Une des idées de l’Eupalinosest que le temple meut l’homme ; par quoi l’architecture ressemble à la musique. Mais il faut voir comment le temple meut l’homme. Par ceci que les grands reliefs s’aplatissent dès que l’on s’arrête, comme si l’air des profondeurs en était chassé. Au contraire, dès que le spectateur se met en mouvement, si peu que ce soit, le temple aussitôt déplace ses perspectives, et d’autant plus que les parties en apparence juxtaposées sont réellement plus éloignées les unes des autres ; mais c’est ce qu’il faut essayer, car on ne le croit jamais assez, en se déplaçant seulement d’un pas devant l’entrecoupement des arceaux et des flèches, ou devant les éclipses des colonnades. C’est explorer la profondeur, et se rendre sensible la solidité de la chose. C’est donc la mort de la chose dans son apparence qu’il faut vaincre par le mouvement. Ainsi le monument nous appelle ; mais d’une certaine manière, selon sa structure. Et Hegel a bien su dire que la cathédrale gothique forme le plus énergique appel, par l’opposition du dehors et du dedans, par l’énigme des contreforts et par la promesse des portes et cette foule pressée des statues qui nous font un chemin. Une colonnade grecque nous meut d’autre façon. Ainsi la Madeleine serait plus politique que Notre-Dame. Mais de toute façon il faut se mouvoir ; et c’est par le mouvement que le monument nous fait penser.
La peinture au contraire nous tient immobile. Supposons un monument peint dans le fond d’un tableau ; cette image ne répond point à nos mouvements, et l’on n’observe point ce glissement des colonnes qui se montrent et se cachent selon nos pas ; ce qui rabaisse aussitôt le monument peint au niveau des accessoires ; ce qui, surtout, nous avertit que cette apparence doit rester à l’état d’apparence, et qu’ici le vrai est de nous et non de l’objet. Il est donc profondément vrai que l’architecture et la peinture ne sont point du même âge. Car le puissant objet de pierre nous tire à une pensée commune de manière à effacer toute méditation de soi sur soi ; il nous soumet à la doctrine. Mais la peinture au contraire, par cette apparence désormais fixée, nie l’être et divinise l’existence. Le miracle de la peinture c’est de donner être à ce qui passe ; c’est pourquoi tout peut plaire en peinture, un arbre, un nuage, un reflet. Par quoi nous voilà immobiles, en quelque sorte, à la seconde puissance ; car nous savons bien que le mouvement est un adieu à l’apparence et à soi, mais plutôt une sorte d’hymne à ce monde solide, et un massacre des apparences.
Un arc de triomphe est peut-être l’objet le plus éloquent qui soit. Ce n’est pourtant qu’une porte de ville, et séparée des murs. Le petit arc du Carrousel est posé sur cette place comme un signe ; on voit d’autres choses par l’ouverture ; ce n’est qu’un passage ; mais il faut passer. Entrer et sortir, ce n’est qu’un. Ainsi s’éveille le pas militaire ; ainsi, par cette porte qui n’est que porte, l’entreprise qui ne promet rien, ce qui donne vie au grenadier de pierre. Il attend de partir. Et au-dessous, les ombres sur le sable stérile font oubli et désert. Car, par la vertu de ce monument, qui signifie absolument l’en-dehors de soi, il y faut passer, mais on n’y peut rester.