la mit derrière son dos. Il ne bougea plus. — Lautonne s’avança vers lui :
« Je déplore, cher ami, d’avoir eu à faire cette petite exécution, mais il faut que je vous convainque de sa nécessité. Hélas ! Chrysolet était bien votre muse. Quand je vous engageais à trouver un compagnon de voyage qui vous exprimât parfaitement, vous ne m’avez que trop pris au mot. Ce petit homme était vraiment une réduction de vous-même : un être en or, oui ! mais en or léger, en or fusible, en or de pacotille. Eh ! quoi ! cher ami ! il faut bien que je vous le dise, (et d’avoir reçu de vous quelques services m’oblige à plus de franchise que je n’en aurais pour un passant), votre vertu cardinale est d’être riche ! — Homme de goût, dilettante, amateur curieux de tout et précisément de trop de choses, vous l’êtes à coup sûr. Vous avez de bons yeux, fort proprement vous caressez une statue, écoutez une musique, pleurez devant un clair de lune… mais que seraient ces avantages si vous mouriez de faim ? Votre fortune vous permit de suivre votre penchant, qui était, je pense, de regarder, mais, comme cet animal fabuleux dont j’oublie le nom et qu’on vante dans les mythologies, vous aviez des prunelles tout autour de la tête. — Clorinde ! le bain est-il refroidi ?
— Non ! pas encore.
— Parle ! Parle donc ! murmurait Sylvius qui, les mains derrière le mât, tourmentait la poignée de son sabre.
— Tant que nous voyagions sur terre et que je n’en étais qu’à élaborer mon œuvre nouvelle, tout était bien, mais pensez au trouble ridicule qu’apporta en moi la présence de Chrysolet quand il se mêla soudain de mon ode, à l’instant même où l’œuvre allait s’épanouir…L’oiseau Rok et la Péri, tel était le titre !… Et quel poème !… fleurs d’Orient ! voiles de soie ! bassins verts comme des pierreries ! et les charmes magiciens d’un rossignol qui meurt d’amour !… Tout mon génie était tendu vers une image à laquelle j’ajoutais, par fantaisie ou dessein, une ombre, une ligne, une teinte nouvelles. Comprenez mon courroux lorsque votre petit acolyte vint brouiller tout cela ! Vous avez un esprit charmant, mon cher Sylvius, et, sans doute parce que votre passion pour Clorinde était absorbante, vous ne me dérangiez pas, mais je n’aurais pu endurer Chrysolet plus longtemps, dès la minute qu’il prit garde à mes rêves. Par sa faute, voilà un poème perdu ; d’ailleurs ses méfaits n’iront pas plus loin, et, maintenant je vais vous détacher. Si vous m’en croyez, nos routes divergeront bientôt. Je vous déposerai sur la première grève et continuerai seul ce voyage ; seul avec Clorinde. J’aime mieux reprendre ma misère car le hasard pourrait incarner à nouveau votre fantaisie et, cette fois, c’est bien vous que je tuerais, non le semblant de vous-même !
— Le bain est tiède, dit Clorinde avec un petit tremblement dans la voix.
— Apporte-le. »
Elle vint, tenant la poêle.
« En vérité, c’est fort curieux, dit Lautonne, la gorge embarrassée comme par un hoquet. Regardez ! »
Il mit la poêle sous le nez de Sylvius.
Tandis que la pâte métallique se refroidissait, elle se brisait en petites pièces, semblait-il, plus exactement en louis d’or, c’était bien cela, en louis d’or.
« Votre vertu, dit Lautonne, n’est donc point inutile ! Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, je le veux, mais ne dédaignons point ceinture dorée. Voyez comme la providence est douce aux poètes… »
Il secoua ses cheveux rouges…
« … Elle me donne de quoi vous remplacer quand vous serez parti. Le dilettantisme a son prix, Sylvius, je n’ignorais point qu’il servait aux artistes à échanger leurs rêves contre des substances comestibles, mais jamais je n’eusse pensé à lui attribuer une valeur aussi précise ! Eh ! quoi ! un amateur admire une toile peinte, son admiration est donc tarifée, comme la course d’un cocher ou le bouquet d’un vin ? Plaisante analogie ! Chrysolet s’explique après sa mort. Le Christ, il est vrai, fit de même, puisqu’il ne se révéla tout entier que sur la croix et, d’ailleurs, Dieu fait bien tout ce qu’il fait ! Louons donc le Seigneur, ô gué ! louons donc le Seigneur ! »
D’un geste de marchand de crêpes, Lautonne fit sauter l’or qui retomba sur la tôle en fontaine chantante.
Sylvius ne put y tenir davantage. Depuis quelques moments, des pensées de haine le troublaient. De ses deux mains jointes il serrait son glaive derrière le mât. Blesser Lautonne, le blesser grièvement, tirer vengeance de ses sarcasmes ! Avoir au moins la gloire d’un Ruy Diaz : « A moi comte, deux mots ! » Pourtant il ne pensait pas à tuer son compagnon, il n’osait projeter un meurtre, mais il visait d’un geste imaginaire l’épaule de Lautonne, et, soudain, quand il vit le poète faire sauter la monnaie de Chrysolet avec des mouvements de bateleur, ce geste, emmagasiné comme un ressort, se détendit. Le bras de Sylvius devint rigide, prolongé par le glaive. Lautonne recula, effrayé. La poêle et sa charge d’or sombrèrent dans les flots avec un bruit strident. Au même instant, Lautonne glissa sur le pont et tomba en avant.
Oh ! que la chair humaine est chose sensible et peu résistante ! Le sabre pénétra. Lautonne, effondré, portait à la gorge une entaille rouge. Un cri. Un jet de sang. Il n’y eut rien d’autre. Lautonne était mort.