APPENDICE DU DISCOURS.

Cet appendice renferme la vie de Vico, la liste de tous ses ouvrages et celle des auteurs qui l'ont imité, attaqué, ou simplement mentionné; enfin l'indication des principaux ouvrages qui ont été écrits sur la philosophie de l'histoire.

Nous ne répéterons pas ici les détails relatifs à la vie de Vico, que nous avons déjà donnés au commencement et à la fin du discours.

Vico naquit en 1668, et non en 1670, comme on le lit dans sa Vie écrite par lui-même. L'éditeur de ses Opuscules a rectifié cette date d'après les registres de naissance. À l'âge de sept ans, il perdit beaucoup de sang par suite d'une chute, et le chirurgien décida qu'il mourrait ou resterait imbécille; la prédiction ne fut point vérifiée. «Cet accident ne fit qu'altérer son humeur, et le rendit mélancolique et ardent, caractère ordinaire des hommes qui unissent la vivacité d'esprit et la profondeur». Après avoir fait ses humanités et surpassé ses maîtres, il se livra avec ardeur à la dialectique; mais les subtilités de la scholastique le rebutèrent: il faillit perdre l'esprit, et demeura découragé pour dix-huit mois.

Un jour qu'il était entré par hasard dans une école de droit, le professeur louait un célèbre jurisconsulte; ce moment décida de sa vie..... «Dès ces premières études, Vico était charmé en lisant les maximes dans lesquelles les interprètes anciens ont résumé et généralisé les motifs particuliers du législateur. Il aimait aussi à observer le soin avec lequel les jurisconsultespèsent les termes des lois qu'ils expliquent. Il vit dès-lors dans les interprètes anciens les philosophes de l'équité naturelle; dans les interprètes érudits les historiens du droit romain: double présage de ses recherches sur le principe d'un droit universel, et du bonheur avec lequel il devait éclairer l'étude de la jurisprudence romaine par celle de la langue latine.»

Il nous a fait connaître la marche de ses études pendant les neuf années qui suivirent cette époque. Ce n'est point ici un de ces romans où les philosophes exposent leurs idées dans une forme historique; la route de Vico est trop sinueuse pour qu'on puisse la supposer tracée d'avance.

D'abord la nécessité d'embrasser toute la science qu'il enseignait, l'obligea de s'occuper du droit canonique. Pour mieux comprendre ce droit, il entra dans l'étude du dogme; cette étude devait le conduire plus tard à «chercher un principe du droit naturel qui pût expliquer les origines historiques du droit romain et en général du droit des nations païennes, et qui, sous le rapport moral, n'en fût pas moins conforme à la saine doctrine de la Grâce.»

Vers le même temps, la lecture de Laurent Valla, qui accuse de peu d'élégance les jurisconsultes romains, celle d'un autre critique qui comparait la versification savante de Virgile avec celle des modernes, le déterminèrent à se livrer à l'étude de la littérature latine qu'il associa à celle de l'italienne. Il lisait alternativement Cicéron et Boccace, Dante et Virgile, Horace et Pétrarque. Chaque ouvrage était lu trois fois; la première pour en saisir l'unité, la seconde pour en observer la suite et pour étudier l'artifice de la composition, la troisième pour en noter les expressions remarquables, ce qu'il faisait sur le livre même.

Lisant ensuite, dans l'Art poétique d'Horace, que l'étude des moralistes ouvre à la poésie la source de richesses la plus abondante, il s'y livra avec ardeur, en commençant par Aristote, qu'il avait vu citer le plus souvent dans les livres élémentaires de droit. «Dans cette étude, il observa bientôt que la jurisprudence romaine n'était qu'un art de décider les cas particuliers selon l'équité,art dont les jurisconsultes donnaient d'innombrables préceptes conformes à la justice naturelle, et tirés de l'intention du législateur; mais que la science du juste enseignée par les philosophes est fondée sur un petit nombre de vérités éternelles, dictées par une justice métaphysique qui est comme l'architecte de la cité; qu'ainsi l'on n'apprend dans les écoles que la moitié de la science du droit.»

La morale le ramena à la métaphysique; mais comme il tirait peu de profit de celle d'Aristote, il se mit à lire Platon, sur sa réputation de prince des philosophes. Il comprit alors pourquoi la métaphysique du premier ne lui avait servi de rien pour appuyer la morale. «Celle du second conduit à reconnaître pour principe physique l'idée éternelle qui tire d'elle-même et crée la matière. Conformément à cette métaphysique, Platon donne pour base à sa morale l'idéal de la justice; et c'est de là qu'il part pour fonder sa république, sa législation idéales. La lecture de Platon éveilla dans l'esprit de Vico la première conception d'un droit idéal éternel, en vigueur dans la cité universelle, qui est renfermée dans la pensée de Dieu, et dans la forme de laquelle sont instituées les cités de tous les temps et de tous les pays. Voilà la république que Platon devait déduire de sa métaphysique; mais il ne le pouvait, ignorant la chute du premier homme.»

Les ouvrages philosophiques de Platon, d'Aristote et de Cicéron, dont le but est de diriger l'homme social, l'éloignèrent également «et des épicuriens, toujours renfermés dans la molle oisiveté de leurs jardins, et des stoïciens qui, tout entiers dans les théories, se proposent l'impassibilité; ce sont morales de solitaires. Mais il admira la physique des stoïciens qui composent l'univers de points, comme les platoniciens le composent de nombres. Il rejeta également les physiquesmécaniquesd'Épicure et de Descartes. La physique expérimentale des Anglais lui parut devoir être utile à la médecine; mais il se garda bien de s'occuper d'une science qui ne servait de rien à la philosophie de l'homme, et dont la langue était barbare.»

Comme Aristote et Platon tirent souvent leurs preuves des mathématiques, il étudia la géométrie pour les mieux entendre; mais il ne poussa pas loin cette étude, pensant qu'il suffisait de connaître la méthode des géomètres; «pourquoi mettre dans de pareilles entraves un esprit habitué à parcourir le champ sans bornes des généralités, et à chercher d'heureux rapprochemens dans la lecture des orateurs, des historiens et des poètes?»

De retour à Naples, Vico y trouva cette décadence universelle dont on a vu le tableau. Combien il se félicita de n'avoir pas eu de maître dont les paroles fussent pour lui des lois; combien il remercia la solitude de ses forêts, où il avait pu suivre une carrière toute indépendante! Voyant qu'on négligeait surtout la langue latine, il se détermina à en faire un des principaux objets de ses études; pour mieux s'y livrer, il abandonna le grec, et ne voulut jamais apprendre le français. Il croyait avoir remarqué que ceux qui savent tant de langues, n'en possèdent jamais une parfaitement. Il abandonna les critiques, les commentateurs, et ferma même les dictionnaires. Les premiers n'arrivent guère à sentir les beautés d'une langue étrangère, par l'habitude qu'ils ont de chercher toujours les défauts. La décadence de la langue latine date de l'époque où commencèrent à paraître les seconds. Il ne conserva d'autre lexique que leNomenclateurde Junius pour l'intelligence des termes techniques. Il lut les auteurs dans des éditions sans notes, en cherchant à pénétrer dans leur esprit avec une critique philosophique. Aussi ses amis l'appelaient-ils, comme on nommait autrefois Épicure, αὐτοδιδάσκαλος,le maître de soi-même.

On commençait dès-lors à connaître son mérite, et les théatins cherchaient à le faire entrer dans leur ordre; comme il n'était point gentilhomme, ils offraient de lui obtenir une dispense du pape. Vico refusa, et se maria, à ce qu'il paraît, peu de temps après. Vers la même époque, la chaire de rhétorique étant venue à vaquer, il refusait de concourir, parce qu'il avait échoué peu auparavant dans la demande d'une autre place; mais ses amis se moquèrent de sa simplicité dans les choses d'intérêt; il concourut et réussit (1697 ou 98).

Cette place lui donna l'occasion d'exposer partiellement, dans une suite de discours d'ouverture, les idées qu'il devait réunir dans son grand ouvrage (1699-1720). Ce sont toujours des sujets généraux «où la philosophie descend aux applications de la vie civile; il y traite du but des études et de la méthode qu'on doit y suivre, des fins de l'homme, du citoyen, du chrétien.»

Ces discours, généralement admirables par la hauteur des vues, ont une forme paradoxale et quelquefois bizarrement dramatique. L'homme, dit-il dans celui de 1699, doit embrasser le cercle des sciences; qui ne le fait pas, ne le veut pas sérieusement. Nous ignorons toute la puissance de nos facultés. De même que Dieu est l'esprit du monde, l'esprit humain est un dieu dans l'homme. Ne vous est-il pas arrivé de faire, dans l'élan d'une volonté forte, des choses que vous admiriez ensuite, et que vous étiez tentés d'attribuer à un dieu plutôt qu'à vous-mêmes?—Dans le discours de 1700, Dieu, juge de la grande cité, prononce cette sentence dans la forme des lois romaines: L'homme naîtra pour la vérité et pour la vertu, c'est-à-dire pour moi; la raison commandera, les passions obéiront. Si quelque insensé, par corruption, par négligence ou par légèreté, enfreint cette loi, criminel au premier chef, qu'il se fasse à lui-même une guerre cruelle..... puis vient la description pathétique de cette guerre intérieure.

1701. Tout artifice, toute intrigue doivent être bannis de la république des lettres, si l'on veut acquérir de véritables lumières.—1704. Quiconque veut trouver dans l'étude le profit et l'honneur, doit travailler pour la gloire, c'est-à-dire pour le bien général.—1705. Les époques de gloire et de puissance pour les sociétés, ont été celles où elles ont fleuri par les lettres.—1707. La connaissance de notre nature déchue doit nous exciter à embrasser dans nos études l'universalité des arts et des sciences, et nous indiquer l'ordre naturel dans lequel nous les devons apprendre.—Les discours de 1699 et de 1700 sont les seuls qu'on ait conservés en entier; ils se trouvent dans le quatrième volume du recueil des Opuscules de Vico.

Nous avons parlé déjà de deux discours plus remarquables encore (De nostri temporis studiorum ratione, 1708.—Omnis divinæ atque humanæ eruditionis elementa tria,nosse,velle,posse, etc. 1719). Le second a été fondu par Vico dans son livre sur l'Unité de principe du droit, qui lui-même a fourni les matériaux de laScience nouvelle.

Le premier ouvrage considérable de Vico, est le traité:De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex linguæ latinæ originibus eruendâ, 1710. La lecture du traité plus ingénieux que solide de Bacon,De sapientiâ veterum, lui fit naître l'idée de chercher les principes de la sagesse antique, non dans les fables des poètes, mais dans les étymologies de la langue latine, comme Platon les avait cherchés dans celles de la langue grecque (Voy.le Cratyle). Ce travail devait avoir deux parties, l'une métaphysique, l'autre physique. La première seule a été imprimée, sous le titre indiqué ci-dessus. Vico paraît n'avoir pas achevé la seconde; il dit seulement en avoir dédié à Aulisio un morceau considérable, intitulé:De æquilibrio corporis animantis. Il y traitait de l'ancienne médecine des Égyptiens. Je n'ai pu me procurer cet opuscule, qui peut-être n'a pas été imprimé. Dans le peu qu'il en cite, on voit qu'il avait soupçonné l'analogie du calorique et du magnétisme.

Le livreDe antiquissimâ Italorum sapientiâ, est de tous les ouvrages de Vico celui dont il a le moins profité dans la Science nouvelle. Rien de plus ingénieux que ses réflexions sur la signification identique des motsverumetfactumdans l'ancienne langue latine, sur le sens d'intelligere,cogitare,dividere,minuere,genusetforma,verumetæquum,causaetnegotium, etc. Nous avons fait connaître dans Vico le fondateur de la philosophie de l'histoire; peut-être, dans un second volume, montrerons-nous en lui le métaphysicien subtil et profond, l'antagoniste du cartésianisme, l'adversaire le plus éclairé et le plus éloquent de l'esprit du dix-huitième siècle. La traduction de l'ouvrage dont nous venons de parler entrerait dans cette nouvelle publication.

Vico s'occupa bientôt d'un travail tout différent. Le duc de Traetto, Adrien Caraffe, le pria de se charger d'écrire la vie du maréchal Antoine Caraffe, son oncle, d'après les Mémoires qu'il avait laissés. Il y consacra une partie de ses nuits pendant deux ans «et s'efforça d'y concilier le respect dû aux princes avec celui que réclame la vérité». L'ouvrage parut en un volume, 1716, et concilia à l'auteur l'estime et l'amitié de Gravina, avec lequel il entretint dès-lors une correspondance assidue. Nous n'avons pu trouver ni l'histoire ni les lettres.

Pour se préparer à écrire cette vie, Vico lut le grand ouvrage de Grotius. Nous avons vu quelle révolution cette lecture opéra dans ses idées. On lui avait demandé des notes pour une nouvelle édition duDroit de la guerre et de la paix, et il en avait déjà écrit sur le premier livre et sur la moitié du second, lorsqu'il s'arrêta, «réfléchissant qu'il convenait peu à un catholique d'orner de notes l'ouvrage d'un hérétique.»[8]

Lorsque Vico eut fait paraître ses deux ouvrages,de uno universi juris principio, et de constantia jurisprudentis(1721), l'importance de ces travaux et son ancienneté dans l'université de Naples, l'encouragèrent à concourir pour une chaire de droit qui se trouvait vacante. Plusieurs de ses adversaires comptaient bien qu'il vanterait longuement ses services envers l'université; plusieurs espéraient qu'il s'en tiendrait à l'érudition vulgaire des principaux auteurs qui avaient traité la matière; d'autres, qu'il se jetterait sur ses principes du droit universel. Il les trompa tous: après une invocation courte, grave et touchante, il lut le commencement de la loi, et suivit une méthode familière aux anciens jurisconsultes, mais toute nouvelle dans les concours. Les applaudissemens unanimes de l'auditoire lui faisaient croire qu'il avait réussi;il en fut autrement. «Mais voici ce qui prouve que Vico est né pour la gloire de Naples et de l'Italie; il venait de perdre tout espoir d'avancement dans sa patrie; un autre aurait dit adieu aux lettres, se serait repenti peut-être de les avoir cultivées; pour lui il ne songea qu'à compléter son système.»

Nous ajouterons peu de choses à ce que nous avons dit sur les dernières années de Vico, et sur les malheurs qui attristèrent la fin de sa carrière. Une seule anecdote montrera l'état de gêne où il se trouvait, et l'indifférence de ses protecteurs. On a trouvé la note suivante au dos d'une lettre adressée à Vico par le cardinal Laurent Corsini, son Mécène, depuis pape sous le nom de Clément XII. «Réponse de Son Éminence le cardinal Corsini qui n'a pas eu le moyen de m'aider à imprimer mon ouvrage. Ce refus m'a forcé de penser à ma pauvreté. Il a fallu que j'employasse le prix d'un beau diamant, que je portais au doigt, à payer l'impression et la reliûre. J'ai dédié l'ouvrage au seigneur cardinal, parce que je l'avais promis». L'amitié d'un simple gentilhomme, nommé Pietro Belli, fut plus utile à Vico, qui reconnut ses bienfaits en mettant une préface à sa traduction de laSiphilisde Frascator.

Dans une situation si pénible, il ne laissait échapper aucune plainte. Seulement il lui arrivait quelquefois de dire à un amique le malheur le poursuivrait jusqu'au tombeau. Cette triste prophétie fut réalisée. À sa mort, les professeurs de l'université s'étaient rassemblés chez lui, selon l'usage, pour accompagner leur collègue à sa dernière demeure. La confrérie de Sainte-Sophie, à laquelle tenait Vico, devait porter le corps. Il était déjà descendu dans la cour et exposé. Alors commença une vive altercation entre les membres de la congrégation et les professeurs, qui prétendaient également au droit de porter les coins du drap mortuaire. Les deux partis s'obstinant, la congrégation se retira et laissa le cadavre. Les professeurs ne pouvant l'enterrer seuls, il fallut le remonter dans la maison. Son malheureux fils, l'âme navrée, s'adressa au chapitre de l'église métropolitaine, et le fit enterrer enfin dans l'église des pères de l'Oratoire (detta de' Gerolamini),qu'il fréquentait de son vivant, et qu'il avait choisie lui-même pour le lieu de sa sépulture.

Les restes de Vico demeurèrent négligés et ignorés jusqu'en 1789. Alors son fils Gennaro lui fit graver, dans un coin écarté de l'église, une simple épitaphe. L'Arcadie de Rome, dont Vico était membre, lui avait érigé un monument. Le possesseur actuel du château de Cilento, a mis une inscription à sa mémoire dans une bibliothèque peu considérable du couvent de Sainte-Marie de la Pitié, où il travaillait ordinairement pendant son séjour à Vatolla.

Nous avons parlé du peu d'impression que produisit sur le public l'apparition du système de Vico. Lorsque parurent les livresDe uno juris principioetDe constantiâ jurisprudentis, l'ouvrage, dit-il lui-même, n'éprouva qu'une critique, c'est qu'on ne le comprenait pas. Cependant le fameux Leclerc le comprit, car il écrivit à l'auteur une lettre flatteuse, et témoigna une haute estime pour l'ouvrage, dans la Bibliothèque ancienne et moderne, 2epartie du volumeXVIII, article 8.

Lorsque les idées de Vico s'étendirent, et qu'il sentit la nécessité de réunir les deux ouvrages pour les appuyer l'un par l'autre, il entreprit d'abord d'établir son système en montrant l'invraisemblance de tout ce qu'on avait dit sur le même sujet; l'ouvrage devait avoir deux volumes in-4o. Mais il sentit les inconvéniens de cette méthode négative: d'ailleurs un revers de fortune l'avait mis hors d'état de faire des frais d'impression si considérables. Il concentra toutes ses facultés dans la méditation la plus profonde pour donner à son ouvrage une forme positive, et le réduire à de plus étroites proportions. Le résultat de ce nouveau travail fut la première édition de laScience nouvelle, qui parut en 1725.

LaScience nouvellefut attaquée par les protestans et par les catholiques. Tandis qu'un Damiano Romano, accusait le système de Vico d'être contraire à la religion, le journal de Leipsig inséraitun article envoyé par un autre compatriote de Vico, dans lequel on lui reprochait d'avoirapproprié son système au goût de l'église romaine. Vico accepte ce dernier reproche, mais il ajoute un mot remarquable:N'est-ce pas un caractère commun à toute religion chrétienne, et même à toute religion, d'être fondée sur le dogme de la Providence. Recueil des Opuscules, t. 1, p. 141.—L'accusation de Damiano a été reproduite en 1821, par M. Colangelo.[9]

On a vu dans le discours, comment Vico abandonna la méthode analytique qu'il avait suivie d'abord pour donner à son livre une forme synthétique. Dans la seconde édition (1730), il part souvent des idées de la première comme de principes établis, et les exprime en formules qu'il emploie ensuite sans les expliquer.

Dans la dernière édition (1744), l'obscurité et la confusion augmentent. On ne peut s'en étonner lorsqu'on sait comment elle fut publiée. L'auteur arrivait au terme de sa vie et de ses malheurs; depuis plusieurs mois il avait perdu connaissance. Il paraît que son fils Gennaro Vico rassembla les notes qu'il avait pu dicter depuis l'édition de 1730, et les intercala à la suite des passages auxquels elles se rapportaient le mieux, sans entreprendre de les fondre avec le texte auquel il n'osait toucher.

La plupart des retranchemens que nous nous sommes permis, portent sur ces additions.

Quoique nous n'ayons point traduit le morceau considérable, intitulé:Idée de l'ouvrage, et que nous ayons abrégé de moitié laTable chronologique, nous n'avons réellement rien retranché du 1erlivre. Tout ce que nous avons passé dans la table, se trouve placé ailleurs, et plus convenablement. Quant à l'Idée de l'ouvrage, Vico avoue lui-même, en tête de l'édition de 1730, qu'il y avait mis d'abord une sorte de préface qu'il supprima, et qu'il écrivit cette explication du frontispice pour remplir exactement le même nombre de pages. Ce frontispice est une sorte de représentation allégorique de laScience nouvelle. Debout sur le globe terrestre, la Métaphysique en extase contemple l'œil divin dans le mystérieux triangle; elle en reçoit un rayon qui se réfléchit sur la statue d'Homère (des poèmes duquel l'auteur doit tirer une grande partie de ses preuves). Le globe pose sur un autel qui porte aussi le feu sacré et le bâton augural, la torche nuptiale et l'urne funéraire, symboles des premiers principes de la société. Sur le devant, le tableau de l'alphabet, les faisceaux, les balances, etc., désignent autant de parties du système.

C'est sur le second livre que portent les principaux retranchemens. Le plus considérable des morceaux que nous n'avons pas cru devoir traduire, est une explication historique de la mythologie grecque et latine. Il comprend, dans le deuxième volume de l'édition de Milan (1803), les pages 101-107, 120-138, 147-156, 159, 165-171, 179, 182-185, 216-223, 235-238, 239-240, 254-268. Nous en avons rejeté l'extrait à la fin de la traduction.Pour ne point juger cette partie du système avec une injuste sévérité, il faut se rappeler qu'au temps de Vico, la science mythologique était encore frappée de stérilité par l'opinion ancienne qui ne voyait que des démons dans les dieux du paganisme, ou renfermée dans le système presque aussi infécond de l'apothéose. Vico est un des premiers qui aient considéré ces divinités comme autant de symboles d'idées abstraites.

Les autres retranchemens du livreII, comprennent les pages 7-12, 40-46, 49, 69-71, 90-92, 188-192, 210, et en grande partie 286-288. Ceux des derniers livres ne portent que sur les pages 78-9, 81-2, 84, 133, 138-140, 143-4.

Nous avons mentionné, à l'époque de leur publication, tous les ouvrages importans de Vico. 1708.De nostri temporis studiorum ratione.—1710.De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex originibus linguæ latinæ eruendâ; trad. en italien, 1816, Milan.—1716.Vita di Marcesciallo Antonio Caraffa.—1721.De uno juris universi principio.De constantiâ jurisprudentis.—Enfin les trois éditions de laScienza nuova, 1725, 1730, 1744. La première a été réimprimée, en 1817, à Naples, par les soins de M. Salvatore Galotti. La dernière l'a été, en 1801, à Milan; à Naples, en 1811 et en 1816, ou 1818? 1821? Elle a été traduite en allemand par M. W. E. Weber, Leipsig, 1822.—Pour compléter cette liste, nous n'aurons qu'à suivre l'éditeur des Opuscules de Vico. M. Carlantonio de Rosa, marquis de Villa-Rosa, les a recueillis en quatre volumes in-8o(Naples, 1818). Nous n'avons trouvé qu'une omission dans ce recueil. C'est celle de quelques notes faites par Vico sur l'Art poétique d'Horace. Ces notes peu remarquables ne portent point de date. Elles ont été publiées récemment.—Les pièces inédites publiées, en 1818, par M. Antonio Giordano, se trouvent aussi dans le recueil de M. de Rosa.

Le premier volume du recueil des Opuscules contient plusieurs écrits en prose italienne. Le plus curieux est le mémoire de Vico sur sa vie. L'estimable éditeur, descendant d'unprotecteur de Vico, y a joint une addition de l'auteur qu'il a retrouvée dans ses papiers, et a complété la vie de Vico d'après les détails que lui a transmis le fils même du grand homme. Rien de plus touchant que les pages XV et 158-168 de ce volume. Nous en avons donné un extrait. Les autres pièces sont moins importantes.—1715. Discours sur les repas somptueux des Romains, prononcé en présence du duc de Medina-Celi, vice-roi.—Oraison funèbre d'Anne-Marie d'Aspremont, comtesse d'Althann, mère du vice-roi. Beaucoup d'originalité. Comparaison remarquable entre la guerre de la succession d'Espagne et la seconde guerre punique.—1727. Oraison funèbre d'Angiola Cimini, marquise de la Petrella. L'argument est très beau:Elle a enseigné par l'exemple de sa vie la douceur et l'austérité(il soave austero)de la vertu.

Le second volume renferme quelques opuscules et un grand nombre de lettres, en italien. Le principal opuscule est laRéponse à un article du journal littéraire d'Italie. C'est là qu'il juge Descartes avec l'impartialité que nous avons admirée plus haut. Dans deux lettres que contient aussi ce volume (au père de Vitré, 1726, et à D. Francesco Solla, 1729), il attaque la réforme cartésienne, et l'esprit du 18esiècle, souvent avec humeur, mais toujours d'une manière éloquente.—Deux morceaux sur Dante ne sont pas moins curieux. On y trouve l'opinion reproduite depuis par Monti, que l'auteur de la divine Comédie est plus admirable encore dans le purgatoire et le paradis que dans cet enfer si exclusivement admiré.—1730. Pourquoi les orateurs réussissent mal dans la poésie.—De la grammaire.—1720. Remercîment à un défenseur de son système. Dans cette lettre curieuse, Vico explique le peu de succès de laScience nouvelle. On y trouve le passage suivant: Je suis né dans cette ville, et j'ai eu affaire à bien des gens pour mes besoins. Me connaissant dès ma première jeunesse, ils se rappellent mes faiblesses et mes erreurs. Comme le mal que nousvoyons dans les autres nous frappe vivement, et nous reste profondément gravé dans la mémoire, il devient une règle d'après laquelle nous jugeons toujours ce qu'ils peuvent faire ensuite de beau et de bon. D'ailleurs je n'ai ni richesses ni dignité; comment pourrais-je me concilier l'estime de la multitude? etc.—1725. Lettre dans laquelle il se félicite de n'avoir pas obtenu la chaire de droit, ce qui lui a donné le loisir de composer laScience nouvelle(Voy.l'avant-dernière page du discours.)—Lettre fort belle sur un ouvrage qui traitait de la morale chrétienne, à Mgr. Muzio Gaëta.—Lettre au même, dans laquelle il donne une idée de son livreDe antiquâ sapientiâ Italorum. «Il y a quelques années que j'ai travaillé à un système complet de métaphysique. J'essayais d'y démontrer que l'homme est Dieu dans le monde des grandeurs abstraites, et que Dieu est géomètre dans le monde des grandeurs concrètes, c'est-à-dire dans celui de la nature et des corps. En effet, dans la géométrie l'esprit humain part du point, chose qui n'a point de parties, et qui, par conséquent, est infinie; ce qui faisait dire à Galilée que quand nous sommes réduits au point, il n'y a plus lieu ni à l'augmentation, ni à la diminution, ni à l'égalité... Non-seulement dans les problèmes, mais aussi dans les théorèmes, connaître et faire, c'est la même chose pour le géomètre comme pour Dieu.»

Les réponses des hommes de lettres auxquels écrit Vico, donnent une haute idée du public philosophique de l'Italie à cette époque. Les principaux sont Muzio Gaëta, archevêque de Bari; un prédicateur célèbre, Michelangelo, capucin; Nicoló Concina, de l'ordre des Prêcheurs, professeur de philosophie et de droit naturel, à Padoue, qui enseignait plusieurs parties de la doctrine de Vico; Tommaso Marin Alfani, du même ordre, qui assure avoir été comme ressuscité après une longue maladie, par la lecture d'un nouvel ouvrage de Vico; le duc de Laurenzano, auteur d'un ouvrage sur le bon usage des passions humaines; enfin l'abbé Antonio Conti, noble vénitien, auteur d'une tragédie de César, et qui était lié avec Leibnitz et Newton. Vico était aussi en correspondance avec le célèbre Gravina, avec PaoloDoria, philosophe cartésien, et avec ce prodigieux Aulisio, professeur de droit, à Naples, qui savait neuf langues, et qui écrivit sur la médecine, sur l'art militaire et sur l'histoire. D'abord ennemi de Vico, Aulisio se réconcilia avec lui après la lecture du discoursDe nostri temporis studiorum ratione. Nous n'avons ni les lettres qu'il écrivit à ces trois derniers ni leurs réponses.

Dans le troisième volume des Opuscules, Vico offre une preuve nouvelle que le génie philosophique n'exclut point celui de la poésie. Ainsi sont dérangées sans cesse les classifications rigoureuses des modernes. Quoi de plus subtil, et en même temps de plus poétique que le génie de Platon? Vico présente, par ce double caractère, une analogie remarquable avec l'auteur de la Divine comédie.

Mais, c'est dans sa prose, c'est dans son grand poème philosophique de laScience nouvelle, que Vico rappelle la profondeur et la sublimité de Dante. Dans ses poésies, proprement dites, il a trop souvent sacrifié au goût de son siècle. Trop souvent son génie a été resserré par l'insignifiance des sujets officiels qu'il traitait. Cependant plusieurs de ces pièces se font remarquer par une grande et noble facture. Voyez particulièrement, l'exaltation de Clément XII, le panégyrique de l'électeur de Bavière, Maximilien Emmanuel; la mort d'Angela Cimini; plusieurs sonnets, pages 7, 9, 190, 195; enfin un épithalame dans lequel il met plusieurs des idées de laScience nouvelle, dans la bouche de Junon.

Nous ne nous arrêterons que sur les poésies où Vico a exprimé un sentiment personnel. La première est une élégie qu'il composa à l'âge de vingt-cinq ans (1693); elle est intituléePensées de mélancolie. À travers lesconcettiordinaires aux poètes de cette époque, on y démêle un sentiment vrai: «Douces images du bonheur, venez encore aggraver ma peine! Vie pure et tranquille, plaisirs honnêtes et modérés, gloire et trésors acquispar le mérite, paix céleste de l'âme, (et ce qui est plus poignant à mon cœur) amour dont l'amour est le prix, douce réciprocité d'une foi sincère!...» Long-temps après, sans doute de 1720 à 1730, il répond par un sonnet à un ami qui déplorait l'ingratitude de la patrie de Vico. «Ma chère patrie m'a tout refusé!... Je la respecte et la révère. Utile et sans récompense, j'ai trouvé déjà dans cette pensée une noble consolation. Une mère sévère ne caresse point son fils, ne le presse point sur son sein, et n'en est pas moins honorée...» La pièce suivante, la dernière du recueil de ses poésies, présente une idée analogue à celle du dernier morceau qu'il a écrit en prose (Voy.la fin duDiscours). C'est une réponse au cardinal Filippo Pirelii, qui avait loué laScience nouvelledans un sonnet. «Le destin s'est armé contre un misérable, a réuni sur lui seul tous les maux qu'il partage entre les autres hommes, et a abreuvé son corps et ses sens des plus cruels poisons. Mais la Providence ne permet pas que l'âme qui est à elle soit abandonnée à un joug étranger. Elle l'a conduit, par des routes écartées, à découvrir son œuvre admirable du monde social, à pénétrer dans l'abîme de sa sagesse les lois éternelles par lesquelles elle gouverne l'humanité. Et grâce à vos louanges, ô noble poète, déjà fameux, déjàantiquede son vivant, il vivra aux âges futurs, l'infortuné Vico!»

Le quatrième volume renferme ce que Vico a écrit en latin. La vigueur et l'originalité avec lesquelles il écrivait en cette langue eût fait la gloire d'un savant ordinaire.

1696.Pro auspicatissimo in Hispaniam reditu Francisci Benavidii S. Stephani comitis atque in regno Neap. Pro rege oratio.—1697.In funere Catharinæ Aragoniæ Segorbiensium ducis oratio.—1702.Pro felici in Neapolitanum solium aditu Philippi V, Hispaniarum novique orbis monarchæ oratio.—1708.De nostri temporis studiorum ratione oratio ad litterarum studiosam juventutem, habita in R. Neap. Academiâ.—1738.InCaroli et Mariæ Amaliæ utriusque Siciliæ regum nuptiis oratio.—Oratiuncula pro adsequendâ laureâ in utroque jure.—Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi R. Neap. Academia.—Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi epistola.

1729.Vici vindiciæ sive notæ in acta eruditorum Lipsiensia mensis augusti A. 1727, ubi inter nova literaria unum extat de ejus libro, cui titulus: Principi d'una scienza nuova d'intorno alla commune natura delle nazioni.Cet article, où l'on reproche à Vico d'avoirapproprié son système au goût de l'Église romaine, avait été envoyé par un Napolitain. La violence avec laquelle Vico répond à un adversaire obscur, ferait quelquefois sourire, si l'on ne connaissait la position cruelle où se trouvait alors l'auteur. «Lecteur impartial, dit-il en terminant, il est bon que tu saches que j'ai dicté cet opuscule au milieu des douleurs d'une maladie mortelle, et lorsque je courais les chances d'un remède cruel qui, chez les vieillards, détermine souvent l'apoplexie. Il est bon que tu saches que depuis vingt ans j'ai fermé tous les livres, afin de porter plus d'originalité dans mes recherches sur le droit des gens; le seul livre où j'ai voulu lire c'est le sens commun de l'humanité». Ce qui rend cet opuscule précieux, c'est qu'en plusieurs endroits Vico déclare que le sujet propre de la Science nouvelle, c'estla nature commune aux nations, et que son système du droit des gens n'en est que le principal corollaire.

1708.Oratio cujus argumentum, hostem hosti infensiorem infestioremque quam stultum sibi esse neminem.Nul n'a d'ennemi plus cruel et plus acharné que l'insensé ne l'est de lui-même.—1732.De mente heroicâ oratio habita in R. Neap. academiâ.L'héroïsme dont parle Vico est celui d'une grande âme, d'un génie courageux qui ne craint point d'embrasser dans ses études l'universalité des connaissances, et qui veut donner à sa nature le plus haut développement qu'elle comporte. Nulle part il ne s'est plus abandonné à l'enthousiasme qu'inspire la science considérée dans son ensemble et dans son harmonie. Cet ouvrage, qui semble porter l'empreinte d'une composition très rapide,est surtout remarquable par la chaleur et la poésie du style. L'auteur avait cependant soixante-quatre ans.

Ajoutez à cette liste des ouvrages latins de Vico, un grand nombre de belles inscriptions. Voici l'indication des plus considérables: Inscriptions funéraires en l'honneur de D. Joseph Capece et D. Carlo de Sangro, 1707, faites par ordre du comte de Daun, général des armées impériales dans le royaume de Naples.—Autre en l'honneur de l'empereur Joseph, 1711, faite par ordre du vice-roi, Charles Borromée.—Autre en l'honneur de l'impératrice Éléonore, faite par ordre du cardinal Wolfgang de Scratembac, vice-roi.

Nous avons déjà nommé la plupart des auteurs qui ont mentionné Vico (Journal de Trévoux, 1726, septembre; page 1742).—Journal de Leipsig, 1727, août, page 383.—Bibliothèque ancienne et moderne de Leclerc, tomeXVIII, partieII, pag. 426.—Damiano Romano.—Duni? Governo civile.—Cesarotti (sur Homère).—Parini (dans ses cours à Milan).—Joseph de Cesare. Pensées de Vico sur.... 18...?—Signorelli.—Romagnosi (de Parme).—L'abbé Talia. Lettres sur la philosophie morale, 1817, Padoue.—Colangelo—(Biblioteca analitica, passim).—Joignez-y Herder, dans ses opuscules, et Wolf dans sonMusée des sciences de l'antiquité(tomeI, page 555). Ce dernier n'a extrait que la partie de la Science nouvelle relative à Homère.—Aucun Anglais, aucun Écossais, que je sache, n'a fait mention de Vico, si ce n'est l'auteur d'une brochure récemment publiée sur l'état des études en Allemagne et en Italie.—En France, M. Salfi est le premier qui ait appelé l'attention du public sur la Science nouvelle, dans sonÉloge de Filangieri, et dans plusieurs numéros de laRevue Encyclopédique, t.II, p. 540; t.VI, p. 364; t.VII, p. 343.—Voy.aussiMémoires du comte Orloff sur Naples, 1821, t.IV, p. 439, et t.V, p. 7.

Vico n'a point laissé d'école; aucun philosophe italien n'asaisi son esprit dans tout le siècle dernier; mais un assez grand nombre d'écrivains ont développé quelques-unes de ses idées. Nous donnons ici la liste des principaux.

Genovesi (né en 1712, mort en 1769). N'ayant pu me procurer que deux des nombreux ouvrages de ce disciple illustre de Vico (les Institutionset laDiceosina), je donne les titres de tous les livres qu'il a faits, en faveur de ceux qui seraient à même de faire de plus amples recherches.—Leçons d'économie politique et commerciale.—Méditations philosophiques (sur la religion et la morale), 1758.—Institutions de métaphysique à l'usage des commençans.—Lettre académique (sur l'utilité des sciences, contre le paradoxe de J.-J. Rousseau), 1764.—Logique à l'usage des jeunes gens, 1766 (divisée en cinq parties:emendatrice,inventrice,giudicatrice,ragionatrice,ordonatrice. On estime le dernier chapitre,Considérations sur les sciences et les arts).—Traité des sciences métaphysiques, 1764 (divisé en cosmologie, théologie, anthropologie).—Dicéosine, ou science des droits et des devoirs de l'homme, 1767; ouvrage inachevé. C'est surtout dans le troisième volume de la Dicéosine que Genovesi expose des idées analogues à celles de Vico.

Filangieri (né en 1752, mort en 1788). Quoique cet homme célèbre n'ait rien écrit qui se rattache au système de Vico, nous croyons devoir le placer dans cette liste. À l'époque de sa mort prématurée, il méditait deux ouvrages; le premier eût été intitulé:Nouvelle science des sciences; le second:Histoire civile, universelle et perpétuelle. Il n'est resté qu'un fragment très court du premier, et rien du second. J'ai cherché inutilement ce fragment.

Cuoco (mort en 1822). Voyage de Platon en Italie. Ouvrage très superficiel et qui exagère tous les défauts du Voyage d'Anacharsis. Les hypothèses historiques de Vico ont souvent chez Cuoco un air plus paradoxal encore, parce qu'on n'y voit plus les principes dont elles dérivent. Ce sont à-peu-près les mêmes idées sur l'Histoire éternelle, sur l'Histoire romaine en particulier sur les douze tables, sur l'âge et la patrie d'Homère, etc.Au moment où les persécutions égarèrent la raison du malheureux Cuoco, il détruisit un travail fort remarquable, dit-on, sur le système de la Science nouvelle.

L'infortuné Mario Pagano (né en 1750, mort en 1800), est de tous les publicistes celui qui a suivi de plus près les traces de Vico. Mais quel que soit son talent, on peut dire que, dans sesSaggi politici, les idées de Vico ont autant perdu en originalité que gagné en clarté. Il ne fait point marcher de front, comme Vico, l'histoire des religions, des gouvernemens, des lois, des mœurs, de la poésie, etc. Le caractère religieux de la Science nouvelle a disparu. Les explications physiologiques qu'il donne à plusieurs phénomènes sociaux, ôtent au système sa grandeur et sa poésie, sans l'appuyer sur une base plus solide. Néanmoins lesEssais politiquessont encore le meilleur commentaire de la Science nouvelle. Voici les points principaux dans lesquels il s'en écarte. 1oIl pense avec raison que laseconde barbarie, celle du moyen âge, n'a pas été aussi semblable à la première que Vico paraît le croire. 2oIl estime davantage la sagesse orientale. 3oIl ne croit pas quetousles hommes après le déluge soient tombés dans un état de brutalité complète. 4oIl explique l'origine des mariages, non par un sentiment religieux, mais par la jalousie. Les plus forts auraient enlevé les plus belles, auraient ainsi formé les premières familles et fondé la première noblesse. 5oIl croit qu'à l'origine de la société, les hommes furent, non pas agriculteurs, comme l'ont cru Vico et Rousseau, mais chasseurs et pasteurs.

Chez tous les écrivains que nous venons d'énumérer, les idées de Vico sont plus ou moins modifiées par l'esprit français du dernier siècle. Un philosophe de nos jours me semble mieux mériter le titre de disciple légitime de Vico. C'est M. Cataldo Jannelli, employé à la bibliothèque royale de Naples, qui a publié, en 1817, un ouvrage intitulé:Essai sur la nature et la nécessité de la science des choses et histoires humaines. Nous n'entreprendrons pas de juger ce livre remarquable. Nous observerons seulement que l'auteur ne semble pas tenir assez de comptede la perfectibilité de l'homme. Il compare trop rigoureusement l'humanité à un individu, et croit qu'elle aura sa vieillesse comme sa jeunesse et sa virilité (page 58).

Il ne nous reste qu'à donner la liste des principaux auteurs français, anglais et allemands qui ont écrit sur la philosophie de l'histoire. Lorsque nous n'étions pas sûr d'indiquer avec exactitude le titre de l'ouvrage, nous avons rapporté seulement le nom de l'auteur.

France.Bossuet. Discours sur l'histoire universelle, 1681.—Voltaire. Philosophie de l'histoire. Essai sur l'esprit et les mœurs des nations, commencé en 1740, imprimé en 1785.—Turgot. Discours sur les avantages que l'établissement du christianisme a procurés au genre humain. Autre sur les progrès de l'esprit humain. Essais sur la géographie politique. Plan d'histoire universelle. Progrès et décadences alternatives des sciences et des arts. Pensées détachées. Ces divers morceaux sont ce que nous avons de plus original et de plus profond sur la philosophie de l'histoire. L'auteur les a écrits à l'âge de vingt-cinq ans, lorsqu'il était au séminaire, de 1750 à 1754.Voy.le second volume des œuvres complètes, 1810.—Condorcet. Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain; écrit en 1793, publié en 1799.—Mmede Staël,passim, et surtout dans son ouvrage sur la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions politiques.—Walckenaër. Essai sur l'histoire de l'espèce humaine.—Cousin. De la philosophie de l'histoire; très court, mais très éloquent, dans ses Fragmens philosophiques; écrit en 1818, imprimé en 1826.

Angleterre.Ferguson. Essai sur l'histoire de la société civile, 1767; trad.—Millar. Observations sur les distinctions de rang dans la société, 1771.—Kames. Essais sur l'histoire de l'homme, 1773.—Dunbar? Essais sur l'histoire de l'humanité, 1780.—Price... 1787.—Priestley. Discours sur l'histoire; traduits.

Allemagne.Iselin. Histoire du genre humain, 1764.—Herder.Idées philosophiques sur l'histoire de l'humanité, 1772 (traduit par M. Edgard Quinette, 1837).—Kant. Idée de ce que pourrait être une histoire universelle, considérée dans les vues d'un citoyen du monde (traduit par Villiers dans le Conservateur, tomeII, anVIII). Autres opuscules du même, sur l'identité de la race humaine, sur le commencement de l'histoire du genre humain, sur la théorie de la pure religion morale, etc. (traduits dans le même volume du Conservateur, ou dans les Archives philosophiques et littéraires, tomeVIII).—Lessing. Éducation du genre humain, 1786.—Meiners. Histoire de l'humanité, 1786. Voyez aussi ses autres ouvragespassim.—Carus. Idées pour servir à l'histoire du genre humain.—Ancillon. Essais philosophiques, ou nouveaux mélanges, etc., 1817.Voy.philosophie de l'histoire, dans le premier volume; perfectibilité, dans le second (écrit en français).

Ajoutez à cette liste un nombre infini d'ouvrages dont le sujet est moins général, mais qui n'en sont pas moins propres à éclairer la philosophie de l'histoire; tels que l'Histoire de la culture et de la littérature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creutzer, etc.


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