XLIXLE GRAND PROGRAMME

Catholique veut dire Universel. Ce mot arrête tout net la critique. Que voulons-nous tous penser, à nos meilleurs moments, si ce n’est l’Universel ? Ce fut donc un grand moment de l’histoire humaine, lorsque le catéchisme eut la prétention d’enseigner la même doctrine à tous et partout. C’était élever n’importe quel esprit à la hauteur de l’arbitre, et déjà excommunier cette partie de l’homme qui juge du vrai d’après le lieu, l’occasion et l’intérêt. Par cette vue un riche et même un roi, aussi bien qu’un esclave, était invité à faire deux parts de sa vie ; l’une, animale, et occupée à faire au corps humain son lit et sa place, et à lui assurer pitance ; l’autre, vraiment humaine et soucieuse de l’Universel, soit dans son savoir, soit dans ses maximes de pratique, soit même dans ses sentiments. Remarquez que c’est toujours par cette vaste contemplation que l’esprit se délivre, et qu’au contraire il s’enchaîne et, bien plus, se déshonore lorsqu’il pense selon ses passions. Deux pouvoirs se montraient, comme Comte l’a vu, et pour la première fois séparés. L’Esprit, toujours cherchant la communion universelle, jugeait les individus, les rois, et les nations, petits et grands animaux, toujours exerçant et nourrissant leur puissance. Il faut convenir qu’avant la révolution chrétienne et l’organisation catholique, l’esprit en venait toujours à adorer la puissance ; et c’est toujours là qu’il revient lors qu’il a perdu le sens catholique. L’athlète lui-même est comme un cyclone dans l’exécution s’il ne sait par moments suspendre et juger sa propre force, tout à fait comme un pape jugeait un roi. La doctrine était donc fortement dessinée, et selon la loi de nos pensées, c’est-à-dire d’abord circonscrite abstraitement comme le dessin par la ligne. Autrement dit c’était et c’est encore le Grand Programme.

On pourrait bien dire que tout savant est catholique et que tout sage est catholique. Mais, là-dessus, le sévère programme est encore bon à consulter. Car toute science est tirée de deux côtés. D’un côté, et autant qu’elle cherche l’Universel, je la vois exigeante sur les preuves ; mais, de l’autre, autant qu’elle cherche la puissance, je la vois prenant le succès comme la meilleure preuve, et disant même que le succès est la seule preuve, et que, du moment que l’avion s’élève, il ne faut point se soucier de savoir comment cela se fait. Ce mépris de la théorie est assez commun, et va souvent à la colère ; au fond c’est colère de roi. Par où l’on peut remarquer que beaucoup, qui se disent catholiques, ne le sont point du tout. Ce beau mot ne se laisse point déformer.

Je remarque la même chose dans les sages. Car il y a une sagesse toute de prudence, pour ne pas dire de peur, et qui montre seulement ses fruits. C’est par ce détour qu’un avare est parmi les plus sages des hommes, éloigné de tout amour ruineux, de toute gourmandise et de tout emportement, par une prudente garde de ses frontières de chair. Tel encore le bienfaiteur, s’il donne pour recevoir, ou seulement pour conserver. Tel encore le vaniteux, qui loue afin d’être loué. C’est par ce jeu des passions enchaînées que toute puissance a grandi et s’est maintenue. Mais, selon le sens catholique, ces prétendues vertus sont de nulle valeur ; l’homme se doit d’agir et de sentir humainement, et non point animalement, c’est-à-dire de suivre encore ici le modèle universel, ce qui suppose d’abord que l’esprit sache se retirer et mépriser les basses œuvres. Mais, ce Grand Programme blesse les rois, j’entends tous les gourmands de puissance. Et, regardant qui s’irrite, et qui rougit de fureur, et qui invoque comme de saintes et de vénérables lois les plus animales nécessités, par exemple de défense commune, vous déciderez encore une fois que, parmi ceux qui ont l’ambition de se dire catholiques, il y en a beaucoup qui ne sont nullement catholiques.


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