Les Grecs composaient et conciliaient, par cette prudence politique qui ressort de tous leurs écrits. Même dans l’existence Homérique ils se trouvent séparés du destin par un peuple de dieux intermédiaires, d’où un retard dans l’accomplissement, qui laisse respiration. Et ces fictions représentent assez bien notre pratique ; car que faisons-nous jamais, que gagner du temps sur les nécessités extérieures, qui finiront par vaincre ? Cette sagesse s’exprime presque chrétiennement dans la résignation stoïcienne qui compose le devoir quotidien et l’étroit et suffisant passage pour nos actions avec une fatalité invincible.
La liberté, de sa nature infinie et miraculeuse, s’est trouvée posée au milieu même du peuple Juif, parce que le destin y était immédiat et comme irrespirable. Je conseille de lire la Bible d’un seul trait, en vue de contempler une existence impossible. Depuis la Genèse ce n’est toujours qu’une création sublime, violente, absolument arbitraire au regard de l’existence humaine, qui est chétive et comme néant. Je n’y vois point d’espérance, ni aucun essai d’industrie ou de vraie politique, mais seulement une prompte obéissance, qui n’arrive pourtant pas à courir aussi vite que le châtiment. Toutes les fautes sont égales au regard de l’Absolue Volonté. Les enfants de la faute sont maudits avant de naître. La lettre règne. La guerre y est métaphysique. Chacun des combattants accomplit la volonté de Dieu pour sa part. C’est ce qu’annonce le sacrifice d’Abraham ; mais je trouve dans l’Exodeune plus forte image de la nécessité : « Lorsque Moïse élevait sa main, Israël était le plus fort ; et lorsqu’il baissait sa main, Amalek était le plus fort. Les mains de Moïse étant fatiguées, ils prirent une pierre qu’ils placèrent sous lui, et il s’assit dessus. Aaron et Hur soutenaient ses mains, l’un d’un côté, l’autre de l’autre ; et ses mains restèrent fermes jusqu’au coucher du soleil. » Ces hommes ont contemplé l’Éternel. Aussi la plainte de Job ne cesse pas d’adorer.
Voltaire n’a pu surmonter cette idée écrasante, qui est pourtant vraie, car tel est bien notre destin à tous, dès que nous l’acceptons. Et dès qu’un homme croit fermement qu’il ne peut plus marcher, comment ferait-il un seul pas ? D’où devait naître, en ce peuple couché, l’idée antagoniste : « Prends ton lit, lève-toi, et marche. » Les miracles furent possibles cette fois-là, par l’excès du désespoir. Et, parce que la volonté de l’homme était frappée en son centre, étant privée absolument, systématiquement de cette foi en elle-même sans laquelle elle n’essaie même pas, ici devait se faire la résurrection, par la foi elle-même. Idée infinie ; car celui qui pense à la limite ne se pense plus libre, et perd tout. Donc un autre absolu, d’autres possibles, d’autres relations, une autre vie. Par rapport à quoi l’Immense Existence devait paraître enfin ce qu’elle est, inexplicable en soi, inexorable, mais aussi sans aucune volonté mauvaise ou bonne, sans aucun décret mauvais ou bon. Les miracles de la foi mettaient le terme aux miracles de la nature ; le destin était déchu de son rang. Ces idées se dessinent ; on les trouvera en clair dans Descartes : mais il s’en faut de beaucoup qu’elles gouvernent en la plupart des hommes. Bien plutôt, dès que la nécessité montre un visage humain, comme dans la guerre et dans tout ce qui s’y rapporte, les hommes reviennent aisément à l’ancien Dieu. Abraham lie tristement son fils. Aaron et Hur soutiennent les mains de Moïse.