XVII

Lautonne se pencha vers le flot.

Il semblait parler à la mer et la mer semblait lui parler.

« Oui ! murmura Lautonne, oui ! je te comprends ! oui ! je sais ! Veux-tu de moi ? L’ombre éternelle, dis-tu ?… Comment ! mais c’est la splendeur du Christ en croix que tu me proposes ! du Christ éclairant le monde !… oui ! oui ! j’obéirai ! »

Il se dressa soudain et, tendant les bras vers la mer, il dit, d’une voix chaude, lente et qui s’amplifiait :

« Prime limpidité ! Vagues d’azur ! Flots verts !« Mille scintillements ! Sourires entr’ouverts !« Espace dont les eaux sont fraîches et fleuries« Comme sont au printemps les ondes des prairies !« Le poète lauré veut vous chanter encor !«  — Secourable déesse ! apprends-moi quel trésor,« Quel songe sans clarté, quel regret ou quel rêve« Est caché dans ton sein que le soupir soulève !«  — Prunelle d’Aphrodite, inspire-moi ! Le vent« De l’Esprit pur m’atteint d’un souffle si fervent« Qu’il va faire éclater mon orageuse lyre !«  — Suavité ! sois douce à ce pieux délire !«  — Faut-il chanter la fleur étrusque du corail ?« Les sables ? la méduse ? et l’algue en éventail ?…« Dans le silence bleu que nul écho ne ride,« Où luit cette onde de l’onde : la néréide ?«  — Je la vois triste, seule, amoureuse… Demain« Sans doute, elle mourra… Je vois trembler sa main.« Elle pleure des pleurs d’argent, son front s’incline…« A quoi songe la nymphe aux yeux d’aigue-marine ?«  — La nymphe doit songer, en un demi-sommeil,« A l’éclat solennel et pourpre du soleil !« Or, moi, j’entraînerai la flamme sous les ondes,« Plus bas que n’ont touché les rêves ni les sondes.« Poète aventureux, prophète d’une foi« Nouvelle, je suis Prométhée ! — Ah ! laisse-moi,« Mer ! oubliant ces jeux où se plaisent les nues,« Plonger vers l’orient des perles inconnues ! »

« Prime limpidité ! Vagues d’azur ! Flots verts !

« Mille scintillements ! Sourires entr’ouverts !

« Espace dont les eaux sont fraîches et fleuries

« Comme sont au printemps les ondes des prairies !

« Le poète lauré veut vous chanter encor !

«  — Secourable déesse ! apprends-moi quel trésor,

« Quel songe sans clarté, quel regret ou quel rêve

« Est caché dans ton sein que le soupir soulève !

«  — Prunelle d’Aphrodite, inspire-moi ! Le vent

« De l’Esprit pur m’atteint d’un souffle si fervent

« Qu’il va faire éclater mon orageuse lyre !

«  — Suavité ! sois douce à ce pieux délire !

«  — Faut-il chanter la fleur étrusque du corail ?

« Les sables ? la méduse ? et l’algue en éventail ?…

« Dans le silence bleu que nul écho ne ride,

« Où luit cette onde de l’onde : la néréide ?

«  — Je la vois triste, seule, amoureuse… Demain

« Sans doute, elle mourra… Je vois trembler sa main.

« Elle pleure des pleurs d’argent, son front s’incline…

« A quoi songe la nymphe aux yeux d’aigue-marine ?

«  — La nymphe doit songer, en un demi-sommeil,

« A l’éclat solennel et pourpre du soleil !

« Or, moi, j’entraînerai la flamme sous les ondes,

« Plus bas que n’ont touché les rêves ni les sondes.

« Poète aventureux, prophète d’une foi

« Nouvelle, je suis Prométhée ! — Ah ! laisse-moi,

« Mer ! oubliant ces jeux où se plaisent les nues,

« Plonger vers l’orient des perles inconnues ! »

Et Lautonne tendit ses mains jointes vers le soleil. Un rayon plus doré, plus pur, un rayon plus ensoleillé, vint s’y blottir. Il sembla qu’elles cueillissent du jour… du jour… comment dirais-je ?… de l’air lumineux ! L’or de midi se posait sur elles. Il les referma.

« Adieu ! Clorinde ! »

Prompt, Lautonne avait plongé, les pieds d’abord.

Sylvius restait bouche bée ; il voyait une tache noire disparaître dans la mer.

« Je joue mon va-tout ! » cria-t-il.

Lui aussi cueillit du soleil dans ses adolescentes mains, dit adieu, (de quel regard !) à Clorinde et plongea, sans plus de commentaires.

Sylvius eut bientôt rejoint Lautonne. Ils descendirent, les bras serrés le long du corps, la tête haute… On eût dit que l’eau les appelait, les accueillait, comme, à lèvres décloses, une bouche appelle, accueille une bouche aimée. Ils descendirent et le voile humide obscurcissait leurs yeux. Bientôt, ce fut l’ombre entière. (Regrets d’arbres, de fleurs et de belles colombes aux bois terrestres roucoulant.)

Ils descendirent.

Maintenant leur âme devient vraiment marine, elle oublie les bocages où les brises causent, elle ne trouble plus Lautonne ni Sylvius d’aucun souvenir. D’ailleurs, Lautonne n’a qu’une pensée : garder le soleil dans le coffret de ses doigts. — Ils vivent bien. Ils n’ont plus besoin de respirer ; leur cœur bat lentement, mais d’un rhythme sûr. Ils ne songent pas qu’ils pourront mourir. Ils ne sentent rien, sauf sur leur visage, la vive, continuelle, douce caresse de la mer qui glisse devant eux, et, dans eux, et, dans la chevelure ondulante et dressée, le passage furtif d’un poisson. Ils descendent.

« J’emporte aussi la lumière ! » se dit Sylvius.

Dans ses oreilles bourdonnantes éclatent déjà de glorieuses cymbales et des trompettes de cortège. — Soudain, une bulle illuminée passe devant ses yeux, et qui monte en tremblant, peu à peu disparue ; une autre, une autre, une autre encore, bulles d’or échappées qui vont sans doute s’ouvrir dans l’air supérieur, là-bas, très haut, sous l’azur plein de joie, de mouvements d’air et de mouvements d’ailes.

Mais d’où viennent donc ces bulles ?

Sylvius le sut bientôt, car il sentit que ses mains étaient vides. — Imprudent ! que ne les tenais-tu mieux fermées ! — Il avait perdu sa lumière ; elle était semée sur la route et Sylvius comprit tout le poids de sa faute. A chaque bulle regagnant l’air, il pouvait voir, un instant, Lautonne extasié de joie, les yeux demi-clos sur un rêve et merveilleusement vêtu d’algues prises au passage de son corps, qui l’habillaient de vert sombre et de corail et desquelles il semblait éclore comme une rousse fleur.

« Ah ! se dit Sylvius, que ne peut-elle me noyer, cette eau profonde ! »

Tout à coup, leurs pieds touchèrent le sable. — L’ombre était opaque, mais aussitôt elle se dispersa devant une apparition merveilleuse : Lautonne les mains jointes sous la nuque, violait la nuit en entr’ouvrant ses doigts. Le soleil s’était échappé dans sa vaste chevelure et la chevelure, rayonnante de tous côtés, comme les traits d’un astre d’or, brillait puissamment, lançait de la lumière dans le sombre pays où les deux voyageurs venaient enfin d’atterrir.

Ils voyaient devant eux une colonnade carrée qui formait un grand cloître où des algues poussaient, où nageaient des poissons. Sur les colonnes était bâti un mur pourpre fenestré d’ouvertures nombreuses, et, par les fenêtres, par les arches, par le sommet sans toit, se poursuivaient au sein de l’eau verte, des néréides à double queue, aux cheveux d’azur, aux lèvres mauves, mais belles infiniment. Elles dansaient aussi sur des miroirs de nacre, coiffées d’un coquillage, des fleurs dans les mains, et il en était trois dont la chair était presque noire, qui tournaient autour d’un buisson épineux, reliées l’une à l’autre par des guirlandes violettes. Au-dessus du buisson, nageait sans grande hâte une murène ravie, semblait-il, par ces femmes à la pure double queue. Tout au loin, des forêts de corail restaient figées en gestes roses, d’innombrables poissons dont certains n’étaient qu’une gueule large ouverte et certains un globe arc-en-ciel, passaient avec lenteur en vêtements de cour, et d’invraisemblables végétations, lisses ou tourmentées, couvertes de pustules, pleines de nœuds ou dentelées, ou encore droites et minces comme des cris, peuplaient ce paysage qui fourmillait de bêtes, où d’énormes crustacés tendaient, comme pour une scène d’inquisition, leurs pinces de torture, et que Lautonne éclairait de tous ses cheveux.

Du monticule de sable où ils s’étaient posés les deux voyageurs pouvaient voir cela. Mais, si le corail et les poissons aveugles ne prirent garde à leur apparition, il n’en fut pas de même des néréides. Toutes portèrent les mains à leurs yeux, toutes nagèrent avec rapidité vers Lautonne et l’entourèrent, mille queues dansèrent autour de lui et, maintenant, mille mains se tendaient. Des bouches s’approchèrent, des paupières s’ouvrirent et se fermèrent aussitôt, frappées par l’éblouissement.

Puis, les néréides parlèrent.

Le sens de leurs discours n’était point noté en paroles, mais par une façon de danse, d’agitation, où chaque geste des nageoires, des lèvres et des doigts rectifiait, exprimait mieux l’idée transmise par l’ondulation des hanches et du torse.

Ainsi parlaient les néréides, ainsi parla Lautonne, et, toutes ces paroles dites par des mouvements, Sylvius les entendit bien.

Les néréides disaient leur joie à cause du soleil enfin descendu, elles disaient le nouveau culte instauré, les grandes fêtes qui célébreraient le nouveau Dieu.

« Comme, sur terre, disait Lautonne, Dieu plaça l’être humain…

— Telles, dirent les néréides, nous fûmes jetées au fond des mers.

— Comme, sur terre, disait Lautonne, l’être humain garde le souvenir de l’espace azuré…

— Telles, dirent les néréides, nous languissons et nous mourrons de ne plus voir la lumière du jour.

— Comme un poète, disait Lautonne, monte parfois très haut vers Dieu…

— Telle, dirent les néréides, une de nous monte parfois jusqu’aux flots supérieurs et redescend tout éblouie.

— Comme, disait Lautonne, le poète tâche de montrer à l’aveugle foule l’aspect des splendeurs divines et, bien qu’il ne soit point compris, l’élève un peu vers elles…

— Telles, dirent les néréides, nos sœurs bienheureuses viennent nous dire le vent et les ailes sur la mer.

— Comme, disait Lautonne, nous respectons, quand il est mort, le poète qui nous attira quelque peu vers son rêve…

— Telles, dirent les néréides, quand un noyé descend dans les plis de nos algues, bouche à bouche et toute unie à lui par ses bras enlacés, une de nos sœurs va scruter ses prunelles qui, vivantes, surent contempler le jour.

— Comme, sur terre, disait Lautonne, les sources chantent un chant qui fait rêver de Paradis…

— Telle, dirent les néréides, au sein de notre palais pourpre, une fontaine d’air jaillit, qui nous parle d’azur et que nos aïeules nommèrent la fontaine de l’inutile espoir.

— Comme, disait Lautonne, celui que l’on révère annonça la Nouvelle et, d’une parole inconnue, vint réjouir et sauver le monde…

— Tel, dirent les néréides, tu viens, ô demi-dieu chanteur ! apporter le soleil parmi ta chevelure vénérée.

— Et quel est mon rôle dans tout cela ? » dit Sylvius.

Nul pli de la mer, nul geste, ne lui répondit.

« Maintenant, dit Lautonne à Sylvius, ménageons ma légende. Bientôt on remarquerait mes jambes torses que les algues couvrent avec soin pour l’instant. Dût-on même faire ici-bas de cette difformité une vertu divine, je préfère à un Messie tordu en forme d’olivier par son sacrifice, un Sauveur plus droit et qu’on ne fit qu’entrevoir. Ménageons, vous dis-je, ménageons nos effets ! »

Mais celle qui devait être la reine des néréides, (à en juger par le respect qu’elle inspirait sur son passage, la profusion de bijoux qui paraient son corps, et le diadème de perles posé contre les cheveux de sombre azur et qui grandissait son front blême,) s’approcha de Lautonne par une courbe de salutation.

Elle portait un sceptre à la main droite, une fleur marine à la gauche, sur la gorge une coquille d’un vert de crépuscule finissant et, à la taille, des ciseaux d’or.

Lautonne répondit à l’hommage royal par une noble inclinaison de tête, prit les ciseaux et, les glissant dans son éblouissante toison, coupa toute la chevelure. Comme on porterait une flamme sur un trépied, il la posa entre les mains d’une petite néréide qui le contemplait dévotement.

« Voici la Vérité ! dit-il par une flexion lente de son bras.

« Garde bien ce gage. Je te le donne, parce qu’il y avait de la foi dans tes prunelles. Peuple ! sois heureux ! Je te laisse la Lumière et je rentre dans l’Ombre ! »

Il cueillit la fleur entre les doigts de la reine, puis, à Sylvius :

« Vivement ! dit-il, cher apôtre, frappons du pied, montons, quittons ces lieux ! »

Ils montèrent. Les algues se détachaient des jambes de Lautonne, et Sylvius ne l’en avertit point, car, en baissant la tête, il pouvait voir dans ce pays de lumière qu’il quittait, des bras tendus, des gestes de piété implorante, d’amour et de foi.

« Ah ! que parmi ces néréides, il s’en trouve une au moins qui voie les jambes torses, qui s’étonne, qui doute, et propage enfin l’impiété. »

Ils entrèrent dans la nuit, dans la pénombre, dans une aube bleuâtre. Soudain, ce fut l’air libre qui remplit leur poitrine.

L’aventure était close. « L’Opale » se balançait près d’eux. Clorinde leur jeta une corde. Ils montèrent à bord.


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