XXII

Couché sur une couche molle, rien n’est plus doux que d’être lié par des bras jeunes et frais, mais, étendu dans les plis d’une plage brûlante et la chair offensée par l’étreinte d’un réseau, même soyeux, un homme, fût-il aventureux comme Gulliver, tient volontiers le destin pour cruel.

Ainsi en était-il de Sylvius qui ne pouvait, de ses quatre membres esclaves, que secouer et non libérer son corps. La furtive Clorinde s’était éloignée depuis longtemps : plus un murmure autre que celui de la mer. Sylvius restait seul devant le soleil qui dardait ses pires flèches. Sa bouche était vide de cris et ses plus saines idées philosophiques étaient bousculées. — Déplaisante ironie à coup sûr que celle de Clorinde ! — Manger et boire !… ne fallait-il pas avant tout bouger ?

« Ah ! perfide, perfide Clorinde ! » disait Sylvius à demi cuit.

Il ne lui restait plus qu’à mourir, à mourir (surcroît de peine !) d’une mort obscure, la cervelle becquetée par les oiseaux de la mer et la peau rissolée par Midi.

Alors, comme les émotions violentes rendent l’homme religieux, Sylvius, suivant l’exemple desJeunes gens dans la fournaise, éleva son âme à Dieu, et Dieu, bienveillant, lui vint en aide.

Ce fut sous la forme du sabre japonais que la Providence se révéla. Contre son tranchant, Sylvius, avec des mouvements de couleuvre maladroite frotta le cruel réseau. Après maints efforts, il parvint à le déchirer et, par quelques gymnastiques complémentaires, à être sans entraves, libre et debout, mais la troupe indécente des araignées avaient déchiré ses vêtements en si fines particules, avant d’ourdir leur toile, que Sylvius vit tout aussitôt qu’il était nu comme un œuf et que la brise emportait les fils dont il se couvrait jadis, ainsi qu’elle emporte un duvet ou un rire.

Il était nu et peut-être l’eussiez-vous, lectrice, trouvé fort à votre goût.

Bien, mais où était-il ? Du côté de la mer on ne voyait rien, ni fumée, ni récif, rien que la voile de Clorinde, déjà minuscule, toujours fuyante et si blanche parmi tant d’azur ! La plage s’étendait, mince et torride. Un petit bois de pins frissonnait plus haut. Vers lui, Sylvius dirigea ses pas. L’aspect de cet asile le récréa un peu. Hospitalier, frais, éventé, le petit bois abritait une source. Elle se répandait par un ruisseau qui, baignant mille mousses et reflétant des fleurs, gazouillait et se taisait tour à tour, comme un vrai ruisseau de poème. Sylvius y fut boire et se mouiller le front, puis, de la branche penchée d’un figuier, il détacha une figue érotiquement fendue et en suça la pulpe humide. Enfin, après un somme bref, il s’assit pour réfléchir.

Que ferait-il, la nuit venue, sans vêtements, sans domestique, sans muse et sans abri ? Le mieux serait d’abord de bien inspecter le lieu de son exil. Il gagna donc la plage, moins chaude sous le soleil déclinant, et, à l’orée du bois, en suivit la blanche ligne. Par pudeur, il tenait entre ses doigts un rameau de pin, épanoui en éventail.

La plage semblait infinie ; l’heure la rendait étincelante, et, par endroits, dorée. Sylvius franchit le ruisseau et continua sa marche. Bientôt il atteignit une prairie où le sable s’arrêtait et qui s’étendait jusqu’à un escarpement levé dans la mer ; puis le sable recommença, et Sylvius marchait encore quand il s’aperçut qu’il était très las et que l’horizon mordait le soleil.

Il n’avait pas rencontré une seule maison ; il n’avait pas vu un seul vestige humain. Non loin de lui, un autre ruisseau sortait du bois ; il s’y rendit, voulant se reposer sur ses bords et boire de nouveau, car il avait grand soif, mais, à un certain détail plaisant de cailloux et de fleurs, à l’aspect d’une branche cassée, à la trace de ses propres pas enfin, il reconnut que c’était le ruisseau quitté au départ, et, par une élémentaire opération de l’esprit, il conclut qu’il se trouvait dans une île, dans une île déserte assurément. Son âme fut toute pénétrée d’horreur.

Une plage en ceinture, une prairie, une falaise froncée, un bois où poussaient des pins, des oliviers, des figuiers, d’autres arbres encore, où s’ouvraient des terriers à lapins et que hantaient seuls des parfums de fleurs ; un ruisseau, des flots et du ciel, au milieu de l’île quelques rochers blancs, quelques hauts rochers rouges, voilà quel était donc le décor de sa nouvelle patrie ! — Riant ! — oui, si l’on veut, mais néanmoins, comme Ovide aux plus mauvais jours des Tristes, Sylvius pleura des larmes nombreuses et hoqueta ridiculement pour témoigner de son désespoir. Alors, puisque tout était fini, puisqu’il lâchait prise, puisque rien ne lui importait plus de la vie et de ses usages, Sylvius jeta dans le ruisseau son seul vêtement : la branche qui l’avait précédé dans sa marche, et l’accompagna, (flottante et entraînée), jusqu’à l’endroit où le ruisseau mêlait sa douceur au sel marin. Puis il revint sur ses pas, les yeux baissés, ruminant ses ennuis. Mais, sur le tapis de sable humide et strié par les lames, des empreintes singulières le firent s’arrêter : des traces de sabots, nombreuses, dirigées vers la mer et vers le bois de pins. Il les examina de plus près, se mit à plat ventre pour les distinguer mieux. Ces sabots étaient ferrés ; on voyait la marque des clous… Des chevauxferrés!… Il y avait donc des hommes dans l’île ? Sylvius se releva et suivit les empreintes, l’âme tremblante et les jambes secouées d’émotion. Il s’assit à la lisière des pins. Le crépuscule s’envolait. Tout l’occident était d’une teinte grise et chaude. Sur la mer, les cendres du jour achevaient de s’éteindre. Avant d’entrer dans l’ombre des arbres, Sylvius hésita. Pouvait-il se présenter ainsi à des hommes, même sauvages ?…

A cet instant, une voix inattendue, de timbre clair, lui fit monter le cœur aux lèvres, tandis qu’une vive lueur éblouit ses yeux :

« Vous semblez nu, monsieur ; désireriez-vous un vêtement ? »

C’était un jeune homme mince et d’horrible apparence qui tenait un flambeau. A la grande flamme qu’il levait, Sylvius le vit tout sanglant. De lourdes boucles noires tombaient sur son front pourpre et sa bouche semblait une blessure. Tout son corps nu était d’une couleur de carnage, et ses bras où les muscles saillaient, et ses mains maigres, et ses doigts décharnés étaient rouges, rouges atrocement, d’un rouge triste et tragique. — Un jeune homme ? non, car ses jambes se terminaient en pieds de bouc, et, à demi-penché, agitant au-dessus de sa tête le grand flambeau écarlate, il ne posait sur le sable que les fourches grêles de deux sabots.

« Ne vous ébahissez pas, dit-il, ma première apparence inspire, je le sais, un certain effroi. Que voulez-vous ! depuis qu’Apollon m’écorcha vif, je ressemble bien plus, hélas ! à une préparation anatomique qu’à un honnête faune des vieux jours. Mais vous allez geler, mon garçon ! ajouta-t-il d’un ton tout à fait cordial. Prenez pour l’instant ma dépouille. Tenez ! je l’avais accrochée à cette branche. »

Et, fichant dans le sable son flambeau, il jeta sur les épaules de Sylvius une façon de manteau souple et de coupe irrégulière.

« C’est mon ancienne peau : je m’y glisse, les jours d’hiver, pour être garanti des blessures de la bise. »

Sylvius tremblait de peur.

« Seriez-vous donc Marsyas, le satyre ? dit-il d’une voix mal assurée.

— Lui-même !… et comment vous nomme-t-on ?

— Oh ! dit Sylvius tristement, les hommes avaient coutume de m’appeler Sylvius Persane, mais, depuis quelque temps, mon existence est si embarrassée de mythologie que, somme toute, je serais aussi peu surpris de m’appeler autrement que de causer demain avec Hadès ou Perséphone.

— Ils ne hantent pas ces parages, ils sont plus bas, » dit Marsyas en souriant.

On eût dit que ce sourire saignait.

« Venez, maintenant, que je vous présente à notre troupe. Nous avons coutume, au crépuscule, de danser un peu avant le repas. Joignez-vous à nos bonds, car je crois vraiment que vous grelottez. »

Et, reprenant son flambeau, il entraîna Sylvius sur la plage.

« Oserai-je vous demander en quel lieu je me trouve ? dit Sylvius. A l’instant où je vous vis, je m’étonnais de marques de sabots plus grands que les vôtres et ferrés, mais…

— Vous vous trouvez dans l’île d’Ala, interrompit Marsyas, et ces empreintes doivent être celles de quelques centaures encombrants qui habitent la futaie. C’est une gent déplaisante et médiocre. — Ah ! voici mes frères. »

Le sous-bois s’éclairait. On y voyait courir des pénombres mauves et de vives flammes. Tout à coup, d’entre les pins, déboucha une vingtaine de chèvre-pieds qui, tous, portaient de grandes torches éclatantes ou fumeuses. Ils se hâtaient, criaient, gesticulaient, riaient, se bousculant dans leur course et faisant parfois de grands bonds, tandis que la brise du soir tordait au-dessus de leur tête les flammes qu’ils portaient.

Ils accoururent vers Marsyas et s’arrêtèrent soudain en voyant Sylvius. Alors ils turent leurs cris et, parmi eux, il courut des murmures étonnés et des rires.

« Voici un naufragé, dit Marsyas, du moins je lui suppose cette qualité. Nous devons l’accueillir de notre mieux et demain nous l’inviterons à notre fête patronale. Il désire un vêtement et je n’ai pu, pour l’instant, lui prêter que ma peau. Ne changeons rien à nos habitudes et prions-le de se joindre à notre danse. Nous l’habillerons ensuite. »

Les satyres faisaient cercle autour de Sylvius. Il y avait là des faunes très vieux et des tityres qui trébuchaient encore de jeunesse. Certains étaient ventripotents et lourds, d’autres, maigres et gracieux. Le poil des uns était presque blanc et celui des autres, fauve ou brun. Des satyresses aux petits seins agaçaient les côtes d’un vieux silène.

Brusquement, la troupe entière se dispersa sur la plage. Un même cri partait de toutes les bouches. Une chauve-souris traversait l’air, incertaine et soyeuse. Alors les faunes lui barrèrent le passage par l’éclat de leurs torches haussées. Bientôt, ils firent une grande ronde et tournèrent en bondissant. — Et ce furent des tityres gambadeurs qui fredonnaient un air étrange (hymne ? chanson ?) où se mêlaient, semblait-il, la plainte légère du vent et les vocalises du rossignol ; — des satyresses, ruant parfois d’un sabot fourchu ; — un capripède éclopé, sautant avec sa béquille en branche de pin ; — et des silènes qui s’agitaient sans grâce ni mesure. L’un d’eux sortait du bois au même instant, la bouche fendue par un rire monacal. — Il était énorme, velu, lascif, et monté sur un âne couronné de roses.

Ivre d’enthousiasme, Sylvius prit le flambeau d’une faunesse qui s’était arrêtée pour se gratter la jambe, et se mêla au jeu. La chasse tournoya, lumineuse et sombre, ardente, joyeuse, sur le sable sans poussière où un flot mince, effaçant le piétinement des pas, glissait parfois sa mouillure. — Enfin la chauve-souris épouvantée tomba, et, miséricordieux, Marsyas la rendit à la nuit.

« Il convient maintenant, dit-il, d’habiller notre invité. Après un exercice un peu violent, les brises nocturnes sont funestes à qui ne se promène pas communément tout nu. — Quel costume vous offrirai-je ? Nous vous vêtirons fort bien en Pierrot, en Troyen, voire en demi-dieu… »

Et Sylvius songeait avec mélancolie qu’il donnerait tous les déguisements pour un complet veston de coupe juste.

« Habillons-le en Arlequin ! » proposa un satyre qui cherchait dans sa fourche un caillou gênant.

La proposition séduisit. Les faunes se dispersèrent de nouveau. Ils revinrent, peu d’instants après, et chacun portait une pièce d’étoffe. Alors les faunesses qui étaient restées auprès de Sylvius et enfilaient dans les aiguilles de pins qu’elles détachaient des branches de beaux fils de la Vierge, ténus et gris, se jetèrent sur lui et cousirent contre sa peau les pans d’étoffe les uns aux autres. Leurs doigts industrieux couraient tout le long de son corps lui donnant des satisfactions multiples. Une vieille faunesse renversa de deux taloches sa fille qui s’attardait trop à fermer la braguette du jeune homme, — et ce fut fait.

Sylvius se trouva vêtu d’un costume d’Arlequin fort seyant. Chaque pièce de cet accoutrement était différente et l’on eût dit, à voir leurs teintes fines, que certaines avaient été pincées dans le firmament ou la mer violette, et d’autres mordues sur la fesse d’une fille blonde. — Marsyas considéra Sylvius d’un air satisfait, lui mit une batte entre les mains, et, le frappant affectueusement sur l’épaule :

« Allons manger ! fit-il.

— Souffrez, répondit le jeune homme qui rendit à Marsyas son manteau d’épiderme, que je vous offre, en remerciement de votre complaisance, ce glaive, rougi par peu d’exploits, mais qui n’en est pas moins vaillant et loyal.

— Vous êtes bien honnête, dit Marsyas avec un sourire, j’accepte le don et l’apprécie. »

Puis, ils s’en furent dîner. Lassés, ils traînaient la jambe dans les méandres du sous-bois. — Ils s’assirent tous au milieu d’une clairière où, à une longue broche, des oiseaux étaient embrochés. — Un très vénérable satyre tournait la broche en chantant :

« Ivre de raisins et de roses,« De miel et de pois de senteur,« Je règle les métamorphoses« Du petit oiseau migrateur.

« Ivre de raisins et de roses,

« De miel et de pois de senteur,

« Je règle les métamorphoses

« Du petit oiseau migrateur.

« C’est à cause que c’est l’époque des bécassines, bien que ce soit un merle, en l’espèce, dit-il à un satyreau qui l’écoutait avec ravissement. J’eusse pu dire aussi :

« Ivre du parfum d’une rose« Et des pois de mon potager,« Vieillard mélodieux, j’arrose« Un volatile bocager.

« Ivre du parfum d’une rose

« Et des pois de mon potager,

« Vieillard mélodieux, j’arrose

« Un volatile bocager.

« Mais je préfère ma version primitive. »

Dans la clairière, les faunes mangeaient déjà. Des figues, des bananes, des olives étaient disposées par terre, en pyramides. On avait éteint la plupart des flambeaux. On soupait au clair d’une lune énorme qui se détachait de la mer et dont les rayons filtraient à travers les pins.

Certains chèvre-pieds, ayant fini leur repas, flûtaient nonchalamment, sur un roseau, des chants de fontaines. Près de Sylvius que l’on gavait de fruits, un silène, couché sur le dos, mâchait des narcisses. Au sommet de son ventre en dôme, un moineau picorait je ne sais quoi et sautillait d’aise. Plus loin, une satyresse surannée attirait de ses lèvres le calice humide d’une fleur et, la gorge tendue, pressant de ses deux mains sa sèche poitrine, elle aspirait l’eau légère. A côté d’elle, un satyre à quatre pattes cherchait des puces au corps velu d’une petite amie. Elle riait sous les doigts de son compagnon. Griffé pour trop d’insistance, il s’en alla et Sylvius se glissa à sa place. Il caressa la jeune faunesse consentante, et prit, et reprit d’elle ce qu’elle offrait complaisamment et avait, d’ailleurs, très savoureux. Comme l’ascendance de la lune les avait jetés dans l’ombre, on ne les vit plus, pendant quelque temps.

A cette heure, tout le monde cornu et frisé semblait projeter de dormir. Seul, devant le dernier flambeau que soutenait un capripède minuscule, impudique et de bronze, Marsyas restait debout, appuyé contre un figuier et regardait tristement devant lui. Ainsi posé, il paraissait encore plus horrible et on l’admirait, en vérité, dans tout son écorchement.

Il prit sa flûte qui pendait à une branche et en tira nonchalamment quelques notes… quelques notes à peine… pourtant il semblait déjà à Sylvius que la terre elle-même frissonnait, et assurément, sur ce buisson que la lune argentait, là-bas, dans le bois, quelques fleurs venaient d’éclore. — Mais Marsyas haussa les épaules et laissa tomber sa flûte, puis, brusquement, il pencha la tête et s’endormit, debout.

La lune, réapparue, faisait naître sur tout son corps une pourpre neuve.

Tout le bois sommeillait. On entendait le souffle court des satyreaux que scandaient les ronflements cuivrés des silènes. Une faunesse parla dans son rêve et ses paroles confuses se brouillèrent en un baiser. Un coup de vent éteignit le dernier flambeau. L’ombre fut plus dense.

Sylvius veillait seul.

Quelle vie merveilleuse, inattendue, contrastée, menaient tous ces chèvre-pieds aimables ! et pourquoi ne point vivre toujours parmi eux ? Ne serait-ce point une gloire unique de retourner ainsi boire aux sources divines et se fondre un peu dans une demi-divinité ? — Mais tandis que Sylvius méditait, une insidieuse inquiétude, un malaise qui se muait en angoisse, lui prenait la gorge. A ses narines montait une insupportable odeur de bouc, et, bientôt, cette puanteur fauve, ce relent bestial devint si fort qu’il ne put le supporter. Il s’éloigna à pas lents, chassé par ce vent d’étable, gagna la plage, y marcha quelque temps et rentra enfin dans un autre quartier du bois pour y trouver un gîte où dormir.

« Ægipans ! faunes ! silènes ! gamins puants ! disait-il, comme vous me plairiez, n’était cette notable imperfection ! »


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