On demande si ces cardinaux, si l’ancien pape, si le nouveau pape croient selon leurs actions et selon leur pouvoir. Mais tout homme, il me semble, croit selon ses actions et selon son pouvoir. Dans le même temps sous les yeux du maréchal Joffre, se déroulèrent d’autres cérémonies et d’autres cortèges ; et le roi Sisowath, porté sur une litière d’or par cinquante hommes, ne douta point du tout qu’il fût roi. Toutes les cérémonies font preuve d’elles-mêmes, et cette preuve suffit. Nous demandons d’autres preuves, nous autres, parce que nous sommes hors de la cérémonie ; semblables au spectateur qui se demande pourquoi les danseurs trouvent tant de plaisir à danser. Un chasseur à pied, millième d’un bataillon, croit nécessairement pendant qu’il défile.
On voudrait distinguer dans la masse des croyances, et les examiner une par une, en vue de retenir celle-ci et d’écarter celle-là : mais la cérémonie ne se laisse pas couper en morceaux ; et la seule erreur ici est de rompre le cortège. « Que faites-vous, malheureux ? C’est à droite qu’il fallait tourner. Ici est votre siège, et non ailleurs. » La faute serait réparée aussitôt, avec repentir et confusion ; mais ces cardinaux ne se trompent point d’un pas ni d’une génuflexion. Cette unité de la procession soutient la doctrine. Dès que vous portez la chape, vous acceptez toutes les broderies. Douter est comme découdre. Ainsi les costumes bien cousus font preuve, et la cérémonie bien cousue fait preuve. Comme dans l’exécution d’un morceau de musique, l’incertitude fait voir l’ignorance ; et c’est tout ce qu’un cardinal peut penser d’un incrédule. Nous autres nous voulons toujours en venir à la preuve ontologique et aux attributs de Dieu ; ce qui a juste autant de place dans la tête d’un cardinal que les formules balistiques dans la tête d’un colonel d’artillerie. Un colonel se croit d’abord, et se croit colonel, et se sait colonel ; c’est une chose qu’il ne se prouve point à lui-même par mathématique. Il faut prouver en effet que Dieu est, si l’on n’est point cardinal, ou conclaviste, ou enfant de chœur, ou bedeau ; mais quand on est cardinal il faut prouver d’abord que l’on est cardinal, ce qui se fait par geste, rite et majesté ; les autres idées du cardinal tiennent comme le fil rouge dans le costume.
La plus ancienne forme de religion, autant qu’on peut savoir, n’enfermait aucune idée, à proprement parler, en dehors du culte lui-même ; tout le respect allait à la cérémonie, aux costumes, aux images, au temple. Ce genre de foi ne manquait jamais de preuve, car il n’y a point de différence entre aimer la danse et savoir danser. Selon l’ordre véritable ce n’est point la légende qui fonde la cérémonie, mais au contraire c’est la cérémonie qui porte la légende. Quant aux subtilités théologiques, elles sont situées encore bien plus loin de terre. Ce sont des jeux de paroles qui n’intéressent et ne touchent que par leur relation à la cérémonie. Cet ordre se trouve renversé dès que l’on vient à mépriser les costumes et les cérémonies ; ainsi l’esprit protestant est abstrait, discuteur et dogmatique en même temps ; c’est construire une tour dans les airs. Au contraire affirmer le culte et affirmer par le culte, c’est terminer d’abord de vaines discussions, en rétablissant les plus anciens des dieux, qui sont le Sérieux et l’Importance.