XXVII

Meurtri, et le corps zébré de sang, son costume déchiré en plus d’un endroit, Sylvius se laissa choir sur un rocher. Il ne voulait plus ni penser, ni parler, ni se mouvoir. Son seul plaisir fut de rester immobile, et, de même qu’il eût voulu, pendant la bacchanale, se mêler au vent et aux puissants gestes des arbres, de même, par une persistante immobilité, il croyait apprendre à connaître ce beau calme des pierres qui, livides, dormaient sous la lune, si paisiblement.

Il était couché au seuil d’une étroite caverne, vulve du rocher ceinte de verdures sombres, de fucus et de capillaires. Elle se prolongeait dans du noir, et cette nuit reposait les yeux de Sylvius éblouis par le soleil, les torches et les grands feux. — Silence. — On n’entendait que les soupirs de la mer !

« Saurai-je maintenant dormir ! »

Mais quels étaient ces grognements sourds qui semblaient sortir du fond de la caverne ? Sylvius tendit l’oreille. C’était des grognements hargneux, épais, plus forts parfois et parfois presque insensibles. Cela surgissait comme un râle… et, maintenant, une large phosphorescence ondoyait au fond du trou noir. Sylvius fut intrigué à tel point qu’il se leva et se prit à explorer la grotte. Tout de suite, il tâtonna en pleine nuit. Il ne voyait plus l’entrée, la peur le visita.

La phosphorescence brillait devant lui et paraissait haleter. Perdant la tête, Sylvius s’avança vers elle et se trouva dans un couloir lisse et sonore.

Un étrange allègement parcourait le jeune homme ; il oubliait sa fatigue, sa peur ; tout cela était resté derrière lui.

La lumière devenait plus vive ; les grognements prenaient forme de voix ; c’était comme si un chien avait jappé. — Quelques pas encore et Sylvius ébahi se trouva dans une salle vivement éclairée.

Alors il n’eut pas un moment d’hésitation ; il savait que dans l’île d’Ala rien ne pouvait être humain, qu’il se trouvait au seuil d’un prodige, qu’un nouveau dieu allait encore l’assaillir, qui serait puant, ennuyeux, trop folâtre ou qui le poursuivrait à coups de cravache.

Il s’assit par terre et ferma les yeux.

Non ! non ! s’il se trouvait des dieux dans ces parages, ils n’avaient qu’à s’en aller ! Et lui voulait fuir, ou dormir, ou trépasser… Tout plutôt que de causer encore avec une fiction poétique.

Et il le cria et le hurla d’une voix si forte que les parois de pierre en retentirent. Puis il se releva et parcourut des yeux la salle étincelante.

Ce fut alors qu’une voix vieille et cassée lui dit :

« Aussi, c’est de votre faute ! Que venez-vous faire ici ? »

Sylvius ne douta pas, dès le premier abord, qu’il se trouvât devant Cerbère, mais son inquiétude ne fit qu’augmenter.

Le fils de Typhon et d’Echidna était plus affreux que dans les pires gravures. Cette laideur-là passait la permission. Sylvius en fut soulevé. Un énorme corps de chien, lépreux et ulcéré, des pattes torses, et ces trois têtes dont les gueules saignaient, ces trois têtes épouvantables, maladroitement emmanchées et dont les trois gueules saignaient une bave rouge !

Il était ainsi.

Sylvius recula jusqu’à la muraille. Il eût voulu s’y enfoncer. Alors, de sa voix éraillée et fausse, (car chaque gueule parlait en un ton différent), Cerbère dit :

« Oh ! ne t’épouvante pas ! Je ne suis plus du tout effrayant ! Ne me lie pas ! tu m’étoufferais ! Ne me joue pas de la lyre ! Je deviens sourd ! Ne me jette même pas un gâteau de miel ! je pourrais à peine le manger ! Caresse-moi si tu veux. Cela me fera plaisir. »

Et Sylvius, les doigts à la bouche, le corps contracté par l’épouvante, hoquetait de dégoût.

« Que viens-tu faire ici ? dit Cerbère, et puis, en somme, cela m’est bien égal ! Va ton chemin ! »

Et l’immonde bête croula dans une mare de bave rouge où elle s’endormit. — Sylvius se glissait le long de la muraille, tâchant d’échapper à ces choses, mais toujours il allait plus avant dans la caverne. La salle se rétrécissait en un couloir faiblement éclairé et plein de vapeurs humides. Parfois, Sylvius s’arrêtait subitement, cherchant dans cette atmosphère lourde quelques gorgées d’un air qui fût pur. Il atteignit enfin une porte violette dont le bois était d’amaranthe. — Il la poussa.

Délices ! Il crut être sorti de la montagne, car la porte s’ouvrait sur un beau jardin. Des cyprès minces et droits formaient de longues avenues. Des pampres, par leurs festons de feuilles, reliaient les branches. De grandes pelouses, couvertes d’un manteau de lumière mauve, étaient semées de fleurs, et quelques arbres, dont les ramures murmuraient, avaient des architectures de bocages où l’on percevait le bruit de musicales eaux. Mais toutes ces choses étaient voilées comme un paysage que l’on regarderait au travers d’une gaze pâle. Ni l’ensemble, ni les détails n’avaient de contours et la moindre corolle était nuageuse. Point de jour autre que cette lumière mauve qui ne venait de nulle part et semblait être partout répandue ; point de ciel autre qu’une brume, et point d’horizon, car, à courte distance, les choses devenaient diffuses et disparaissaient. Vers la droite, sur un pli du terrain, paissaient quelques agneaux, et, tout au fond, un petit temple rose laissait vaguement deviner les trois colonnes de son seuil. On entendait, mais à peine, avec des trilles de rossignol, une plainte de flots.

Sylvius respira. Enfin il avait échappé à Cerbère saignant de ses trois gueules, enfin il n’entendrait plus ses grognements hideux. Il n’osait avancer, poser le pied dans ce jardin si triste, si nébuleux, mais que, si pieusement déjà, il voulait parcourir. Il regardait, autour de lui, les fleurs, les avenues de cyprès, leurs pampres à festons, la porte d’amaranthe ouverte dans le roc. Tout à coup, il s’aperçut que, près de lui, derrière des myrthes, un enfant était assis. Mélancolique, il regardait sur sa main un papillon posé. Et Sylvius, étonné, un peu craintif, ne soupçonnant rien du secret de ce lieu, considérait l’enfant et la fleur quand une jeune fille parut, dont le corps mince était couvert d’un voile. Elle caressa les boucles blondes de l’enfant et dit, (sa voix était un peu tremblante.)

« Astyanax, que fais-tu là ? Ne trouves-tu d’autre jeu que de regarder cette corolle ? Viens ! Tâche de rire et fais-nous comprendre que les Champs-Elysées sont vraiment le pays du bonheur. »

L’enfant ne leva point la tête et des larmes mouillèrent ses joues.

Par l’avenue, un homme s’avançait à pas lents, le front penché.

« Iphigénie ! dit-il à la jeune fille, chaque jour, la brume descend sur nous ! Quelle torture et quels ennuis ! Les dieux nous ont donné le bonheur, mais qu’est-ce donc qu’un bonheur sans but et sans fin, qu’est-ce donc qu’un sourire éternel. Nous sommes privés de toute joie dans cette indécise contrée où le regard ne peut s’étendre, où ne brille jamais le soleil, où mon corps, jadis vanté, se promène solitaire sans même une ombre qui l’accompagne.

— Ah ! cher Alcibiade, dit Iphigénie plaintive, retourner sur la terre ! Savoir si notre nom nous a survécu ! Savoir si les poètes se plaisent encore à nous chanter ! »

Elle tourna les yeux vers Sylvius, mais Sylvius comprit qu’elle ne le voyait pas.

Un jeune homme s’approchait.

« Toute la journée et tout le soir, j’ai regardé mon image dans le miroir bleuâtre d’un bassin. Suis-je encore beau, Iphigénie ? Sait-on, là-haut, que je le fus ?

— Interroge les dieux, Narcisse, interroge les dieux, s’il en reste encore, ou bien pose ta question à un poète, s’il en vient un qui puisse ouvrir la porte d’amaranthe. Un poète ! nous le reconnaîtrons comme nous reconnaissions l’aurore, quand elle rougissait les plages de l’Hellade ! »

Sylvius commençait de souffrir.

Une femme, drapée d’étoffes sombres, joignit le groupe des bienheureux souffrants.

« Que sait-on du Banquet, de la mort de Socrate et de moi-même, Diotime de Mantinée ? Dans le temple, là-bas, Cléarcos et Phédon pleurent leur ignorance des temps qui les ont suivis. Ah ! revivre ! Eh ! quoi ! nous aurions dit de si pures paroles pour que Zéphyr les emportât ! Aristoclès a-t-il vécu sous ce nom que lui donna notre maître ? Après nous, a-t-on rêvé, quand le crépuscule assombrit la mer, de Platon aux belles épaules ? Sommes-nous vraiment mortes, Iphigénie ? Narcisse ! Alcibiade ! êtes-vous vraiment morts ? »

Un jeune homme lui prit la main. Elle poursuivit :

« Endymion, dis-moi, les hommes savent-ils que nous fûmes très grands ? et, quand les Champs-Elysées seront tout à fait embrumés, nous souviendra-t-il nous-même que nous avons bien vécu ?

Et d’autres femmes survinrent, et d’autres hommes, et tous se lamentaient, et Sylvius, invisible à leurs yeux, entendit se nommer et gémir ensemble Polyxène et Glycère, Adonis et Cynthie, Phèdre en pleurs et Chloé, Antigone enfin, assise près d’un cyprès et qui, tristement, comme jadis à Colone, écoutait les aériennes variations de Philomèle.

Sylvius eût voulu crier à cette foule d’ombres blêmes et soucieuses qu’elles étaient, sur la terre, plus grandes qu’elles ne l’avaient été, que les hommes les avaient mises au rang des dieux, et que le nom seul de Nausicaa leur semblait plus divin que la brise aux printemps. Mais il resta muet. Il ne pouvait même séparer ses lèvres. Il ne pouvait non plus descendre dans le beau jardin.

Sylvius ouvrit la porte d’amaranthe et se retrouva dans la salle où dormait Cerbère.


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