CHAPITRE III.TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.

89. L'honneurest le plus noble aiguillon de la valeur militaire.

90. Les peuples, chez lesquels les différens ordres se disputent leshonneurspendant la paix, doivent déployer à la guerre unevaleur héroïque; les uns veulent se conserver le privilège des honneurs, les autres mériter de les obtenir. Tel est le principe de l'héroïsmeromain depuis l'expulsion des rois jusqu'aux guerres puniques. Dans cette période, les nobles se dévouaient pour leur patrie, dont le salut était lié à la conservation des privilèges de leur ordre; et les plébéiens se signalaient par de brillans exploits pour prouver qu'ils méritaient de partager les mêmes honneurs.

91. Les querelles dans lesquelles les différens ordres cherchentl'égalité des droits, sont pour les républiques le plus puissant moyen d'agrandissement.

Autre principe de l'héroïsmeromain, appuyé sur trois vertus civiles:confiance magnanime des plébéiens, qui veulent que les patriciens leur communiquentles droits civils, en même temps que ces lois dont ils se réservent la connaissance mystérieuse;courage des patriciens, qui retiennent dans leur ordre un privilège si précieux;sagesse des jurisconsultes, qui interprètent ces lois, et qui peu-à-peu en étendent l'utilité en les appliquant à de nouveaux cas, selon ce que demande la raison. Voilà les trois caractères qui distinguent exclusivement la jurisprudence romaine.

92. Les faibles veulent les lois; les puissans les repoussent; les ambitieux en présentent de nouvelles pour se faire un parti; les princes protègent les lois, afin d'égaler les puissans et les faibles.

Dans sa première et sa seconde partie, cet axiome éclaire l'histoire des querelles qui agitent les aristocraties. Les nobles font de la connaissance des lois lesecretde leur ordre, afin qu'elles dépendent de leurs caprices, et qu'ils les appliquentaussi arbitrairement que des rois. Telle est, selon le jurisconsulte Pomponius, la raison pour laquelle les plébéiens désiraient la loi des douze tables:gravia erant jus latens, incertum, et manus regia. C'est aussi la cause de la répugnance que montraient les sénateurs pour accorder cette législation:mores patrios servandos; leges ferri non oportere. Tite-Live dit au contraire, que les nobles ne repoussaient pas les vœux du peuple,desideria plebis non aspernari. Mais Denis d'Halicarnasse, devait être mieux informé que Tite-Live des antiquités romaines, puisqu'ilécrivait d'après les mémoires de Varron, le plus docte des Romains.[24]

Le troisième article du même axiome nous montre la route que suivent les ambitieux dans les états populaires pour s'élever au pouvoir souverain; ils secondent le désir naturel du peuple, qui, ne pouvant s'élever aux idées générales, veut une loi pour chaque cas particulier. Aussi voyons-nous que Sylla, chef du parti de la noblesse, n'eut pas plus tôt vaincu Marius, chef du parti du peuple, et rétabli la république en rendant le gouvernement à l'aristocratie, qu'il remédia à la multitude des lois par l'institution desquæstiones perpetuæ.

Enfin le même axiome nous fait connaître dans sa dernière partie le secret motif pour lequel les Empereurs, en commençant par Auguste, firent deslois innombrables pour des cas particuliers; et pourquoi chez les modernes tous les états monarchiques ou républicains ont reçu le corps du droit romain, et celui du droit canonique.

93. Dans les démocraties où domine une multitude avide, dès qu'une fois cette multitude s'est ouvert par les lois la porte des honneurs, la paix n'est plus qu'une lutte dans laquelle on se dispute la puissance, non plus avec les lois, mais avec lesarmes; et la puissance elle-même est un moyen de faire des lois pour enrichir le parti vainqueur; telles furent à Rome les lois agraires proposées par les Gracques. De là résultent à-la-fois des guerres civiles au-dedans, des guerres injustes au-dehors.

Cet axiome confirme par son contraire ce qu'on a dit de l'héroïsmeromain pour tout le temps antérieur aux Gracques.

94. Plus les biens sont attachés à la personne, au corps du possesseur, plus la liberté naturelle conserve sa fierté; c'est avec le superflu que la servitude enchaîne les hommes.

Dans son premier article, cet axiome est un nouveau principe de l'héroïsmedes premiers peuples; dans le second, c'est leprincipe naturel des monarchies.

95. Les hommes aiment d'abord à sortir de sujétion et désirent l'égalité; voilà les plébéiens dans les républiques aristocratiques, qui finissent par devenir des gouvernemens populaires. Ils s'efforcent ensuite desurpasser leurs égaux; voilà le petit peuple dans les états populaires qui dégénèrent en oligarchies. Ils veulent enfinse mettre au-dessus des lois; et il en résulte une démocratie effrénée, une anarchie, qu'on peut appeler la pire des tyrannies, puisqu'il y a autant de tyrans qu'il se trouve d'hommes audacieux et dissolus dans la cité. Alors le petit peuple, éclairé par ses propres maux, y cherche unremède ense réfugiant dans la monarchie. Ainsi nous trouvons dans la nature cetteloi royalepar laquelle Tacite légitime la monarchie d'Auguste:qui cuncta bellis civilibus fessa nomine principis sub imperiumACCEPIT.

96. Lorsque la réunion des familles forma les premières cités,les noblesqui sortaient à peine de l'indépendance de la vie sauvage, ne voulaient point se soumettre au frein des lois, ni aux charges publiques; voilà lesaristocratiesoù les nobles sont seigneurs. Ensuite les plébéiens étant devenus nombreux et aguerris, les nobles se soumirent, comme les plébéiens, aux lois et aux charges publiques; voilà les nobles dans lesdémocraties. Enfin pour s'assurer la vie commode dont ils jouissent, ils inclinèrent naturellement à se soumettre au gouvernement d'un seul; voilà les nobles sous lamonarchie.

97-103.Migration des peuples.

97. Qu'on m'accorde, et la raison ne s'y refuse pas, qu'après le déluge, les hommes habitèrent d'abord sur lesmontagnes; il sera naturel de croire qu'ils descendirent quelque temps après dans lesplaines, et qu'au bout d'un temps considérable, ils prirent assez de confiance pour aller jusqu'auxrivagesde la mer.

98. On trouve dans Strabon un passage précieuxde Platon, où il raconte qu'après les déluges particuliers d'Ogygès et de Deucalion, les hommes habitèrentdans les cavernes des montagnes, et il les reconnaît dans ces cyclopes, ces Polyphèmes, qui lui représentent ailleurs les premiers pères de famille; ensuite sur lessommetsqui dominent les vallées, tels que Dardanus qui fonda Pergame, depuis la citadelle de Troie; enfin dans lesplaines, tels qu'Ilus qui fit descendre Troie jusqu'à la plaine voisine de la mer, et qui l'appela Ilion.

99. Selon une tradition ancienne, Tyr, fondée d'aborddans les terres, fut ensuite assise sur lerivagede la mer de Phénicie; et l'histoire nous apprend que de là elle passa dans uneîlevoisine, qu'Alexandre rattacha par une chaussée au continent.

Le postulat 97 et les deux traditions qui viennent à l'appui, nous apprennent que les peuplesméditerranésse formèrent d'abord, ensuite les peuplesmaritimes.

Nous y trouvons aussi une preuve remarquable de l'antiquité du peuple hébreux, dont Noé plaça le berceau dans la Mésopotamie, contrée la plusméditerranéede l'ancien monde habitable. Là aussi se fonda la première monarchie, celle des Assyriens, sortis de la tribu chaldéenne, laquelle avait produit les premiers sages, et Zoroastre le plus ancien de tous.

100. Pour que les hommes se décident àabandonner pour toujours la terre où ils sont nés, et quinaturellement leur est chère, il faut les plus extrêmes nécessités. Le désir d'acquérir par le commerce, ou de conserver ce qu'ils ont acquis, peut seul les décider à quitter leur patriemomentanément.

C'est le principe de laTransmigration des peuples, dont les moyens furent, ou lescolonies maritimes des temps héroïques, ou lesinvasions des barbares, ou lescoloniesles plus lointainesdes Romains, ou cellesdes Européens dans les deux Indes.

Le même axiome nous démontre que les descendans des fils de Noé durentse perdre et se disperserdans leurs courses vagabondes, comme les bêtes sauvages, soit pouréchapperaux animaux farouches qui peuplaient la vaste forêt dont la terre était couverte; soit enpoursuivantles femmes rebelles à leurs désirs, soit encherchantl'eau et la pâture. Ils se trouvèrent ainsi épais sur toute la terre, lorsque le tonnerre se faisant entendre pour la première fois depuis le déluge, les ramena à des pensées religieuses, et leur fit concevoir un Dieu, un Jupiter; principe uniforme des sociétés païennes qui eurent chacune leur Jupiter. S'ils eussent conservé des mœurshumaines, comme le peuple de Dieu, ils seraient, comme lui, restés en Asie; cette partie du monde est si vaste, et les hommes étaient alors si peu nombreux, qu'ils n'avaient aucune nécessité de l'abandonner; il n'est point dans la nature que l'on quitte par caprice le pays de sa naissance.

101. Les Phéniciens furent les premiers navigateurs du monde ancien.

102. Les nations encore barbaressont impénétrables; au-dehors, il faut laguerrepour les ouvrir aux étrangers, au-dedans l'intérêt ducommerce, pour les déterminer à les admettre. Ainsi Psammétique ouvrit l'Égypte aux Grecs de l'Ionie et de la Carie, lesquels durent être célèbres après les Phéniciens par leur commerce maritime[25]. Ainsi dans les temps modernes les Chinois ont ouvert leur pays aux Européens.

Ces trois axiomes nous donnent le principe d'unautre système d'étymologie pour les mots dont l'origine est certainement étrangère, système différent de celui dans lequel nous trouvons l'origine des mots indigènes. Sans ce principe, nul moyen de connaître l'histoire des nations transplantées par des colonies aux lieux où s'étaient établies déjà d'autres nations. Ainsi Naples fut d'abord appeléeSirène, d'un mot syriaque, ce qui prouve que les Syriens, ou Phéniciens, y avaient d'abord fondé un comptoir. Ensuite elle s'appelaParthenope, d'un mot grec de la languehéroïque, et enfinNeapolisdans la langue grecque vulgaire; ce qui prouve que lesGrecs s'y étaient établis ensuite, pour partager le commerce des Phéniciens. De même sur les rivages de Tarente il y eut une colonie syrienne appeléeSiri, que les Grecs nommèrent ensuitePolylée; Minerve, qui y avait un temple, en tira le surnom dePoliade.

103. Je demande qu'on m'accorde, et on sera forcé de le faire, qu'il y ait eusur le rivage du Latium une colonie grecque, qui,vaincue et détruite par les Romains, sera restée ensevelie dans les ténèbres de l'antiquité.

Si l'on n'accorde point ceci, quiconque réfléchit sur les choses de l'antiquité et veut y mettre quelqu'ensemble, ne trouve dans l'histoire romaine que sujets de s'étonner; elle nous parle d'Hercule, d'Évandre, d'Arcadiens, dePhrygiens établis dans le Latium, d'unServius Tulliusd'origine grecque, d'unTarquin l'Ancien, fils du Corinthien Démarate, d'Énée, auquel le peuple romain rapporte sa première origine.Les lettres latines, comme l'observe Tacite,étaient semblables aux anciennes lettres grecques; et pourtant Tite-Live pense qu'au temps de Servius Tullius, le nom même de Pythagore qui enseignait alors dans son école tant célébrée de Crotone n'avait pu pénétrer jusqu'à Rome. Les Romains ne commencèrent à connaître les Grecs d'Italie qu'à l'occasion de la guerre de Tarente, qui entraîna celle de Pyrrhus et des Grecs d'outre-mer (Florus).

104-114.Principes du droit naturel.

104. Elle est digne de nos méditations, cette pensée de Dion Cassius:la coutume est semblable à un roi, la loi à un tyran: ce qui doit s'entendre de la coutume raisonnable, et de la loi qui n'est point animée de l'esprit de la raison naturelle.

Cet axiome termine par le fait la grande dispute à laquelle a donné lieu la question suivante:le droit est-il dans la nature, ou seulement dans l'opinion des hommes? c'est la même que l'on a proposée dans le corollaire du 8eaxiome:la nature humaine est-elle sociable? Si la coutume commande, comme un roi à des sujets qui veulent obéir, le droit naturel qui a été ordonné par la coutume, est né des mœurs humaines, résultant de laNATURE COMMUNE DES NATIONS. Ce droit conserve la société, parce qu'il n'y a chose plus agréable et par conséquent plus naturelle que de suivre les coutumes enseignées par la nature. D'après tout ce raisonnement,la nature humainedont elles sont un résultat,ne peut être que sociable.

Cet axiome, rapproché du 8eet de son corollaire, prouve que l'homme n'est pas injuste par le fait de sa nature, mais par l'infirmité d'une nature déchue. Il nous démontre le premierprincipe du christianisme, qui se trouve dans le caractère d'Adam, considéré avant le péché, et dans l'état de perfection où il dut avoir été conçu par son créateur. Il nous démontre par suite lesprincipes catholiquesde la grâce. La grâce suppose le libre arbitre, auquel elle prête un secourssurnaturel, mais qui est aidénaturellementpar laProvidence(Voy.le même axiome8eet son second corollaire.) Sur ce dernier article la religion chrétienne s'accorde avec toutes les autres. Grotius, Selden et Puffendorf devaient fonder leurs systèmes sur cette base, et se ranger à l'opinion des jurisconsultes romains, selon lesquels ledroit naturel a été ordonné par la divine Providence.

105. Ledroit naturel des gens est sorti des mœurs et coutumesdes nations, lesquelles se sont rencontrées dansun sens commun, ou manière de voir uniforme, et cela sansréflexion, sans prendreexemplel'une de l'autre.

Cet axiome, avec le mot de Dion Cassius qui vient d'être rapporté, établit que la Providence estla législatrice du droit naturel des gens, parce qu'elle est lareine des affaires humaines.

Le même axiome établit la différence qui existe entre ledroit naturel des Hébreux, celui desGentils, et celui desphilosophes. Les Gentils eurent seulement les secoursordinairesde la Providence, les Hébreux eurent de plus les secoursextraordinairesdu vrai Dieu, et c'est le principe de ladivision de tous les peuples anciens en Hébreux et Gentils. Les philosophes par leurs raisonnemens arrivèrent à l'idée d'un droit plus parfait que celui que pratiquaient les Gentils; mais ils ne parurent quedeux mille ans après la fondation des sociétés païennes. Ces trois différences, inaperçues jusqu'ici, renversent les trois systèmes de Grotius, de Selden et de Puffendorf.

106. Les sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où commence le sujet dont elles traitent.[26]

107. LesGentes(familles, tribus, clans) commencèrent avant les cités; du moins celles que les Latins appelèrentgentes majores, c'est-à-dire,maisons nobles anciennes, comme celle desPèresdont Romulus composa le sénat, et en même temps la cité de Rome. Au contraire, on appelagentes minores, les maisons nobles nouvellesfondées après les cités, telles que celles desPères, dont Junius Brutus, après avoir chassé les rois, remplit le sénat, devenu presque désert par la mort des sénateurs que Tarquin-le-Superbe avait fait périr.

108. Telle fut aussi la division des dieux:dii majorum gentium, ou dieux consacrés par les familles avant la fondation des cités; etdii minorum gentium, ou dieux consacrés par les peuples, commeRomulus, que le peuple romain appela après sa mortDius Quirinus.

Ces trois axiomes montrent que les systèmes de Grotius, de Selden et de Puffendorf, manquent dans leurs principes mêmes. Ils commencent par lesnations déjàformées et composant dans leur ensemble lasociété du genre humain, tandis que l'humanitécommença chez toutes les nations primitives à l'époque où les familles étaient les seules sociétés et où elles adoraient les dieux majorum gentium.

109. Les hommes à courtes vues prennent pour la justice ce qu'on leur montre rentrer dans les termes de la loi.

110. Admirons la définition que donne Ulpien de l'équité civile: c'est une présomption de droit, qui n'est point connue naturellement à tous les hommes(comme l'équité naturelle),mais seulement à un petit nombre d'hommes, qui réunissant la sagesse, l'expérience et l'étude, ont appris ce qui est nécessaire au maintien de la société.C'est ce que nous appelonsraison d'état.

111. Lacertitude de la loin'est qu'uneombre effacéede la raison (obscurezza)appuyée sur l'autorité. Nous trouvons alors les loisduresdans l'application, et pourtant nous sommes obligés de les appliquer en considération de leurcertitude.Certum, en bon latin, signifieparticularisé(individuatum,comme dit l'école); dans ce sens,certum, etcommune, sont très bien opposés entre eux.

Lacertitudeest le principe de lajurisprudence inflexible, naturelle aux âges barbares, et dont l'équité civileest la règle. Les barbares, n'ayant que des idées particulières,s'en tiennent naturellement à cette certitude, et sont satisfaits, pourvu que les termes de la loi soient appliqués avec précision. Telle est l'idée qu'ils se forment du droit. Aussi la phrase d'Ulpien,lex dura est, sed scripta est, s'exprimerait plus élégamment selon la langue et selon la jurisprudence, par les mots:lex dura est, sed certa est.

112. Les hommes éclairés estiment conforme à la justice ce que l'impartialité reconnaît être utile dans chaque cause.

113. Dans les lois, levraiest une lumière certaine dont nous éclaire laraison naturelle. Aussi les jurisconsultes disent-ils souventverum est, pouræquum est(Voy.les axiomes9et10.)

114. L'équité naturelle de la jurisprudence humaine dans son plus grand développementest unepratique, une applicationde la sagesse aux choses de l'utilité; car lasagesse, en prenant le mot dans le sens le plus étendu, n'est que lascience de faire des choses l'usage qu'elles ont dans la nature.

Tel est le principe de lajurisprudence humaine, dont la règle est l'équité naturelle, et qui est inséparablede la civilisation. Cette jurisprudence, ainsi que nous le démontrerons, est l'école publiqued'où sont sortis les philosophes. (Voyezle livreIV, vers la fin.)

Les six dernières propositions établissent que laProvidence a été la législatrice du droit naturel des gens. Les nations devant vivre pendant une longue suite de siècles encore incapables de connaître lavéritéet l'équité naturelle, la Providence permit qu'en attendant elles s'attachassent à lacertitudeet à l'équité civilequi suit religieusement l'expression de la loi; de façon qu'elles observassent la loi, même lorsqu'elle devenaitdureet rigoureuse dans l'application,pour assurer le maintien de la société humaine.

C'est pour avoir ignoré les vérités énoncées dans ces derniers axiomes, que les trois principaux auteurs, qui ont écrit sur le droit naturel des gens, se sont égarés comme de concert dans la recherche des principes sur lesquels ils devaient fonder leurs systèmes. Ils ont cru que les nations païennes, dès leur commencement, avaient compris l'équité naturelledans sa perfection idéale, sans réfléchir qu'il fallut bien deux mille ans pour qu'il y eût des philosophes, et sans tenir compte de l'assistance particulière que reçut du vrai Dieu un peuple privilégié.

Maintenant afin d'éprouver si les propositions que nous avons présentées comme lesélémensde la science nouvelle, peuvent donner forme auxmatériauxpréparés dans la table chronologique, nous prions le lecteur de réfléchir à tout ce qu'on a jamais écrit sur les principes du savoir divin et humain des Gentils, et d'examiner s'il y trouvera rien qui contredise toutes ces propositions, ou plusieurs d'entr'elles, ou même une seule; chacune étant étroitement liée avec toutes les autres, en ébranler une, c'est les ébranler toutes. S'il fait cette comparaison, il ne verra certainement dans ce qu'on a écrit sur ces matières que dessouvenirsconfus, que les rêves d'uneimaginationdéréglée; laréflexiony est restée étrangère, par l'effet des deux vanités dont nous avons parlé (axiome3). Lavanité des nations, dont chacune veut être la plus ancienne de toutes, nous ôte l'espoir de trouver les principesde la Science nouvelle dans les écrits desphilologues; lavanité des savans, qui veulent que leurs sciences favorites aient été portées à leur perfection dès le commencement du monde, nous empêche de les chercher dans les ouvrages desphilosophes; nous suivrons donc ces recherches, comme s'il n'existait point de livres.

Mais dans cette nuit sombre dont est couverte à nos yeux l'antiquité la plus reculée, apparaît une lumière qui ne peut nous égarer; je parle de cette vérité incontestable:le monde social est certainement l'ouvrage des hommes; d'où il résulte que l'on en peut, que l'on en doit trouver les principes dans les modifications mêmes de l'intelligence humaine. Cela admis, tout homme qui réfléchit, ne s'étonnera-t-il pas que les philosophes aient entrepris sérieusement de connaître lemonde de la natureque Dieu a fait et dont il s'est réservé la science, et qu'ils aient négligé de méditer sur cemonde social, que les hommes peuvent connaître, puisqu'il est leur ouvrage? Cette erreur est venue de l'infirmité de l'intelligence humaine: plongée et comme ensevelie dans le corps, elle est portée naturellement à percevoir les choses corporelles, et a besoin d'un grand travail, d'un grand effort pour se comprendre elle-même; ainsi l'œil voit tous les objets extérieurs, et ne peut se voir lui-même que dans un miroir.

Puisquele monde social est l'ouvrage des hommes, examinons en quelle chose ils se sont rapportés etse rapportent toujours. C'est de là que nous tireronsles principes qui expliquent comment se forment, comment se maintiennent toutes les sociétés, principes universels et éternels, comme doivent l'être ceux de toute science.

Observons toutes les nations barbares ou policées, quelque éloignées qu'elles soient de temps ou de lieu; elles sont fidèles à trois coutumeshumaines: toutes ont unereligionquelconque, toutes contractent desmariages solennels, toutesensevelissentleurs morts. Chez les nations les plus sauvages et les plus barbares, nul acte de la vie n'est entouré de cérémonies plus augustes, de solennités plus saintes, que ceux qui ont rapport à lareligion, auxmariages, auxsépultures. Si des idées uniformes chez des peuples inconnus entre eux doivent avoir un principe commun de vérité, Dieu a sans doute enseigné aux nations que partout la civilisation avait eu cette triple base, et qu'elles devaient à ces trois institutions une fidélité religieuse, de peur que le monde ne redevînt sauvage et ne se couvrît de nouvelles forêts. C'est pourquoi nous avons pris ces trois coutumes éternelles et universelles pour lestrois premiers principes de la science nouvelle.

I. Qu'on n'oppose point au premier de nos principes le témoignage de quelques voyageurs modernes, selon lesquels les Cafres, les Brésiliens, quelques peuples des Antilles et d'autres parties du Nouveau-Monde, vivent en société sans avoir aucuneconnaissance de Dieu[27]. Ce sont nouvelles de voyageurs, qui, pour faciliter le débit de leurs livres, les remplissent de récits monstrueux. Toutes les nations ont cru un Dieu, une Providence. Aussi dans toute la suite des temps, dans toute l'étendue du monde, on peut réduire à quatre le nombre des religions principales. Celles des Hébreux et des Chrétiens qui attribuent à la Divinité un esprit libre et infini; celle des idolâtres qui la partagent entre plusieurs dieux composés d'un corps et d'un esprit libre; enfin celle des Mahométans, pour lesquels Dieu est un esprit infini et libre dans un corps infini; ce qui fait qu'ils placent les récompenses de l'autre vie dans les plaisirs des sens.

Aucune nation n'a cru à l'existence d'un Dieu tout matériel, ni d'un Dieu tout intelligence sans liberté. Aussi les Épicuriens qui ne voient dans le monde que matière et hasard, les Stoïciens qui, semblables en ceci aux Spinosistes, reconnaissent pour Divinité une intelligence infinie animant une matière infinie et soumise au destin, ne pourront raisonner de législation ni de politique. Spinosa parle de la société civile comme d'une société de marchands. Cicéron disait à l'épicurien Atticus qu'ilne pouvait raisonner avec lui sur la législation, à moins qu'il ne lui accordât l'existence d'une Providence divine. Dira-t-on encore que la secte stoïcienne et l'épicurienne s'accordent avec la jurisprudence romaine, qui prend l'existence de cette Providence pour premier principe?

II. L'opinion selon laquelle l'union de l'homme et de la femme sans mariage solennel serait innocente, est accusée d'erreur par les usages de toutes les nations. Toutes célèbrent religieusement les mariages, et semblent par là regarder les unions illégitimes comme une sorte de bestialité, quoique moins coupable. En effet les parens dont le lien des lois n'assure point l'union,perdentleurs enfans, autant qu'il est en eux; le père et la mère pouvant toujours se séparer, l'enfant abandonné de l'un et de l'autre, doit rester exposé à devenir la proie des chiens; et si l'humanité publique ou privée ne l'élevait, il croîtrait sans qu'on lui transmît ni religion, ni langue, ni aucun élément de civilisation. Ainsi, de ce monde social embelli et policé par tous les arts de l'humanité, ils tendent à en faire la grande forêt des premiers âges, où, avant Orphée, erraient les hommes à la manière des bêtes sauvages, suivant au hasard la coupable brutalité de leurs appétits, où un amour sacrilège unissait les fils à leurs mères, et les pères à leurs filles.

III. Enfin pour apprécier l'importance du troisièmeprincipe de la civilisation, qu'on imagine un état dans lequel les cadavres humains resteraient sur la terre sanssépulture, pour servir de pâture aux chiens et aux oiseaux de proie. Dès lors les cités se dépeupleraient, les champs resteraient sans culture, et les hommes chercheraient les glands mêlés et confondus avec la cendre des morts. Aussi c'est avec raison qu'on a désigné les sépultures par cette expression sublimefœdera generis humani, et par cette autre expression moins élevée qu'emploie Tacite,humanitatis commercia. Toutes les nations païennes se sont accordées à croire que les âmes allaient errantes autour des corps laissés sans sépulture, et demeuraient inquiètes sur la terre; que par conséquent elles survivaient aux corps, et étaientimmortelles. Les rapports des voyageurs modernes nous prouvent que maintenant encore plusieurs peuples barbares partagent cette croyance. La chose nous est attestée pour les Péruviens et les Mexicains par Acosta, pour les peuples de la Virginie par Thomas Aviot, pour ceux de la nouvelle Angleterre par Richard Waitborn; pour ceux de la Guinée par Hugues Linschotan, et pour les Siamois par Joseph Scultenius.—Aussi Sénèque a-t-il dit:Quum de immortalitate loquimur, non leve momentum apud nos habet consensus hominum aut timentium inferos, aut colentium; hac persuasione publica utor.

Pour achever d'établir nos principes, il nous reste dans ce premier livre à examiner la méthode que doit suivre la Science nouvelle. Si, comme nous l'avons dit dans les axiomes,la science doit prendre pour point de départ l'époque où commence le sujet de la science, nous devons, pour nous adresser d'abord aux philologues, commencer aux cailloux de Deucalion, aux pierres d'Amphion, aux hommes nés des sillons de Cadmus, ou des chênes dont parle Virgile (duro robore nati). Pour les philosophes, nous partirons des grenouilles d'Épicure, des cigales de Hobbes, deshommes simples et stupidesde Grotius, deshommes jetés dans le monde sans soin ni aide de Dieu, dont parle Puffendorf, des géans grossiers et farouches, tels que les Patagons du détroit de Magellan; enfin desPolyphèmesd'Homère, dans lesquels Platon reconnaît les premiers pères de famille. Nous devons commencer àles observer dès le moment où ils ont commencé à penseren hommes; et nous trouvons d'abord que, dans cette barbarie profonde, leur liberté bestiale ne pouvait être domptée et enchaînée que par l'idée d'une divinité quelconque qui leur inspirât de la terreur. Mais, lorsque nous cherchons comment cette première penséehumainefut conçue dans le monde païen, nous rencontrons de graves difficultés. Comment descendre d'une nature cultivée par la civilisation à cette nature inculte et sauvage; c'est à grand'peine que nous pouvons lacomprendre, loin de pouvoir nous lareprésenter?

Nous devons donc partir d'une notion quelconque de la divinité dont les hommes ne puissent être privés, quelque sauvages, quelque farouches qu'ils soient; et voici comment nous expliquons cette connaissance:l'homme déchu, n'espérant aucun secours de la nature, appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le sauver; or cette chose surnaturelle n'est autre que Dieu. Voilà la lumière que Dieu a répandue sur tous les hommes. Une observation vient à l'appui de cette idée, c'est que les libertins qui vieillissent, et qui sentent les forces naturelles leur manquer, deviennent ordinairement religieux.

Mais des hommes tels que ceux qui commencèrent les nations païennes, devaient, comme les animaux, ne penser que sous l'aiguillon des passions les plus violentes. En suivant une métaphysique vulgaire qui fut la théologie des poètes, nousrappellerons (Voy.lesaxiomes)cette idée effrayante d'une divinitéqui borna et contint lespassions bestialesde ces hommes perdus, et en fit despassions humaines. De cette idée dut naître le nobleeffort propre à la volonté de l'homme, de tenir en bride les mouvemens imprimés à l'âme par le corps, de manière à les étouffer, comme il convient à l'homme sage, ou à les tourner à un meilleur usage, comme il convient à l'homme social, au membre de la société.[28]

Cependant, par un effet de leur nature corrompue, les hommes toujours tyrannisés par l'égoïsme, ne suivent guère que leur intérêt; chacun voulant pour soi tout ce qui est utile, sans en faire part à son prochain, ils ne peuventdonner à leurs passions la direction salutaire qui les rapprocherait de la justice. Partant de ce principe, nous établissons que l'hommedans l'état bestial, n'aime que sa propre conservation; il prend femme, il a des enfans, et il aime sa conservationen y joignant celle de sa famille; arrivé à la vie civile, il cherche à-la-fois sa propre conservation et cellede la citédont il fait partie; lorsque les empires s'étendent sur plusieurs peuples, il cherche avec sa conservation celledes nationsdont il est membre; enfin quand les nations sont liées par les rapports des traités, ducommerce, et de la guerre, il embrasse dans un même désir sa conservation etcelle du genre humain. Dans toutes ces circonstances, l'homme est principalement attaché à son intérêt particulier. Il faut donc que ce soitla Providenceelle-même qui le retienne dans cet ordre de choses, etqui lui fasse suivre dans la justice la société de famille, de cité, et enfin la société humaine. Ainsi conduit par elle, l'homme incapable d'atteindre toute l'utilité qu'il désire, obtient ce qu'il en doit prétendre, et c'est ce qu'on appellele juste. La dispensatrice du juste parmi les hommes, c'est lajustice divine, qui, appliquée aux affaires du monde par la Providence, conserve lasociété humaine.

Lascience nouvellesera donc sous l'un de ses principaux aspects unethéologie civile de la Providence divine, laquelle semble avoir manqué jusqu'ici. Les philosophes ont ou entièrement méconnu la Providence, comme les Stoïciens et les Épicuriens, ou l'ont considérée seulement dans l'ordre des choses physiques. Ils donnent le nom dethéologie naturelleà la métaphysique, dans laquelle ils étudient cet attribut de Dieu, et ils appuient leurs raisonnemens d'observations tirées dumonde matériel; mais c'était surtout dans l'économie du monde civilqu'ils auraient dû chercher les preuves de la Providence... La Science nouvelle sera, pour ainsi parler,une démonstration de fait, une démonstration historique de la Providence, puisqu'elle doit être une histoire des décrets parlesquels cette Providence a gouverné, à l'insu des hommes, et souvent malgré eux, la grande cité du genre humain. Quoique ce monde ait été crééparticulièrementetdans le temps, les lois qu'elle lui a données, n'en sont pas moinsuniversellesetéternelles.

Dans la contemplation de cette Providence éternelle et infinie la Science nouvelle trouve despreuves divinesqui la confirment et la démontrent. N'est-il pas naturel en effet que la Providence divine ayant pour instrument latoute-puissance, exécute ses décrets par des moyens aussi faciles que le sont les usages et coutumes suivis librement par les hommes... que, conseillée par lasagesse infinie, tout ce qu'elle dispose soit ordre et harmonie... qu'ayant pour fin sonimmense bonté, elle n'ordonne rien qui ne tende à un bien toujours supérieur à celui que les hommes se sont proposé? Dans l'obscurité jusqu'ici impénétrable qui couvre l'origine des nations, dans la variété infinie de leurs mœurs et de leurs coutumes, dans l'immensité d'un sujet qui embrasse toutes les choses humaines, peut-on désirer des preuves plus sublimes que celles que nous offriront lafacilitédes moyens employés par la Providence, l'ordrequ'elle établit, lafinqu'elle se propose, laquelle fin n'est autre que la conservation du genre humain? Voulons-nous que ces preuves deviennent distinctes et lumineuses? Réfléchissons avec quellefacilitél'on voit naître les choses, par suite d'occasions lointaines, etsouvent contraires aux desseins des hommes; et néanmoins elles viennent s'y adapter comme d'elles-mêmes; autant de preuves que nous fournit latoute-puissance. Observons encore dans l'ordredes choses humaines, comme elles naissent au temps, au lieu où elles doivent naître, comme elles sont différées quand il convient qu'elles le soient[29]; c'est l'ouvrage de lasagesse infinie. Considérons en dernier lieu si nous pouvons concevoir dans telle occasion, dans tel lieu, dans tel temps, quelquesbienfaits divinsqui eussent pu mieux conduire et conserver la société humaine, au milieu des besoins et des maux éprouvés par les hommes; voilà les preuves que nous fournit l'éternelle bontéde Dieu.—Ces trois sortes de preuves peuvent se ramener à une seule: Dans toute la série des choses possibles, notre esprit peut-il imaginer des causes plus nombreuses, moins nombreuses, ou autres, que celles dont le monde social est résulté?... Sans doute le lecteur éprouvera un plaisir divin en ce corps mortel, lorsqu'ilcontemplera dans l'uniformité des idées divines ce monde des nations, par toute l'étendue et la variété des lieux et des temps. Ainsi nous aurons prouvé par le fait aux Épicuriens que leur hasard ne peut errer selon la folie de ses caprices,et aux Stoïciens que leur chaîne éternelle des causes à laquelle ils veulent attacher le monde, est elle-même suspendue à la main puissante et bienfaisante du Dieu très grand et très bon.

Ces preuvesthéologiquesseront appuyées par une espèce de preuveslogiquesdont nous allons parler. En réfléchissant sur les commencemens de la religion et de la civilisation païennes, on arrive à ces premières origines, au-delà desquelles c'est une vaine curiosité d'en demander d'antérieures; ce qui est le caractère propre des principes. Alors s'expliquera la manière particulière dont les choses sont nées, autrement dit, leurnature(axiome14); or l'explication de la nature des choses est le propre de la science. Enfin cette explication de leur nature se confirmera par l'observation despropriétés éternellesqu'elles conservent; lesquelles propriétés ne peuvent résulter que de ce qu'elles sont nées dans tel temps, dans tel lieu et de telle manière, en d'autres termes, de ce qu'elles ont une telle nature (axiomes14,15.)

Pour arriver à trouver cette nature des choses humaines, la Science nouvelle procède par uneanalysesévèredes pensées humaines relatives aux nécessités ou utilités de la vie sociale, qui sont les deux sources éternelles du droit naturel des gens(axiome11). Ainsi considérée sous le second de ses principaux aspects, la Science nouvelle est unehistoire des idées humaines, d'après laquelle semble devoir procéder lamétaphysique de l'esprit humain. S'il est vraiqueles sciences doivent commencer au point même où leur sujet a commencé(axiome104), la métaphysique, cette reine des sciences, commença à l'époque où les hommes se mirent à penserhumainement, et non point à celle où les philosophes se mirent à réfléchir sur les idées humaines.

Pour déterminer l'époque et le lieu où naquirent ces idées, pour donner à leur histoire la certitude qu'elle doit tirer de lachronologie et de la géographie métaphysiquesqui lui sont propres, la science nouvelle applique uneCritiquepareillementmétaphysiqueaux fondateurs, auxauteurs des nations, antérieurs de plus de mille ans auxauteurs de livres, dont s'est occupé jusqu'ici lacritique philologique. Le criterium dont elle se sert (axiome13), est celui que la providence divine a enseigné également à toutes les nations, savoir:le sens commun du genre humain, déterminé par la convenance nécessaire des choses humaines elles-mêmes (convenance qui fait toute la beauté du monde social). C'est pourquoi le genre de preuve sur lequel nous nous appuyons principalement, c'est que, telles lois étant établies par la Providence, la destinée des nationsa dû,doitetdevrasuivre le cours indiqué par la Science nouvelle, quand même des mondes infinis en nombre naîtraient pendant l'éternité; hypothèse indubitablement fausse. De cette manière, la Science nouvelle trace le cercle éternel d'unehistoire idéale, sur lequel tournentdans le temps les histoires de toutes les nations, avec leur naissance, leurs progrès, leurdécadence et leur fin. Nous dirons plus: celui qui étudie la Science nouvelle, se raconte à lui-même cette histoire idéale, en ce sens quele monde social étant l'ouvrage de l'homme, etla manièredont il s'est formé devant, par conséquent,se retrouver dans les modifications de l'âme humaine, celui qui médite cette science s'en crée à lui-même le sujet. Quelle histoire plus certaine que celle où la même personne est à-la-fois l'acteur et l'historien? Ainsi la Science nouvelle procède précisément comme la géométrie, qui crée et contemple en même temps le monde idéal des grandeurs; mais la Science nouvelle a d'autant plus de réalité que les lois qui régissent les affaires humaines en ont plus que les points, les lignes, les superficies et les figures. Cela même montre encore que les preuves dont nous avons parlé sont d'une espècedivine, et qu'elles doivent, ô lecteur, te donner un plaisirdivin: car pour Dieu, connaître et faire, c'est la même chose.

Ce n'est pas tout; d'après la définition duvraiet ducertainque nous avons donnée plus haut, les hommes furent long-temps incapables de connaître levraiet laraison, source de lajustice intérieure[30],qui peut seule suffire aux intelligences. Mais en attendant, ils se gouvernèrent par lacertitude de l'autorité, par lesens commun du genre humain(criterium de notre Critique métaphysique), sur le témoignage duquel se repose la conscience de toutes les nations (axiome9). Ainsi sous un autre aspect, la science nouvelle devient unephilosophie de l'autorité, source de la justiceextérieure, pour parler le langage de la théologie morale. Les trois principaux auteurs qui ont écrit sur le droit naturel (Grotius, Selden et Puffendorf), auraient dû tenir compte de cette autorité, plutôt que de celles qu'ils tirent de tant de citations d'auteurs. Elle a régné chez les nations plus de mille ans avant qu'elles eussent des écrivains; ces écrivains n'ont donc pu en avoir aucune connaissance. Aussi Grotius, plus érudit et plus éclairé que les deux autres, combat les jurisconsultes romains presque sur tous les points; mais les coups qu'il leur porte ne frappent que l'air, puisque ces jurisconsultes ont établi leurs principes de justice sur lacertitude de l'autorité du genre humain, et non sur l'autorité des hommes déjà éclairés.

Telles sont les preuvesphilosophiquesqu'emploiera cette science. Les preuvesphilologiquesdoivent venir en dernier lieu; elles peuvent se ramener toutes aux sept classes suivantes: 1oNotreexplication des fablesse rapporte à notre système d'une manière naturelle, et qui n'a rien depénible ou de forcé. Nous montrons dans les fables l'histoire civile des premiers peuples, lesquels se trouvent avoir été partout naturellementpoètes. 2oMême accord avec leslocutions héroïques, qui s'expliqueront dans toute la vérité du sens, dans toute la propriété de l'expression; 3oet avec lesétymologies des langues indigènes, qui nous donnent l'histoire des choses exprimées par les mots, en examinant d'abord leur sens propre et originaire, et en suivant le progrès naturel du sens figuré, conformément à l'ordre des idées dans lequel se développe l'histoire des langues (axiomes64,65). 4oNous trouvons encore expliqué par le même système levocabulaire mental des choses relatives à la société[31], qui, prises dans leur substance, ont été perçues d'une manière uniforme par lesensde toutes les nations, et qui dans leurs modifications diverses, ont été diversementexpriméespar les langues. 5oNous séparons le vrai du faux en tout ce que nous ont conservé lestraditions vulgairespendant une longue suite de siècles. Ces traditions ayant été suivies si long-temps, et par des peuples entiers, doivent avoir eu un motif commun de vérité (axiome16). 6oLesgrands débrisqui nous restent de l'antiquité, jusqu'ici inutiles à la science, parce qu'ils étaient négligés, mutilés, dispersés, reprennent leur éclat, leur place et leur ordre naturels.7oEnfin tous les faits que nous raconte l'histoire certaineviennent se rattacher à ces antiquités expliquées par nous, comme à leurs causes naturelles.—Cespreuves philologiquesnous font voir dans laréalitéles choses que nous avons aperçues dans la méditation du mondeidéal. C'est la méthode prescrite par Bacon,cogitare,videre. Les preuvesphilosophiquesque nous avons placées d'abord, confirment par laraison l'autoritédes preuvesphilologiques, qui à leur tour prêtent aux premières l'appui de leurautorité(axiome10.)

Concluons tout ce qui s'est dit en général pourétablir les principes de la Science nouvelle. Ces principes sontla croyance en une Providence divine, la modération des passions par l'institution du mariage, et le dogme de l'immortalité de l'âmeconsacré par l'usage dessépultures. Son critérium est la maxime suivante:ce que l'universalité ou la pluralité du genre humain sent être juste, doit servir de règle dans la vie sociale. La sagessevulgairede tous les législateurs, la sagesseprofondedes plus célèbres philosophes s'étant accordées pour admettre ces principes et ce critérium, on doit y trouver les bornes de la raison humaine; et quiconque veut s'en écarter doit prendre garde de s'écarter de l'humanité tout entière.


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