VDE LA CULTURE

« Jamais les Humanités classiques n’ont fait comprendre, ni au maître, ni à l’élève, que l’Humanité est une suite et un progrès. Pour les jésuites, qui ont constitué l’enseignement classique, il y a deux vérités éternelles, l’une religieuse, qui se trouve dans l’Écriture commentée par l’Église, l’autre littéraire, qui est dans Homère et Virgile. Pour comprendre que l’antiquité classique est un âge de l’humanité, il a fallu découvrir, par delà le monde grec et romain, le monde chinois et le monde égyptien, et, par delà tous ces mondes, l’âge de pierre, et, pour faire ces découvertes, rompre le cercle magique où l’enseignement classique nous enfermait. Les Humanités classiques prendront toute leur valeur quand elles seront tout à fait mortes. »

J’ai transcrit cette page du Critique, et je n’y trouve rien à reprendre. Mais plutôt, saisissant à mon tour la massue, je voudrais dire que le Christianisme lui-même, et aussi l’organisation catholique, ne prendront toute leur valeur que quand ils seront tout à fait morts. Comte est remarquable parmi les penseurs modernes principalement en ceci, qu’il a jugé sans passion et humainement du progrès catholique. Et pourquoi ? Parce qu’il n’est nullement catholique. Moment dépassé ; objet à distance de vue. Mais non point oublié ; conservé au contraire, et renvoyant à son tour selon la juste perspective toute l’antiquité classique si bien dépassée et en même temps conservée par l’esprit catholique. J’ai lu que Saint Jérôme s’accusait de lire avec trop de plaisir les auteurs païens. Ainsi le plus beau du passé revenait dans la pensée chrétienne, et l’humanisait. C’est un beau et juste mouvement qui ramène ainsi nos idées à l’enfance, et les mûrit de nouveau dans la moindre de nos méditations.

Je dirais d’après cela que d’un côté ce sont les vues plus étendues de l’histoire qui mettent en place l’antiquité classique et la révolution chrétienne ; car ce grand drame humain est lui-même petit dans l’immense suite du progrès. Mais, d’un autre côté, ces antécédents proches font vivre les autres par une reconnaissance qui soutient les différences, et nous fait historiens. Un Chinois est trop différent de nous peut-être ; de même un fétichiste d’Amérique ou de Polynésie. Tacite est un autre genre de sauvage, bien plus près de nous ; nous ne pouvons méconnaître notre frère ; et c’est le beau d’abord qui nous en préserve, le beau, bien plus puissant que le vrai. Sans ce passage, qui d’Homère porté déjà par Platon, nous conduit tout près de nos naïfs ancêtres et congénères, nous pourrions bien connaître les Égyptiens, Chinois et Peaux-Rouges comme on connaît les mœurs des fourmis, tout en restant inhumains peut-être. Je ne sais rien des Jésuites que par ouï-dire ; peut-être eussent-ils été plus fanatiques encore sans ce fort préjugé, fondé sur le jugement esthétique, et qui les tirait hors du temps présent. Par quoi ils formaient des esprits libres, bien contre leur intention. Gardons-nous, au rebours, de former des esprits esclaves, bien contre notre intention.


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