XXIX

Assis sur une pierre, Sylvius pleurait. Il se sentait encore tout glacé de sueur, tout grelottant, et les apparences de beauté tranquille qui l’entouraient ne lui furent d’abord d’aucun secours pour apaiser son effroi. Mais la nature nous caresse comme une mère et de façon si persuasive que le pire chagrin s’envole. Une heure plus tard, la terreur de Sylvius se fondait en plaintes.

« Ah ! murmurait-il, quelle est donc cette joyeuse frénésie dont parlent ceux qui reviennent de contempler la figure de la mort ? »

Vers lui les flots exhalèrent un soupir…

« Je sors de l’enfer, l’âme mouillée de peur, et maintenant une profonde mélancolie m’étreint… »

Une brise lui apporta le rêve chanté d’un rossignol…

« Que le monde devait être beau, jadis, quand les dieux vivants fleurissaient au soleil ! »

Voici que Sylvius veut se coucher pour dormir et dispose savamment une motte de terre qui lui servira d’oreiller, quand non loin, au bord de l’eau, il entend un gémissement. Sylvius se lève, marche vers ce bruit, hochant le chef, las, ennuyé, résigné à voir Zoroastre, Confucius ou le dieu des Zoulous dont la forme est indécente, mais l’être qui se dresse devant lui est plus étrange encore.

Un grand oiseau à tête de femme, bien plus grand qu’une cigogne, atteignant presque la taille d’une autruche est perché sur un des rochers qui touchent la vague. Il entretient mélancoliquement de quelques brindilles un brasier mourant et l’évente de son aile pour en attiser l’ardeur. Huché sur une haute patte, il tient de l’autre un rouleau de musique. Une lyre est pendue à son cou. Il lève lentement les yeux vers Sylvius.

« Je t’attendais, dit le singulier animal. Passe par le petit sentier qui se trouve devant toi et viens m’aider à raviver ce feu.

Perplexe et décontenancé, Sylvius obéit. Il tâchait de rappeler tous ses souvenirs de classe pour reconnaître la personne qui l’appelait si familièrement. A mesure qu’il approchait d’elle, il voyait mieux sa figure, hargneuse et vieille mais illustrée de beaux yeux. Chaque fois qu’elle se penchait sur le brasier, Sylvius était ému par leur humide éclat. Saluant bas et avec déférence, il la joignit enfin sur sa roche et la questionna courtoisement.

« Madame ou mademoiselle, dit-il, oserai-je vous demander qui vous êtes ? Je n’ai jamais connu de divinité qui vous ressemblât ! »

La réponse fut donnée sur un ton un peu rogue.

« Tu as sans doute mal considéré les vases grecs, jeune homme ! Me prends-tu pour une harpie ou un moulin à poivre ? Tu parles à une sirène… en outre, je suis pucelle et me nomme Leucosie. Il y a un instant, je t’ai entendu exprimer tes regrets d’une voix triste : tu pleurais le temps où les dieux occupaient leur trône ; hier je te vis danser à une bacchanale où je ne fus point invitée ; la veille, en volant au-dessus de la clairière, j’ai entendu ce que le vieux centaure te racontait. Ah ! il y a beau temps qu’il n’avait pu placer un de ses discours ! Les faunes eux-mêmes détalent quand ils voient arriver ce rabâcheur… Et tu t’obstines à glorifier l’Olympe et ses maîtres ! En vérité c’est du dernier drôle !

« Les temps antiques !… une époque où les hommes se bouchaient les oreilles avec de la cire quand je leur chantais mes plus jolies romances ! où les dieux venaient se mêler de toutes nos petites affaires ! où ce grand balourd d’Hercule bousculait le monde ! où Vénus faisait la fille avec qui voulait d’elle !… On me dit parfois que je deviens grinchue ! on le serait à moins quand on a vu le siècle de l’insupportable Pénélope et ceux qui le précédèrent ! Mais, vois-tu, les souvenirs ne m’intéressent plus, et j’ai même oublié la saveur des jeunes matelots que je croquais naguère ! Je deviens vieille, et, parfois, quand, le matin, je vais querir dans une anse un crabe aventureux, et que le vent souffle plus aigrement que de coutume, je me sens la gorge prise… Il faut que je pense à faire une fin au lieu de me rappeler des anecdotes !

— Et pourtant, dit Sylvius, c’est dans les camps d’Agamemnon que j’eusse voulu vivre ! Leucosie ! parle-moi du siège fameux !

— Ne me tutoie pas, dit la sirène. Tu n’as pas l’air de te douter que j’ai plus de trois mille ans ! Crois-moi ! on s’ennuyait à mourir entre l’Olympe et le Ténare ! Assurément il y avait parfois des aventures curieuses et de jolies choses… même, le dessus du panier, je l’ai gardé.

« Oui, je me suis fait un musée de choses défuntes. — Celles d’entre les sensations de prix qui sont fanées y trouvent une place et, couchées dans un coquillage ou protégées par les plis d’une algue, estampées d’une étiquette où est abrégé l’état des vertus que les hommes y trouvaient naguère, numérotées aussi, afin qu’un catalogue à références m’en étende un historique moins succinct, (pour immortelle que je sois, ma mémoire ne laisse pas de se rouiller un peu), bien souvent elles gagnent un intérêt nouveau à être ainsi fossilisées. Armée de pitié et d’indulgence, je vais considérer d’une âme réfléchie ces débris décolorés qui firent partie de vous-mêmes, et, tâchant à me replacer l’esprit dans l’état qui fut anciennement le vôtre, je goûte, par un retour de pensée, le curieux parfum de ces roses mortes.

« Là, je retrouve aussi, jaunissantes et toutes crispées par la vieillesse, les idées qui vous furent d’une saveur si plaisante que vous jurâtes, jadis, de consacrer à leur culte le cours entier de vos heures, et, là, je garde encore, d’un soin pieux, toute la théorie des passions qui exaltèrent tant de peuples, tant de grands hommes, tant de femmes en pleurs et jusqu’à de négligeables imbéciles qui, du coup, furent grandis et, plus d’une fois, s’en virent couronnés. — Et note bien, mon petit, si encombrantes qu’elles fussent durant leur vigueur, combien ces choses tiennent un espace restreint, puisque cette pierre creuse et ce coin d’eau verte leur sert à toutes de réduit. »

Elle frissonna.

« Souffle encore sur le brasier ! Jettes-y quelques branches ! La nuit est froide ! La bronchite me guette ! Je ne pourrai même pas chanter ce soir. — Tiens, regarde ! »

Elle posa son rouleau de musique à terre, et, se penchant, plongea son bras dans l’eau.

« Voici quelques spécimens. »

Sa main sortit de l’ombre humide, tenant une grande rondache bosselée.

« Quel est ce plat à barbe ? demanda Sylvius.

— C’est le bouclier d’Achille, dit-elle. Et je puis te montrer encore le trésor des Atrides, le fil d’Ariane, l’arc d’Eros, la lyre d’Apollon, le trident de Neptune, le miroir de Vénus ou le Caducée, mais voici mieux. »

Elle leva, tout dégouttant de nuit, un paquet noir et sans forme :

« La tête d’Orphée ! proclama-t-elle. Un peu momifiée, mais authentique. »

A la lumière des branches dont Sylvius entretenait la flamme, elle lut l’étiquette qui pendait :

«Tête d’Orphée, découverte par Leucosie sur les rives du Scamandre. — A la joue gauche on peut remarquer la trace d’une griffe de bacchante. — Les deux canines de droite ont été remplacées.»

« Je devrai bientôt la faire arranger un peu. Que veux-tu ? A trop continuer, ce sera l’histoire du couteau à Jeannot. »

Et, tenant à bout de bras la lugubre tête par les cheveux :

« Ah ! tu ne chanteras plus ! s’écria-t-elle. L’année dernière tu disais encore « Papa » et « Maman » ; hier, je pouvais percevoir de la mousse à tes lèvres, comme à celles des petits enfants, mais, aujourd’hui, je vois bien que tu as pour toujours reculé dans la mort ! »

Dressée sur ses pattes grêles et battant un peu l’air de ses plumes grises, la sirène était en vérité l’Oiseau de la Désolation ! Elle laissa choir dans l’eau la tête noire. Il y eut un bruit sourd et des phosphorescences.

« Je n’ai plus de force, dit-elle. Adieu, mon garçon. Je vais aller me coucher. Donne-moi mon rouleau de musique. »

Et comme Sylvius lui faisait, un peu interdit, ses compliments de départ, elle dit encore :

« Je suis glacée ! Ma curiosité, en te voyant aborder ici, et qui me fit épier tes paroles, me coûtera gros. J’en ai déjà perdu quelques plumes. Je ne vis plus que par l’immobilité ! Adieu ! je vais rejoindre le figuier qui m’abrite la nuit. Je veux dormir ! Adieu ! »

Elle bégaya ces quelques mots, puis s’éleva dans les airs, mais, vite, d’une volte oblique et d’un coup d’aile, regagna son perchoir.

« Hélas ! pleura-t-elle, la voix entrecoupée de sanglots encore harmonieux, je sens mes forces décroître ! Suis-je donc si faiblement immortelle que trente siècles aient suffi à me défaire ? Hélas ! hélas ! peut-être as-tu recueilli le soupir d’agonie de la dernière sirène ! »

Emu, Sylvius la prit dans ses bras et tâcha de la réchauffer. Elle lui caressait les joues de ses mains osseuses.

« Le monde est triste, mon petit, dit-elle avec un sourire ; nous vivons en un temps malsain. Déjà les hamadryades de cette île sont mortes étouffées et les naïades se sont noyées en elles-mêmes. »

Elle repoussa Sylvius doucement, et, ses yeux pathétiques mouillés de larmes, dit encore :

« L’Univers est en cheveux blancs… il flotte des cendres dans le ciel… Ah ! siècle triste et délabré ! jours de honte ! deuil de la terre !… »

Une rafale l’interrompit, qui souffla sur elle, la cingla d’un froid mortel, ébouriffa ses plumes, les arracha de ses ailes, les fit voler en tourbillon, puis les sema sur le flot. Bientôt, il ne resta plus, de celle qui avait charmé tant d’hommes jusqu’au trépas, que l’apparence d’un poulet plumé. Cette tremblante caricature tâcha de voler encore, mais ne fit ainsi qu’achever de se détruire au coin cruel du rocher.

Le flot en disposa.


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