XLICHRISTIANISME ET SOCIALISME

« Chrétien sans savoir qu’il l’est, voilà le Socialiste. » Je ne sais. Je pense à tant de conciliateurs qui appliquaient une pauvre méthode trop connue : « Retenons ce qui nous unit ; oublions ce qui nous divise. » Pour mon compte, je n’ai jamais vu aucun bien ni aucun progrès sortir de la conciliation ; c’est plutôt la commune sottise que la commune sagesse qui se trouve rassemblée par ce moyen. J’attends quelque chose de mieux des oppositions, surtout fortement posées. C’est pourquoi je repousse ce mélange sans saveur, où Socialisme et Christianisme perdent chacun leur vertu propre.

Ce qui est commun aux deux, et à toutes les doctrines pratiques, c’est le Bien, faible abstrait qui ne résout rien. Le Socialisme me paraît essentiellement politique, en ce qu’il espère beaucoup de l’organisation. La Coopérative est une expérience où le socialiste reprend des forces, ayant pu constater et constatant chaque jour que la seule participation à ce raisonnable système donne à chacun un peu plus de tempérance, d’ordre et de sagesse politique. En partant de là je dirais même que l’esprit Socialiste cherche toujours à modifier l’ordre humain en le prenant par le bas, ou par le dessous. Par exemple n’attendons point que l’ouvrier ait le goût de l’étude pour lui donner des loisirs ; n’attendons point que l’instruction et la culture de tous réalisent un ordre politique meilleur ; mais faisons agir les intérêts ; changeons d’après cela l’ordre politique ; l’instruction et la culture de tous en résulteront. Il faut d’abord modifier les conditions du travail, qui portent tout le reste. Idée puissante, qu’il faut se garder d’affaiblir.

L’Idée Chrétienne y est tout à fait contraire. L’organisation politique est selon le chrétien toujours médiocre, souvent mauvaise, parce que l’esprit en chacun marche tête en bas. Il faut premièrement redresser l’individu, afin qu’il juge bas ce qui est bas et vénérable ce qui est vénérable. Quand la notion des Valeurs sera rétablie, quand le jugement individuel regardera à ce qui est précieux dans l’homme, alors la loi de police, toujours extérieure et méprisable, sera passable, et c’est tout ce qu’elle peut être. Chacun doit donc prendre pour fin son propre salut, se garder de vanité, de colère et de convoitise ; ainsi, mettant l’ordre en lui-même, il travaillera à changer l’ordre politique autant qu’il peut ; et la lettre ici n’importe guère ; toute constitution est bonne par l’esprit, mauvaise par la lettre. Tel est le mouvement évangélique, au regard de quoi tout Socialisme est un Pharisaïsme sauvé.

Deux vues sur la guerre. Le Socialiste dit : « Organisez la production selon la justice, et il n’y aura plus de guerres. » L’évangéliste dit : « Que chacun soit pacifique en esprit et vérité, et il n’y aura plus de guerres. » Et il est assez clair que le Socialisme porte la guerre en lui-même par les passions, comme on le reconnaît dans le moindre discours. Il est assez clair aussi que l’Évangélisme ne peut rien contre la guerre, faute d’organisation. L’opposition étant ainsi rétablie, on peut espérer quelque idée réelle qui la surmontera. L’Idée Catholique, considérée par rapport à l’Idée Chrétienne, était un essai d’organisation selon l’esprit. En quoi belle et efficace, en quoi insuffisante, c’est ce qu’il faudrait savoir et dire.


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