Quand un Hindou se marque au visage de signes rouges ou bleus selon sa caste, vous ne demandez point si cela est vrai ou faux. Il vaudrait mieux se demander en quel sens et sous quel rapport cela est vrai ; pour le faux, il n’est point dans les faits ni dans les actions, ni dans les pensées ; il y a vérité de tout ; il faut seulement dire que nous sommes bien loin de connaître la vérité de tout ; mais la privation n’est rien. Attendez les exemples. Il y a une apparence du mouvement du ciel autour de son axe ; cette apparence n’est qu’apparence, c’est dire qu’elle n’est point vraie ; mais je ne dirai pas non plus qu’elle est fausse ; car, placés comme nous sommes sur cette terre qui tourne, nous ne pouvons la voir tourner. Pour mieux dire, je ne vois aucune chose comme elle est. Je vois à l’angle de mon plafond trois angles joints dont je sais qu’ils sont d’équerre tous les trois, mais je les vois obtus tous les trois, et la perspective m’apprend que je dois les voir ainsi. Si je change de place, je les verrai obtus autrement ; mais ce sont toujours trois angles droits. Ceux qui retournent dans leur tête les paradoxes d’Einstein croient souvent qu’ils ont à choisir entre plusieurs apparences du temps et un temps unique ; je les invite à réfléchir sur l’objet unique, qui donne pourtant d’innombrables perspectives. Je dirai volontiers que cet Hindou qui se peint le visage se règle sur quelque perspective de l’existence physiologique et politique ; et, autant que je connais le vrai de la chose, il faut que je comprenne cette perspective qui est sienne ; et aussi bien cette perspective d’un autre qui se fait moine, et de moi-même aussi qui mets une cravate.
Si vous me proposez une religion, je l’examine, non point avec l’idée qu’elle est fausse, mais au contraire avec l’idée qu’elle est vraie. D’où vient donc que je passerai pour irréligieux ? C’est que je pense la même chose de toutes les religions. Chacune d’elles n’est qu’une perspective plus ou moins déformée dans laquelle il faut que je retrouve l’objet unique. Travail copernicien. Difficile assurément, mais considérez ce qui arrive quand on me montre des tours de passe-passe ou des jeux de miroirs. Ce sont alors des apparences étranges ; mais je sais sans le moindre doute que si je connaissais bien les objets dont ces apparences sont les apparences, je ne verrais plus rien d’étrange dans ce spectacle.
Lorsque Galilée disait que la terre tourne, c’était parce qu’il avait deviné le secret d’une apparence, et vu, en quelque sorte, le double fond de la boîte. Ainsi, bien loin qu’il pensât que les autres se trompaient, au contraire, il comprenait leur erreur même comme vérité, et se trouvait ainsi plus assuré de ce qu’ils disaient qu’eux-mêmes. Mais eux voulaient le ramener aux apparences, et lui faire jurer qu’il voyait les apparences. Aussi lui, qui voyait le soleil tourner, comme voit n’importe quel astronome, ne trouva sans doute point autant de difficulté qu’on voudrait croire à dire comme ils disaient ; et peut-être comprit-il aussi le vrai de leur colère, et l’éternel objet politique sous ces menaçantes apparences. Marc-Aurèle a dit là-dessus le dernier mot peut-être : « Instruis-les, si tu peux ; si tu ne peux les instruire, supporte-les. » Quand le roi David chante : « L’Éternel est mon rocher », je lui donne raison, mais non pas comme il voudrait : on peut parier qu’avant la fin de mon discours il m’aurait fait pendre. Il faut être bien intolérant pour se laisser pendre.