Et la fête commença… Que dis-je ! elle éclata et se déroula à la façon dont éclate et se déroule un orage en été.
Tout fleurit, tout embaume, tout chante, tout respire ; — c’est le règne de la paix et de l’harmonie. Dans l’ombre bleue une femme dort, un enfant joue dans la prairie, au fond du ciel turlutent des alouettes qu’on ne voit pas…
Un voile gris s’étend, un nuage gronde, un autre, puis un autre encore. L’herbe immobile, l’animal craintif, l’homme inquiet attendent l’effet de ces marques de courroux, et, dans la prairie, l’enfant, s’arrêtant de jouer, va réveiller sa mère, quand, presque imprévue, portant des gouttes de chaude pluie, passe une haleine annonciatrice, puis le vent accourt, chassant la bête, pliant la branche, effarant l’homme. La bise a des coups précipités et forts. Garde-toi bien, nature ! C’est le règne du désordre avec son effrayant appareil de trombes, d’éclairs bleus et de gémissements. Des femmes prient, et les peupliers de la route craignent d’être bientôt découronnés. Il se trouve dans l’air une fureur évidente à laquelle on ne pense point à résister d’abord. Elle ne s’apaise, un fragment de seconde, que pour montrer, sous le flamboiement froid de la foudre, les désastres qu’elle vient de composer, et, tout aussitôt, on voit, on sent, on entend les hordes de l’espace reprendre, sous le céleste incendie, leur galop de conquérants ivres. Mais, s’il est vrai que l’homme, au spectacle de cet assaut, a touché la peur et senti le tremblement, le voici qui se relève… Le vent ne le renverse plus, il le pénètre, la dure averse lui paraît une rosée et le hurlement que répercutent les nuages trouve en lui un second écho…
Humble, prosterné, te voilà glorieux ! Tu te dresses dans le tourbillon, ta gorge mêle ses cris aux sifflements de l’air, ta clameur s’élance, poursuivant l’avalanche. La tempête t’a conquis, mais elle t’élève vers l’extase, elle te possède tout entier, et si ta condition humaine est d’être un poète, tu la prends à ton tour, elle, avec la nature qu’elle fouettait de ses bises, tu l’étreins, elle est à toi, tu la façonnes à la figure de tes rêves qui, l’orage calmé, ne cessent de tourbillonner et de rugir.
Toutefois, il est des hommes qui ne voient dans cette colère que les arbres abattus, que les blés renversés, et qui, debout au bord de leur champ, comptent, l’âme désolée, les épis encore droits qu’en son festin dédaigna la tempête. Mais toi, poète, tu souris, triomphant.
La tempête !…
Glorificaberis ab ea, cum eam fueris amplexatus.— Elle te remplira de gloire quand tu l’auras embrassée, ainsi qu’il est dit au livre des Proverbes.
Il en fut pareillement des bonds et des danses de l’orgie, mais, hélas ! Sylvius n’était pas un poète.
La gent tout entière des demi-dieux se livrait, sans grand bruit, à des amusements puérils. L’un faisait claquer sur sa joue un lys gonflé, tel autre chevauchait un bâton. Sur la piste, des faunes couraient, faisant, de leurs petits sabots, voler la poussière. Puis, le poil en sueur, ils s’essuyaient le front avec du feuillage en riant d’avoir eu si chaud. Un silène leur servait d’arbitre. Ce silène !… c’était sans doute un vieux beau,rosarum feminarumque amator. Deux narcisses fleurissaient derrière ses oreilles. Son cou plissé et ses hanches un peu chauves étaient ornées d’un pampre luxuriant : — on le respectait comme un sage, parce qu’au temps où sa hanche était encore chevelue, il avait baisé les mains de Bacchus Héméride. Non loin, le tourneur de broche qui, la veille, chantait des ritournelles, tâchait à se tenir debout sur l’outre bien graissée. Sylvius regardait deux faunes amis consulter le saut des osselets, tandis qu’autour d’eux, une nymphe aux doigts de pieds fleuris de violettes faisait tantôt la roue et tantôt l’arbre droit. Sur le bord de la petite falaise, le paposilène lançait en ricochets des pierres plates aux tritons et, près de lui, un panisque s’essayait à marcher sur de rustiques échasses.
Les courses étaient finies. Les tambourins, les flûtes, les conques, les cymbales remplissaient l’air d’agréables rumeurs. Le vieil arbitre, la tête couverte d’un turban de feuilles tressées, galopait à quatre pattes, portant sur son dos une bacchante. Dans la piste on mangeait, on se jetait des fruits. Les ânes, les panthères ne servaient plus qu’aux jeux des enfants, et ceux-ci, d’ailleurs, paraissaient se divertir fort bien en leur tirant les oreilles et la queue. Un satyreau tenait une de ces grandes chattes entre ses bras, roulait avec elle sur l’herbe, et ne s’arrêtait de lui baiser le museau que pour lui agacer la moustache.
Il y avait dans ces amusements qu’on eût dit d’une fête de village tant de belle humeur, tant de bonne et simple gaîté que Sylvius en était tout heureux. Marsyas, qui l’avait rejoint, lui prit le bras et tous deux, ils traversèrent en souriant la mêlée de bonds et de cris. Ils passèrent près de deux sylvains qui s’étaient tant battus pour un rayon de miel qu’ils étaient eux-mêmes tout emmiellés et se léchaient les doigts d’un air triste. Mais l’endroit le plus agité de ce lieu de fête était celui où l’on avait fixé une longue gaule par dessus la falaise de façon à ce qu’elle surplombât les flots. Là se trouvait la compagne de Marsyas, la faunesse aux cheveux d’or. Elle considérait les jeux des satyres.
O difficile tâche pour un chèvre-pied que de marcher sur un tronc d’arbre glissant pour atteindre un bouquet champêtre piqué à son extrémité. Et quand un concurrent maladroit avait failli et qu’il tombait à l’eau, quels rires et quelle bousculade ! Les tritons assemblés sous le mât, tenaient ces malheureux, leur faisaient boire l’eau amère, les chassaient avec des sifflets et des injures, mais ils ramenèrent jusqu’à la grève, aux cris rauques des conques, le faune vainqueur qui, glorieusement huché sur ces épaules marines, brandissait le bouquet. Et l’on vit la toison mouillée jeter une ombre rousse contre les poissonneuses écailles, dans la joie des rayons d’or et des écumes blanches.
Sylvius s’était retourné vers Marsyas qui pressait la taille de la faunesse aux cornes fleuries.
« Fête charmante ! dit le jeune homme. Délicieux après-midi. »
Marsyas ne répondit pas. Il regardait fréquemment, et d’un air inquiet, vers le coin de plage où un chemin large et montant se perdait sous bois. La faunesse, elle aussi, semblait agitée par quelque attente et levait les yeux vers Marsyas à tout instant… mais les bruits de la fête ne s’apaisaient point, plaisants, familiers et joyeux.
Soudain, on entendit gronder une lourde voix. Tout le monde, jusqu’aux panthères, tourna la tête.
Sur le chemin montant douze centaures apparurent, et qui chantaient.
Aux sons de leur lente musique, lentement, ils descendirent la côte, tenant à la main de grands bâtons qu’enguirlandait du lierre. Certes, ils n’étaient pas de la race du vieux Bianor qui, sur un mode épique, radotait, car, splendides et leur corps d’homme nu, ils ressemblaient à des lutteurs dont la force eût été au repos. Trois centauresses amplifiaient le chant de leurs voix profondes et si grave était ce chant, si religieux, que la fête s’arrêta comme sous l’injonction d’une divinité.
Dès cet instant, Sylvius ne comprit plus rien à rien.
Et ce fut en effet la présence d’un dieu qui se manifesta. — L’île tout entière, avec ses rocs, sa forêt, ses sables et ses pâturages se souleva comme une croupe de femme chaude. On eût dit qu’au même instant des milliers de fleurs s’étaient ouvertes et lançaient au ciel un pollen d’or, que le jargon des oiseaux s’amincissait en trilles amoureux, que la mer caressait plus suavement la plage, que le sol crevait de volupté… Et les arbres se penchèrent les uns vers les autres, joignirent leurs branches, balancèrent leurs têtes, et l’air fut occupé par le bruit d’un seul baiser.
Le soleil brûlait comme au jour qui vit choir Phaëton. — Flots ! rameaux enlacés ! sillons fins de la grève ! mousses et bourgeons ! nuages ! (ô barques légères !) et toi, race des demi-dieux ! vous sentiez bien le printemps monter en vous, — et c’est pourquoi vous vous unissiez en si proches embrassements, — et c’est pourquoi faunes et faunesses s’étreignaient, grattant le sol et battant l’air de leurs pattes, — et c’est pourquoi les centaures saillaient les centauresses et qu’en miaulant s’appariaient les panthères, — et c’est pourquoi l’heure était aux cris, aux coups de griffe, aux ruades, aux morsures, pourquoi, ayant délaissé son enfant, une faunesse se pressait le ventre et pirouettait sur un sabot comme si le vent la fouettait et qu’elle suivît le tourbillon de rire qui fuyait de sa bouche ; pourquoi les nymphes échappées du bois râlaient à lèvres unies ; pourquoi, sur un rameau fourchu et souple, une satyresse, assise, s’élevait de la terre et s’abaissait vers elle, suivant l’indication d’un rhythme intime et parfois activait ce rhythme par un cambrement de reins et toujours se mordait les doigts pour ne point hurler ou ne point gémir, — et c’est enfin pourquoi Marsyas, grimpé sur le plus haut rocher de l’île, debout et sanglant dans la forte lumière, couronné d’or et de pommes de pin, ceinturé de soie noire et le glaive à la main, lançait aux quatre horizons une clameur de volupté surhumaine, tandis que son voile vert flottait derrière lui.